La petite histoire (IV) : déjeuner royal

En Belgique, le Concours Reine Elisabeth est une institution que nul ne peut ignorer. Chaque année, des moyens publics et privés très importants sont mobilisés pour assurer à ce concours un rayonnement médiatique dont ne bénéfice aucune autre entreprise culturelle – orchestre, opéra, festival – du pays. Je me suis déjà exprimé sur le sujet : De l’utilité des concours.

Chaque année, le Concours organise (organisait ?) à Bruxelles un déjeuner pour ses généreux donateurs, pour les membres du jury de la discipline concernée et ses partenaires, sous la présidence d’un membre de la famille royale. J’ai eu le privilège (!), comme directeur de l’orchestre philharmonique de Liège, qui assume certains concerts des lauréats, d’être invité deux ou trois fois à ces déjeuners. Ils étaient alors présidés par la Reine Fabiola (prononcer : la Rhin-ne !), la veuve du Roi Baudoin, brutalement décédé au cours de l’été 1993 dans sa résidence d’été en Espagne.

Le-reine-Fabiola-est-decedee

Nous prenions place autour de tables rondes, au Palais d’Egmont, selon un plan de table soigneusement revu par le protocole de la Maison du roi. Les invités devisaient debout près de leur table, attendant que la Reine paraisse, vêtue de mauve, de pourpre ou de rose ancien, coiffure bouffante. Le rituel était immuable : Fabiola était accompagnée par le comte Jean-Pierre de Launoit, inamovible président du Concours jusqu’à sa mort en 2014 et intime de la famille royale de Belgique, elle saluait d’un discret signe de tête les personnes qu’elle reconnaissait et, plus rarement, elle tendait une main fine et molle à ceux que Jean-Pierre de Launoit lui indiquait. J’eus ainsi le privilège d’être distingué et de m’entendre dire de la royale bouche : « J’aime beaucoup votre orchestre » !

Inutile de dire que, ce jour-là, je bénéficiai soudain d’une attention soutenue de la part de mes voisines de table (nous n’y étions que deux représentants de l’espèce masculine) qui, jusque là, m’avaient soigneusement ignoré, ne faisant même pas semblant, comme on le fait d’ordinaire chez ces gens-là, de manifester un tant soit peu d’intérêt pour ma fonction ou ma personne. Je n’en avais cure – j’ai toujours fui les mondanités et les mondains ! – parce que l’occasion m’était donnée de parler avec l’un des plus grands chanteurs de l’époque, l’un de ceux que j’avais entendus et admirés si souvent au disque (Istvan Kertesz à Vienne), le grand baryton-basse finlandais Tom Krause (1934-2013)

Tom-Krause-1960s

Cette année-là, les épreuves du Concours étaient réservées au chant, et lors de ce déjeuner, j’apercevrais aussi Joan Sutherland et Grace Bumbry !

J’eusse aimé être placé à table à côté de Tom Krause, mais le protocole avait placé entre nous une dame sans doute très importante qui nous assomma durant tout le repas des soucis de son mari banquier. À ma droite était assise une autre dame qui avait dû être très belle dans sa jeunesse, qui débitait banalités et fadaises sur la musique et les musiciens avec une telle bonne humeur que je l’aurais presque remerciée d’égayer cette sinistre tablée.

Heureusement les déjeuners « royaux » ne durent jamais longtemps. Sitôt le café servi, les convives se levaient de table et se saluaient avant de prendre congé. Je pris encore un peu de temps pour converser avec Tom Krause, nous fûmes évidemment interrompus par ces dames qui ne voulaient pas être impolies avec celui qui avait été distingué par la Reine Fabiola (« Vous devez être quelqu’un d’important ! » me dit l’une d’elles) et accessoirement avec l’autre homme de la table, qu’aucune n’avait reconnu ni identifié (« Et vous Monsieur vous êtes musicien? », « Vous êtes professeur ? vous enseignez quoi? »).

La honte m’étreignait, j’eus beau essayer de rattraper les bêtises entendues (« Vous aurez bien sûr reconnu l’un des plus grands chanteurs de notre temps, Tom Krause »), c’était peine perdue, et le premier à s’en amuser était Tom Krause lui-même.

J’ai fait allusion à un autre de ces déjeuners dans un récent billet : Demandez le programme !

