La petite histoire (III) : le Russe de l’orchestre

C’était il y a presque vingt ans, je venais d’être nommé à la direction générale de l’Orchestre philharmonique, pas encore « royal », de Liègel’OPL – comme on le désignait alors – partait en tournée en Espagne. Je rejoignis l’orchestre à Pampelune.

Au moment de gagner à pied la salle de concert, j’aperçus dans un coin, tassé dans un fauteuil, un homme d’un certain âge, entouré de deux ou trois personnes que je reconnus être de l’orchestre. L’une d’elles vint me signaler que ce musicien – c’était l’un des seconds violons de l’orchestre – venait d’apprendre le décès soudain de sa femme. On me dit son nom, Georges (?) Roudnik, d’origine russe. Je m’assis auprès de lui et lui exprimai mes condoléances… en russe, ce qui ne laissa pas le surprendre ! Je manquai le début du concert mais se créa, ce soir-là, un lien indéfectible entre ce musicien et moi. Il m’apprendrait, entre autres histoires de sa jeunesse russe, qu’il avait étudié dans la même classe que Gidon Kremer au Conservatoire Tchaikovski de Moscou…

Quelques mois plus tard, Rudolf Barchai avait été pressenti pour diriger plusieurs concerts Beethoven, dans le cadre d’une intégrale des symphonies initialement prévue pour et par Pierre Bartholomée.

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L’OPL répétait et jouait encore à la basilique Saint-Martin de Liège – la salle de concerts du Conservatoire renommée ensuite Salle Philharmonique ne rouvrirait qu’en septembre 2000 -.

C’est peu dire que la présence d’un musicien pourtant aussi respecté que Rudolf Barchai ne fut pas une partie de plaisir. Il n’aimait pas l’orchestre et l’orchestre le lui rendait bien : Barchai ne se gênait pas pour envoyer quelques noms d’oiseaux… en russe, ignorant qu’il avait devant lui, au pupitre des seconds violons, mon cher Roudnik, qui se faisait un malin plaisir de traduire à ses collègues les apostrophes peu amènes du chef.

Comme s’il n’y suffisait pas, je fus un jour appelé au téléphone par le concertmeister – le premier violon – Endre Kleve, qui me demanda de venir d’urgence au mont Saint-Martin pour régler un conflit entre Barchai et un soliste un peu particulier du 4ème concerto pour piano de Beethoven, le compositeur Frederic Rzewskiun ami de Pierre Bartholomée qui a longtemps enseigné au Conservatoire de Liège. Du peu que j’en avais entendu, et de ce que Kleve et Barchai m’en avaient dit, Rzewski avait, en effet, une conception assez particulière de son rôle de soliste dans ce concerto de Beethoven. Sans doute à la manière du compositeur, il s’autorisait pas mal d’improvisations, de cadences libres, qui évidemment dé-concertaient (!) le chef et l’orchestre. Le problème était que Barchai me posait un ultimatum : c’était lui ou le soliste. Il ne dirigerait ni ce concert ni le suivant si l’on maintenait Rzewski comme soliste du 4ème concerto.

Je dus choisir de garder le chef, avec le soutien de l’orchestre qui, malgré l’attitude rédhibitoire de ce dernier voulait « sauver » les deux concerts, et de demander à Frederic Rzweski de rentrer chez lui. J’en éprouve encore aujourd’hui une certaine honte…

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Je me rattraperais plus tard en invitant souvent et largement les compositeurs de notre temps à Liège !

 

 

Demandez le programme !

C’est une question rituelle des journalistes : comment faites-vous la programmation du Festival* ?  C’était la même lorsque je dirigeais l’Orchestre et la Salle philharmonique de Liège.

Sur les réseaux sociaux, quelques amis à la plume bien pendue et au caractère bien trempé ne ratent pas une occasion de s’écharper sur la programmation de certaines grandes institutions ou de certains festivals, sur l’influence des agents, le rôle et l’organisation des concours… Débats qui ne sont pas sans intérêt, même si la réalité est souvent plus simple.

