Il était loin d’avoir la notoriété internationale de son homonyme Colin Davis (1927-2013), mais comme lui il avait participé à plusieurs Nuits des Prom’s. On apprend sa mort ce matin, à 80 ans, des suites d’une leucémie foudroyante : Andrew Davis était l’archétype du chef britannique, qui a fait l’essentiel de sa carrière en terres anglo-saxonnes, et qu’on a peu vu diriger sur le continent.
Le critique Norman Lebrecht qui annonce cette disparition sur son site Slippedisc dit joliment de ce chef que je n’ai jamais rencontré personnellement : « Je l’ai vu pour la dernière fois diriger à Liverpool, où il était chef émérite. Après le concert, il était allé prendre un verre au Hope Street Hotel, plein d’une bonhomie bavarde, un type charmant et modeste si engagé dans la musique qu’il servait »
Andrew Davis a été successivement chef du BBC Scottish, du Toronto Symphony, du festival de Glyndebourne (1988-2000) et pendant la même période du BBC Symphony, avec lequel il rétablit la coutume qui voulait que le chef de l’orchestre de la radio londonienne dirige la fameuse Last Night of the Prom’s.
Andrew Davis est mort à Chicago, trois ans après sa femme, où il s’était établi lorsqu’il avait pris la direction du Lyric Opera (de 2000 à 2021).
L’art du chef disparu est très bien documenté notamment sur YouTube.
Sa discographie est de grande qualité, et ne se réduit pas au cliché qui veut que les chefs britanniques ne seraient capables que de diriger les compositeurs britanniques. Cela étant, on recommande vivement ce passionnant coffret qui contient l’une des plus belles intégrales des symphonies de Vaughan Williams, ainsi qu’une bonne partie de l’oeuvre symphonique d’Elgar.
Comme une intégrale des symphonies de Dvořák passée inaperçue et pourtant remarquable :
Un article pour évoquer trois inclassables : un film, un chef, une femme.
Un jeudi au cinéma
J’avais quelques heures devant moi, jeudi dernier, avant le deuxième des concerts de l’intégrale Sibeliusà Radio France (voir mon dernier article Mes symphonies de Sibelius). J’ai choisi un film dont je ne savais rien, parce que la salle et l’horaire me convenaient, et je suis très bien tombé.
Le pitch : Arthur Berthier (Benjamin Biolay), critique rock relégué aux informations générales après avoir saccagé une chambre d’hôtel, découvre que le journalisme est un sport de combat. Envoyé à l’hôpital par un CRS en couvrant l’évacuation d’un camp de migrants, il tombe sous le charme de Mathilde (Camille Cottin) la responsable de l’association Solidarité Exilés et accepte d’héberger Daoud, un jeune Afghan, pour quelques jours croit-il.«
Pour son premier film, Julie Navarro réussit à traiter un sujet casse-gueule sous la forme d’une comédie romantique : ce n’est pas un faux documentaire militant sur ces pauvres migrants, impossibles à loger à Paris – même si tout sonne et résonne juste dans la description de ces bénévoles confrontés aux urgences du quotidien. Aucun personnage n’est caricatural, et si la fin, un peu trop attendue, vire à l’eau de rose, on n’a pas le sentiment de s’être fait avoir ni sur le contenu ni sur le contenant.
