Eviter la tempête météorologique, éviter la tempête médiatique (à propos de l’élection municipale parisienne – on y reviendra !), se réfugier dans une salle de cinéma pour un très bon film : Cuban Network d’Olivier Assayas
L’impression d’un double retour. Retour d’abord sur un pan de l’histoire de Cuba.
La Havane, début 1990. Alors que la guerre froide touche à sa fin, le département du contre-espionnage cubain envoie cinq hommes surveiller un groupe anti-castriste basé en Floride. à Miami, responsables d’attentats sur l’ïle. Cuban Network est l’histoire vraie de ces espions qui ont accompli leur travail en territoire ennemi.
Olivier Assayas a réussi un superbe thriller politique, avec des acteurs exceptionnels de justesse : Penelope Cruz bien sûr (lire Douleur et gloire), mais aussi – pour moi une révélation – Edgar Ramirez, que je n’avais pas vu dans Carlos (un autre film d’Assayas consacré au terroriste Carlos en 2010).
Souvenirs aussi de l’unique voyage que j’ai fait sur l’île caribéenne, en août 2016. au moment où Fidel Castro fêtait ses 90 ans : Cuba, aventures et mésaventures.
J’étais revenu avec des sentiments très mélangés : bien sûr les paysages de Cuba sont magnifiques, bien sûr les habitants qu’on a pu rencontrer sont adorables, mais quelle ineffable tristesse de voir dans quel état un système mafieux – toute l’économie dans les mains de la famille Castro – a laissé villes et campagnes, même si le régime n’a cessé de vanter ses « réussites » dans l’écologie ou la santé.
Un mot des interprètes et quelques souvenirs, avant d’évoquer leur concert parisien.
La dernière fois que j’avais entendu en concert Christian Tetzlaffc’était dans un contexte très particulier. Le lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo, le 8 janvier 2015 il jouait – déjà – le concerto pour violon de Beethoven avec l’Orchestre philharmonique de Radio France dirigé par Daniel Hardinget le surlendemain, avec les mêmes partenaires, rejoint par le pianiste Lars Vogt et sa soeur violoncelliste Tanja, il donnait le Triple concerto (lire Le silence des larmes).
J’enfonce une porte ouverte en disant que Christian Tetzlaff est l’un des musiciens les plus passionnants que je connaisse. Si on attend de ce concerto une vision apollinienne, dans la pure beauté du son, alors ce n’est pas lui qu’il faut écouter, mais si on attend d’un artiste – ce qui est mon cas – une prise de risque, l’affirmation d’une singularité, alors on rend les armes devant un jeu aussi conquérant, parfois poussé aux limites de l’instrument et du son, comme celui de Tetzlaff jeudi soir au TCE.
J’ai moins été convaincu par la 7ème symphonie sans chef. Une sécheresse dans l’articulation que l’acoustique peu réverbérante de la salle accentue, une vision comme bridée. Surtout quand on a entendu le même ensemble dans un programme comparable – Concerto pour violon avec Viktoria Mullova, et Troisième symphonie « héroïque » – avec son chef, Paavo Järvi, il y a une quinzaine d’années, à New York, dans le cadre du festival Mostly Mozart :
« This orchestra grew out of a youth orchestra whose members wanted to find a way to keep playing together; it’s organized democratically, and the players’ autonomy is audible in the crispness and vitality of the playing. The winds are a full warm cohesive presence, balancing the taut strings. The players listen keenly to one another. Mr. Järvi, their artistic director, conducted with electricity, and the players followed him so closely that even the silences bristled. » (New York Times, Beethoven strikes back for Classics, 6 août 2005).
Comme je l’écrivais naguère, lorsque l’intégrale des symphonies de Beethoven gravée par le chef estonien et la Deutsche Kammerphilharmonie a été rassemblée en un coffret :
L’ensemble est passionnant, mais contrasté. La vision « objective » du chef estonien peut déconcerter dans la 9ème symphonie par exemple, et au contraire séduire dans les 3ème, 5ème et 6ème…( Et la musique ? 30 novembre 2016)
La première chose qui m’avait frappé chez l’auteure d’Agrippine ou des Frustrés, c’est sa beauté.
