Vienne, Klimt, Schiele et la musique

J’aurais pu donner à ce billet le même titre qu’à celui que j’ai écrit en février 2017 : Wien, nur du allein. Ce nouveau séjour (Vienne sur son 31), presque neuf ans plus tard, a été l’occasion de voir et revoir ces lieux où vivent si fort les témoignages de l’histoire culturelle de Vienne.

Musée Leopold

Je n’avais pas eu le temps, lors de mes précédentes visites, de prendre mon temps pour visiter l’un des plus intéressants musées de Vienne, le musée Leopold, qui se targue – à juste titre – de posséder la plus grande collection d’oeuvres d’ Egon Schiele, et de montrer dans toutes ses dimensions l’impressionnante vitalité culturelle de la Vienne du tournant du siècle.

On trouvera dans mon album photoVienne Leopold Museum – une petite partie des trésors du musée.

Evidemment, l’émotion vous saisit devant certains chefs-d’oeuvre comme ce Tod und Leben de Klimt ou cette audacieuse Caresse (Le cardinal et la nonne) de Schiele

La musique est partout dans ce musée, comme dans les rues de Vienne.

Liaison fatale

On reste pas très convaincu des talents de peintre de Schoenberg : ici sa femme Mathilde et son autoportrait (1910)

En revanche, j’avoue avoir découvert au musée Leopold, et le peintre Richard Gerstl (1883-1908) et l’aventure fatale qui l’a lié au couple Schoenberg, et à Mathilde en particulier. Une aventure qui a conduit le jeune peintre au suicide et aurait été à l’origine de changements radicaux dans l’inspiration du compositeur si l’on en croit cet article (Mathilde Schoenberg and Richard Gerstl 
Muse and Femme Fatale
)

Richard Gerstl, Portrait de Mathilde Schoenberg, 1908

À ceux qui l’ignoreraient, l’une des salles du musée Leopold rappelle que Schoenberg, comme ses amis Berg et Webern ont gagné quelque argent en transcrivant des valses de Johann Strauss.

L’inspiration Wagner

On n’est pas surpris, au musée Leopold, de voir évoquée la figure d’Otto Wagner (1841-1918), le célèbre architecte qui est, avec Klimt, Moser, Josef Hoffmann entre autres, l’initiateur du mouvement Secession.

La maison aux médaillons (1898) sur la Wiener Linkzeile (à quelques mètres du Theater an der Wien)

mais l’autre Wagner, Richard, occupe aussi une place de choix avec des compositions inattendues.

J’ai une tendresse particulière pour ce Schubert au piano de Klimt (1898) qui devait faire partie du décor de la salle de musique du palais du riche industriel Nikolaus Dumba

Comme je l’ai déjà relevé (voir Vienne sur son 31) les références à la musique sont innombrables au musée Leopold.

Menaces

Pas de visite à Vienne sans passer par la Dorotheengasse, et ses deux adresses incontournables, le café Hawelka, inatteignable cette fois-ici mais où l’on se souvient jadis avoir été accueilli par Leopold Hawelka en personne, et le magasin de musique Doblinger.

J’avais lu que cette vénérable et indispensable institution viennoise (lire l’article Doblinger menacée) risquait de devoir fermer avant la fin de l’année 2025. Mercredi dernier au matin, les portes étaient closes…

On ne parle même pas de la disparition des magasins de disques…Ne subsiste plus que celui qui est installé au rez-de-chaussée de la Haus der Musik, mais les rayons dégarnis et les bacs de CD soldés ne laissent rien présager de bon…

Pour les humeurs et bonheurs du moment, suivre mes brèves de blog !

Vienne sur son 31

Retour à Vienne pour cette fin d’année 2025 (voir ma brève de blog). Je n’ai pas fait le compte des occurrences Vienne sur ce blog, mais elles sont nombreuses. En revanche, je n’étais jamais venu à cette période de l’année, et je constate depuis trois jours que je ne suis pas le seul à avoir eu l’idée. Les hôtels sont pleins, les restaurants aussi, sans parler des cafés et autres adresses un peu connues de Vienne : Le froid vif ne dissuade pas des centaines de touristes de faire la queue pour tenter d’obtenir une place.

Devant la célèbre pâtisserie Demel
Devant la Hofburg.

Deux soirs à l’opéra

Pour et grâce à Bachtrack, j’ai pu et pourrai voir deux spectacles à l’opéra de Vienne. Lundi soir c’était Hänsel und Gretel d’Humperdinck, un classique des fêtes de fin d’année surtout en pays germaniques (lire ma critique sur Bachtrack : L’enchantement des contes de l’enfance à Vienne)

Ce soir, une Chauve-Souris doublement exceptionnelle, puisqu’elle marque la clôture de l’année Strauss (voir Sang viennois) et parce que Jonas Kaufmann y chante pour la première fois Eisenstein…

Compte-rendu à lire sur Bachtrack : Une inaltérable Chauve-Souris à l’opéra de Vienne

La musique est partout

Même après avoir parcouru la ville – qui n’est pas très grande – de long en large, on découvre toujours une maison, un palais, un jardin où la musique est présente.