Difficile de faire une sélection dans la discographie considérable de Tom Krause. Quelques-uns de mes disques préférés :

51HPVVY5ACL

51ZQy1LFg9L

51JwtyWP3xL

51SaD5j5n2L

81NaVhcY5yL._SL1500_

La petite histoire (I) : un grand chef

Ce blog va prendre quelques vacances comme son auteur, abandonner pour un temps les sujets sérieux (cf. La bande des quatrepour prendre la forme d’un bêtisier nourri de petites histoires vécues, d’à-côté de la vie musicale.

Il y a… plus de trente ans, travaillant à la Radio suisse romande, j’avais, entre autres fonctions, la charge d’organiser quelques-uns des concerts de l’Orchestre de la Suisse romande et je poussais le scrupule jusqu’à aller moi-même accueillir à l’aéroport de Genève les chefs et/ou les solistes que j’avais engagés.

Je n’étais pas peu fier qu’un jeune chef finlandais – dont j’admirais la discographie – ait accepté mon invitation à venir diriger, pour la première fois, la phalange genevoise. Je regardai attentivement sa photo, dans l’un de ses disques, pour être sûr de le reconnaitre à son arrivée à Cointrin. Faut-il préciser qu’internet, les téléphones portables, n’existaient pas.. ?

Je m’en fus attendre Okko KamuL’avion arriva avec retard et déversa son flot de passagers, où je devais repérer un géant blond venu d’Helsinki.

R-13177602-1549879177-3279

J’eus beau scruter, je ne vis personne qui ressemblât à mon  chef. J’en étais à déduire qu’il avait manqué son avion et m’apprêtais à repartir à la Radio, lorsque j’aperçus à l’autre bout du hall des arrivées quelqu’un qui semblait attendre. J’abordai cet homme petit (1m70 tout au plus), barbu, engoncé dans un caban marin, pour lui proposer mon aide. Il me remercia, me dit qu’il allait prendre un taxi…  Quitte à paraître ridicule, je me hasardai à lui demander s’il ne s’appelait pas, par hasard, Okko Kamu.

C’était bien lui… le géant finlandais que je m’étais imaginé.

gettyimages-875770492-612x612

Nous rîmes de bon coeur lorsque je lui avouai ma méprise  et m’excusai de l’attente que je lui avais imposée. Il me dit ce jour-là – et je l’ai souvent vérifié depuis – que les chefs d’orchestre finlandais ne font pas dans la demi-mesure question taille : ils sont petits ou grands, mais pas entre les deux !

Pourtant ce n’était pas la première fois que je voyais un chef d’orchestre célèbre qui n’était grand que par le talent mais pas par la taille : Karajan, Bernstein (1m70), Barenboim (1m68), Mahler atteignait 1m63, Toscanini… 1m53 !

Des membres de l’équipe du Festival Radio France me faisaient la même remarque à propos de Santtu-Matias Rouvali, ils le voyaient plus grand qu’il n’est en réalité.

(Santtu-Matias Rouvali répète l’ouverture de Maskarade de Nielsen avec l’orchestre de Tampere le 25 juillet dernier à Montpellier).

Les habitués de l’Orchestre philharmonique de Radio France vérifient, eux aussi, avec Mikko Franck qu’Okko Kamu, dans le hall de l’aéroport de Genève, avait vu juste : le talent d’un chef n’a que faire de sa taille !

 

 

Opening nights

J’en prends chaque année la résolution – ne pas commenter ici les concerts du Festival Radio France – et chaque année je ne peux m’y tenir. Impossible de taire mes premières impressions, mes premières émotions. Et depuis que le #FestivalRF19 a commencé mercredi soir, elles sont nombreuses.

Un Festival, c’est d’abord une atmosphère, comme une veillée d’armes avant le jour J.

IMG_3960(Montpellier la nuit dans le coeur de la vieille ville)

Au matin on fait un tour en ville pour vérifier…

IMG_3974

IMG_3975

Et le soir de ce mercredi, on décide de sortir de Montpellier, pour retrouver un singulier trio, dans le cadre enchanteur du château de Restinclières.

66527261_10162060094470652_725554383000961024_n

Les trois virtuoses du marimba – le trio SR9 – ont convaincu sans peine un public qui, ici même, avait applaudi Alexandre Kantorow (Alexandre le bienheureux) il y a trois ans.

