L’effet de printemps : Ravel, Fauré, Marriner, Haydn etc.

Quand le blogueur ne se sent pas de traiter un sujet en particulier, il fait un panier fourre-tout de ce qui l’a touché, de ce qu’il va lire, écouter, de préférence sous un titre en forme de mauvais jeu de mots (cf. Faits d’hiver).

Eliminons d’emblée une actualité qui produit toujours les mêmes effets de meute (lire La dictature de l’émotion) : j’ai rencontré quelques fois dans ma vie professionnelle Frédéric Mitterrand, il m’est arrivé de le lire, de le regarder à la télévision, j’ai aimé son film sur Madame Butterfly, mais comme tout été dit, et maintenant le contraire de tout, à son sujet, je ne me suis pas cru obligé de proclamer mon hommage sur les réseaux sociaux, où l’odieux le dispute à l’excès dans l’admiration comme dans la détestation.

Encore un effort pour M. Haydn

Mercredi soir, j’assistais à un concert de l’Orchestre de chambre de Paris, dont j’ai rendu compte sur Bachtrack (voir Le génie de Haydn).

J’y ai entendu une 80e symphonie de Haydn de toute beauté, un orchestre dans une forme olympique et me suis une fois de plus interrogé sur les raisons de l’absence du plus grand symphoniste de l’histoire des programmes de concert. La dernière fois que j’avais entendu du Haydn en concert, c’était au Louvre, avec et grâce à Julien Chauvin et son Concert de la Loge, lui aussi en forme olympique !

Comme si Haydn était trop difficile, trop exigeant, pour les orchestres comme pour les chefs…

Après avoir donné les Variations Rococo de Tchaikovski, Nicolas Altstaedt a eu l’excellente idée de donner en bis – il aurait dû l’annoncer au public ! – ce faux concerto pour violoncelle qu’est l’adagio cantabile de la 13e symphonie de Haydn.

Vivement que le nouveau chef de l’Orchestre de chambre de Paris nous donne, à tout le moins, les Symphonies parisiennes : il a l’orchestre idéal pour cela !

Le Boléro d’Anne Fontaine

J’ai profité de la relative grisaille de dimanche dernier pour aller enfin voir « le » film du moment, le Boléro d’Anne Fontaine.

En dehors du papier ‘d’Ivan Alexandre dans le dernier Diapason, je n’avais lu aucune critique du film. J’en suis ressorti ni emballé ni déçu (et pourtant je ne suis pas normand !). Dans ce genre de film sur, autour de la musique, il y a presque systématiquement des erreurs que le musicien ou le mélomane averti repère immédiatement. Rien de tel ici, et c’est un point très positif : quand Ravel/Raphaël Personnaz pose ses mains sur un clavier, même si on sait qu’il est doublé, il fait illusion. Quand le même dirige un orchestre, il ne paraît pas emprunté dans sa gestique. Quant à l’incarnation des différents rôles, Raphaël Personnaz est presque à contre-emploi, dans la froideur, la timidité figées que la réalisatrice lui a demandé de composer, Dora Tillier fait une Misia Sert plutôt conforme à l’image qu’on a d’elle, Jeanne Balibar n’a aucun mal à caricaturer une Ida Rubinstein sur le retour – exigeante commanditaire d’un Boléro que Ravel a bien du mal à accoucher. Quant à Emmanuelle Devos, elle fait oublier l’ingratitude des traits de Marguerite Long !

Le film d’Anne Fontaine vaut aussi beaucoup par le fait qu’il a été en grande partie tourné dans la maison de Ravel à Montfort-l’Amaury, maison toujours difficile d’accès, puisque son exiguïté ne permet pas de l’ouvrir à la visite, sauf sur réservation à l’avance, et par tout petits groupes !

Centenaires

En dressant la liste, en début d’année, des anniversaires que 2024 allait permettre de célébrer, j’avais évoqué Gabriel Fauré, mort le 4 novembre 1924, mais oublié le chef anglais Neville Marriner, né lui il y a cent ans, le 15 avril 1924.

Je viens de recevoir deux coffrets, commandés il y a plusieurs semaines. Je vais mettre à profit quelques jours de vacances pour les découvrir (Fauré) ou les redécouvrir (Marriner).

C’est Lucas Debargue qui a voulu, conçu cette intégrale du piano de Fauré, et qui a lui-même rédigé le texte de présentation. Le peu que j’ai entendu me rend impatient d’écouter la suite.

Même en anglais, Lucas Debargue est tout à fait convaincant !

Dans le cas de Neville Marriner, on a affaire à un recordman du disque pour plusieurs grands labels (Philips, Argo/Decca, EMI). Ce coffret rassemble 80 CD (!) réalisés pour la plupart à partir des années 80 pour EMI. On y reviendra bien sûr pour détailler toutes les pépites de ce coffret, et du même coup restituer au chef anglais sa vraie place dans l’histoire de l’interprétation au XXe siècle.