Claire Bretécher, disparue ce 11 février, aurait pu être une star de cinéma.
Comme le dit France Inter dans son hommage : Avec une économie de trait, son dessin ultra expressif lui permettait de croquer avec humour et finesse toutes les situations. Son regard extrêmement aiguisé sur l’époque lui a permis, en quasi sociologue, d’évoquer tous les sujets qui ont traversé la société française de ces 50 dernières années : les bobos, la Procréation médicalement assistée (PMA), la gestation pour autrui (GPA), l’homosexualité, les rapports de couple… Et pourtant… modeste, timide, désabusée sur elle-même, elle prétendait qu’à cause de sa myopie, elle n’était pas du tout observatrice et ne faisait attention à rien !
Comme tant d’autres, abonné depuis si longtemps au Nouvel Obs, devenu L’Obs, j’ai vécu au rythme hebdomadaire des aventures des Frustrés (de 1973 à 1980)
puis d’Agrippine.
Les meilleurs précis de sociologie de ces quarante dernières années !
Claire Bretécher avait cessé de dessiner après la mort brutale, en 2013, de son compagnon, Guy Carcassonne,l’un des personnages les plus originaux de la sphère publique française, juriste, constitutionnaliste, conseiller influent de personnalités de gauche (mais pas que !). Finalement, je ne suis pas étonné que ces deux-là se soient trouvés dans la vie et désormais rejoints dans la mort.
Vite se replonger dans l’oeuvre de Claire B. Hommage Madame !
On apprenait ce soir le décès de Mirella Freni à 85 ans dans sa ville natale de Modène. Douze ans après son frère de lait, Luciano Pavarotti.
Je n’ai eu qu’une seule fois la chance de voir Mirella Freni sur scène, c’était à l’Opéra Bastille en 1994 – elle avait presque 60 ans ! – dans Adrienne Lecouvreur, l’opéra de Cilea.
Elle paraissait, elle qu’on ne connaissait que par le disque – et quels disques ! – ou quelques DVD – et on n’avait soudain plus d’yeux et d’oreilles que pour elle. Sans qu’il y eût dans son apprêt et son allure la moindre arrogance, la moindre démonstration d’un statut de diva qu’elle ne revendiqua jamais. On l’applaudit à tout rompre, comme pour la remercier d’avoir été ce soir-là sur la scène de Bastille plus belle, plus grande, plus exceptionnelle que dans tous ses disques qu’on connaissait par coeur.
Mirella Freni – ce n’est pas très original ! – c’est pour toujours la voix, l’incarnation du personnage de Mimide La Bohème dans les deux versions qu’elle a enregistrées et que j’ai découvertes presque au même moment.
Captée en 1964 à Rome, sous la baguette si tendre du trop tôt disparu Thomas Schippers, la première Mimi de Freni est si juste, si vraie, plus authentique peut-être que la version grand luxe – qu’on adore ! – réalisée huit ans plus tard avec l’ami d’enfance et le grand Karajan
Entre Karajan et Freni, la relation artistique sera féconde et sans faux pas.
Autre rôle que Mirella Freni continuera d’incarner longtemps à mes oreilles, la Micaela de Carmende Bizet. Pas moins de trois enregistrements officiels, dont l’un me semble idiomatique – chef et rôle-titre idéaux (Grace Bumbry et Rafael Frühbeck de Burgos)
On peut éviter les deux autres versions.
On retrouve Freni en même compagnie que dans le disque Frühbeck, mais à nouveau avec Karajan qui abuse un peu trop des effluves capiteux des Wiener Philharmoniker
Avec Karajan toujours, mais jamais sur scène à ma connaissance, pour le disque et la caméra de Jean-Pierre Ponnelle, elle est Madame Butterfly
Dans la discographie de la chanteuse, on trouvera encore bien des réussites.