64605657_10162060094620652_1987099549008658432_n

71t7z6OzPhL._SL1440_

Mais avant les marimbas en plein air, on a pris soin et surtout plaisir à saluer les musiciens de l’Orchestre national d’Estonie tout juste arrivés de Tallinn, leur chef Neeme Järvi et le tout jeune violoniste Daniel Lozakovich qui se rencontraient pour la première fois et répétaient le concerto pour violon de Beethoven, au programme du concert d’ouverture ce jeudi 11 juillet.

IMG_3980Dès les premières minutes, on sut que les étincelles seraient au rendez-vous !

IMG_3997

IMG_4025

IMG_4026

C’est peu de dire que la réalité a dépassé toutes nos espérances. De larges extraits de la suite de Pelléas et Mélisande de Sibelius pour installer la thématique du 35ème Festival Radio France – Les musiques du Nord – et surtout la signature sonore de la phalange balte. Le concerto de Beethoven passe comme un rêve, le petit prodige suédois nous donne à entendre l’essence, le coeur d’une oeuvre qui fuit l’épate et la virtuosité gratuite, Lozakovich et Järvi s’écoutent, se répondent, atteignent plus d’une fois au sublime, à cet état suspendu de pure beauté. Le silence est absolu dans la vaste salle de l’opéra Berlioz du Corum de Montpellier. Nous avons tous le sentiment de vivre l’un de ces moments que la mémoire rendra indélébile…

Le public de cette soirée d’ouverture n’est pas au bout de ses surprises : la Cinquième symphonie d’Eduard Tubin – on consacrera le prochain volet de la série L’air du Nord à ce compositeur estonien exilé en Suède à la veille de la Seconde Guerre mondiale ! – est une révélation, le « Chostakovitch estonien » nous avait annoncé Neeme Järvi. Le vieux chef longuement ovationné nous fait le cadeau en bis de l’Andante festivo de Sibelius

Un concert à retrouver dans son intégralité le mardi 16 juillet sur France MusiqueNot to be missed…

Privilège, bonheur d’un directeur de Festival, le dîner qui suit le concert avec les artistes

IMG_4024

Marc Voinchet, le directeur de France Musique, assis en face de lui écrira sur Twitter : « Même quand il parle, il dirige ». 

Peut-on imaginer l’émotion qui est la mienne à cet instant, de partager en toute simplicité – c’est toujours la marque des plus grands – ce dîner avec Neeme Järvi ? Vingt-six ans après un autre dîner, le 2 juillet 1993, à Genève. Il venait de diriger l’Orchestre de la Suisse romande, et moi j’allais quitter mes fonctions à la Radio suisse romande pour rejoindre France Musique. L’administration et les amis de l’Orchestre avaient organisé une petite fête à mon intention, Neeme et Lilia Järvi en étaient.

51T0eRgXjLL

Neeme Järvi me rappelait avec fierté cette série d’enregistrements de Stravinsky engagée au début des années 1990. Et lorsque je lui demandai pourquoi il avait fait un mandat si court – 2012-2015 – à la tête de ce même OSR, il ne mâcha pas ses mots sur l’incompétence, l’incurie – et j’en passe – de la présidence et de la direction de l’orchestre suisse qui renie le passé, l’histoire d’une phalange fondée par Ansermet. Et avec laquelle il souhaitait prolonger, enrichir le prodigieux héritage du chef romand (mort il y a cinquante ans). Järvi reste fier d’avoir pu, envers et contre tous, enregistrer quatre disques de musique française, et non des moindres, salués par toute la critique.

Autre motif de fierté pour moi, avoir montré à mon voisin comment on fait un « selfie »…

IMG_4017

Autour de la table se trouvaient bien sûr Daniel Lozakovich – à qui le vieux chef décerna un compliment qui nous mit aux larmes – et le « duo » qui allait prendre le relais hier soir avec l’Orchestre National de Montpellier Occitanie, Kristjan Järvi et une autre violoniste, la norvégienne Mari Samuelsen.