Parmi les surprises de ce coffret, un disque dédié à Manuel de FallaLe Tricorne et les Nuits dans les jardins d’Espagne avec Tzimon Barto au piano !), qu’on trouvera peut-être trop élégant, pas assez rugueux !

Fleurs de Paavo

Le 25 janvier 2012 disparaissait l’un des chefs les plus étonnants du XXe siècle, le Finlandais Paavo Berglund né à Helsinki le 14 avril 1929.

C’est un chef qu’on a découvert un peu sur le tard en France mais qui m’accompagne depuis longtemps dans le répertoire dans lequel sa nationalité lui a valu d’être cantonné au disque, alors qu’au concert il dirigeait autre chose que du Sibelius !

Warner vient de publier l’intégrale de ses enregistrements réalisés pour EMI et Finlandia, ce qui nous vaut trois fois les symphonies de Sibelius !

D’abord un souvenir personnel, c’était à Londres à la fin des années 80 : Berglund dirigeait le London Symphony au Barbican Center, un programme costaud – la 6e symphonie de Sibelius, le concerto en sol de Ravel avec Cécile Ousset, et la 2e de Brahms ! – J’avais été frappé par une particularité de sa gestique : Berglund était gaucher manifestement, puisqu’il tenait sa baguette dans la main gauche et faisait donc l’inverse de ses confrères. Je l’ai revu des années plus tard à la Cité de la Musique (avant l’ouverture de la Philharmonie) à la tête de l’Orchestre de chambre d’Europe, avec lequel il venait d’enregistrer sa troisième intégrale des symphonies de Sibelius. Il avait, entre autres, dirigé les 6e et 7e symphonies, en les enchaînant sans interruption ni applaudissements, en ayant dit quelques mots auparavant pour expliquer la logique de cet enchaînement, à vrai dire très convaincant.

Sibelius, comme les autres grands symphonistes, se prête à toutes les interprétations, les uns insistant sur sa modernité – la 4e symphonie ! -, les autres sur le post-romantisme de ses premières symphonies, certains recherchant la fusion des timbres, d’autres au contraire mettant en valeur une écriture qui procède par superposition de strates sonores. Mais il est vrai que le Sibelius de Berglund a toujours figuré au coeur de ma discothèque « nordique », et qu’on n’en a jamais fini de découvrir les singularités de ses versions successives.

Mais on peut regretter la timidité ou le manque de curiosité de ses éditeurs qui ont négligé tout le répertoire non nordique que Berglund aimait diriger : pourquoi, dans ce coffret, cet oubli des symphonies de Brahms captées avec l’Orchestre de chambre d’Europe (alors que les Sibelius contemporaines y figurent) ?

En revanche, j’ignorais que le chef finnois eût enregistré la symphonie et les Variations symphoniques de César Franck, un inédit en CD !

YouTube nous permet de retrouver des documents rares, comme ce 2e concerto de Rachmaninov joué en 1986 par Jorge Bolet, Paavo Berglund dirigeant l’orchestre de la BBC écossaise.

ou encore cette 4e symphonie de Tchaikovski, captée en 1999, avec l’orchestre royal du Danemark dont il fut le directeur musical de 1992 à 1998.

C’est avec ce même orchestre qu’il a enregistré une intégrale, qui fait toujours référence, des symphonies de Carl Nielsen :

Vague de froid

C’est l’hiver et il fait froid ! En voilà une nouvelle qui mérite les gros titres des médias…

Je vous épargne Vivaldi, Tchaikovski et sa première symphonie (lire Rêves d’hiver), l’air du froid de Purcell, pour m’en tenir à quelques musiques tout aussi climatiques.

Les Saisons de Glazounov

Alexandre Glazounov, né en 1885 à Saint-Pétersbourg, mort en 1936… à Neuilly, est l’auteur d’une oeuvre abondante, où l’on peine pourtant à distinguer les chefs-d’oeuvre. Son ballet Les Saisons est créé en 1900 au théâtre Marinski, il comporte de belles pages, notamment cette séquence sur l’Hiver.

La bataille sur la glace

Puisqu’on est en Russie, restons-y avec cet épisode toujours aussi fascinant du film d’Eisenstein, et de la musique de Prokofiev écrite pour ce film, Alexandre Nevski

C’est l’occasion de rendre un nouvel hommage au chef russe Youri Temirkanov disparu il y a deux mois.

Promenades en traineau

Ceux qui me suivent savent ma passion pour Leroy Anderson (lire Leroy et Jerry) et l’un de ses tubes, Sleigh Ride découvert jadis dans l’interprétation insurpassée d’Arthur Fiedler et de ses Boston Pops.