Le public a aussi le droit de savoir comment on programme une saison de concerts ou un festival. Après tout, c’est lui qui en assure le succès… ou l’échec.

J’avais une formule, à Liège, que je servais à la presse un peu comme une provocation : « Je ne programme que ce que j’ai envie d’entendre ». Je n’ai pas changé de point de vue en prenant la direction du Festival Radio France.

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Petite explication de texte : La programmation d’une saison de concerts ou d’un festival se prépare plusieurs mois, voire plusieurs années à l’avance. Pour allécher, convaincre, intéresser le(s) public(s) auxquels on s’adresse, je ne connais pas d’autre formule que la curiosité, l’enthousiasme, le désir de faire partager, découvrir des répertoires, des artistes. Autrement dit, je ne programme que des événements auxquels j’aurai envie d’assister, je prendrai du plaisir… comme le public dont je fais partie !

Mais la prudence, la bonne gestion, ne requièrent-elles pas qu’on tienne compte des goûts du « grand public », qu’on fasse appel aux têtes d’affiche, aux stars du moment, pour remplir les salles ? Questions évidemment souvent posées et pas nécessairement stupides …

Sur le « grand public« , je me suis déjà longuement expliqué ici il y a quatre ans (Le grand public) Extraits :

« Le public vraiment mélomane, très connaisseur, est très minoritaire au concert comme à l’opéra.. et il est plutôt curieux, ouvert, amateur de découverte et de rareté. Frileux sûrement pas.

L’essentiel d’une salle de concert ou d’opéra est constitué d’amateurs – étymologiquement « qui aiment » – plus ou moins éclairés, informés, formés, et qui ne demandent qu’à être agréablement surpris, émus, instruits. Ce public, majoritaire, n’a pas d’a priori, il n’est ni conservateur, ni particulièrement aventurier. Il doit être conquis, considéré, respecté 

On doit toujours parier sur l’intelligence du public, jamais sur les habitudes d’une minorité.

Autre remarque d’évidence : la musique classique et son public sont encore souvent présentés comme un bloc immuable, donc voué à disparaître, puisque non régénéré.

Là encore, le conservatisme n’est pas du côté du public, mais chez les organisateurs, qui n’ont pas fait évoluer la forme, le rituel, l’apparat du concert classique, qui l’ont laissé se déconnecter de la vie, des usages, des pratiques du public. Au moins à l’opéra, le spectacle, ce qu’il y a à voir, a de quoi attirer, séduire. Au concert, c’est la notion même de spectacle qui est absente, éclairage uniforme et peu travaillé de la scène, musiciens oublieux du regard des auditeurs/spectateurs sur eux, composition et durée invariables du programme… »

Une fois affirmé cela, il n’est pas interdit d’être habile… pour être convaincant. Ainsi, avec mes équipes à Liège, à Paris ou à Montpellier, nous avons toujours essayé de mettre en oeuvre quelques principes, qui se rapprochent assez fortement de ceux d’un grand chef… de cuisine. Un concert, c’est un menu, un festival une suite de menus.

La seule vue du programme – du menu – doit mettre le lecteur/auditeur en appétit. S’il ne comprend pas ou mal ce qu’on lui propose, il y a peu de chances qu’il y adhère; à l’inverse si on aligne du fois gras en entrée, un tournedos Rossini et un Paris-Brest, il y a de fortes chances qu’il redoute l’indigestion.

Traduit en musique, c’est éviter deux écueils : un programme composé d’oeuvres inconnues par un artiste tout aussi peu connu – c’était parfois une spécialité de certaines programmations de musique contemporaine ! – ou aligner trois oeuvres très connues du répertoire avec les stars du moment censées remplir les salles sur leur seul nom (non, je ne citerai personne !)