Ce vendredi 12, comme un apéritif au concert de 20h, Jean-Christophe Keck nous régalait, à l’Opéra Comédie de Montpellier, d’un jouissif Pomme d’api d’Offenbach

IMG_4033(de gauche à droite, Jean-Christophe Keck, la pianiste Anne Pagès, et les irrésistibles Hélène Carpentier, Sébastien Droy et Lionel Peintre)

IMG_4050

Einojuhani RAUTAVAARA
Cantus Arcticus « Concerto pour oiseaux et orchestre »

Pēteris VASKS né en 1946
Lonely Angel, méditation pour violon et orchestre à cordes

Max RICHTER né en 1966
Dona Nobis Pacem 2 pour violon et orchestre

Arvo PÄRT né en 1935
Fratres pour violon, percussion et orchestre à cordes

Kristjan JÄRVI né en 1972
Aurora pour violon et orchestre

Kristjan Järvi avait conçu la première partie de son concert comme une célébration ininterrompue. Public surpris d’abord, complètement conquis finalement.

J’observais Neeme Järvi assis à côté de moi dans la salle vibrer, réagir, diriger même avec son fils…

En seconde partie, un Oiseau de feu de Stravinsky tout simplement « phénoménal » comme s’exclamera mon voisin, visiblement fier, admiratif de son fiston.

View this post on Instagram

CE SOIR I MIDNIGHT SUN 20H I OPERA BERLIOZ, CORUM @kristjanjarvi Kristjan Järvi et @samuelsenofficial mettent le cap au nord ! avec l'Opéra Orchestre national Montpellier Occitanie infos & réservations : http://bit.ly/2PGztXW Tous les vendredis soirs de juillet, la Métropole organise les "Estivales" sur l'esplanade Charles de Gaulle proche du Corum. Merci de prendre vos précautions pour accéder aux parkings et aux salles. . . . . #classicalmusic #music #musician #piano #classical #violin #orchestra #cello #musicians #concert #classicalmusician #instamusic #pianist #violinist #love #composer #opera #viola #performance #singer #pianomusic #chambermusic #musica #photography #violinista #musicianlife #stringsant

A post shared by Le Festival Radio France (@festival_radio_france) on

 

L’air du Nord (II) : Finlandia

C’est sans doute l’oeuvre la plus cèlèbre de Jean Sibelius (1865-1957) : Finlandia.

Elle ouvre ce samedi le concert de l’Orchestre du Capitole de Toulouse dirigé par Tugan Sokhiev à Montpellier dans le cadre du Festival Radio France (FestivalRF19)

20H_13-Sokhiev-Tugan-ET-Chamayou-Bertrand_www

Ce Finlandia a toute une histoire qu’il n’est pas inintéressant de rappeler dans le contexte politique de sa création. La version la plus jouée aujourd’hui – celle qui le sera samedi – est confiée au seul orchestre, elle a été créée le 2 juillet 1900 par le grand chef finnois Robert Kajanus (1856-1933), fondateur en 1882 de la Société orchestrale d’Helsinki qui deviendra l’Orchestre philharmonique d’Helsinki.

L’une des très grandes versions de Finlandia : Neeme Järvi dirige l’orchestre symphonique de Göteborg.

En 1899, Sibelius compose une Musique pour la célébration de la presse en plusieurs tableaux, comme un manifeste contre la censure opérée sur la presse finlandaise par le régime tsariste (la Finlande étant constituée depuis 1809 en Grand-Duché sous la tutelle de la Russie, son indépendance ne sera obtenue de haute lutte que le 6 décembre 1917 !)

Le dernier tableau s’intitule Eveil de la Finlande, ou Eveil du printemps finlandais. Il sera joué à Paris, lors de l’Exposition universelle de 1900, sous le titre explicite de La Patrie !

De fait, Finlandia est devenu très rapidement une sorte d’hymne patriotique pour les Finlandais. Sibelius l’intègre dès 1900 à ses Scènes historiques op.25.

Mais la musique originale de 1899 « pour la célébration de la presse » n’a jamais été publiée  intégralement du vivant de Sibelius. Il faut attendre presque un siècle plus tard pour que la partition soit reconstituée, en sept tableaux

  1. Prélude : Andante (ma non troppo) ;
  2. Tableau 1 : La chanson de Väinämöinen ;
  3. Tableau 2 : Les Finnois sont baptisés par l’évêque Henri ;
  4. Tableau 3 : Scène de la Cour du Duc Jean ;
  5. Tableau 4 : Les Finnois dans la Guerre de Trente Ans ;
  6. Tableau 5 : La Grande colère ;
  7. Tableau 6 : Éveil de la Finlande (plus tard transformé en Finlandia).