En visitant le Musée Leopold – on y consacrera tout un article – on tombe sur des documents exceptionnels, comme ce programme de concert de 1905.

C’est ce document qui est à l’origine du formidable travail d’Olivier Lalane, que j’avais salué il y a quelques mois (Les défricheurs) et que, depuis, la presse internationale honore et récompense à juste titre, puisqu’il s’agit rien moins que la redécouverte d’un compositeur Oskar Posa, qui comme on le voit, créait ses propres oeuvres entre la Seejungfrau de Zemlinsky et Pelléas et Melissande de Schoenberg !

D’autres nouvelles de Vienne à suivre… l’année prochaine et/ou dans mes brèves de blog

Encore du piano

Mes billets se suivent et se ressemblent : après Latino et Les amis de Martha, je vais encore parler piano.

D’abord pour signaler un coffret d’hommage à Radu Lupu, ce bon géant du piano disparu la veille de la mort de son cadet Nicholas Angelich (lire Le piano était en noir) en avril 2022 !

« Ce coffret de 6 CD, autorisé par ses ayants droit, constitue une découverte fascinante, d’autant plus que le répertoire lui-même n’avait jamais été publié officiellement par Lupu, sous quelque forme que ce soit.

Le coffret est divisé en deux parties thématiques : des enregistrements studio Decca (deux CD) et des enregistrements radiophoniques en direct réalisés par la BBC, la radio néerlandaise et la SWR. Les deux disques studio Decca sont superbes, et l’on s’étonne encore de leur parution tardive. Les deux Quatuors pour piano de Mozart, interprétés avec le Quatuor à cordes de Tel Aviv en 1976, figurent parmi les plus belles interprétations actuellement disponibles. Elles s’inscrivent dans la lignée stylistique de Curzon, Rubinstein et (un peu plus tard) Ax, sans recourir aux approches plus récentes de l’interprétation sur période. Écoutez par exemple le jeu remarquable de Lupu dans les développements des premiers mouvements (CD 1, piste 1 à 6’34” et piste 4 à 6’06”), ou encore le phrasé chaleureux de l’ensemble dans les deux mouvements lents.

Le second enregistrement studio Decca appartient à la série des Sonates pour piano de Schubert dirigées par Lupu. L’enregistrement numérique paru précédemment (1991) contenait des interprétations mémorables des D. 664 et D. 960 ; celui-ci propose les D. 840 (« Reliquie ») et D. 850 (« Gasteiner »). Les mouvements lents révèlent Lupu à son apogée : une profondeur discrète, une expressivité intense et une apparente simplicité.

La découverte majeure est le CD 3, qui comprend un récital Haydn donné en 1988 au Wigmore Hall de Londres. On y perçoit une prudence légèrement supérieure à celle de ses enregistrements en studio, et quelques fausses notes, mais le jeu et la profondeur d’interprétation sont remarquables. La maîtrise technique de Lupu est manifeste dans le dernier mouvement de la Sonate en do mineur (CD 3, piste 7), interprété à un tempo plus rapide que d’habitude.

Ce même disque contient également un enregistrement de la Sonate « facile » de Mozart, K. 545, capté à Aldeburgh en 1970, peu après la victoire de Lupu au Concours de Leeds. Il y apparaît déjà comme un musicien accompli, malgré un bref trou de mémoire dans le deuxième mouvement, qu’il surmonte avec brio. Les Études symphoniques de Schumann, enregistrées en public en 1991, témoignent de la virtuosité de Lupu, qui relève avec brio les défis techniques de l’œuvre tout en en restituant le caractère romantique et sombre.

Le CD 5 réunit des enregistrements en direct du Concertgebouw du Carnaval de Vienne de Schumann (1983) et des Tableaux d’une exposition de Moussorgski (1984). Ces deux œuvres confirment le charisme de Lupu et son talent exceptionnel pour la mise en valeur de son jeu. On notera la fantaisie des Tuileries et la majesté de la Grande Porte de Kiev. Il interprète ces œuvres en respectant scrupuleusement la partition originale et, hormis l’ajout d’octaves plus graves dans les passages les plus forts, évite les réinterprétations parfois hasardeuses d’autres pianistes.