Sir Simon à Berlin
Après avoir « emboîté » sa nombreuse discographie à Birmingham, Warner vient de faire de même pour la période berlinoise de Simon Rattle
Je n’avais pas beaucoup de ces disques. Ce coffret comme le précédent me laisse perplexe quant à la trace que le chef anglais a laissée à Berlin. Peut-on imaginer discographie plus disparate, avec des redites de Birmigham à Berlin qui n’apportent rien de neuf ? Pourquoi des poèmes symphoniques de Dvorak ? une Symphonie fantastique qui manque complètement de folie ? On aime bien les Haydn qui suivent un triptyque (60,70,90) déjà gravé à Birmingham, une Carmen surprenante avec Mme Rattle dans le rôle-titre… On va essayer d’écouter le reste sans préjugés
Qui dans le microcosme musical parisien ne connaissait pas Joséphine Markovits, disparue ce 18 avril à l’âge de 77 ans ? Le portrait que Radio France fait d’elle est assez juste (Figure historique du Festival d’automne) mais il ne dit pas l’incroyable ténacité qui animait celle qui fut consubstantielle au Festival d’automne. Il y a trente ans quand je dirigeais France Musique, elle était déjà incontournable, en bisbille permanente avec toutes les autres institutions musicales de la place, a fortiori Radio France, dès lors qu’on lui résistait ou qu’on ne partageait ses enthousiasmes souvent coûteux. Sa technique, très bien rodée, pouvait se résumer à : « Je commande, vous exécutez (et vous payez !) ». J’en ai encore fait les frais comme directeur de la Musique, en octobre 2014… Mais Joséphine soulevait les montagnes, et finissait toujours par obtenir ce qu’elle voulait en faveur des créateurs et de la création. C’était de surcroît une commensale très agréable et dotée d’un sens de l’humour ravageur y compris à ses dépens !
Je ne suis pas sûr qu’il y ait encore dans notre univers culturel des personnages aussi clivants, entiers, voués tout entiers à leur passion.
J’ai été vraiment très heureux de participer, la semaine dernière, à une aventure unique : l’intégrale en trois concerts consécutifs des symphonies de Sibelius par l’Orchestre philharmonique de Radio France dirigé par son directeur musical, Mikko Franck. J’ai tout raconté sur Bachtrack : Le fascinant parcours de Mikko Franck dans les paysages de Sibelius.
Mikko Franck et l’Orchestre philharmonique de Radio FranceHilary Hahn, lumineuse interprète du concerto pour violon de Sibelius
Ce qui était unique ici, c’est l’immersion trois soirs de suite dans les sept symphonies de Sibelius, avec le même chef et le même orchestre.
Sibelius autorise une multiplicité d’approches, d’interprétations. Plutôt que les habituelles références toujours citées pour les intégrales, je voudrais distinguer quelques versions moins attendues, plus rares de chacune des symphonies, qui occupent une place de choix dans ma discothèque.
Symphonie n°1 : Carl von Garaguly / Orchestre philharmonique de Dresde
Carl von Garaguly (1900-1984) est un chef d’origine hongroise, qui a fait l’essentiel de sa carrière en Scandinavie et qui a laissé des enregistrements remarquables des 1e, 2e et 7e symphonies de Sibelius avec l’orchestre philharmonique de Dresde (à ne pas confondre avec la Staatskapelle de la même ville !)
Symphonie n°2 : Pierre Monteux / London Symphony Orchestra
Comme c’est de loin la plus enregistrée des symphonies de Sibelius, j’en compte un grand nombre de versions dans ma discothèque. La plus juvénile d’entre elles est celle d’un homme de 85 ans, l’immense Pierre Monteux (1875-1964), nommé en 1961 chef à vie du London Symphony Orchestra !
Symphonie n°3 : Okko Kamu / Orchestre philharmonique de Berlin (DG)
En 1969, le jeune chef finlandais gagne le concours de direction Herbert von Karajan. Dans la foulée, le chef de l’Orchestre philharmonique de Berlin lui confie son orchestre pour enregistrer la 2e symphonie, mais c’est à Helsinki en 1971 que Kamu grave la 3e avec l’orchestre de la radio finlandaise.
Symphonie n° 4 : Ernest Ansermet / Orchestre de la Suisse romande (Decca)
Le grand chef suisse, fondateur de l’Orchestre de la Suisse romande, s’est peu aventuré en terres nordiques, mais on n’est pas étonné qu’il ait été attiré par la plus « moderne » des symphonies de Sibelius, la Quatrième, dont il souligne l’âpreté et les audaces
Symphonie n° 5 : Herbert von Karajan / Orchestre philharmonique de Berlin (live 28 mai 1957)
Herbert von Karajan, justement, a été l’un des interprètes les plus constants et inspirés de Sibelius. Les enregistrements de studio avec le Philharmonia ou les Berlinois sont légendaires, mais cette captation d’un concert à Berlin, le 28 mai 1957, quelques mois avant la mort du compositeur, est vraiment exceptionnelle : le finale est époustouflant ;
Le chef britannique John Barbirolli (1899-1970). a toujours été un interprète particulièrement inspiré de Sibelius. Il creuse cette 6e symphonie comme peu le font, lui donnant une dimension tragique peu banale.
