La véridique histoire du grand Nicholas

Longtemps après que le poète a disparu, on ne se remet toujours pas de son départ. Dans une semaine, cela fera quatre ans que Nicholas Angelich est mort au terme de mois de souffrance et de douleur. Il avait 52 ans et nous laisse inconsolables (lire Le piano était en noir et Sur les ailes du chant)

Lorsque j’ai appris, d’abord qu’elle préparait un ouvrage sur lui, puis que ce livre allait sortir ce printemps, j’ai été empli d’une infinie gratitude à l’égard de Nathalie Krafft, une amie de plus de trente ans. Elle présentait son ouvrage mercredi à la Philharmonie. Je n’ai malheureusement pas pu l’y rejoindre, en raison d’un « conflit d’agenda » comme on dit en Suisse, puisque je devais être au théâtre des Champs-Elysées pour un concert (dont je rendrai compte sur Bachtrack).

Je me suis donc précipité chez mon libraire.

L’ancienne rédactrice en chef du Monde de la Musique, auteure de plusieurs ouvrages remarqués (lire Aimer Sibelius) le reconnaît à demi-mot dans ses quelques mots d’introduction. Parviendrait-elle à écrire avec la bonne distance critique sur quelqu’un qu’elle a tant aimé, entouré, secouru, aidé ? Aucune inquiétude à avoir Nathalie ! Tu as écrit l’une des plus admirables biographies que j’aie jamais lues sur un musicien, l’une des plus sensibles et pudiques à la fois, parce que nous sommes quelques-uns à savoir combien avec quelques proches tu étais devenue la vraie famille de Nicholas.

Je n’ai pas encore terminé la lecture de ce livre. C’est parfois un trop plein d’émotion qui surgit au détour d’une page, l’envie d’écouter, de réécouter Nicholas. Alors on repose l’ouvrage, on se nourrit de tous ces détails magnifiques sur l’enfance du pianiste né à Cincinnati, qui a vécu le plus clair de sa vie à Paris et qui pourtant n’a jamais été naturalisé français, sur ses formidables parents, les racines d’un art unique.

Je reproduis ici ce qu’on appelle « la présentation de l’éditeur »

« Devant un piano, Nicholas Angelich avait tout. Héritier des traditions musicales serbe, russe, hongroise, slovaque, française, grâce à son père violoniste et à sa mère pianiste, il les avait assimilées jusqu’à les transmuer en un or qui n’était qu’à lui : un son irremplaçable, une puissance titanesque doublée d’une douceur confondante, une virtuosité combinée à l’inspiration d’un poète. Il fait ses premières gammes aux Etats-Unis où il est né, et donne son premier concert à sept ans. A treize, il part en France, à Paris, où de bonnes fées se penchent sur son destin : Aldo Ciccolini, Yvonne Loriod, Michel Béroff. De là, il mène une carrière de soliste brillante et réfléchie. Cette première biographie de Nathalie Krafft dresse le portrait en clair-obscur de cet artiste absolu, mort en 2022 à l’âge de cinquante et un ans.« 

Mais ce bouquin est indispensable, nous est indispensable, bien sûr par la qualité d’écriture et les souvenirs qu’il convoque sous la plume de Nathalie Krafft, mais surtout parce qu’il nous raconte ce grand Nicholas que nous avons de si près connu et tant aimé. Sans vouloir divulgâcher la fin de l’ouvrage, Nathalie a rassemblé une sorte de petit dictionnaire du parler « Angelich », à la fois désopilant et si touchant.

Elle cite l’un des souvenirs les plus forts que j’ai de la présence de Nicholas Angelich sur une scène. C’était en octobre 2010, quelques mois avant la disparition d’une autre inégalable amie, Brigitte Engerer. Je n’ai plus jamais entendu La Valse de Ravel jouée avec le feu qu’y mettaient ce jour-là Nicholas et Brigitte.

Brigitte Engerer et Nicholas Angelich jouent la Valse de Ravel (Salle Philharmonique de Liège, octobre 2010)

Je reproduis ici ce que j’écrivais le 19 avril 2022 (Le piano était en noir)

« Ce matin, je n’ai pas de mots, je ne veux pas mettre de mots, sur la disparition prématurée autant que redoutée de Nicholas Angelich. Tant de ses collègues, de journalistes, auront dit en quoi il était, il est, unique, immense, magnifique.

Je suis dévasté parce que, de tous les musiciens qu’il m’a été donné de croiser, de rencontrer, Nicholas était comme le frère que je n’ai pas eu, doté de toutes les qualités que j’admire chez un artiste et chez un être humain. Les larmes me viennent en même temps qu’affluent tant de souvenirs.

Nicholas est sans doute – je n’ai pas fait de comptabilité macabre – le pianiste que j’ai le plus invité lorsque j’étais à Liège, le plus écouté en concert. J’avais enfin trouvé une date en juillet 2021 pour l’inviter au Festival Radio France à Montpellier, et son agent avait dû annuler parce que Nicholas était malade. Je savais que, malheureusement, ce n’était pas une maladie « diplomatique »… 

En vrac, quelques images. 

Une première rencontre à la fin des années 90, au café en face de l’Hôtel d’Albret dans le Marais, alors siège de la direction des affaires culturelles de la Ville de Paris. France Musique avait investi la cour de ce lieu magique au coeur de Paris pour une émission estivale en direct chaque jour. Arièle Butaux avait convié deux jeunes pianistes dont on commençait à parler : Jérôme Ducros.. et Nicholas Angelich. Ils avaient même improvisé un quatre mains. Je les avais invités l’un et l’autre à se désaltérer et les avais interrogés sur leurs projets de l’été : Jérôme avait déroulé un beau calendrier de concerts, tandis que Nicholas, grillant cigarette sur cigarette, annonçait, de son air lunaire, une seule date…

Quelques mois plus tard, je retrouverais étonnamment les deux mêmes pianistes à Deauville, dans le cadre d’un festival pascal voué à faire éclore les jeunes talents. Jérôme Ducros et un quatuor formé pour la circonstance jouaient le quintette « La Truite » de Schubert, et Nicholas Angelich aux côtés – si ma mémoire ne me fait pas défaut – d’Augustin Dumay et du tout jeune Renaud Capuçon, jouait dans les profondeurs du clavier la plus dense des versions que j’aie jamais entendues en concert… du Concert de Chausson.

Je découvre, bouleversé, cet extrait d’un concert de janvier 2019 à la Philharmonie

Puis il y aura Liège, où dès 2001, je crois que j’aurai invité Nicholas Angelich chaque saison, en commençant par un 2ème concerto de Rachmaninov avec Alexandre Dmitriev, et puis surtout en chaque occasion importante, où il me semblait que la présence de ce musicien était aussi indispensable que l’est celle d’un frère, d’un cousin, lorsque la famille se rassemble.

Je ne puis, ce matin, reparler de toutes ces aventures, je vais tenter de rassembler mes souvenirs, pour les livrer par-delà le chagrin et le deuil.« 

Et toujours humeurs et bonheurs du temps dans mes brèves de blog (11.04.2026)

Une réflexion sur “La véridique histoire du grand Nicholas

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