Un autre point d’intérêt réside dans les premiers enregistrements d’œuvres du XXe siècle que Lupu a par la suite abandonnées à son répertoire. En plein air de Bartók révèle une fougue absente de ses interprétations ultérieures, et la Sonate pour piano de Copland est fascinante à écouter avec le timbre si caractéristique de Lupu, même s’il ne semble pas toujours totalement à l’aise avec cette pièce. Le dernier disque propose une interprétation captivante du Concerto pour piano n° 18 de Mozart, avec un deuxième mouvement particulièrement émouvant. Les enregistrements de 1970 à Leeds de trois œuvres de Chopin — le premier Scherzo et les deux Nocturnes op. 27 — souffrent d’une prise de son médiocre, et Lupu fait de son mieux avec un instrument manifestement problématique (Extraits de The Classical Review)

Indispensable évidemment !

Claviers inconnus

Mercredi soir j’ai été invité à la Seine Musicale au premier volet d’une série de concerts/enregistrements qui vont y prendre place durant trois saisons. Je connaissais le nom du chef et de son orchestre – Mathieu Herzog et Appassionato – mais pas celui du soliste, le pianiste d’origine russe Nikita Mndoyants.

Mathieu Herzog et son ensemble Appassionato m’avaient soufflé avec leur version exceptionnelle de la Nuit transfigurée de Schoenberg, captée « live » ici même il y a trois ans. C’est dire si leur projet d’intégrale Rachmaninov – symphonique et concertante – me met en appétit. Mercredi, c’était la 1e symphonie et le 3e concerto pour piano. Je redoutais un peu ce tube de tous les concours sous les doigts d’un inconnu (de moi) : j’ai été d’un bout à l’autre scotché par un piano d’une densité et d’une palette de couleurs exceptionnelles, par la tenue presque aristocratique du soliste et sa technique superlative, qui ne montre jamais ni les muscles ni les coutures. Hâte d’entendre les autres concertos sous ses doigts.

Quant à Mathieu Herzog, il empoigne cette 1e symphonie avec une énergie tranquille qu’il diffuse à ses jeunes troupes au risque parfois de quelques sorties de route, mais quel feu, quelle flamme, qui pourraient encore être plus majestueux notamment dans le dernier mouvement qui paie un large tribut à l’éternelle grande Russie.

L’autre découverte, c’est toujours chez Rachmaninov un pianiste français dont je connaissais le nom – Jean-Baptiste Fonlupt – mais que je n’avais encore jamais entendu en concert ou au disque. Et voici que son dernier disque – les Préludes de Rachmaninov – glane éloges et récompenses de la part de critiques qui ne sont pas toujours d’accord – un Diapason d’Or dans le numéro de décembre (Bertrand Boissard) et Jean-Charles Hoffelé sur Artamag.

Humeurs et bonheurs du jour à lire sur mes brèves de blog

Strauss au diapason

#JohannStrauss200

Le lecteur pensera sans doute que ma Straussmania tourne à l’obsession. Non content des trois articles consacrés au roi de la valse il y a un mois, pour célébrer le bicentenaire de sa naissance (lire Un bouquet de Strauss I, II et III), sans compter ceux qui les ont précédés sur ce blog, je reviens à Johann Strauss parce que Diapason lui consacre sa une et un dossier très complet dans son numéro de décembre.

On sait mes réserves sur la plupart des ouvrages jusqu’alors consacrés en français à celui que Diapason nomme justement « L’empereur de la valse« . Aucune réserve à faire, et bien au contraire de vives félicitations à décerner à l’auteure du dossier, Christine Mondon, qui est aussi celle d’un ouvrage qui m’avait complètement échappé, lors de sa parution en 2011, sur Johann Strauss ; la musique et l’esprit viennois,

Des félicitations aussi – mais il n’en a que faire venant d’un ami de longue date ! – à Ivan Alexandre, dont je connais la culture encyclopédique, mais dont j’ignorais les affinités électives avec la musique viennoise et singulièrement avec la discographie de la dynastie Strauss. Son « menu en quinze services » sur « les enregistrements qui ont fait de Johann Straus un roi du disque »‘ est une manière de perfection. J’y découvre même des choses, en CD ou en DVD, que je ne connaissais pas, je ne suis pas toujours d’accord avec certains jugements, qui laissent accroire ce qu’une partie de la critique française a toujours pensé de Willi Boskovsky (« Il ne fait aucun effort. On ne sait même s’il entraîne ou s’il suit. Confiance, nonchalance, c’était donc cela l’orchestre, une fratrie gaillarde qui parle si distinctement sa langue qu’il n’y prend plus garde« ). Sur la totalité des enregistrements laissés par l’ex-Konzertmeister devenu le chef du Nouvel an des Wiener Philharmoniker (lire Wiener Blut) il y a forcément du bon et du moins bon. Mais pour l’avoir beaucoup écouté et beaucoup comparé à beaucoup d’autres, je tiens que Boskovsky reste une référence, et parfois un modèle, dans l’exécution des oeuvres de Johann Strauss (lire Aimer, boire et chanter)