Pour l’ultime symphonie, on a l’embarras du très bon choix. C’est par la version du jeune Lorin Maazel à Vienne (1964) que j’ai découvert l’oeuvre : les timbres des Viennois, la somptuosité de la prise de son, rendent pleinement justice à ce chef-d’oeuvre.
Tout cela n’est évidemment pas exhaustif ! Pour chaque symphonie, je pourrais citer tant d’autres versions qui, à un titre ou un autre, me séduisent ou m’intéressent. Sur ce blog, j’ai nombre souvent évoqué Sibelius et ses interprètes, comme Santtu-Matias Rouvali, Paavo Järvi (la première intégrale enregistrée avec un orchestre français, l’Orchestre de Paris !), Alexander Gibson, Paavo Berglund évidemment et ses trois intégrales plus quelques versions isolées, Eugene Ormandy et la photo, dont il n’était pas peu fier, de sa rencontre avec le compositeur en 1955
Pour revenir à Mikko Franck, sa discographie sibélienne se résume à un seul disque enregistré au tout début de sa carrière avec une très belle version de la Suite de Lemminkäinen.
Il est né le 15 avril 1924, il y a cent ans, il est mort le 1er octobre 2016, à l’âge respectable de 92 ans : Neville Marriner est sans doute le chef anglais qui détient le record des disques enregistrés. J’avais déjà presque tout dit dans cet article : Sir Neville.
A l’occasion de ce centenaire, ses éditeurs – il en fallut plusieurs et pas des moindres pour étancher la soif enregistreuse du chef – ont plutôt bien fait les choses, même si une intégrale semble hors de portée et pas forcément indispensable.
On avait déjà brièvement évoqué le coffret Warner de 80 CD :
La critique a souvent traité Marriner avec une certaine condescendance, notamment dans le répertoire baroque et classique, où il ne devait pas être assez radical, audacieux, au goût de certains. Les messes de Haydn, les symphonies de Mozart de ce coffret sont, au contraire, des leçons de style, de goût, d’élégance, vertus dont le chef a fait preuve jusqu’au bout, comme l’illustre cette vidéo captée pour son 90e anniversaire :
Comme souvent dans ce genre de sommes, ce sont les raretés qui sont intéressantes : les ouvertures de Cherubini, les musiques légères de Wolf-Ferrari
quelques pépites un peu oubliées comme ces Illuminations de Britten avec la merveilleuse Heather Harper (1930-2019)
Decca publie, dans la collection Eloquence – à des prix beaucoup trop élevés pour des rééditions ! – des. coffrets thématiques qui ne contiennent rien d’inédit.
C’est sans doute de tous les documents que j’ai enregistrés sur cassettes vidéo (Souvenirs), ceux que je suis le plus fier d’avoir retrouvés et fait numériser : le Grand Echiquier, légendaire émission de Jacques Chancel (lire La culture joyeuse) qui avait accueilli durant plus de trois heures en direct l’Orchestre philharmonique de Berlin et Herbert von Karajan ! C’était le 24 juin 1978. Jamais je n’oublierai la joie, l’enthousiasme qui furent les miens. Malheureusement, pour des raisons de droits (Jacques Chancel n’étant pas le seul « auteur » légal de cette émission), ce numéro du Grand Echiquier, pas plus que les autres, n’a jamais été rediffusé, ni a fortiori édité.