De ce tube, il y a eu évidemment plein d’arrangements. Comme celui de Thomas Trotter à l’orgue

Son jeune collègue, Cameron Carpenter, en donne une version plus décapante !

Beaucoup moins connue, et donc moins jouée, une autre Promenade en traineau due cette fois à un autre compositeur que j’affectionne, Frederick Delius (lire L’Anglais oublié de France)

Un conte suédois

Puisqu’il semble que le coup de froid qui s’abat sur la France provient de Scandinavie, un détour par la Suède s’impose, avec ce Conte d’hiver de Lars-Erik Larsson (1908-1986)

L’hiver à Vienne

Puisqu’on est à quelques jours du concert de Nouvel an à Vienne, cette polka rapide de Josef Strauss, Winterlust, mettra tout le monde de bonne humeur pour affronter les frimas de saison.

Noël est une fête

Le 25 décembre on a envie de croire que toutes les douleurs du monde s’effacent, que le sourire d’un enfant dans une crèche peut sauver le monde, qu’un message d’amour universel peut vaincre la haine ordinaire.

C’est le souvenir que j’ai des Noëls de mon enfance, des fêtes toujours marquées par de la musique et des chants. En remontant le cours de cette année 2023, j’ai l’embarras du choix pour ce qui est des musiciens qui ont joué, chanté Noël, en particulier aux Etats-Unis où c’était une étape obligée pour toutes les grandes formations et leurs chefs.

Eugene Ormandy à Philadelphie, avec le Temple University Choir (Les années Ormandy)

Leonard Bernstein et le Mormon Tabernacle Choir (Bernstein ou le génie à vif)

Je n’oublie pas le week-end passé à Cincinnati en octobre dernier (Sur les ailes de la musique). J’invite à lire ou relire l’interview que j’avais alors réalisée de Louis Langrée pour Bachtrack : « Le chef providentiel n’existe pas ».

Comme à Boston, et d’autres villes américaines, le Cincinnati Symphony devient, l’été venu, Cincinnati Pops Orchestra. Son chef fut pendant 32 ans Erich Kunzel (1935-2009)

Mais personne ne détrônera jamais dans ma discothèque les Boston Pops et leur légendaire chef Arthur Fiedler (1894-1979)

On l’avait tellement attendu, depuis 2019 et le cinquantenaire de sa disparition, qu’on avait cru ne jamais le voir paraître : Ernest Ansermet (1883-1969) a enfin été honoré d’abord par un coffret de ses enregistrements stéréo (un autre avec les disques mono est annoncé pour le début 2024 !) – Ansermet enfin -.

Dans ce coffret, deux indispensables, une rareté, la Nuit de Noël (1895) de Rimski-Korsakov

et une version de référence de Casse-Noisette de Tchaikovski

Les achèvements de Philippe Jordan

L’ancienneté de la relation quasi-familiale, la permanence de l’admiration, n’empêchent pas l’écoute critique. C’est pourquoi j’avais accepté de faire, pour Bachtrack, le compte-rendu des tout récents concerts de Philippe Jordan à la tête de l’Orchestre de Paris : Vers la lumière : Philippe Jordan avec l’Orchestre de Paris.

On peut heureusement réécouter le concert du 29 novembre sur francemusique.fr.

Comme on peut le lire sur Bachtrack, autant j’ai été emporté littéralement par une ‘Inachevée idéale, autant je ne me suis pas complètement retrouvé dans une Neuvième de Bruckner certes creusée, admirablement conduite, mais trop statique pour quelqu’un qui, comme moi, s’est nourri aux ardeurs d’un Jochum.

Mais Philippe Jordan fait partie de ces interprètes qui ne se livrent pas sur un coup d’éclat, à la séduction immédiate. Ni même à la première écoute. J’ai assisté à bien des concerts dirigés par lui, j’ai dans ma discothèque la quasi-totalité de ses enregistrements, et quand j’ai parfois eu des réserves au premier abord, j’ai remis l’ouvrage sur le métier, j’ai réécouté, et toujours découvert de nouvelles richesses.

La dernière fois que j’avais entendu Philippe à la tête d’un orchestre – avec l’Orchestre de Paris mercredi c’était une première – c’était avec l’Orchestre national de France (lire Le monde d’hier) il y a un an. J’avais manqué sa venue à Radio France le 14 octobre dernier. Rien à changer à ce que j’avais écrit, rien non plus aux éloges de Tristan Labouret sur Bachtrack : Philippe Jordan fait renaître l’Orchestre national.

En attendant, Philippe Jordan est toujours en activité – heureux Viennois ! – à l’opéra de Vienne.