Merci à Orfeo qui donne à entendre Mirella Freni à son meilleur dans les rôles de sa vie.
Et plus encore à Warner qui, en 4 généreux CD, retrace le parcours d’une musicienne tout entière vouée au meilleur de son art.
mais au moins trois intégrales des concertos pour piano. Deux en studio, et une autre « live ».
Dans les années 50, Gilels grave les cinq concertos successivement avec André Cluytens(3), André Vandernoot (1,2) à Paris avec la Société des Concerts du Conservatoire, puis à Londres avec Leopold Ludwig (4,5) et le Philharmonia.
Dix ans plus tard, il trouve en George Szell et son orchestre de Cleveland un partenaire aussi exigeant que lui, et livre une vision étonnamment corsetée, longtemps desservie par une prise de son sans aération (le remastering qui a précédé l’édition du coffret Icon a heureusement corrigé la perspective).
Pour rappel, Melodia a édité un somptueux (et coûteux) coffret à l’occasion du centenaire du pianiste, où Beethoven a une place de choix. (Voir les détails du coffret ici : Gilels Centenaire / Bestofclassic)
Mais c’est l’éditeur hollandais Brilliant Classicsqui a publié, il y a quelques années, sous deux couvertures différentes, un coffret prodigieux, une intégrale des concertos donnée en public en 1976, captée par la radio soviétique, où toute l’électricité, la technique phénoménale de Gilels s’expriment comme jamais il ne l’a fait en studio, avec un partenaire, Kurt Masur, à l’unisson de cette vision enthousiasmante.
Le pianiste américain Peter Serkinest mort le 1er février, à l’âge de 72 ans. Fils de Rudolf Serkin, petit-fils d’Adolf Busch, c’est un artiste nourri aux meilleures sources classiques en même temps qu’un aventurier curieux des musiques de son temps qui disparaît.
Tom Deacon : « Ses concertos de Mozart sont parmi mes préférés de tous les enregistrements des concertos de Mozart. Le nec plus ultra. »
Superbe bouquet de concertos de Mozart, où le piano vif-argent de Peter Serkin est en osmose avec la direction de feu d’Alexander Schneider.
Un coffret reprenant tous les enregistrements de Peter Serkin pour RCA devrait être publié imminemment.
Philippe Andriot
Il est parti, le 27 janvier, aussi discrètement qu’il l’avait toujours été dans la vie. Philippe Andriot, j’avais eu le bonheur de faire sa connaissance il y a plus de trente ans, et je l’avais quelque peu perdu de vue ces derniers mois, alors que je le voyais jadis régulièrement au concert ou à l’opéra avec sa compagne, la merveilleuse pianiste Teresa Llacuna. Installés près de Lyon, leur curiosité était insatiable. Nombre d’entre nous se rappellent les parfaites notices de bon nombre de disques EMI, les interventions au micro lyonnais des antennes de Radio France de Philippe Andriot. La chaleur de sa voix, son érudition, sa vraie gentillesse transparaissent dans ce sourire qu’on n’est pas près d’oublier…
David Kessler
J’ai rarement lu pareille pluie d’hommages sur un homme de l’ombre. David Kessler est mort ce 3 février à 60 ans. «Fin, cultivé, exquis, grand esprit, grand commis de l’Etat, David Kessler est parti trop tôt… On pleure un ami délicieux, amoureux du cinéma, un type bien », a notamment déclaré Gilles Jacob, ancien président du Festival de Cannes (Le Monde).
J’ai parfois croisé David Kessler, mais n’ai jamais eu à faire à lui dans le cadre professionnel. Un parcours impressionnant, des vies multiples, publiques, exposées et pourtant, sans doute, des fêlures intimes que la mort emporte.
Nello Santi
Le vieux chef italien est mort hier à Zurich, à 88 ans.