Je laisse chacun découvrir d’abord le grand chef s’exprimant dans un français parfait, dans une tenue décontractée qui a dû surprendre ceux qui ne voient les chefs qu’en queue-de-pie, et surtout bien sûr les solistes qui participent à cette émission…
J’ai très peu de souvenirs de Karajan (1908-1989) en concert – je les ai déjà racontés ici : Mon Karajan -. En revanche, j’ai regardé et collectionné autant que j’ai pu les concerts, émissions, documentaires qui passaient à la télévision (comme un fameux Grand Echiquier de 1979 qui fera l’objet d’un prochain billet). Parmi ces documents que j’avais conservés (lire Souvenirs), un documentaire tourné durant l’été 1987, deux ans avant sa mort : Karajan porte les stigmates de l’âge bien sûr, mais aussi de la maladie invalidante qui touchait son dos et l’empêchait de se mouvoir seul. On y voit tout ce qui a fait la légende Karajan : le caractère autoritaire, insupportable (quand il apprend que le choeur n’est pas « à sa disposition » tandis qu’il répète Don Giovanni), les goûts de luxe (la Porsche, le Falcon, le voilier basé à Saint-Tropez), mais aussi l’attention à ces jeunes chanteuses – Sumi Jo, Cecilia Bartoli ! – et le regard admiratif et ému qu’il porte à Jessye Norman chantant la mort d’Isolde. Cette séquence me bouleverse à chaque fois que je l’écoute ou la regarde.
Voici donc, tel qu’il avait été diffusé à l’époque, ce documentaire Karajan in Salzburg :
Au fil de mes activités professionnelles, j’ai beaucoup déménagé, emportant dans des cartons de précieux souvenirs enregistrés sur des cassettes audio et vidéo. Et puis lorsque je me suis fixé il y a quelques années dans une jolie maison près de la dernière demeure de Vincent et Theo Van Gogh, j’ai posé ces cartons dans ma cave, en attendant, en repoussant plutôt, le jour où j’aurais et prendrais le temps de les ouvrir. Ce jour est enfin venu, et j’ai trouvé près de chez moi un professionnel qui a accepté de numériser une série de vidéos qui ont plus ou moins bien résisté à l’usure du temps, à l’humidité, aux déménagements successifs.
Premier de ces documents exceptionnels, la soirée d’anniversaire que la radio et la télévision suisse romande avaient concoctée pour les 90 ans du plus illustre des Veveysans, le ténor Hugues Cuénod (1902-2010).
J’ai eu l’immense chance de rencontrer plusieurs fois ce merveilleux personnage qui avait coutume de dire, quand on s’étonnait de sa forme vocale à un âge avancé « Je n’ai pas perdu ma voix, je n’en ai jamais eu ». C’est grâce à François Hudry et à l’émission Disques en Lice de la Radio suisse romande que je fis sa connaissance : je me rappelle en particulier une émission exceptionnelle sur Pelléas et Mélisande , pour laquelle François avait convié deux immortels interprètes de l’unique opéra de Debussy, Irène Joachim et Jacques Jansen… ainsi que leur aîné Hugues Cuénod.
Et il y eut bien d’autres occasions, radiophoniques ou privées, l’octogénaire ténor nous éblouissant à chaque fois par sa forme de jeune homme, ses souvenirs et ses réparties d’une drôlerie insolente. J’ai retrouvé dans mes cartons le joli livre d’entretiens que François Hudry avait réalisés avec lui… et une dédicace qui m’a profondément ému et que je garde pour moi.
Et comme on le constate dans cette vidéo, notre chanteur, mort à 108 ans dans le manoir qu’il a toujours habité à Vevey, est, à 90 ans, dans une forme exceptionnelle. Cette vidéo est aussi très émouvante parce qu’elle montre un autre géant du XXe siècle, le pianiste Nikita Magaloff (1912-1992), un voisin de Cuénod, tout juste octogénaire… quelques mois avant sa mort. C’est l’ultime témoignage dont on dispose de cet immense musicien, au piano bien sûr, mais aussi de son parler si particulier qui insistait sur ses origines russes; On remarquera aussi un tout jeune Michel Dalberto, et un autre « collègue » et voisin d’Hugues Cuénod, le ténor Nicolai Gedda (lire Le tsar Nicolai) à l’époque âgé de seulement 67 ans (!).