On pourra être surpris de trouver parmi les quinze « services » sélectionnés par Ivan Alexandre un paragraphe intitulé Plébiscite et consacré à… André Rieu ! Longtemps voisin (à Liège) du violoniste originaire de Maastricht – où il offre chaque année une grande soirée sur la grande place du Vrijthof – je n’ai jamais éprouvé pour lui le « mépris de la profession et de la critique » (I.A.A.). Il joue pour un public qui ne vient pas et ne viendra jamais au concert classique. C’est un médiocre violoniste mais un formidable businessman, comme l’étaient Johann Strauss père et fils, à la considérable différence près que les Viennois étaient de grands musiciens et d’excellents compositeurs.

Pour le plaisir

Pour compléter autant le dossier de Diapason que mes précédents articles, et juste pour le plaisir, quelques transcriptions parfois inattendues de valses et polkas de Strauss, tirées de ma disocthèque

Edith Farnadi dans une transcription de la Schatz Walzer due au pianiste et compositeur Ernö Dohnanyi, grand père du chef récemment disparu Christoph von Dohnányi.

L’incontournable Shura Cherkassky est comme chez lui dans les arabesques de Godowsky sur Wein, Weib und Gesang

Georges Cziffra n’était pas en reste avec ses propres broderies

On sait que Chostakovitch, dans sa jeunesse, s’est beaucoup amusé à transcrire et arranger (son Tahiti Trot est presque devenu plus célèbre que la mélodie originale – Tea for Two – de Vincent Youmans). A ma connaissance le Russe n’a fait qu’une seule incursion dans l’oeuvre du roi de la Valse.

Et bien sûr, il y a ces chefs-d’oeuvre que sont les transcriptions de Schoenberg, Webern et Berg des grandes valses de leurs aînés.

On se réjouit de retrouver très bientôt la totalité des enregistrements des Boston Chamber Players.

Et toujours mes brèves de blog !

Merci pour la beauté !

Un retour et un adieu

À propos du concert que dirigeait ce jeudi soir Daniel Barenboim à la tête de l’Orchestre de Paris, le titre et le contenu de mon article pour Bachtrack sont explicites : L’apothéose de Barenboim à la Philharmonie de Paris.

C’est peu dire que l’émotion nous a submergés tous, musiciens et public.

Modernités

Juste avant ce concert, j’ai visité l’exposition ouverte depuis mercredi au rez-de-chaussée de la Philharmonie : Kandinsky, la musique des couleurs.

Ceux qui fréquentaient le Centre Pompidou connaissaient déjà les oeuvres exposées ici et la relation de Vassily Kandinsky (1866-1944) avec la musique, Schoenberg en particulier. Mais ici on vous confie à l’entrée un casque audio, malheureusement difficilement réglable – qui permet d’entendre autant que voir les oeuvres et leur contexte.

Quitte à heurter certains de mes lecteurs, je n’ai toujours pas été convaincu – après la visite de cette exposition – par les tentatives de Kandinsky de s’adonner à un « art total » notamment à la musique, pas plus que je n’ai jamais été convaincu des talents de peintre de Schoenberg. Non pas qu’il faille qu’un artiste reste enfermé dans son domaine de prédilection, mais je crains qu’à de très rares exceptions près, le génie ne se partage pas. Admiration donc intacte pour Kandinksy peintre, maître de l’abstraction et de la couleur.

Je garde ma liberté d’accoler à ces toiles les musiques qui me viennent…et je comprends la fascination qu’ont pu exercer les trois pièces pour piano op.11 de Schoenberg sur Kandinsky

Roberta Alexander (1949-2025)

On a appris hier le décès, à 76 ans, de la soprano américaine, installée depuis 1975 à Amsterdam, Roberta Alexander.

Je dois à cette artiste certaines de mes plus belles curiosités, certains de mes plus grands bonheurs musicaux.

C’est par et grâce à elle que j’ai découvert ce petit chef-d’oeuvre de Samuel Barber : Knoxville, Summer of 1915.

Avec elle, j’ai trouvé la version idéale des oeuvres vocales du compositeur néerlandais Henrik Andriessen (lire Vendredi saint)

Roberta Alexander a contribué à faire connaître en dehors de ses Pays-Bas natals, l’oeuvre superbe d’Alphons Diepenbrock (Le Hollandais oublié). Mais elle a évidemment aussi et surtout chanté Mozart, Mahler et ce qu’on appelle le grand répertoire. Avec ce quelque chose, ce vibrato serré, dans la voix, qui la rendait unique.

