Crépuscule

Chacun, dans notre panthéon personnel, nous avons nos écrivains, nos artistes, nos compositeurs, ceux que nous aimons, chérissons, parce qu’ils nous sont indispensables.

Et puis il y a ceux que nous admirons, respectons, parce que ce sont des personnalités, des créateurs, des interprètes, qui comptent.

Maurizio Pollini appartient, pour moi, à cette seconde catégorie. Je ne vais pas me donner le ridicule de nier que c’est un grand pianiste, j’ai, dans ma discothèque, l’intégrale de ses enregistrements pour Deutsche Grammophon, dont beaucoup en leur temps ont été récompensés des plus hautes distinctions. Et jamais pourtant, ce musicien n’a parlé à ma sensibilité, à ce que j’entends et attends dans les oeuvres qu’il interprète.

 

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Jusqu’à hier, je n’avais jamais assisté à un concert ou un récital du pianiste italien. Voyant qu’il était programmé à la Philharmonie de Paris, je me suis avisé que je n’aurais peut-être plus beaucoup d’occasions de l’entendre « en vrai », et peut-être, grâce à la magie du concert, de changer d’avis, d’être surpris, accroché par cet artiste au soir de sa vie.

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J’étais très bien placé, au parterre de la grande salle Pierre Boulez – comble – de la Philharmonie, à quelques mètres du piano et du pianiste.

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Ce n’est bien sûr pas sans émotion que j’ai vu entrer, à petits pas rapides, un homme qui paraît plus que son âge (77 ans) – en comparaison, Peter Rösel à Gaveau, avait l’air d’un jeune homme avec ses 74 ans.

Pollini avait choisi un programme qu’il a donné (et donnera sans doute encore) dans toute l’Europe : les trois dernières sonates de Beethoven. Un programme court mais dense. En bis deux Bagatelles de l’opus 126.

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Au moment d’écrire, avec le plus d’honnêteté possible, ce que j’ai entendu et ressenti, je tombe sur ce papier de l’amie Sylvie Bonier dans le quotidien suisse Le Temps : Pollini, grande âme au clavier fragilisé. 

C’était en mars dernier après un récital au Victoria Hall, avec exactement le même programme, bis compris.

« Pour tous les mélomanes, musiciens ou pianistes des trois dernières générations, Maurizio Pollini restera une icône. Sa rigueur stylistique, sa perfection méticuleuse de jeu, sa virtuosité droite et implacable, son art de l’architecture musicale ainsi que sa hauteur de vue artistique ont placé très haut la barre pianistique pendant des décennies.

A l’issue de ce concert exigeant, un ami cher me soufflait: «J’ai une telle gratitude pour tout ce qu’il nous a donné que je prends congé de lui sur ce sentiment.» Il ne peut mieux exprimer les choses. Car c’est bien de révérence qu’il s’agissait là. Aux deux sens du terme. Celui d’un profond respect teinté d’admiration. Et aussi d’une forme d’au revoir à un interprète d’exception, dont le concert avait des airs crépusculaires.`

Maurizio Pollini est une grande âme et un artiste intransigeant, dont on sent toute la volonté de traduire avec force des idées musicales essentielles. Mais la mémoire s’est absentée dès les premières notes, et les doigts maîtrisaient mal les écueils des ultimes Sonates de Beethoven, apogée de son expression pianistique en solitaire. Beaucoup de pédale et un survol digital prudent n’ont pas empêché une sensation de flottement général, à part peut-être dans la structure de la phénoménale 32e, qui a semblé tenir solidement le pianiste entre ses portées (Le Temps, 5 mars 2019)

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Hier soir, la mémoire n’était pas en cause. Mais quelle hâte à se jeter dans les oeuvres, comme pour conjurer le risque de la défaillance ! Je ne sais pas ce qu’auront entendu les auditeurs placés dans les hauteurs de la salle, en dehors d’une grisaille uniforme, noyée dans la pédale.

J’ai plusieurs fois entendu, dans ma vie de mélomane (et d’organisateur) des musiciens âgés, voire très âgés, pour n’évoquer que les pianistes, des personnages comme Mieczyslaw Horszowskiquasi centenaire, à Evian, ou bien sûr Menahem Pressler (à Montpellier, au lendemain de l’épouvantable attentat de Nice en 2016)

CC680DF/SdCard//DCIM/103LEICA/L1031114.JPGCe qu’ils avaient perdu en technique, ils le restituaient en inspiration, en rayonnement, atteignant à l’essentiel.