Les années Ormandy

Peu de publications auraient pu me faire plus plaisir. J’ai reçu hier un coffret que j’avais commandé en Italie, un quart moins cher que le prix français – 88 CD regroupant les enregistrement stéréo de 1958 à 1963 d’Eugene Ormandy (1899-1985), le chef mythique du non moins mythique orchestre de Philadelphie de 1938 à 1982. Un « règne » de 44 ans !

Plaisir très particulier, parce que pour quelqu’un comme moi qui a fait son éducation musicale grâce au disque (non pas le 78 tours, mais le vinyle 33 tours, qui revient en force aujourd’hui !), le nom d’Ormandy est un compagnon incontournable.

Je pense, sous réserve de preuve contraire, qu’aucun orchestre, aucun chef n’ont plus enregistré de disques aux Etats-Unis. Plus que New York avec Bernstein (et pourtant !), Szell avec Cleveland, pour ce qui était le label Columbia (en abrégé CBS). Ce qui a peut-être contribué à un paradoxe très injuste. La critique, française mais pas qu’elle, a souvent eu tendance à considérer le chef d’origine hongroise comme un bon artisan. Remarquez que, dans l’exercice des discographies comparées, Ormandy n’est jamais quasiment cité pour quelque répertoire que ce soit, et Dieu sait si celui-ci fut abondant.

Ce nouveau coffret fait suite à un premier comprenant les enregistrements mono, deux autres devraient suivre, pour compléter la période stéréo, pour CBS puis RCA.

La première chose qui saute aux oreilles, pour quelqu’un qui connaît bien les rééditions précédentes en CD, c’est la remasterisation spectaculaire, la netteté de l’image sonore, l’espace apporté à des prises parfois un peu opaques. C’est surtout la redécouverte de ce fameux Philadelphia Sound, ces cordes uniques au monde, ces vents si doux et éloquents.

Ce qui frappe aussi dans ce coffret c’est la diversité du répertoire abordé. Je croyais à peu près tout connaître de la discographie d’Ormandy, je découvre ici nombre de disques, sans doute pas essentiels, dédiés à des compositeurs américains, dont je n’avais, pour certains, jamais entendu parler… Sans doute résultat de commandes passées par l’orchestre.

Bien sûr on sait que c’est à Eugene Ormandy et au Philadelphia Orchestra que Rachmaninov dédie sa dernières oeuvre, ses Danses symphoniques. « Quand j’étais jeune, Chaliapine était ma grande idole. Chaliapine n’est plus. Depuis lors, chaque fois que j’écris, c’est avec le son de Philadelphie dans mes oreilles. Aussi, qu’il me soit permis de dédier ma dernière composition au meilleur orchestre au monde, et à son chef, Eugène Ormandy« 

On trouvera peut-être rédhibitoires pour les oreilles habituées aux lectures « historiquement informées »‘ les versions du Messie de Haendel ou de la Messe en si de Bach, jouées à plein orchestre.

On avoue y trouver des beautés quelque peu surannées.

J’avais découvert cette photo et quelques autres en visitant la maison de Sibelius en Finlande, Ainola, en 2006.

On ne peut évidemment faire l’impasse sur une partie très importante de l’activité de l’orchestre et donc ce coffret, les enregistrements avec de grands solistes, Rudolf Serkin, Robert Casadesus, Isaac Stern, David Oistrakh et même le tout premier enregistrement du concerto pour violoncelle n°1 de Chostakovitch avec Rostropovitch, tous déjà connus et réédités. Mais ici avec une « plus value sonore » indubitable.

Je suis déjà impatient des prochains coffrets. En attendant, profitons de cet hommage à l’un des plus grands chefs du XXe siècle et à l’un des plus beaux orchestres du monde.

Klaus, Nicholas, Santtu, Vincent et les autres

D’un dimanche à l’autre, je suis passé par toutes sortes d’émotions « positives ».

Le Mahler de Mäkelä

Le festival Enesco de Bucarest s’achevait le week-end dernier par deux concerts de l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, dirigé par son futur chef Klaus Mäkelä. J’étais évidemment curieux de découvrir ce que donnerait la rencontre entre le jeune Finlandais, qui nous a habitués à Paris à tant de belles choses, et ce fabuleux orchestre hors ses murs. J’en ai fait le compte-rendu pour Bachtrack : Klaus Mäkelä et le Concertgebouw en majesté à Bucarest. Et comme je l’ai écrit, je ne veux retenir que le souvenir d’une Troisième symphonie de Mahler, dont le dernier mouvement continue de me hanter. Je n’ai pas l’habitude de recourir à l’exagération, mais je n’avais jusqu’alors jamais entendu d’aussi sublime.

J’emprunte à une consoeur de Bachtrack, une partie du papier (The definition of love) qu’elle fit à la mi-septembre après avoir entendu les mêmes in situ. J’aurais pu signer ces lignes :

In the finale, originally subtitled What Love Tells Me, one of the finest symphonic movements ever written, tears welled in my eyes after just the first few notes. The subdued restraint and beauty in the strings was quite overwhelming. Mahler asks the question: What is love? Words truly are not enough when we have music such as this.