En 1998, c’est l’orchestre philharmonique de Tampere – autre invité de marque du #FestivalRF19  avec son chef actuel, le génial Santtu-Matias Rouvali les 25 et 26 juillet prochains – qui réalise le premier enregistrement de cette musique.

51uHGh834tL

Finlandia sera adaptée, par Sibelius lui-même, dès 1900 pour le piano

puis pour choeur d’hommes et orchestre en 1938, puis en 1940 pour choeur mixte sur un texte de l’écrivain et académicien Veikko Antero Koskenniemi. La puissance de cette dernière version, créée dans le contexte dramatique du début de la Seconde Guerre mondiale, n’est plus à démontrer.

51fh4TMsi4L

Après Cannes et avant Montpellier

Je suis en train de terminer un bouquin, dont la présentation spartiate ne laisse rien deviner de la verve iconoclaste et jouissive de son auteur.

61bBSizmKDL

Gérard Lefortc’était la plume cinéma de Libé (journal qu’il a quitté en 2014), l’une des voix de France Inter (dans Le Masque et la plume notamment). Et c’est un style inimitable !

Gerard-Lefort

Extraits de ces souvenirs :

« Pandémonium est un néologisme inventé à la fin du XVIIe siècle par le poète anglais John Milton pour désigner un lieu où règnent chaos, confusion, vacarme et fureur. Autrement dit un enfer. Pour l’avoir fréquenté pendant plus de trente ans ans, je peux du haut de ma modeste légitimité témoigner que le festival de Cannes est un parfait pandémonium où bien des démons s’agitent. Une foire aux vanités qui est aussi un bûcher.
Mais d’expérience, il s’avère que cet enfer est aussi un paradis. Le paradis des films bien évidemment mais aussi le paradis d’une vie quotidienne littéralement extraordinaire : celle du festivalier qui, glissé dans une identité très provisoire, Grande Duchesse du cinéma ou Manant de la critique, habite une Principauté d’opérette (Monaco est à un jet de Riviera) où le comique le dispute au tragique, les coups fourrés aux coups de cœur, les bonnes blagues aux crises de nerfs. Etre citoyen du Festival de Cannes, c’est osciller sans cesse entre crise de nerfs, fous rires puissants et joie de vivre –; somme toute des grandes vacances, comme une parenthèse enchantée et maléfique, hors norme, hors de soi et parfois hors la loi.
Entre Mission Impossible et Marx Brothers, c’est le récit de ces vacances en Festival, que je voudrais entreprendre. Un  » roman  » parallèle, marginal et underground. Au hasard des souvenirs, bons ou mauvais, des anecdotes, hilarantes ou à pleurer, mais sans aucune nostalgie. Chaque année on peste d’aller au Festival, chaque année on est ravi d’y être. Jusqu’au jour où, c’est juré ! on n’y mettra plus jamais les pieds. Jusqu’à la prochaine fois.

Anecdote
En mai 1988, à l’occasion de la présentation à Cannes de son nouveau film Bird, consacré au jazzman Charlie Parker, ma collègue Marie Colmant et moi-même décrochons pour Libération une interview exclusive de son réalisateur Clint Eastwood.
Il aurait sans doute été plus simple de rencontrer le président des Etats-Unis. Rendez-vous top secret avec l’attachée de presse dans le hall de l’hôtel Carlton ; exfiltration par les cuisines ; porte dérobée sur une rue adjacente ; limousine noire à verres fumés ; départ en trombe vers l’hôtel Eden Roc du cap d’Antibes où sont logées les super stars.  » Ça manque un peu de gyrophares et de motards « , commente Marie.
Arrivés sur place, nous sommes réceptionnés par trois gardes du corps en lunettes noires et oreillettes, qui, après un brin de fouille corporelle, nous accompagnent vers un coin retiré du parc de l’hôtel. Nous pénétrons dans le sanctuaire dit des  » cabanas « , paradis pour milliardaires avec crique privée et cabanon de luxe. Eastwood nous y attend, cordial et sympathique comme si on s’était quittés la veille.
L’entretien commence. Mais au bout d’un quart d’heure, un gros animal s’interpose entre nous et la vue sur mer, avant de détaler.  » Tiens, un lièvre « , dit Marie à voix basse. Euh, non Marie, ce n’était pas un lièvre mais un rat, énorme, dodu à souhait, palace oblige. Nous n’osons pas en parler à Eastwood. Mais, intrigué par notre conciliabule, il nous en demande la raison et nous lâchons le morceau.  » Un rat ? commente Clint Eastwood plus cool que jamais. Dommage que vous ne m’ayez rien dit, j’ai toujours un flingue à portée de main.  »

Et puis cette fabuleuse nouvelle, tombée en fin de semaine dernière : Santtu-Matias Rouvali nommé chef principal du Philharmonia de Londres.