Je n’ai malheureusement entendu hier qu’un homme à son crépuscule.

 

 

Suisse et centenaire

France Musique était hier soir en direct du Victoria Hall de Genève. Clément Rochefort nous faisait vivre « comme si on y était » l’un des concerts programmés pour le centenaire de l’Orchestre de la Suisse romandeLa chaîne française est à l’unisson de cet anniversaire avec chaque après-midi l’excellente série Arabesques (de F.X. Szymczak).

Le programme de ce 27 novembre était, à dessein, emblématique d’une tradition (celle de l’orchestre, fondé par Ernest Ansermet) et d’une ambition (celle du nouveau chef Jonathan Nott) : 3ème symphonie d’Honegger, une création suisse d’un compositeur britannique qui a la cote, James MacMillan, Gershwin et Bernstein pour le côté festif.

On sait mon attachement à cette phalange centenaire. C’est avec et pour l’OSR que j’ai commencé, en 1986, mon parcours professionnel dans le domaine de la musique et des médias, comme je le racontais ici (Etat de grâce) :  « J’ai souvent évoqué ici , et dans de précédentes éditions de ce blog, l’attachement presque filial qui me liait au chef suisse (Armin Jordan). Il était le patron de l’Orchestre de la Suisse Romande, lorsque, il y a exactement trente ans aujourd’hui, j’ai intégré la Radio suisse romande comme « producteur responsable de la musique symphonique » (ça ne s’invente pas un titre pareil), empruntant un nouveau  chemin professionnel – la radio, la musique – que je n’ai jamais regretté d’avoir choisi ! J’ai coutume de dire qu’Armin m’a tout appris d’un métier où l’expérience, la sensibilité, le sens des rapports humains, la perception des forces et des fragilités des artistes ne sont inscrits dans aucune règle »

J’ai tant de souvenirs de cette période (1986-1993) au cours de laquelle j’ai côtoyé les musiciens, les responsables de l’Orchestre, bâtissant tant de projets et de programmes. Il faudra que j’en raconte certains, si je ne l’ai pas déjà fait (comme une longue tournée en 1987 au Japon et en Californie avec Gidon Kremer et Martha Argerich). 

Ce sera ma modeste contribution à ce centenaire, qui n’a pas tout à fait l’envergure qu’on eût souhaitée. Le programme de ce « Premier siècle » tel qu’annoncé sur le site de l’orchestre : Le premier siècle de l’OSR me paraît bien mince, et pour tout dire, pas à la hauteur de l’événement. Je ne peux pas incriminer l’équipe qui a pris les commandes de l’OSR il y a quelques mois, après des années de présidence erratique, mais qu’il est dommage de ne pas avoir exploré et exploité les trésors qui dorment dans les archives de la Radio suisse romande, pour proposer une édition discographique d’ampleur qui restitue les grands concerts de l’OSR sous de prestigieuses baguettes !

Heureusement que des passionnés comme François Hudry ont pu faire profiter les auditeurs de la Radio suisse (Un alerte centenaire)  de France Musique de leur connaissance intime d’une phalange qui reste associée, dans l’esprit public, à son charismatique fondateur Ernest Ansermet (lire Ernest Ansermet mon idole). 

Heureusement que Deccaqui avait déjà copieusement réédité la majeure partie des enregistrements réalisés par le label britannique au Victoria Hall (lire La modernité d’Ernest Ansermet, Un chef suisse sans frontières, Ansermet et les Russesa prévu, au printemps 2019, une monumentale édition Ansermet (160 CD!) préparée par François Hudry.

 

Mais cela ne concernera jamais que la moitié de l’histoire de l’OSR, et seulement son fondateur. Quid du legs discographique considérable des chefs invités (Weller, Lopez Cobos, Dutoit…) et des successeurs d’Ansermet (Kletzki, Sawallisch, Stein, Jordan, Luisi, Steinberg, Janowski, Järvi) ? Warner a fait une partie du chemin concernant Armin Jordan :

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Les premiers concerts de Jonathan Nott (qui a pris ses fonctions il y a un an) avec l’OSR laissent augurer un renouveau artistique bienvenu.

Le programme du premier disque du tandem OSR/Nott ne laisse pas de surprendre. Je n’ai pas bien compris le lien entre la suite du ballet Crème fouettée (Schlagobers) de Richard Strauss, Jeux de Debussy et les Melodien de LigetiCela a au moins le mérite de l’originalité…

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