The intense horn and string climax, the rising double bass figures, the warmth of the oboe entry – almost vocal in quality – displayed playing of the highest calibre/…/This was Mäkelä and the RCO at their best, finding long lines, the phrasing, the nuance and that special something in a score laden with Mahler’s detailed instructions while the music became ever more urgent. Horn bells aloft again, the final climax was perfectly timed before shimmering violas and a flute, wafting like a butterfly, led us to Mahler’s definition of love. This was not the usual triumphant ending, but something much more subtle. Tonight’s concert will stay long in the memory.  (Backtrack, 16 septembre 2023, Clare Varney)

Le chapeau de paille de Vincent Dedienne

Titre provocateur qui ne correspond en rien à la réalité du spectacle vu ce jeudi soir au théâtre de la Porte Saint Martin… même si la promotion s’appuie sur la notoriété de l’humoriste/comédien.

Suivant une mode très contestable, qui consiste à faire un « avant-papier » et non une critique a posteriori, Le Monde s’était fendu d’un long article (Alain Françon embarque sur le rêve de Labiche) qui, il est vrai, m’avait intrigué, ne serait-ce que parce qu’Alain Françon n’est pas réputé pour son appétit pour la gaudriole ou le vaudeville !

Eh bien, non seulement on n’a pas regretté sa soirée, mais on a redécouvert les ressorts du théâtre de Labiche, et cette pièce en particulier – Un chapeau de paille d’Italie – qu’on n’a pas le souvenir d’avoir jamais vue sur scène.

Je n’ai pas vu l’intérêt de la contribution de Feu! Chatterton à cette mise en scène, surtout après avoir assourdi toute la salle au lever de rideau… mais elle ne dénature pas l’esprit de Labiche. Esprit de Labiche qu’Alain Françon, au contraire, exalte, décuple, en exacerbant les effets comiques, poussant chacun de ses nombreux acteurs/actrices à l’extrême de leur fantaisie (qu’on veut tous citer ici : Vincent Dedienne, Anne Benoit, Eric Berger, Emmanuelle Bougerol, Rodolphe Congé, Laurence Côte, Suzanne De Baecque, Luc-Antoine Diquéro, Noémie Develay-Ressiguier, Antoine Heuillet, Tommy Luminet, Marie Rémond, Alexandre Ruby, Balthazar Gouzou, Victor Lalmanach, Noémie Moncel, Léa Constance Piette, Fiona Stellino, Baptiste Znamenak).

On ne s’aperçoit qu’aux saluts que c’est une actrice – fabuleuse Anne Benoît – qui joue le futur beau-père de Fadinard, le jeune rentier (Vincent Dedienne) et on applaudit absolument toute la troupe sans aucune exception! Spectacle évidemment chaudement recommandé… et bravo évidemment à Vincent Dedienne qui n’avait pas besoin de nous prouver qu’il est d’abord et surtout un formidable comédien.

Pour Chostakovitch

Les fidèles de ce blog savent ma fidélité à un compatriote de Klaus Mäkelä, presque un vétéran à 37 ans (!), mon très cher Santtu-Matias Rouvali, invité régulier du Festival Radio France à Montpellier, du temps où j’en avais la charge, entre 2014 et 2021. Je ne pouvais évidemment manquer le concert qu’il dirigeait à la tête de l’Orchestre philharmonique de Radio France, à la maison de la radio, vendredi soir.

L’attraction de ce concert – sans entracte ! une « nouveauté » de la saison Radio France, il n’est jamais trop tard pour bien faire ! – était, paraît-il, la violoniste coréenne Bomsori. Dans un tube du répertoire, le concerto de Tchaikovski. La jeune femme, dans une robe rouge qu’elle arbore semble-t-il sur toutes les scènes, est bardée de prix et sort un premier disque chez Deutsche Grammophon (ce qui, aujourd’hui, compte-tenu de la politique artistique complètement erratique d’un label jadis prestigieux, ne représente au mieux que l’assurance d’un soutien promotionnel important). Jamais ce concerto ne m’a paru aussi ennuyeux que sous cet archet besogneux, non exempt d’accrocs et de traits bousculés, aussi banal et parfois de mauvais goût.