Que dire de ce chef qu’un de ses proches collègues (côtoyé à Bâle et à Zurich), Armin Jordan, citait souvent comme « le » musicien par excellence, celui qui pouvait tout diriger d’expérience et d’instinct, en premier lieu le répertoire lyrique italien qui n’avait guère de secrets pour lui ?
La collection Eloquence de Decca ressortait il y a quelques mois des extraits d’ouvrages d’Ermanno Wolf-Ferrari dirigés par Nello Santi.
Encore un nom qu’on a peu de chances de voir cité parmi les chefs beethovéniens : Charles Mackerras (1925-2010). Et pourtant…
Un chef atypique, né américain, devenu australien, anobli par la reine d’Angleterre, formé en république tchèque auprès de Vaclav Talich, qui a laissé des versions de référence des opéras de Janacek.
Charles Mackerras a réalisé deux intégrales des symphonies de Beethoven, qui sont passées quasi-inaperçues lors de leur parution, parce que peu distribuées hors du Royaume Uni.
J’écrivais ceci, après une séance d’écoute comparée de la 5ème symphonie de Beethoven : « La séance d’écoute comparée, organisée hier soir à la Salle Philharmonique de LIège, de la 5e symphonie de Beethoven, a consacré la prééminence d’un grand chef, malheureusement trop méconnu sur le Continent, Charles Mackerras.
Il a gravé, entre 1992 et 1997, une intégrale des symphonies de Beethoven, avec l’orchestre de Liverpool, et c’est, écoute après écoute, une réussite exemplaire. Tous les enseignements, sans les tics ou les rigidités, des « baroqueux », une énergie, une vitalité toutes beethovéniennes, et un orchestre magnifique. »
La première intégrale, réalisée à Liverpool, a été éditée et rééditée dans une collection économique qu’on ne trouvait qu’au Royaume-Uni. Elle est toujours disponible sur les sites en ligne.
Je continue de trouver que c’est l’une des intégrales modernes les plus captivantes.
Charles Mackerras a remis son Beethoven sur l’ouvrage, à la tête cette fois du Scottish Chamber Orchestra. En public. Vision souvent plus hachée, qui ne manque jamais d’envergure, mais qui ne renouvelle pas la réussite exceptionnelle de la première version. Quelque chose de trop sec, de trop univoque. Mais elle est à connaître !
Comme je l’écrivais dans un précédent billet (voir Musikverein 150), j’ai assez souvent fréquenté la célèbre salle de concert viennoise et j’y ai des souvenirs très vivaces de grands moments de musique.
Ainsi, en avril 1996 – j’étais alors directeur de France Musique – j’avais eu la chance de rejoindre à Vienne l’Orchestre philharmonique de Radio France qui faisait une tournée en Europe centrale sous la houlette de son directeur musical, Marek Janowski.
C’était la première fois que j’entrais au Musikverein, que je pouvais assister à un concert « en vrai » dans la grande salle dorée, que je connaissais si bien par la télévision et les concerts du Nouvel an.
J’avais été frappé par l’étroitesse de la scène – qui, même en configuration « grand orchestre » laisse peu d’espace aux musiciens – et l’usure de son plancher (des centaines de marques de piques de violoncelle). Mais j’avais surtout été saisi par la fabuleuse acoustique du lieu, la plénitude, l’ampleur du son de l’orchestre – quel changement par rapport à l’ancien studio 104 de la Maison de la radio et surtout à la sécheresse du théâtre des Champs-Elysées de l’époque ! –
Je dois avouer que je n’ai gardé aucun souvenir ni du programme ni de l’interprétation de Janowski et du « Philhar »…
En revanche, je n’ai pas pu oublier l’un des derniers concerts de Georg Solti qui dirigeait, le lendemain, l’Orchestre philharmonique de Vienne, dans un programme étonnant, bien loin des habitudes si conservatrices des concerts d’abonnement des Philharmoniker : trois cycles de Variations, et pas vraiment les plus courues au concert ! De Kodaly, les Variations sur un chant populaire hongrois Le paon s’est envolé (1939), de Boris Blacherles Variations sur le 24ème Caprice de Paganini (1947), et d’Elgar les Variations Enigma(1899).