J’ajoute une autre notion, moins facile à définir, compte-tenu de l’évolution des comportements du public. Nous constatons, tous, organisateurs, que la décision d’assister  à un concert se prend de plus tard, que le temps où l’on organisait à l’avance son agenda est quasi révolu, le « dernier moment » est devenu la règle. Ce qui a – ou pas ! – modifié considérablement les règles de communication et de marketing. Observation empirique de ma part : si l’on veut capter l’attention et attirer l’auditeur/spectateur au concert, il faut que celui-ci soit perçu comme un événement, comme quelque chose d’exceptionnel, d’incontournable. Sûrement pas comme un « produit » de consommation courante : des oeuvres et/ou des artistes qu’on a déjà souvent (trop?) entendus…

Bref, on aura compris que je ne me suis jamais fait dicter mes choix par la mode, les agents, le marketing, ou même ce qu’on croit être des obligations institutionnelles (il faut engager tel artiste, tel ensemble, parce qu’il est « recommandé », « protégé » par tel ou tel).

Oui, il y a des artistes que je n’ai jamais engagés à Liège, pendant les quinze ans où j’ai eu la responsabilité de l’Orchestre et de la Salle philharmonique – ce qui m’a valu mon lot de critiques (« Rousseau n’invite que ses copains, que des Français »…), toujours démenties par la réalité (voir la liste de ces artistes : Merci). 

Un souvenir me revient à ce sujet : Invité à un déjeuner par le Concours Reine Elisabeth, une année de piano, en présence des membres du jury et de la reine Fabiola, je me trouve assis, par les hasards du protocole, à côté de l’épouse d’un célèbre pianiste qui, à l’époque, enseigne à la Chapelle musicale Reine Elisabeth. Je pense qu’elle ne sait pas, elle, qui je suis, tout au plus que je suis français. Et pendant tout le déjeuner de se plaindre du sort fait à son pianiste de mari, qui serait blacklisté en France par une conjuration d’agents et d’organisateurs qui n’ont jamais pris la mesure de son talent, ou, pire encore, qui redouteraient l’impact sur le public d’un nom à consonance non européenne ! Complotisme quand tu nous tiens… Je n’ai évidemment pas réagi à ces jérémiades, ni indiqué que, sans prendre mes ordres auprès de la dite conjuration, je n’avais jamais non plus envisagé d’engager ce pianiste, qui, les quelques rares fois où je l’ai subi en concert, m’avait toujours profondément ennuyé…

Aujourd’hui, je suis un homme heureux, puisque j’ai la charge d’un Festival qui, dès l’origine, a fait de la découverte, de l’audace.. et du respect du public, sa marque de fabrique. La programmation de l’édition 2019 du Festival Radio France Occitanie Montpellier parle pour elle : #FestivalRF19.

Puisqu’il est dans l’actualité – Alexandre Kantorow est en finale du Concours Tchaikovski de Moscou, il passe cet après-midi les dernières épreuves – on peut rappeler qu’il était déjà l’invité du Festival… il y a trois ans !

 

71mqyjcDIXL._SL1417_Même parallèle avec le magnifique Lukas Geniusas, en récital dans la grande salle de l’Opéra Berlioz le 18 juillet.

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Fidélité

Il y a huit ans, j’annonçais la nomination de Christian Arming comme directeur musical de l’Orchestre philharmonique royal de Liège

Il y a cinq ans, avant de quitter la direction de l’OPRL, j’annonçais la prolongation du mandat de Christian Arming.

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Hier, je tenais à être à Liège pour le dernier concert d’abonnement du chef autrichien en sa qualité de directeur musical de la phalange liégeoise, qui entamera, à la rentrée, un nouveau chapitre de sa belle histoire avec l’arrivée de Gergely Madaras.

IMG_3313Un programme « signature » pour Christian Arming, qui faisait se côtoyer deux oeuvres contemporaines, mais d’esthétiques pour le moins opposées (!), la Musique pour cordes, percussion et célesta de Bartók – créée à Bâle en janvier 1937 par son commanditaire, Paul Sacher – et les célébrissimes Carmina Burana de Carl Orff créées, elles, en juillet 1937 à Francfort.