On était impatient de passer à la seconde partie du concert : la Sixième symphonie de Chostakovitch, qui tient une place particulière dans mon panthéon personnel

« Quant à la 6ème symphonie de Chostakovitch, c’est encore avec l’Orchestre de la Suisse romande que j’ai pu la programmer et l’entendre pour la première fois en concert ! Je me rappelle encore cette séance du comité de programmation de l’orchestre, présidé par Armin Jordan, lors duquel j’avais suggéré un programme qui me semblait original et cohérent, avec Les Fresques de Piero della Francesca de Martinu, les Chants et danses de la mort de Moussorgski (interprétés par Paata Burchuladze), et cette 6ème de Chostakovitch. Plusieurs membres dudit comité de se récrier, pas assez « grand public », deux oeuvres du XXème siècle ô horreur, même avec un soliste vedette ! Armin Jordan, qui devait diriger ce programme, trancha : « Je ne connais pas ni le Martinu, ni le Chostakovitch, mais si Jean-Pierre le propose, je suis son idée et je dirigerai ce programme ».  Point final ! Et le jour venu, devant un Victoria Hall comble (preuve que le public est toujours plus intelligent que les programmateurs frileux !), Armin Jordan dirigea l’un de ses plus beaux concerts ! » (extrait de mon billet du 18 janvier 2019).

Quand dans le concerto de Tchaikovski, chef et orchestre semblaient être en pilotage automatique, Santtu-Matias Rouvali et l’Orchestre philharmonique de Radio France allaient donner leur pleine puissance dans une oeuvre qui continue de fasciner, ce long mouvement lent qui l’ouvre, presque insoutenable, jusqu’à ce vide sidéral d’où seules émergent le piccolo et la flûte, suivi d’un allegro bien dans la veine sarcastique de son auteur et se terminant dans un presto grinçant à force de paraître si insouciamment guilleret.

Bernstein dans un formidable DVD explique, avec tellement d’évidence, le miroir que forment les deux 6e de Tchaikovski et Chostakovitch :

Pour cette 6e de Chostakovitch, et pour elle seule, on doit réécouter le concert de vendredi sur francemusique.fr.

Hommage incomplet

J’attendais impatiemment ce coffret d’hommage à Nicholas Angelich (lire Le piano était en noir)

On est évidemment très heureux de retrouver tous ces témoignages « live » de l’art d’un musicien si tôt disparu, mais à jamais installé parmi les très grands. Des Liszt captés à Radio France en 1999, la sonate de Berg, une rareté absolue, les quatre Fantaisies de Zemlinsky sur des poèmes de Dehmel (Douai 1995), la 2e suite anglaise de Bach (Québec 2011), les variations sur un thème de Haendel de Brahms (en avril 2019 en Bretagne, testamentaire), un programme tout Ravel, vraiment exceptionnel, au théâtre des Champs-Elysées en 2013, les variations Goldberg sur la meme scène deux ans plus tôt, le quintette de Franck avec les Ébène à Verbier, la sonate 2 pianos et percussions de Bartok avec Martha Argerich, une prodigieuse Waldstein (Lyon 2015) et des Tableaux d’une exposition idiomatiques (Paris 2013), et un seul CD de concertos (le 3e de Rachmaninov avec l’Orchestre philharmonique de Radio France en 2010, la Rhapsodie Paganini avec Tugan Sokhiev avec Toulouse en 2013).

Cet ensemble est formidable, mais on aurait pu/dû aisément le compléter par d’autres captations, tout aussi indispensables, réalisées en Belgique ou en Suisse par les radios publiques. Espérons qu’à défaut de figurer dans ce coffret, ces précieux témoignages seront bientôt disponibles pour le public. C’est le moins qu’on puisse faire pour rendre hommage à un musicien d’une telle envergure.

Une fête de la jeunesse

Retour sur un festival (voir Pépites portugaises) qui a véritablement célébré la jeunesse : Au Festival international de Marvão, le triomphe de la jeunesse.

C’était d’ailleurs assez amusant d’être au Portugal, et même dans les lieux les plus reculés de l’Alentejo, et d’y voir des centaines, des milliers de jeunes déjà présents sur place pour les Journées mondiales de la jeunesse. C’est ainsi que visitant la cathédrale de Portalegre dimanche dernier, on y a surpris un groupe de jeunes Français répétant pour la messe qui allait suivre…

La jeunesse, elle irriguait tout le festival de Marvão, comme on a pu le constater durant tout le week-end dernier.

J’aimerais m’arrêter sur trois des artistes qui m’ont particulièrement intéressé, et qui méritent vraiment d’être mieux connus, en particulier en France où ils semblent ignorés.

L’Orquestra XXI et Dinis Sousa

Créé en 2013, Orquestra XXI est un projet qui rassemble de jeunes musiciens portugais vivant à l’étranger – souvent membres de grandes phalanges – avec le double objectif de maintenir un lien fort entre ces jeunes et leur pays d’origine.

Ce que j’ai entendu samedi dernier je l’ai écrit ici : Un grand Mahler. Mon seul regret est de n’avoir pas connu plus tôt cet excellent orchestre et de n’avoir donc pu l’inviter au Festival Radio France, où pendant huit ans, j’avais instauré la tradition d’inviter à Montpellier chaque été un orchestre de jeunes .