J’étais placé en haut à gauche sur la tribune et pour la première fois j’entendais « à domicile » mon orchestre préféré, ces Wiener Philharmoniker, dont la personnalité sonore est si immédiatement identifiable. Et je voyais pour la dernière fois le chef anglais qui allait disparaître un an plus tard.
Il n’existe pas, à ma connaissance, de captation vidéo de ce concert. Mais ce programme a été gravé au disque.
On trouve relativement peu de vidéos de Solti avec les Viennois, avec qui pourtant la relation a été si féconde et durable.
Blacher et Kodaly étaient des premières au disque pour Solti.
Mais il avait bien sûr déjà enregistré les Variations Enigmad’Elgar à deux reprises (à Londres et à Chicago). Cette ultime version viennoise est teintée d’une nostalgie, d’une tendresse, qui n’ont pas toujours été la marque du chef.
On est habitué aux raretés au Festival Radio France Occitanie Montpellier, c’est même la marque de fabrique de la manifestation qui fêtera son 35ème anniversaire (et sa 36ème édition !) du 10 au 30 juillet prochains (cf. Fervaal de D’Indy le 24 juillet 2019)
C’est nettement moins souvent le cas – euphémisme ! – dans la programmation des saisons d’opéra. Pourtant, entre dimanche dernier et hier soir, j’ai été gâté : une création à Compiègne, une première française (?) à Bordeaux.
Connesson à Compiègne
« Vivre d’amour et d’eau fraîche, c’est une chose. Ç’en est une autre de mourir d’amour et d’eaux thermales… Né de la rencontre du romancier Olivier Bleys et du compositeur Guillaume Connesson, cet opéra-comique contemporain mêle les joies de la répartie, les plaisirs d’une enquête policière, le souffle du thriller, et les vertiges de l’amour au-delà de la mort. Une œuvre moderne à l’ancienne, menée avec finesse, humour, et parfumée de quelques gouttes de fantasmagorie. »
Evidemment, on était intrigué par ce que ce diable de Guillaume Connesson (lire Les nouveaux modernes) tout juste quinquagénaire, à l’éternelle allure de gendre idéal, allait nous réserver dans un genre qu’il aborde pour la première fois.
Erreur
Cette vidéo n’existe pas
On se dit d’emblée, dans ce théâtre de Compiègne qui sonne si idéalement bien, qu’il n’y aura pas tromperie sur la qualité de la musique. Les ombres de Poulenc, Fauré, Messager, ces couleurs, alliages instrumentaux et transparences qui ne sont qu’à la musique française, Connesson en fait son miel, et délivre une partition qui tient en haleine tout au long d’une action – un livret du Québecois Laurent Siaud – qui eût gagné à plus de concision, de folie et de rebondissements. On n’est pas loin de partager l’avis de Benoît Fauchetqui assistait à cette création pour Diapason(lire : Guillaume Connesson plonge dans les eaux anciennes de l’opéra-comique.)
Belle distribution, les excellents musiciens de l’orchestre Les Frivolités parisiennes, direction au cordeau d’Arie van Beek.
Le Démon à Bordeaux
Pour une rareté, c’en est une que celle qu’affiche le Grand Théâtre de Bordeaux jusqu’au 9 février : Le Démon, opéra en trois actes d’Anton Rubinstein, composé en 1871 et créé en janvier 1875 au théâtre Marinski de Saint-Pétersbourg, à partir du poème éponyme de Lermontov
Survolant le Caucase, le Démon tombe amoureux de Tamara, une jeune Géorgienne qui attend le retour de son fiancé. L’esprit du mal fait tomber ce dernier dans une embuscade, où il perd la vie. Le Pervers poursuit ensuite la jeune fille, qui court s’enfermer dans un monastère. Le Démon parvient à la convaincre qu’il renoncera au mal pour elle. Tamara meurt lorsque le Démon l’embrasse. Un ange enlève la jeune fille à ce moment. Le Démon continue à rôder, « seul et sans espoir« , dans l’univers.