Le Bartók était un choix courageux: la pièce est extraordinairement difficile, pas seulement parce qu’elle confronte deux orchestres à cordes, mais surtout parce qu’elle expose en pleine lumière le quatuor d’orchestre, singulièrement les altos. C’était d’ailleurs la première fois que cette Musique pour cordes, percussion et célesta était jouée depuis plus de vingt ans ! Le concert d’hier soir montrait que Christian Arming avait eu raison de faire confiance à « son » orchestre, même si l’interprétation est restée de bout en bout trop prudente, manquant de feu intérieur. C’est le type même de partition qu’il faut jouer et rejouer pour y atteindre la liberté et l’élan qu’elle requiert.

Et quand on a, comme moi, dans l’oreille, une version jadis découverte… aux Etats-Unis, une extraordinaire prise de concert réalisée au Conservatoire de Moscou en 1965, avec Evgueni Mravinski et son Philharmonique de Leningrad, difficile de faire des comparaisons…

Mais la seconde partie allait combler toutes les attentes d’une Salle philharmonique comble. Orchestre en grand apparat, formidable Choeur philharmonique tchèque de Brno, excellente Maîtrise de l’Opéra royal de Wallonie, un baryton un peu sous-dimensionné (et surtout peu investi dans le « rôle »), ténor et soprano parfaits.

Ces Carmina Burana sont redonnés ce dimanche après-midi.

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Mais une soirée à la Salle Philharmonique c’est toujours pour moi l’occasion de revoir nombre de visages connus dans le public, les musiciens, les collaborateurs de l’Orchestre, qui m’ont « supporté » pendant quinze ans (!), et puis des amis que je ne m’attendais pas à voir, comme Boris Belkinl’immense violoniste, sur qui les années ne semblent avoir aucune prise, devenu un ami cher et un compagnon de nombre d’aventures musicales. Boris habite à Liège depuis longtemps, il y a sa famille et ses attaches. Il enseigne au conservatoire de Maastricht, où il fait grandir quelques élèves talentueux, naguère Janine Jansen, et plus récemment le plus célèbre recalé de l’actuel Concours Reine ElisabethDaniel Kogan (lire mon billet : De l’utilité des concours (suite) ou la disparition de Daniel K.

Le disciple et le maître étaient au concert hier soir !

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J’ai déjà pris date avec le petit-fils de Leonid Kogan pour l’édition 2020 du Festival Radio France !

K. père et fils

Ce qu’il y a de sympathique dans des soirées comme Les Victoires de la Musique classique, c’est qu’on peut y croiser évidemment beaucoup de professionnels… et de musiciens qui se trouvent être parfois aussi des amis !

Ainsi les hasards du placement dans la grande salle de La Seine Musicale m’ont amené tout près d’un musicien que j’admire depuis longtemps, avec qui j’ai eu le bonheur de lancer plusieurs projets discographiques, et qui, mercredi soir, était présent comme supporter d’un  autre magnifique musicien, son fils. Je veux parler de Jean-Jacques Kantorow, grand violoniste et chef d’orchestre, et d’Alexandre Kantorow, magnifique pianiste que le public du Festival Radio France avait pu applaudir en 2016 (à 19 ans!).

Alexandre concourait dans la catégorie « Révélation Soliste instrumental » aux côtés d’un autre pianiste très talentueux, Théo Fouchenneret (qui lui inaugurera la série Découvertes du Festival Radio France 2019 le 11 juillet !) et du guitariste Thibaut Garcia (lui aussi invité des dernières éditions du festival occitan). Le pronostic du père – soutien d’un grand label, campagne médiatique bien organisée – penchait en faveur du guitariste. Pronostic confirmé, sans surprise.

Je ne vois, quant à moi, pas l’intérêt de voter pour départager de jeunes talents en devenir : les téléspectateurs ont pu entendre les trois « nommés », ils étaient tous les trois exceptionnels. Alexandre Kantorow n’avait pas choisi la facilité avec l’ébouriffant finale du 2ème concerto de Tchaikovski, à écouter ici à 1h3 !

L’un des premiers disques du pianiste  est un duo avec son père, dans des répertoires peu courus :

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On n’a pas de peine à imaginer que le jeune homme poursuivra une trajectoire victorieuse… avec ou sans trophée ! Il n’a rien d’un météore..