PS À propos de Schoenberg, cité à propos de Kandinsky, s’est développée sur Facebook l’une de ces discussions qu’affectionnent certains sur l’orthographe des noms allemands et russes de musiciens. Il faudra que j’y revienne dans une prochaine brève de blog !

Les défricheurs

On pensait l’époque des pionniers, des défricheurs, révolue en matière de disque classique. Les « majors » qui faisaient la loi depuis le milieu du siècle précédent, ont non seulement réduit la voilure, avec, dans le cas de Deutsche Grammophon une politique artistique devenue erratique, mais se contentent le plus souvent d’exploiter, d’autres diraient de liquider, leurs prestigieux fonds de catalogue. Il reste heureusement des aventuriers, des audacieux qui croient qu’il y a encore tant de répertoires à découvrir, d’artistes à promouvoir, de territoires à défricher.

Les frères A et B

C’était le gag le plus répandu dans le microcosme musical classique : à moins de les rencontrer tous les deux – ce qui m’est souvent arrivé depuis une quinzaine d’années que je les connais (lire L’exploit des infatigables Dratwicki) – on a une chance sur deux de tomber à côté. Est-ce Alexandre ou Benoît ? Mais l’un n’est jamais loin de l’autre…

Le numéro d’octobre de Diapason consacre tout un papier à Alexandre Dratwicki.

« Hier il coachait des chanteurs autour d’une production et mettait la dernière main à une biographie de Caroline Branchu (« la créatrice du rôle-titre de La Vestale sous l’Empire »). Demain il s’envole pour le Canada où se tient un premier festival en partenariat avec le Palazzetto Bru Zane. C’est bien simple, il est infatigable, intarissable… et incollable. Docteur en musicologie formé au Conservatoire de Metz puis à la Sorbonne, Alexandre Dratwicki veille, depuis son installation à Venise en 2009, sur les activités multiples du Centre de musique romantique française créé et présidé par Nicole Bru : exhumer des partitions oubliées, piloter des colloques, susciter des premières au disque. Au-delà des réalisations publiées sous le label maison et saluées par une pluie de Diapason découverte et de Diapason d’or, on avoisine désormais les trois cents CD ou DVD ». (Diapason, octobre 2025)

Je visitais l’autre jour le rayon classique de Gibert, comme celui de la Fnac Montparnasse : la collection des livres-disques du Palazzetto Bru Zane est en effet impressionnante (voir l’un des derniers-nés sur Bizet : Les perles méconnues).

Cette hyper-activité ne va pas sans contrarier ou susciter des jalousies. On peut avoir l’impression que les frères D. préemptent le travail, les recherches de leurs confrères moins bien soutenus (tout le monde n’a pas la chance de bénéficier du mécénat de riches veuves). Ils font en tout cas un travail que ne font pas ou ne font plus des institutions dont c’est a priori la mission. Mais ceci est un autre débat…

Oskar ou l’inconnu de Vienne

Aussi incroyable que cela paraisse, il existe encore des compositeurs complètement oubliés de l’histoire. Avec le formidable coffret – un objet d’art à soi seul – que publie Olivier Lalane sur son label Voilà – on ne peut plus ignorer qui était Oskar C. Posa , quasi contemporain d’Arnold Schoenberg, né et mort à Vienne.

Un éloquent papier de Pierre Gervasoni dans Le Monde de ce dimanche salue comme il se doit le tour de force que constitue cette édition :

« Découvert sur une affiche de concert de 1905, son nom a suscité la curiosité d’Olivier Lalane, qui, après cinq années de recherches dignes d’un Indiana Jones de la planète musicale, met à l’honneur Oskar C. Posa (1873-1951) par le biais de deux CD panoramiques (l’un instrumental, l’autre vocal) introduits par un livre luxueusement documenté. » Pierre Gervasoni, Le Monde 28/09/2025).

Et pour les humeurs et les actualités du moment (qui ne manquent pas !) c’est toujours sur mes brèves de blog

Le mépris du public (suite)

Des amis m’ont fait passer un article pleine page paru dans La Dépêche du Midi le 23 février sous un titre on ne peut plus explicite : Gautier Capuçon, les soeurs Berthollet, ces musiciens classiques qui abusent de grosses ficelles pour vendre des disques. Le sous-titre est encore plus explicite : « La musique classique fait désormais l’objet de produits marketing qui s’assurent les meilleures ventes. Gautier Capuçon en est l’exemple le plus flagrant. Son frère Renaud et le Toulousain Bertrand Chamayou analysent le phénomène de façon virulente« .