Et puis, bien entendu, le plus spectaculaire ce sont les prestations de Cuénod lui-même, dans des extraits du Bestiaire et de L’histoire de Babar de Poulenc, et la conclusion magnifique de l’émission, que je laisse découvrir.
Soirée d’hommage à Hugues Cuénod pour ses 90 ans / Juin 1992 / Droits réservés JPR
D’autres souvenirs suivront : Karajan, Martha Argerich, etc.
Dans le bilan que je tirais de la dernière édition du Festival Radio France que j’ai organisée à Montpellier, en 2022, j’écrivais, pour commenter les bons résultats de ce cru, qui ne retrouvaient cependant pas l’étiage de 2019 de l’avant-COVID :
« On n’a pas fini de mesurer les changements profonds que la pandémie a engendrés pour les artistes comme pour le public. »
« Il y a bien un avant et un après et il ne faudra pas se contenter de généralités approximatives si l’on veut comprendre les nouvelles attentes d’un public qui s’est déjà largement renouvelé ».
J’ai appris depuis longtemps qu’il ne fait pas bon jouer les Cassandre. Je n’ai jamais, pour autant, restreint ma liberté de parole (cf. L’Absente), et ce n’est pas maintenant que je ne suis plus « en responsabilité » que je vais changer.
On lit depuis quelques jours des articles alarmistes sur les restrictions imposées aux grands établissements culturels (voir l’article du Monde daté du 4 avril) le gouvernement, après sa période de prodigalité – qui a tout de même sauvé des pans entiers de notre économie, dont la culture – étant contraint de serrer la ceinture budgétaire à tout le monde. Et voici que, dans Le Monde de ce week-end, Michel Guerrin balance quelques vérités très bonnes à dire… et confirme deux ans après ce que je pressentais en 2022. :
« Les 3 milliards d’euros injectés pour sauver la culture lors de la crise liée au Covid-19 n’ont pas été l’occasion de réformer un secteur marqué notamment par une offre surabondante. Au point que le monde du spectacle, déjà mal en point avant la pandémie, se retrouve dans une situation pire depuis »
« L’Etat a sauvé la culture sans vraiment évaluer les besoins ni jauger les résultats. Il a piloté à vue, provoquant quelques beaux gâchis, et continue de naviguer dans le brouillard.
Je fais une incise pour rappeler que je ne suis pas un grand fan de la Cour des comptes en matière de culture. Je me rappelle quelques entretiens surréalistes, lorsque j’étais à Radio France, avec des inspecteurs de la rue Cambon (siège de la Cour des Comptes), qui démontraient de leur part une méconnaissance totale de la matière qu’ils étaient censés contrôler… J’invite à relire l’article que j’avais consacré à ce sujet il y a un an : Trop de musique ? où je rappelais que « si le général de Gaulle affirmait en 1966, à propos de la Bourse : « La politique de la France ne se fait pas à la corbeille », on renverrait bien la formule aux magistrats de la rue Cambon : « La politique culturelle de la France ne se fait pas à la Cour des Comptes«
Mais je suis – malheureusement – d’accord avec la Cour des comptes et surtout Michel Guerrin lorsque ce dernier écrit :
L’essentiel des griefs est à venir. L’argent ne devait pas servir seulement à sauver le secteur culturel, mais à le moderniser en profondeur : estimer ce qui marche ou pas, définir des priorités. Il ne s’est rien passé, ou presque, déplorent les magistrats. Pire, de l’argent a été investi dans des programmes en dépit du bon sens. L’Etat n’a pas fait la différence entre un théâtre qui allait mal à cause de la crise liée au Covid-19 et un autre, déjà malade auparavant en raison de dysfonctionnements profonds. Des lieux se sont retrouvés avec plus d’argent que le ministère ne leur en donnait en temps normal.