Le jeune chef finlandais (33 ans!) se voit ainsi confier les rênes de l’une des plus prestigieuses phalanges européennes et la succession de son illustre compatriote Esa-Pekka Salonen.

61k9j705eil._sl1200_

Extraits de mon blog :

Vendredi et samedi l’Orchestre Philharmonique de Radio-France sous la houlette tressautante du fantasque et tout jeune Santtu-Matias Rouvali. Du tout Ravel – un peu en déficit de sensualité – aux trop rares Cloches de Rachmaninov, un festival de sonorités, d’explosions orchestrales et chorales. Le Corum trépidant, ovations interminables. (22 juillet 2014)

Alors Le Sacre à la manière Rouvali ? Je manque d’objectivité sans doute, mais j’ai entendu hier soir tout ce que j’aime dans cette partition, les scansions primitives – dommage que les orchestres français n’aient plus (?) de basson français, mais les solides Fagott allemands ! – , les rythmes ancestraux, la fabuleuse organisation des coloris fauves de l’orchestre…. Et la confirmation que le jeune chef finlandais – 32 ans seulement – est déjà l’une des très grandes baguettes de notre temps. On n’attendra pas quatre ans pour le réinviter à Montpellier… (23 juillet 2018)

Hier soir, à Radio France, célébration du talent et de la jeunesse : un violoncelliste de 20 ans devenu star mondiale par la grâce d’un mariage princier, un chef qui le toise du haut de ses…32 ans (!!) qu’on découvre à chaque concert, depuis 2014, plus pertinent, insolemment doué, charismatique – si le mot n’est pas trop galvaudé (9 février 2019)

Il y a quelques mois, j’étais allé rencontrer et entendre Santtu-Matias Rouvali dans son repaire finlandais, avec « ses » musiciens de l’orchestre philharmonique de Tampere (Etoiles du Nord)

img_0039

Pour concrétiser l’invitation faite l’été dernier : l’orchestre et le chef donnent deux concerts, dont la « last night » – ce seront les seules occasions de voir et d’entendre Santtu-Matias Rouvali en France ces prochains mois ! – au Festival Radio France à Montpellier, les 25 et 26 juillet prochains. Un conseil : réservez vite (lefestival.eu)

 

 

 

Le golfe du Bengale, Pivot, Mauriac et Sibelius

Après avoir crapahuté au milieu des plants de thé (Ma tasse de thé), sur les hauteurs de Horton Plains (Dans les Highlands cingalaisêtre redescendu voir les éléphants (La grâce des éléphants) puis remonté à 1000 mètres d’altitude passer une nuit au milieu d’une Rain Forest, je profite d’un week-end de farniente (même si ce terme n’a plus de sens depuis qu’on est connecté partout et tout le temps !) au bord de la mer du Bengale.

IMG_2030

IMG_2033Loin de toute concentration touristique, au gré des départs et des retours des embarcations de pêche.

IMG_2041

J’ai emporté quelques livres, téléchargés pour les plus volumineux, « physiques » pour les plus légers. Comme souvent, des livres commencés en parallèle, dont j’interromps et reprends la lecture selon l’humeur du moment.

Comme ces faux mémoires de Bernard Pivot.

81vGYaAJFjL

Des souvenirs par bribes, la nostalgie parfois d’un journalisme qui fut longtemps le sien et qui n’est plus.