Je continue de citer l’article de Jean-Marc Le Scouarnec : Après «  Intuition  », «  Emotions  » et «  Sensations  », le violoncelliste Gautier Capuçon a intitulé son dernier album «  Destination Paris  ». Sorti en novembre, il a réussi, comme les précédents, à se placer dans les meilleures ventes d’albums… et pas seulement de musique classique. On y trouve des tubes, des tubes et encore des tubes, issus de la chanson («  La foule  », «  Champs Elysées  », «  Les feuilles mortes  », «  Les copains d’abord  »…), du cinéma («  Un été 42  », «  Chi Mai  », «  Le mépris  »…) et quand même un peu de son univers d’origine («  La veuve joyeuse  », «  Les contes d’Hoffmann  », «  Roméo et Juliette  », etc.) Comment le dire sans fâcher personne : c’est tellement peu original que cela en devient carrément gnangnan. Et atteint même le plus grand ridicule avec une reprise d’  », de Jean-Jacques Goldman et un inédit tout aussi épouvantable du même, intitulé «  Pense à nous  » (avec chœur d’enfants – aïe, aïe, aïe !).

Déambulant naguère dans le rayon classique d’une FNAC parisienne, j’entendis justement un arrangement bien sirupeux des Feuilles mortes joué par un violoncelle qui me semblait en défaut de justesse, capté de trop près : vérification faite, c’était bien Gautier Capuçon.

J’ai connu – et invité – en mars 2002 à Liège, un tout jeune homme de 20 ans, qui faisait un joli duo avec son frère aîné Renaud. Ils avaient joué le double concerto de Brahms. J’ai réinvité Gautier une ou deux fois par la suite (un 2e concerto pour violoncelle de Chostakovitch bouleversant, le concerto en do Majeur de Haydn durant la saison anniversaire 2010-2011 de l’OPRL). En 2021 j’écrivais ceci : Servir plutôt que se servir. C’était à la veille du Festival Radio France. Le « divorce » si l’on peut parler ainsi entre les deux frères était consommé depuis pas mal de temps, même si seul le milieu musical le savait.

Dans La Dépêche, Renaud Capuçon ne fait pas directement allusion à son frère, mais le propos est transparent :  » C’est très bien parfois de proposer des albums de ce type, comme je l’ai fait moi-même avec Un violon à Paris. Le danger – et je parle de façon générale – est d’être obsédé par la vente des disques et d’oublier l’essentiel : jouer les pièces du grand répertoire…. La musique n’est pas une autoroute sans surprises : prenons donc des risques !« 

Dieu sait si Renaud C. a pu agacer, apparaissant en toutes circonstances comme une sorte de musicien officiel de la République, il a nettement pris du champ depuis quelque temps. Mais nul ne peut lui dénier une curiosité toujours en éveil pour la création. Je l’ai entendu jouer Rihm à Liège, créer les concertos de Dusapin à Paris, de Matthias Pintscher à Genève. Le journaliste de La Dépêche rappelle, quant à lui, que le violoniste jouait l’aride concerto de Schoenberg à Toulouse en décembre dernier (« Pas de Goldman ou de Morricone à l’horizon, pas de Joe Dassin en version fade et passe-partout »)

Renaud Capuçon et Matthias Pintscher (Photo JPR)

L’autre musicien cité dans cet article est le Toulousain Bertrand Chamayou : « Ce n’est pas en soi un problème pour un musicien classique de jouer des musiques de films, de la variété ou de la pop… si c’est bien fait, ce qui est rarement le cas ! C’est souvent de la soupe. Les maisons de disques (*) encouragent à utiliser les mêmes ficelles, les recettes toutes faites » Le pianiste remarque qu’en voulant toucher ainsi un public plus large, on risque d’aseptiser la musique ,alors que « on peut incarner de belles choses avec de la grande musique, sans être forcément un odieux snobinard traitant le public avec arrogance »

Le dernier album de Bertrand Chamayou est une nouvelle preuve de la curiosité de l’interprète, mêlant Satie et John Cage : « Erik Satie et John Cage sont des ovnis dans le monde de la musique, car ils ont envisagé la musique à travers un prisme complètement différent », explique le pianiste. « Ce sont des pionniers dans le sens où, pour beaucoup, ils ont changé l’idée même de ce que doit être la musique »

(*) Ce qui est plutôt amusant, c’est que les trois musiciens, Gautier, Renaud Capuçon et Bertrand Chamayou sont édités par le même label, Erato/Warner Classics !

Les anniversaires 2024 (I) : Schoenberg

Le monde musical, les programmateurs, les éditeurs phonographiques, semblent ne plus pouvoir se passer des anniversaires. La mode n’est pas récente. Je profite de cette première semaine de l’année 2024 pour signaler certains de ces anniversaires sous leur aspect peut-être le moins connu.

Ainsi Arnold Schoenberg, né il y a 150 ans, le 13 septembre 1874 à Vienne et mort le 13 juillet 1951 à Los Angeles, dont la joie de vivre rayonne sur la plupart des photos qu’on a conservées de lui (!!)

est-il l’auteur d’oeuvres plutôt inattendues, au début comme à la fin de sa vie.