Le résultat ? L’argent du Covid-19 a fait grossir l’offre culturelle. C’est effarant, car aujourd’hui, alors que la pandémie semble loin, le monde du spectacle, déjà mal en point auparavant, se retrouve dans une situation pire. Des théâtres et des opéras n’ont plus l’argent nécessaire pour produire une saison pleine ; ils suppriment une pièce ou une chorégraphie, écartent de jeunes artistes au profit de noms qui font remplir la salle. » (Michel Guerrin, Le Monde 6/7 avril 2024)
Je ne connais pas le détail des arbitrages de la ministre de la Culture, et surtout de Bercy : Rachida Dati affirme qu’elle a tapé dans le porte-monnaie des gros pour préserver les petits, notamment en province (oups, pardon, « les territoires »).
Responsabilité collective
Mais ces réductions venant de l’Etat ne doivent pas masquer un phénomène beaucoup plus large et nettement plus préoccupant. Puisque la plupart des structures culturelles ne dépendent que marginalement du ministère de la Culture, tout ce qui est spectacle vivant, diffusion et production de l’activité culturelle, est directement touché par les décisions des collectivités territoriales. On en sait quelque chose dans les villes gérées depuis 2020 par les écologistes (Lyon, Strasbourg) ou certaines régions gérées par la droite (comme Auvergne-Rhône-Alpes). Mais, de manière moins visible, il n’est pas une région française, de gauche ou de droite, qui n’ait sensiblement réduit sa contribution aux structures culturelles, tout en proclamant le contraire.
J’ai, tout au long de ma carrière dans les médias comme à la tête d’entreprises culturelles, connu les budgets « contraints », les restrictions annoncées ou brutales. Et toujours pensé que cette contrainte devait produire un sursaut d’imagination, de créativité, et non le repli sur soi. J’aurai l’occasion d’en faire état dans une série que je consacrerai prochainement à mes années liégeoises… non pour donner des leçons à quiconque mais pour faire état d’expériences réussies !
C’est le printemps et les coffrets pleuvent comme les averses d’avril !
Haydn à Londres
Voici des disques que tout bon Haydnien thésaurisait, au fil de parutions aléatoires, sans imaginer qu’un jour – et ce jour est arrivé ! – paraîtrait un coffret de 18 CD, dont plusieurs inédits !
Au début des années 80, le violoniste et chef anglais Derek Solomons, impressionné par la première intégrale des symphonies de Haydn entreprise par Antal Dorati avec le Philharmonia Hungarica durant les années 70, se dit qu’il revisiterait bien ce corpus gigantesque, ou tout au moins une partie substantielle, à la lumière des éléments d’interprétation « historiquement informés » qui investissent la capitale anglaise, comme d’autres à Vienne (Harnoncourt) ou Amsterdam (Leonhardt).
Il réunit un orchestre de chambre qu’il nomme « L’estro armonico » en référence à la la série éponyme de concertos pour violon de Vivaldi. La liste des musiciens qu’il réunit donne le vertige : ce sont tous les grands noms qui brilleront au firmament de la musique baroque dans les décennies suivantes : Catherine MacIntosh, Elisabeth Wallfisch, Monica Huggett, Pavlo Beznoziuk, Roy Goodman (qui lui-même gravera une bonne cinquantaine de symphonies de Haydn !), Elisabeth Wilcock, dans les vents Stephen Preston, Liza Beznosiuk, Paul Goodwin, Alastrair Mitchell, Anthony Halstead, Timothy Brown, Michael Laird, etc. Excusez du peu !
L’ensemble décide d’abord d’enregistrer, en 1980, ce que les spécialistes appellent les Morzin Symphonies – j’invite fortement à lire l’excellent article (Symphonies pour le comte Morzin) ô combien documenté, paru sur le blog Passée des arts, naguère tenu par Jean-Christophe Pucek, qui officie aujourd’hui dans le magazine Diapason. Solomons et L’estro armonico complètent en 1986 cette première publication.Puis ils vont se consacrer au corpus central des symphonies de Haydn, qu’on regroupe par commodité sous l’étiquette de « Sturm und Drang« , même si toutes ne ressortissent pas exactement à ce mouvement littéraire et musical si important au XVIIIe siècle. Mais elles datent toutes de la période particulièrement féconde que Haydn passa au service du prince Esterhazy.