Le père, Jean-Jacques, je l’ai découvert comme violoniste. D’une virtuosité flamboyante.

 

C’est avec lui que j’ai découvert le Chevalier de Saint-Georges

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Mais c’est comme chef d’orchestre que je vais mieux connaître Jean-Jacques Kantorow, lorsque l’Orchestre philharmonique royal de Liège est sollicité à l’été 2010 par Naïve pour un disque de concertos avec Laurent Korcia. Le violoniste français a demandé à être « en confiance » avec un chef de son choix : son aîné se révélera précieux au fil de sessions parfois compliquées par les humeurs changeantes du soliste. Résultat : un disque magnifique, multi-récompensé !

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Pour les musiciens de l’OPRL, Jean-Jacques Kantorow est une révélation : déployant des trésors de patience il est d’une exigence constante et souriante qui en impose à tous. Forts de cette première expérience réussie, nous allons programmer plusieurs autres projets, comme cette intégrale concertante d’un compositeur Lalo mal-aimé du disque

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Juste avant que je ne quitte la direction de l’OPRL, nous lancerons une nouvelle aventure chez  Musique en Wallonie, la musique concertante et symphonique d’Ysaye.

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Il y a quelques mois sortait ce couplage inédit de deux concertos finnois :

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Mais le bonheur de revoir Jean-Jacques Kantorow mercredi soir a été ravivé, s’il en était besoin, par l’annonce qu’il m’a faite de la réalisation prochaine chez BIS d’un projet que j’avais nourri depuis plus de dix ans, dans la ligne éditoriale qui est la marque de la phalange liégeoise : l’intégrale des symphonies de Saint-Saëns, avec Thierry Escaich sur les grandes orgues Schyven de la Salle philharmonique pour la 3ème symphonie. Dejà impatient !

Mardi nuit et soleil, de Liège à Montpellier

Il est des jours où l’exercice du blog est singulièrement difficile, quand le drame percute une actualité joyeuse. Hier ce fut le grand écart entre Liège et Montpellier.

Lorsque j’ai reçu une alerte en fin de matinée sur l’attentat de Liège, je ne savais pas où il s’était produit, mais j’ai tout de suite pensé à ce 13 décembre 2011 de très sinistre mémoire, 5 morts et plusieurs dizaines de blessés, sur la place Saint-Lambert au coeur de la Cité ardenteEt puis, au cours de l’après-midi, j’ai regardé les premières images, de lieux si familiers, au croisement du boulevard d’Avroy, de la rue des Augustins, du boulevard Piercot. J’y suis passé au moins quatre fois par jour pendant plus de dix ans, faisant le trajet de mon domicile à mon bureau. La Salle Philharmonique, siège de l’Orchestre philharmonique royal de Liègeest à moins de 50 mètres de l’Athénée (lycée) Léonie de Waha.

Salle-philharmoniqueLa Salle Philharmonique de Liège (et le buste d’Eugène Ysaye)

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C’est devant ce lycée qui porte le nom d’une grande féministe belge, Léonie de Wahaque deux policières ont été sauvagement assassinées, c’est sur la façade de ce superbe édifice moderniste, dû à l’architecte Jean Moutscheninauguré en 1938, restauré au cours de la dernière décennie, qu’on trouve ce bas-relief de Louis Dupont … « L’insouciance de la jeunesse« …

1024px-Liège,_Athénée_Léonie_de_Waha,_reliefOn n’ose imaginer ce qui se serait produit si de courageux employés de l’Athénée n’avaient eu le réflexe de fermer les accès à l’établissement et de faire sortir les enfants par l’arrière.

Finalement, j’aurais pu dire ce qu’une jeune fille répondait hier aux caméras qui l’interrogeaient sur les lieux du crime : « Je passe ici tous les jours, je n’arrive pas à croire que cette horreur a eu lieu ici ». 