J’ espère que les grandes salles européennes, en dehors du Portugal, inviteront ces musiciens dans leurs saisons Ils le valent bien !

L’archet de Leia

C’était la plus jeune soliste du concert de clôture du festival de Marvao. A 16 ans, la jeune Britannique Leia Zhu (prononcer « joue ») – ses parents, tous deux d’origine chinoise se sont rencontrés en Angleterre où ils se sont établis – a déjà tout d’une grande, reconnue comme telle au Royaume-Uni – débuts à 12 ans aux Prom’s -, et rien d’un phénomène de foire. Elle-même comme sa mère, avec qui j’ai pu converser à l’issue du concert, sont extrêmement sereines et réalistes quant aux perspectives de carrière, aux risques d’une célébrité trop vite acquise. Leia continue ses études en pension à Oxford. Mais elle comme sa mère sont surprises que la France ne lui ait encore rien proposé (sauf m’ont-elles dit une invitation à… Reims pendant les Jeux olympiques de 2024 !);

Simon Rattle n’avait pas hésité, lui, à l’inviter avec le London Symphony il y a deux ans !

Tout comme Paavo Järvi en avril dernier à la Tonhalle de Zurich :

Ceux qui me suivent savent que je me laisse difficilement séduire par les sirènes de la pub (ou de la com c’est pareil) lorsqu’il s’agit de « vendre » un nouveau talent. Mais je crois savoir reconnaître quelqu’un d’authentiquement musicien. Cette jeune violoniste ne se la joue pas, son attitude sur et hors scène, son sourire disent la tête bien faite, la belle personnalité.

Gabriel Pidoux le hautbois chantant

Même si ce ne fut pas dans les meilleures conditions acoustiques – le plein air peut parfois s’avérer impitoyable – j’ai été heureux d’entendre le hautboïste français Gabriel Pidoux (26 ans) jouer le concerto de Richard Strauss (lire Le triomphe de la jeunesse). Tiens encore un artiste qu’on avait invité au Festival Radio France il y a deux ans après qu’il eut été désigné « Révélation soliste instrumental » par les Victoires de la musique classique en 2020. Le jeune homme a de la branche : père Raphaël (le trio Wanderer) et grand-père Roland violoncellistes renommés.

Retour à Colmar

Ce fut un beau, un très beau week-end ! Je n’avais plus que de vagues souvenirs du chef-lieu du Haut-Rhin, mais déjà sous une chaleur étouffante : ce devait être il y a trente ans Evgueni Svetlanov et son orchestre russe dans la Sixième de Mahler. Et la découverte du polyptyque de Mathias Grünewald au musée Unterlinden (lire Mathis le peintre).

Le Koifhus, l’ancienne Douane

La fameuse Maison des Têtes

Inutile de dire que dans une aussi jolie ville, la gastronomie est reine. Tradition germanique, bien pratique quand on va au concert, les restaurants servent dès 19 h. On veut citer ici deux établissements où la chaleur de l’accueil, la diligence du service ont précédé et prolongé le bonheur de l’assiette :

La Maison Rouge et un sublime pâté en croute

et – un dimanche soir – À l’échevin, le restaurant de l’hôtel Le Maréchal, un petit menu qui porte bien son nom « Ballade en Alsace » avec un « consommé de choucroute en montgolfière, kassler, foie gras et truffes »… à tomber ! Le tout à des prix plus que raisonnables !

Un nouveau festival

Quand j’ai vu le programme que l’ami Alain Altinoglu, qui en est le nouveau directeur artistique, avait concocté pour le vénérable Festival de Colmar, en particulier ce qui se passait samedi et dimanche, je me suis dit que l’occasion était toute trouvée pour un retour en Alsace, surtout si Bachtrack m’y envoyait en mission ! Deux concerts de l’orchestre du Capitole de Toulouse sous la baguette du nouveau prodige de la direction, Tarmo Peltokoski, tout fraichement désigné par le maire de Toulouse pour prendre la direction musicale de l’ensemble au 1er septembre 2014. Et pas n’importe quels programmes !

« Ces deux concerts marquent, en tout cas, le début d’une belle relation entre un déjà très grand chef et un orchestre prêt à le suivre sur les sommets de l’excellence. » C’est la conclusion de mon article sur Bachtrack : A Colmar le début d’une belle histoire entre Tarmo Peltokoski et l’ONCT

Preuve en quelques images de ce que j’ai écrit à propos d’une mémorable Quatrième symphonie de Bruckner, c’était samedi soir :

Il y a des soirs où l’on est heureux de s’attarder après le concert, de saluer et de féliciter les musiciens..