De son professeur au Centre de formation des journalistes :  » Je lui dois ma méfiance pour le premier mot qui vient vite sous la plume, un autre étant peut-être plus exact ou moins convenu. Je lui sais gré de m’avoir appris à commencer un article par une phrase qui intrigue ou bouscule le lecteur… »

Je souriais en lisant ce « conseil ». En des termes presque identiques, et sans avoir jamais été journaliste moi-même, je n’ai cessé de le prodiguer (jusqu’au harcèlement ?) à celles et ceux avec qui je travaille. Même pour un banal communiqué de presse, un texte de présentation, une notice de programme. Ou pour un article de blog ! Combien de fois ai-je renoncé à un papier, parce que je ne trouvais pas l’entame, le premier mot, la première phrase ! (ah ces premières phrases dont Laurent Nunez a fait un excellent bouquin L’énigme des premières phrases). 

Je reviendrai au bouquin de Pivot. Parfait pour les vacances. On l’ouvre à une page au hasard : en quelques lignes, il dessine un univers, met en scène un personnage, une époque.

C’est l’un de ses chapitres – Mauriac ou le denier du culte  – qui m’a d’ailleurs donné envie d’ouvrir l’imposante biographie de Mauriac signée Jean-Luc Barré. Pivot raconte que, pour les 80 ans de l’illustre académicien, « le sacre du dernier grand écrivain régnant » (Jean-Luc Barré), Le Figaro avait décidé d’offrir un cadeau à son chroniqueur : Tous les collaborateurs du journal furent priés de verser leur obole afin que le présent témoignât d’une admiration et d’une affection collectives. Admiration, oui, affection, non : je refusai de participer à la collecte/…/L’auteur des Nouveaux mémoires intérieurs était un fameux journaliste. Mais aussi un confrère distant et froid/…./Pas une seule fois, en six ou sept années, il ne poussa la porte du salon du premier étage où étaient réunis les rédacteurs de son journal, celui dans lequel il écrivait chaque semaine : Le Figaro Littéraire/…../Je crois qu’il n’avait pour nous que de l’indifférence…

91uHPIP-MgL

Plongé dans mes lectures, quand je ne me baigne pas dans une mer aussi chaude que l’air, j’écoute la musique téléchargée sur mon téléphone portable… et je lis les échanges souvent savoureux, parfois musclés, de mes amis critiques sur Facebook. À propos de l’intégrale des symphonies de Sibelius qui vient de sortir – et que je n’ai pas écoutée -, la première d’un orchestre français, celle de Paavo Järvi avec l’Orchestre de Paris. 

61sMT3mw1cL._SL1200_

Extraits : JCH Enfin reçu, mais pas convaincu par la 3e Symphonie que je viens d’entendre….

HM Faut dire que la 3e est sans doute celle qui convient le moins à Järvi. Barbirolli y a, de toute manière, réglé la question.

PB J’ai trouvé que c’était celle qui lui convient le moins mal …

MC Berglund/Bournemouth et Blomstedt/San Francisco (très sous-évalué)

GR Pour la Sibelius-3, de mon avis à écouter la version magnifique de Mravinsky/Leningrad et enrégistré en 1963.

PYL La 3è de Sibelius de Mravinsky est l’un des trésors les plus surcotés de toute la discographie sibélienne. C’était vraiment pas son truc, Sibelius.

JPR Histoire de relancer le sujet 🙂 quelqu’un sait pourquoi c’est la seule symphonie de Sibelius ( la 3ème) que Karajan n’a jamais enregistrée ?

PYL il ne la sentait pas cette symphonie intermédiaire, comme beaucoup de sibéliens de la première heure tel Ormandy.

RL C’est curieux cette manière de surinterpréter: Karajan a d’abord laissé la place à Okko Kamu, qui avait gagné le prix Karajan (il en a même été le premier récipiendaire en 1969). Les quatre disques de Kamu chez DG, avec Berlin ou Helsinki, sont superbes, dans mon souvenir.

PYL Le plus grand interprète de cette 3e reste Tauno!

RL « le plus grand », « le plus grand », ça veut dire quoi ? C’est juste ta version préférée 🙂

On ne s’ennuie pas sur Facebook quand on aborde un sujet aussi sérieux que la 3ème symphonie de Sibelius !

J’ai donc réécouté deux versions de cette symphonie que j’ai sur mon smartphone. Celle du jeune Okko Kamu – dont il est question dans l’échange ci-dessus – plutôt rustaud, moins intéressant que dans mon premier souvenir.

6151oAQhTnL

Et puis surtout, celle de Lorin Maazel gravée à Vienne au mitan des années 60, qui fut pour moi celle de la découverte des symphonies de Sibelius, un coffret que j’avais trouvé, il y a plus de quarante ans, dans une véritable caverne d’Ali Baba aux Puces de Saint-Ouen.