Je découvre ce matin ce beau texte : Après l’orage

À Montpellier, ce mardi avait des couleurs plus ensoleillées : la présentation du Festival Radio France au Gazette Café, avec un invité de luxe, Paul Meyerqui nous a offert deux premières mondiales. On y reviendra demain…

Et le soir un récital, à l’opéra Berlioz, de ma très chère Sonya Yoncheva (et de son petit frère Marin Yonchev), magnifiquement accompagnés par Daniel Oren et un orchestre de Montpellier en grande forme.

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Une généreuse soirée tout Verdi, que les Parisiens peuvent retrouver ce vendredi au Théâtre des Champs-Elysées.

719jZJo97CL._SL1500_Un regret : « l’oubli » – ce ne peut qu’être que cela ! – dans la « bio » de la cantatrice publiée dans le programme distribué aux spectateurs de la participation de Sonya Yoncheva à deux soirées inoubliables du Festival Radio France Iris de Mascagni en 2016, et Siberia de Giordano en 2017. Avec le même orchestre de Montpellier. Le public avait rectifié de lui-même…

L’audace du public

Deux concerts contrastés, pour le moins, ces derniers jours à Paris. Des programmes « exigeants » comme on dit quand on veut s’excuser de ne pas a priori complaire au « grand public » (lire Le grand public). Et des programmes qui ont conquis, enthousiasmé les publics réunis pour ces concerts.

D’abord jeudi soir, au Théâtre des Champs-Elysées, le pianiste Christian Zacharias

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Je connais Christian depuis presque trente ans, lorsqu’il avait accepté de remplacer un jeune pianiste souffrant comme soliste d’un concert dirigé par Armin Jordan à Genève ! C’était, je crois, en 1990. Même au faîte de sa carrière de pianiste, il n’avait encore jamais joué en Suisse ! Et ce fut, pour lui, le début d’une aventure musicale qui allait notamment le conduire à diriger l’Orchestre de chambre de Lausanne de 2000 à 2013 (à la suite du regretté Jesus Lopez Cobos), et pour moi le commencement d’une amitié qui ne cesserait plus.

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Ainsi, en 1997 – j’étais alors directeur de France Musique – j’avais été mis dans la confidence de la préparation d’un concert monté par les Amis de l’OSR (Orchestre de la Suisse Romande) pour fêter les 65 ans d’Armin Jordanen même temps que la fin de son mandat à la tête de la phalange genevoise. J’avais trouvé un studio à la maison de la radio à Paris pour que Christian Zacharias et Felicity Lott puissent répéter, dans le plus grand secret, une séquence dont ils feraient la surprise au chef suisse.

En 2010, j’invitai Christian Zacharias à jouer dans la nouvelle série Piano 5 étoiles à la Salle Philharmonique de Liège. Un an plus tard, il dirigeait les forces de l’Opéra royal de Wallonie pour de subtiles Noces de Figaro de Mozart mises en scène par Philippe Sireuil.

Ce jeudi soir, faisant le pari de la confiance du public, il avait choisi un programme très classique, et plutôt rare en récital : Bach et Haydn. Rien pour l’épate, rien pour la virtuosité transcendante ou le romantisme échevelé. Austère presque… Mais quel bonheur d’entendre un piano sonner clair et dense, qui jamais ne cherche à singer ou imiter le clavecin ou le pianoforte. C’est la première fois que j’entendais Zacharias chez ces deux compositeurs, mais je vis depuis longtemps avec ses Scarlatti…sans parler de l’autre grand classique dont il est un interprète de prédilection, Mozart !

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L’autre moment fort de rencontre entre un musicien hors norme et un public aventurier, ce fut vendredi soir, à l’auditorium de la Maison de la radio. L’Orchestre philharmonique de Radio France avait convié la jeune cheffe polonaise Marzena Diakun (qu’on reverra à Montpellier le 13 juillet prochain – Made in France) à diriger un programme extrêmement (trop ?) copieux. Rien moins que Taras Bulba de Janáček d’entrée de jeu, suivi d’un long (trop ?) concerto pour percussions du Finlandais Kalevi Aho, et en seconde partie la 9ème symphonie de Dvořák.