Kaija, Otto, Martha en juin

Kaija Saariaho (1952-2023)

Les dernières fois où un orchestre (en l’occurrence l’Orchestre de Paris) avait joué une de ses oeuvres, je ne l’avais pas vue dans le public ni pour saluer sur scène. J’ai compris pourquoi en apprenant son décès et en lisant l’excellent article que Vincent Agrech a consacré à Kaija Saariaho sur Forumopera : Kaija ou l’indiscipline des spectres. Je me suis rappelé maints souvenirs de la compositrice finlandaise qui avait élu domicile en France depuis tant d’années, comme le concert d’ouverture du Festival Présences en 2017.

Otto Klemperer (1885-1973)

Pour honorer le grand chef allemand Otto Klemperer, disparu le 5 juillet 1973, Warner publie, cinquante ans après sa mort, deux coffrets magnifiques, reprenant l’intégralité des enregistrements du chef de… 1927 à sa mort !

Premier de ces coffrets reçu ce 2 juin, l’héritage symphonique et concertant :

Première remarque, la remasterisation à partir des bandes originales, réalisée par le studio Art et Son d’Annecy, est aussi spectaculaire que réussie, même si les précédentes (ré)éditions restituaient correctement la qualité des prises de son londoniennes d’EMI.

J’ai écrit plusieurs articles sur Otto Klemperer, comme celui-ci : Klemperer ou la fausse lenteur. Parce que nous avons gardé l’image d’un géant marmoréen, atteint par la maladie, dirigeant assis.

Bien sûr on retrouvera dans ce coffret des Concertos brandebourgeois et des Suites de Bach ni faites ni à faire, en tout cas difficilement audibles aujourd’hui. On trouvera sans doute des menuets de symphonies de Mozart, Haydn ou Beethoven qui prennent tout leur temps. Mais la question chez Klemperer n’est pas la lenteur, voire la lourdeur, c’est toujours le rapport entre mouvement et architecture, et au sein d’une symphonie, le rapport entre les différents mouvements. Et puis il y a surtout l’extraordinaire tension, la ligne qu’il dessine et anime, là où tant de jeunes baguettes se contentent de battre – vite – la mesure, en croyant que cela suffit à faire une interprétation.

Faites le test, commencez l’écoute d’une symphonie, quelle qu’elle soit, et laissez-vous conduire, sans préjugé, vous irez jusqu’au bout et finirez convaincu de ce vers quoi Klemperer vous a entraîné. Et puis, je l’avais déjà indiqué dans de précédents articles (Klemperer ou la fausse lenteur), le vieux chef nous réserve quelques surprises : outre une 25ème symphonie de Mozart survitaminée, enlevée en moins de vingt minutes, des symphonies de Bruckner où il ne s’attarde pas dans les mouvements lents, des symphonies de Tchaikovski creusées, puissantes, mais écrasantes.

Le plus bel exemple de l’art souverain de Klemperer, c’est probablement la 9ème symphonie de Schubert, la justesse des rapports de tempo entre les mouvements et à l’intérieur même des mouvements (la perfection des mesures introductives, le phrasé du cor solo, un andante battu à 2/4).

Klemperer et Mahler

Il est assez étrange que, dans les discographies comparées consacrées à Mahler, on omet presque systématiquement de citer Otto Klemperer, comme d’ailleurs on oublie qu’il a été, comme Bruno Walter beaucoup plus souvent cité, sinon un disciple, au moins un ami du compositeur – qui avait recommandé le jeune chef pour le poste de directeur de l’opéra allemand de Prague.

Je tiens les quatre symphonies (2,4,7,9) et le Chant de la Terre (avec Ludwig et Wunderlich) que Klemperer a gravés parmi les piliers de toute discographie mahlérienne. La Septième est suffocante :

Le « Ruhevoll » de la 4ème symphonie me tire des larmes à chaque écoute. Et pourtant – nouvelle preuve de ce qu’on écrivait plus haut – c’est l’un des tempi les plus rapides de la discographie…

Le second coffret Klemperer est attendu à l’automne, il comprendra les opéras et oeuvres chorales et vocales.

Bon anniversaire Martha

Il y eut des moments, ces quinze dernières années, où tous ceux qui l’aiment et l’admirent craignaient pour sa carrière, et même pour sa vie. Mais Martha Argerich – 82 ans aujourd’hui – est increvable, tombée qu’elle est, toute petite, dans le chaudron de l’éternelle jeunesse. Rares sont les interprètes qui ont écrit leur légende de leur vivant. Elle en fait partie. Lire Les printemps de Martha A.

Diapason d’Or pour ce disque, où l’on retrouve la pianiste argentine dans des concertos qu’elle joue depuis toujours et a maintes fois enregistrés, et où sa virtuosité naturelle, cette « patte » si caractéristique sur le clavier, sont comme densifiés par l’expérience. Plus rien à prouver, juste l’essence de la musique.