La brigade de fer / Die eiserne Brigade

Schoenberg est sous les drapeaux durant la Première Guerre mondiale, et pour « fêter » sa première année de service militaire, il compose cette pochade, cette marche, qui reprend un peu tous les trucs et les tics de la musique de salon – on pourra y repérer quelques citations. Les musiciens de l’Orchestre national de France y excellent.

C’est par ce disque que j’avais découvert l’oeuvre : il reste inégalé !

Fanfare pour Hollywood

A l’autre extrémité de sa vie, Schoenberg réfugié à Los Angeles – comme beaucoup de musiciens européens qui ont fui le nazisme – compose certes plusieurs grandes oeuvres (ses concertos pour piano, pour violon), mais tire le diable par la queue. Il peut certes compter sur le soutien de précieux amis, comme le chef Leopold Stokowski, qui en 1945 lui passe commande d’une Fanfare pour ouvrir les célèbres concerts d’été du Hollywood Bowl. Schoenberg y reprend deux thèmes de ses Gurre-Lieder.

J’avais découvert cette brève oeuvre avec étonnement, les noms de Schoenberg et Hollywood ne s’associant pas spontanément dans mon esprit !

J’en profite pour signaler la réédition – à prix toujours trop élevé ! – d’une belle collection de disques réalisés par John Mauceri avec le Hollywood Bowl Orchestra (qui n’est que l’autre nom du Los Angeles Philharmonic !)

Les bonnes raisons

Mon père, qui aurait eu 95 ans hier, si la grande faucheuse ne l’avait brutalement emporté il y a cinquante ans, me disait toujours quand je critiquais un camarade d’école ou de collège : « Il y a toujours quelque chose de bon à trouver chez chacun, dans chaque situation ». Vision angélique ou naïve ? Je me demande ce que le professeur adoré de ses élèves qu’il était aurait pensé du monde d’aujourd’hui. Mais je n’ai jamais oublié son injonction, qui continue de me guider. Pourquoi perdre son temps et son énergie à détester, combattre, se fâcher? Les bonnes raisons d’espérer existent en ce début d’année 2023. À nous de les préférer à la résignation.

Inutile méchanceté

Mais puisque mon dernier billet – Même pas drôle – a suscité quelques commentaires, je confirme et signe ce que j’ai écrit à propos de Roselyne Bachelot et de son passage plus que controversé au ministère de la Culture. Le Monde (Michel Guerrin) n’est pas moins sévère que moi : « Si Roselyne Bachelot pose une bonne question – à quoi sert une politique culturelle aujourd’hui ? –, ses réponses sont un peu courtes ». Le Point relève : Roselyne Bachelot règle ses comptes avec la culture, ce qui est quand même un comble pour une ministre qui était censée défendre et aider le monde de la culture.

En fait, ce bouquin est la pire des publicités qu’on puisse faire à la Culture, Comme si nous avions besoin de tomber encore plus bas… Imaginons seulement la même chose de la part d’un ancien ministre de l’Intérieur ou de la Justice qui passerait « à la sulfateuse » – c’est l’expression employée par les médias pour Bachelot – les magistrats, policiers, gendarmes, hauts responsables dont il avait la charge. Ce serait un scandale ! Mais puisque c’est la Culture, allons-y gaiement. Non merci Roselyne !

Les jeunes Siècles

L’année musicale a bien commencé pour moi. Il y a une semaine c’était le concert-anniversaire des 20 ans des Siècles au Théâtre des Champs-Elysées. J’ai écrit pour Bachtrack un compte-rendu enthousiaste : Les Siècles ont vingt ans : une fête française.

Le même programme avait été capté le 5 janvier à Tourcoing. A déguster sans modération, surtout pour la première suite de Namouna de Lalo.

Les fabuleux Pražák

Depuis que je suis rentré de vacances, je prends un plaisir non dissimulé à découvrir le contenu d’un fabuleux coffret : celui que le label Praga consacre au plus célèbre quatuor tchèque du siècle dernier, les Pražák (prononcer Pra-jacques)

Une somme admirable, un enchantement sur chaque galette

Menuhin ou le chef oublié

En 2016, à l’occasion du centenaire de sa naissance, on a abondamment célébré Yehudi Menuhin (lire Quelque chose de Menuhin), Menuhin le violoniste.

Et à peu près complètement occulté Menuhin le chef d’orchestre !

Mozart

Dans le numéro de juin de Diapason, c’est pourtant Yehudi Menuhin chef d’orchestre qu’Hugues Mousseau a retenu pour son papier très documenté sur l’interprétation et la discographie d’un tube du répertoire d’orchestre, la symphonie n°41 dite « Jupiter » de Mozart.