L’ensemble a bénéficié d’une remastérisation bienvenue. C’est un coffret indispensable. On conseille vivement de l’acquérir sur Amazon.it où il est proposé à 50 € au lieu des 70 et plus affichés sur les sites français !
Juste pour le plaisir, le finale d’une de mes symphonies préférées, la 39e en sol mineur – oui il y a bien une parenté évidente avec une autre « sol mineur » la 25e de Mozart !
Beethoven à Pittsburgh…
Deutsche Grammophon a regroupé en un seul coffret de 17 CD les enregistrements réalisés dans les années 60 pour le label Command par William Steinberg et l’orchestre symphonique de Pittsburgh. Je renvoie à l’article très complet que j’avais consacré à une intégrale des symphonies de Beethoven, longtemps méconnue, car pas distribuée en Europe (Beethoven 250 : William Steinberg), qui est intégrée à ce coffret comme les 4 symphonies de Brahms déjà rééditées.
… et à Washington
Plus inattendue, une autre intégrale des symphonies de Beethoven enregistrée « live » ces deux dernières années par un chef qu’on ne connaissait pas dans ce répertoire et qu’on a toujours beaucoup aimé au concert- la dernière fois c’était avec l’Orchestre de Paris en février 2018 (Le tonnerre et les cloches) – l’Italien Gianandrea Noseda.
Je viens de recevoir ce coffret, et j’ai commencé d’en écouter des extraits. Le bel orchestre « national » de Washington, jadis dirigé par Antal Dorati, Rostropovitch, Leonard Slatkin ou Ivan Fischer, est depuis 2017 sous la houlette du chef milanais, et on comprend que Noseda ait souhaité marquer son mandat de ce corpus symphonique essentiel.
C’est d’ailleurs, à ma connaissance, la première fois que l’orchestre de la capitale fédérale des Etats-Unis livre une intégrale des symphonies de Beethoven.
Je reviens de quelques jours sur une île dont le nom même m’a toujours fait rêver : Zanzibar. C’est souvent une escale, ou un complément de séjour pour ceux qui font des safaris en Tanzanie, en Ouganda ou au Kenya. Pour moi ce fut une vraie découverte.
Oscars, Césars et autres
L’avantage des longs trajets en avion c’est de pouvoir rattraper son retard en matière de cinéma. J’en ai bien profité !
Anatomie d’une chute
J’avoue que j’avais été d’abord indisposé par la déclaration ridicule et inopportune de Justine Triet à Cannes, puis par tout le foin fait dans les médias français avant les Oscars. Mais je dois reconnaître que l’Oscar du meilleur scénario est amplement justifié, et que cette Anatomie d’une chute est un film captivant. Très « hitchcockien » dans sa construction, sa narration, son absence d’effets. Et sans rien dévoiler – pour ceux qui n’auraient pas vu le film – on aime que le spectateur soit finalement laissé face à une énigme, ou plus exactement à plusieurs possibilités. Mention toute spéciale pour le jeune acteur, Milo Machado-Graner, qui est époustouflant de justesse, et pour celle qui est sa mère dans le film, l’actrice allemande Sandra Hüller – que je connaissais mal, je l’avoue -.
C’est vraiment un film à voir, et même à revoir.
Oppenheimer
Autre grand oscarisé, et attendu comme tel, le film de Christopher NolanOppenheimer. Trois heures bluffantes, exaltantes, angoissantes, qui évitent tout manichéisme, et restituent au contraire la complexité du personnage, resté dans l’imaginaire collectif comme « le père de la bombe atomique », et surtout le cynisme des hommes de pouvoir américains.
Lors d’un voyage aux Etats-Unis, il y a une quinzaine d’années, j’étais passé par Los Alamos, Zone toujours interdite, dans un paysage désertique. Circulez, y a rien à voir.