61Jiodj8UpL._SL1400_

Maazel a refait une intégrale Sibelius à Pittsburgh au début des années 90. Il est de bon ton de la trouver moins réussie que la viennoise. Voire.

K. père et fils

Ce qu’il y a de sympathique dans des soirées comme Les Victoires de la Musique classique, c’est qu’on peut y croiser évidemment beaucoup de professionnels… et de musiciens qui se trouvent être parfois aussi des amis !

Ainsi les hasards du placement dans la grande salle de La Seine Musicale m’ont amené tout près d’un musicien que j’admire depuis longtemps, avec qui j’ai eu le bonheur de lancer plusieurs projets discographiques, et qui, mercredi soir, était présent comme supporter d’un  autre magnifique musicien, son fils. Je veux parler de Jean-Jacques Kantorow, grand violoniste et chef d’orchestre, et d’Alexandre Kantorow, magnifique pianiste que le public du Festival Radio France avait pu applaudir en 2016 (à 19 ans!).

Alexandre concourait dans la catégorie « Révélation Soliste instrumental » aux côtés d’un autre pianiste très talentueux, Théo Fouchenneret (qui lui inaugurera la série Découvertes du Festival Radio France 2019 le 11 juillet !) et du guitariste Thibaut Garcia (lui aussi invité des dernières éditions du festival occitan). Le pronostic du père – soutien d’un grand label, campagne médiatique bien organisée – penchait en faveur du guitariste. Pronostic confirmé, sans surprise.

Je ne vois, quant à moi, pas l’intérêt de voter pour départager de jeunes talents en devenir : les téléspectateurs ont pu entendre les trois « nommés », ils étaient tous les trois exceptionnels. Alexandre Kantorow n’avait pas choisi la facilité avec l’ébouriffant finale du 2ème concerto de Tchaikovski, à écouter ici à 1h3 !

L’un des premiers disques du pianiste  est un duo avec son père, dans des répertoires peu courus :

71hXlk3PiBL._SL1448_

71XxUi4TCaL._SL1208_

51ViswKWnpL

On n’a pas de peine à imaginer que le jeune homme poursuivra une trajectoire victorieuse… avec ou sans trophée ! Il n’a rien d’un météore..

Le père, Jean-Jacques, je l’ai découvert comme violoniste. D’une virtuosité flamboyante.

 

C’est avec lui que j’ai découvert le Chevalier de Saint-Georges

51D3DXW71CL

51aq9Trd0BL

Mais c’est comme chef d’orchestre que je vais mieux connaître Jean-Jacques Kantorow, lorsque l’Orchestre philharmonique royal de Liège est sollicité à l’été 2010 par Naïve pour un disque de concertos avec Laurent Korcia. Le violoniste français a demandé à être « en confiance » avec un chef de son choix : son aîné se révélera précieux au fil de sessions parfois compliquées par les humeurs changeantes du soliste. Résultat : un disque magnifique, multi-récompensé !

51rztH21aLL

Pour les musiciens de l’OPRL, Jean-Jacques Kantorow est une révélation : déployant des trésors de patience il est d’une exigence constante et souriante qui en impose à tous. Forts de cette première expérience réussie, nous allons programmer plusieurs autres projets, comme cette intégrale concertante d’un compositeur Lalo mal-aimé du disque

81Ip80XjDtL._SL1500_

Juste avant que je ne quitte la direction de l’OPRL, nous lancerons une nouvelle aventure chez  Musique en Wallonie, la musique concertante et symphonique d’Ysaye.

81PCUA30NbL._SL1200_

51IbiwU2V3L

Il y a quelques mois sortait ce couplage inédit de deux concertos finnois :

912OH85m7oL._SL1200_

Mais le bonheur de revoir Jean-Jacques Kantorow mercredi soir a été ravivé, s’il en était besoin, par l’annonce qu’il m’a faite de la réalisation prochaine chez BIS d’un projet que j’avais nourri depuis plus de dix ans, dans la ligne éditoriale qui est la marque de la phalange liégeoise : l’intégrale des symphonies de Saint-Saëns, avec Thierry Escaich sur les grandes orgues Schyven de la Salle philharmonique pour la 3ème symphonie. Dejà impatient !