Hugues Mousseau écrit ceci : « Menuhin trouve dans le Sinfonia Varsovia (Virgin, 1989) un ensemble servant à merveille l’effervescence de son approche. À un Allegro vivace dont la virulence prend appui sur une imparable pureté de style, répond un Andante cantabile aux contours fuyants, exempt de cette componction dans laquelle l’engluent tant de chefs. Après un Menuetto qui captive par sa rumeur de plein air, le Molto allegro tient toutes les promesses du premier mouvement : il exulte, rayonne, Menuhin y exalte l’esprit des Lumières. »

On retrouve les mêmes qualités, le même esprit dans une série magnifique d’enregistrements (ouvertures, symphonies 35 à 41, concertos) réalisés par Yehudi Menuhin à la tête de l’Orchestre de chambre de Lausanne et du Sinfonia Varsovia. Dans un coffret heureusement disponible.

À 79 ans, Yehudi Menuhin n’avait rien perdu de cette vision lumineuse, juvénile, de Mozart comme en témoigne ce rare document de concert :

Schubert

J’ai déjà évoqué les deux intégrales des symphonies de Schubert, gravées à vingt d’ans d’intervalle, qui, j’en suis sûr à peu près certain, tiendraient les premières places lors d’une écoute comparée à l’aveugle (lire Schubert à Santorin)

« …d’autres pépites de ce coffret ravivent le souvenir d’un musicien – Yehudi Menuhin – qui m’a toujours plus convaincu comme chef.. que comme violoniste (en tous cas dans les trente dernières années de sa carrière). Notamment dans une intégrale des symphonies de Schubert, gravée dans les années 60 avec la crème des musiciens londoniens (réunis sous l’appellation de Menuhin Festival !).
Je possède et connais nombre d’intégrales de ces symphonies (presque toutes ?). Je me demande si celle-ci (à ne pas confondre avec celle que Menuhin a faite, vingt ans plus tard, avec le Sinfonia Varsovia) n’est pas tout simplement idéale : juvénile, tendre, vraiment romantique dans les premières symphonies, et que tout cela chante, dans des tempi parfaitement équilibrés. Qu’on en juge :

Là où tant de chefs plombent la 4ème symphonie – impressionnés par son surnom de Tragique ? Menuhin, des années avant Harnoncourt et ses audaces, fait virevolter le troisième mouvement, un authentique scherzo

Dans la 9ème symphonie, elle aussi trop souvent longue, et si peu divine, sous maintes baguettes illustres (cf. les « divines longueurs » dont l’aurait gratifiée Schumann), on entend ici un 1er mouvement qui chante et vit dès la première phrase du cor et s’anime prodigieusement pour ne jamais laisser retomber l’intérêt.

Retour à la première symphonie, et à son 2ème mouvement, un authentique andante schubertien, qui avance d’un bon pas, danse et musarde dans l’insouciance

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La seconde intégrale avec le Sinfonia Varsovia est du même niveau… elle est devenue introuvable !

Beethoven

Menuhin dirigeant Beethoven, c’est l’un de mes grands souvenirs du Festival Radio France à Montpellier en 1996. Pour les 80 ans du violoniste/chef, invitation lui avait été faite de diriger l’intégrale des 9 symphonies avec le Sinfonia Varsovia.

Intégrale splendide parue d’abord sous étiquette IMG, puis reprise dans la collection Apex. Devenue elle aussi introuvable !

Même pour le 250ème anniversaire de la naissance de Beethoven (lire Beethoven 250) personne n’a songé à les rééditer

Nielsen, Vaughan-Williams, Wagner…

Mais Lord Menuhin ne s’est pas arrêté aux grands classiques.

Menuhin a laissé des versions – bien entendu jamais citées nulle part ! – éloquentes, creusées, chaleureuses, de deux monuments si difficiles à bien réussir, la Siegfried Idyll de Wagner et la Nuit transfigurée de Schoenberg.

Quand Yehudi Menuhin se met à Dvořák, il donne l’une des versions les plus inspirées – et Dieu sait si les références abondent ! – de la 8ème symphonie (la Sérénade pour cordes n’est pas mal non plus)

Pour celui qui peut se targuer d’avoir enregistré son concerto sous la baguette du compositeur,

Elgar n’a pas de secret. Il donne des deux symphonies des versions puissamment lyriques, mais évitant tout empois victorien.

Alors ? Menuhin chef négligeable, médiocre ?

Peut-on demander à Warner de nous redonner, dans un coffret complet, ces trésors qui, à quelques exceptions près, dorment dans les archives ou ne se trouvent qu’au compte-gouttes chez des vendeurs de seconde main ?

Le beau portrait discographique qui a été réalisé en 2016 pour le centenaire du violoniste serait enfin complété.. et justifié !