Le public n’aura peut-être retenu de cette soirée que la prestation exceptionnelle, étourdissante, ébouriffante, de Martin Grubingerla star de la percussion. Déjà en novembre 2014, quelques jours après l’inauguration de l’Auditorium de Radio France, il avait donné un aperçu de son fantastique talent en interprétant Speaking drums de Peter Eötvös sous la direction du compositeur.

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Je l’avais invité, avec son père et les soeurs Önder, en juillet 2016, à une soirée du Festival Radio France Occitanie Montpellier qui avait failli ne pas avoir lieu (lire Rattrapés par l’actualité). 

Vendredi il a fait une nouvelle démonstration d’un art incomparable, sa seule prestation sauvant de l’ennui une oeuvre vraiment longuette et répétitive qui n’est pas la plus inspirée de son auteur. En bis, Martin Grubinger a proposé un numéro plus sportif que musical, comme il l’a annoncé lui-même pour le plus grand bonheur d’un public aux anges. Court extrait :

 

Festival d’orchestres

J’avais au moins trois bonnes raisons d’être à Liège vendredi dernier : une oeuvre – la 9ème symphonie de Beethoven, un orchestre et un chef – l’Orchestre philharmonique royal de Liège et Christian Arming – qui me sont chers, la fidélité à un engagement – le combat de la Fondation Ihsane Jarfi

Orchestre et chef en très grande forme, Christian Arming, en Viennois pur sang qu’il est, maîtrise à la perfection cette étrange objet musical qu’est la 9ème symphonie d’un compositeur, certes né à Bonn, mais devenu Viennois à 22 ans. Le public du Festival Radio France avait déjà pu s’en apercevoir lors de la soirée de clôture de l’édition 2015. Arming dirigeait alors choeur et orchestre de Montpellier…

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En ce triste anniversaire du 13 novembre 2015 (Le chagrin et la raison), comme vendredi soir pour commémorer le martyre d’Ihsane Jarfi il y a cinq ans, l’exhortation  de Schiller et de son Ode à la joie résonne plus haut que jamais : Alle Menschen werden Brüder / Que tous les hommes deviennent frères…

La semaine dernière je recevais aussi deux coffrets que j’étais impatient de découvrir.

L’un des big five parmi les grands orchestres américains, le Boston Symphonybénéficie, sans raison apparente – pas d’anniversaire ou de commémoration – d’une mise en coffret de tous les enregistrements réalisés par la phalange de Nouvelle-Angleterre depuis le début des années 70… jusqu’à l’an dernier pour Deutsche Grammophon

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912rcpQLxmL._SL1500_45 ans d’enregistrements dont certains sont devenus légendaires, les tout premiers d’un tout jeune homme, Michael Tilson Thomasde magnifiques Ravel et Debussy par le guère plus vieux Claudio Abbadobien évidemment la part du lion pour le titulaire de l’orchestre pendant près de trente ans, Seiji Ozawa, directeur musical de 1973 à 2002, une quasi-intégrale Ravel qui a fait date, des Respighi resplendissants, des ballets idiomatiques (Roméo et Juliette, Le Lac des Cygnes, Casse-Noisette…). Et puis des raretés, le dernier concert de Leonard Bernstein quelques mois avant sa mort, sur les lieux de ses débuts (à Tanglewood), Eugen Jochum dirigeant Mozart et Beethoven, le grand William Steinberg qui n’aura guère eu le temps d’imprimer sa marque. Plus étonnant, sont inclus dans ce coffret les tout récents Chostakovitch (symphonies 5,6,8,9,10) enregistrés par Andris Nelsonspatron du BSO depuis 2014. Un vrai bonus avec plusieurs CD de musique de chambre dus aux Boston Chamber Playerscomme ces valses de Strauss, transcrites par Webern, Schoenberg ou Berg

Liste complète de ce coffret à voir ici : Boston Symphony : les années Deutsche Grammophon.

Demain j’évoquerai en détail un autre coffret au contenu parfois inattendu ou surprenant : Georges Prêtre, les enregistrements Columbia