Pour la première hier soir (et la deuxième représentation demain), le titulaire du rôle-titre, le baryton-basse français Nicolas Cavallier s’était fait porter pâle – une mauvaise angine – C’est un tout jeune chanteur russe, Alexei Isaiev, qui l’a remplacé au pied levé, et avec quelle grâce, quelle musicalité !
Avec dans la voix des couleurs qui rappelaient celles du regretté Dmitri Hvorostovsky – disparu il y a deux ans, vaincu par le cancer – qui chantait ici dans une version de concert ce Démon qu’il incarnait à la perfection.
La mise en scène de ce Démon bordelais est due au directeur du théâtre Helikon de Moscou, Dmitri Bertman. On s’attendait à vrai dire à autre chose que cette vision très datée, très sixties.
C’est sur le plateau et dans la fosse qu’il faut chercher le succès de cette première : surprise de retrouver en Tamara la formidable Evgenia Muravevaqu’on avait tellement aimée dans La Ville mortede Korngoldà Toulouseen décembre 2018. A l’exception du prince Dougal à la voix ingrate et fruste du ténor Alexei Dolgov, tout le reste de la distribution est à louer. De même que les choeurs qui ont fort à faire dans cette partition foisonnante.
Il fallait un chef de l’envergure de Paul Daniel, le toujours inspiré directeur musical de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine, pour traduire le foisonnement d’une musique puissamment romantique, sans verser dans Wagner, manier un orchestre mis à rude contribution par le compositeur, tant les changements de décor sonore, d’atmosphère, sont fréquents. Bien sûr on entend souvent Tchaikovski (dont Anton Rubinstein a été le professeur !) et, comme chez tous les Russes, un substrat populaire (certes moins évident que chez Borodine ou Rimski-Korsakov) qui transparaît dans les pages chorales.
On se réjouit de pouvoir écouter bientôt l’ouvrage sur France Musique et on ne peut que recommander à ceux qui le peuvent de se rendre au Grand Théâtre de Bordeaux !
(Domingo Hindoyan, JPR, Paul Daniel)
A l’issue de la représentation, le bonheur de retrouver un autre chef ami, présent à Bordeaux ce jeudi soir pour diriger un programme Schubert/Strauss avec l’ONBA, Domingo Hindoyan, qui sera le 17 juillet à Montpellier, pour diriger son épouse, Sonya Yoncheva, dans Fedora de Giordano, dans le cadre du Festival Radio France 2020 (#FestivalRF20)
Richard Goode : pianiste américain, né le 1er juin 1943 dans le quartier du Bronx à New York, particulièrement reconnu pour ses interprétations de Mozart et Beethoven. A étudié à la Mannes School of Music avec Elvira Szigeti, Claude Frank et Nadia Reisenberg, puis auprès de Rudolf Serkin et Mieczyslaw Horszowski au Curtis Institute de Philadelphie. Voilà à quoi se résume la notice Wikipedia de l’un des musiciens les plus importants de notre époque, qui reste quasiment inconnu en France.
Il faut dire que le pianiste américain, et son éditeur discographique, le label Nonesuch, ne donnent pas vraiment dans le marketing glamour.
Mais il y a des années que je suis ce musicien, des années que j’écoute et réécoute ses disques. Et en particulier l’une des intégrales – si tant qu’une intégrale des sonates de Beethoven ait un sens – les plus passionnantes, enthousiasmantes, et de plus excellement enregistrée, qui soient.
Un coffret disponible à petit prix.
Il y a une quinzaine d’années, Richard Goode signait, en totale complicité avec Ivan Fischer et son orchestre du festival de Budapest, une autre intégrale, celle des cinq concertos pour piano. Pour moi, la référence moderne.