Second tour
Je ne suis pas systématiquement fan d’Albert Dupontel, et ce film sorti en octobre dernier m’avait échappé. Ce Second tour est d’une drôlerie déjantée, toujours aux limites de l’absurde, qui fait appel notamment à une Cécile de France hilarante en journaliste d’une télé privée sur la piste d’un scoop.
En revanche, j’ai vite abandonné Le règne animal, gagné peut-être par la fatigue.
L’île aux esclaves
Le nom même de Zanzibar serait d’origine perse : Zanğibar signifiant « la terre des Noirs ». L’île principale de l’archipel, Unguja, est comme un concentré d’histoire de l’humanité, tant les influences, les invasions, y ont été nombreuses : Arabes, Perses, Allemands, Anglais, Français, Portugais, Indiens, etc…
La ville principale de l’île,Stone Town, conserve et préserve la richesse et la diversité de cette histoire, y compris dans ses aspects les plus sombres, comme cet immense marché aux esclaves qu’elle fut jusque dans les années 20, malgré l’abolition officielle de l’esclavage décrétée au tout début du XXe siècle.
Deux églises, l’une catholique (construite par les Français en 1889), l’autre anglicane, rappellent les présences successives et la multuculturalité d’une ville et d’une île, où la population est aujourd’hui très majoritairement musulmane. Un mémorial rappelle le terrible passé esclavagiste de Zanzibar.
Stone Town, c’est bien sûr l’économie de la mer, de la pêche et quelques célébrités.
L’ancien fort a été préservé et sert à de nombreuses manifestations culturelles.
et Farrokh Bulsara, beaucoup plus connu sous son nom de scène Freddie Mercury, auquel est consacré un petit musée au centre de Stone Town.
Colobes et corail
On peut circuler en voiture sans trop d’encombres dans toute l’île – le réseau routier est en très bon état -. Il faut juste éviter la tombée de la nuit, la plupart des autos et des motos « oubliant » d’allumer leurs feux et ne pas oublier qu’on roule à gauche !
On peut ainsi visiter les quelques sites naturels ou historiques de l’île, traverser une nature très changeante, et constater la vitalité d’une population très jeune – les sorties des écoles, avec des centaines de filles et de garçons en uniformes, sont impressionnantes.
Le parc national de Jozani
A l’est de Zanzibar, ce n’est sans doute pas le parc, ni la forêt la plus spectaculaire qu’on ait visités en Afrique de l’Est, mais c’est le seul de l’île, et il attire évidemment beaucoup de monde (une fois de plus mention spéciale pour les groupes de Français qui se distinguent par leur discrétion, leur tenue… la honte quoi !)
La forêt est moins dense que certaines réserves qu’on avait visitées en Ouganda (voir Gare aux gorilles), et la faune y est plutôt rare. La mangrove est parfaitement préservée.
L’attraction de ce parc ce sont les singes, les colobes roux de Zanzibar, une espèce endémique. Bien qu’il soit explicitement demandé de ne pas s’approcher des animaux, les touristes agglutinés autour d’eux leur balancent leur smartphone sous la gueule et, mieux, prennent des selfies (ne dit-on pas que « qui se ressemble s’assemble » ?) :
En remontant vers le nord de l’île, on passe par un site qui n’a guère d’intérêt (Fukuchani), sauf à présenter une ruine d’une maison construite par les Portugais au XVIe siècle et une piscine souterraine.
Lagon et corail
Mais si on va à Zanzibar c’est bien finalement pour la beauté de ses plages et la douceur des mers qui la bordent. Excursion obligée en face de Matemwe vers l’îlot de Mnemba – propriété de Bill Gates – et son merveilleux lagon qui ressemble à un aquarium géant, ses centaines de poissons multicolores, ses étoiles de mer et ses quelques récifs de corail encore vivants.
Addendum : Zanzibar et Poulenc
Un fidèle lecteur me rappelle l’inénarrable air des Mamelles de Tiresias de Poulenc et Apollinaire, où il est question de Connecticut et de… Zanzibar, et me signale ce document exceptionnel de Denise Duval accompagnée au piano par le compositeur qui ne se prive pas de rajouter quelques répliques bien senties …