Beethoven 250 (XVIII) : Bouquet final

L’épidémie de Covid-19, la fermeture des lieux de culture, l’annulation des festivals, la mise au chômage de milliers d’artistes, ont éclipsé le 250ème anniversaire de la naissance de Beethoven. Le génie universel du natif de Bonn n’a, en réalité, nul besoin d’un anniversaire pour être célébré.

En guise de bouquet final, à quelques heures de la fin de cette sinistre année 2020, ces quelques pépites tirées de ma discothèque.

  1. An die ferne Geliebte / Fritz Wunderlich

2. Bagatelle WoO 59 « Für Elise » : Wilhelm Kempff, le pianiste de Positano

3. Concerto pour piano n°2 / Martha Argerich, Claudio Abbado

4. Triple concerto / Richter, Oistrakh, Rostropovitch, Kirill Kondrachine, orchestre philharmonique de Moscou

Les mêmes solistes que dans la célèbre version Karajan, mais sous la baguette moins figée de Kirill Kondrachine à Moscou (une version disponible dans le gros coffret Richter/Melodia: Edition limitée)

5. Quatuor op.59 n°1 « Razumovsky » : Incontournable dans Beethoven le Quatuor Alban Berg

6. Sonate pour piano et violon op.24 « Le Printemps » : Alina Ibragimova, Cédric Tiberghien

L’une des plus réjouissantes intégrales des sonates pour violon et piano.

7. Symphonie n°7 / William Steinberg, Pittsburg Symphony Orchestra

L’intégrale des symphonies réalisée dans les années 60 par William Steinberg à Pittsburgh a ouvert la série de billets consacrée à Beethoven250 : Beethoven (I), Steinberg, Milstein

8. Concerto pour violon / Wolfgang Schneiderhan, Eugen Jochum, orchestre philharmonique de Berlin

L’une des moins connues et pourtant l’une des plus belles versions du concerto pour violon, enregistrée à Berlin en 1962 par Wolfgang Schneiderhan et Eugen Jochum (auteur de trois intégrales des symphonies, comme celle qui a été captée à Amsterdam : Beethoven 250 Jochum Amsterdam)

9. Fantaisie chorale op.80 : Rudolf Serkin, Leonard Bernstein, New York Philharmonic

La version la plus survoltée de cette préfiguration de la 9ème symphonie :

10. Rondo a capriccio « pour un sou perdu » : Evgueni Kissin

Une pièce souriante (il n’y en a pas tant que cela !) de Beethoven, faussement facile, le bis favori du jeune Evgueni Kissin

Demandez le programme !

Il y a une semaine j’annonçais une surpriseElle a eu lieu, comme l’a écrit Michèle Fizaine dans Le Midi Libre

« Samedi soir, le festival de Radio France ressuscite, après la mort de 165 concerts. Le matin, toutes les réservations sont parties en quelques minutes ! »

Une heure et quart de concert où l’Orchestre national Montpellier Occitanie, dirigé par son jeune – et très talentueux – chef assistant, le Suédois Magnus Fryklund, a donné le meilleur de lui-même dans un programme adapté aux normes sanitaires. Pas de grand effectif, mais une très poétique Cinquième symphonie de Schubert, une Petite suite de Debussy dans l’orchestration si délicate d’Henri Büsser – qui a été pour beaucoup une découverte, ainsi que deux fanfares pour conclure : celle qui ouvre La Péri de Paul Dukas, et la Fanfare for the common man de Copland.

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Une semaine plus tard, nous y voilà : tout un week-end de musique « en vrai ». Les dernières autorisations sont arrivées… hier ! Mais j’expliquais, avant-hier, au micro de France Bleu Gard Lozère – à réécouter ici – que si j’avais attendu d’avoir toutes les permissions, nous n’aurions jamais imaginé le Festival Autrementces douze concerts du week-end qui vont permettre de renouer, au moins un peu, cet indispensable lien entre les musiciens et le public.

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Voilà le programme de ce week-end :

Samedi, sept concerts dans l’écrin des jardins de la Maison des Relations internationales de Montpellier

à 12h et 14h30 Made in Brass, le sextuor de cuivres de l’Orchestre national de Montpellier

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à 13h15 et 15h45 le jeune Quatuor Hanson jouant Mozart et Ravel

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à 17h et 18h15 un autre quatuor, de clarinettes, le bien nommé quatuor Anches Hantées

et à 19h30 les merveilleux Tromano

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Le samedi soir à 20h30 cap sur le parc départemental du château d’O, au nord de Montpellier. Première des deux soirées jazz de ce « Festival Autrement » avec le trio Barolo

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Suite du week-end le dimanche 19 dans les mêmes lieux – l’amphithéâtre des Micocouliers et le parvis du château d’O.

à 15h 30 Ingmar Lazar joue Haydn et Beethoven

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à 17h le violoncelliste Christian-Pierre La Marca et le pianiste Nathanaël Gouin, qui devaient initialement chacun jouer séparément, l’un à Fontfroide, l’autre à Toulouse, se retrouvent à Montpellier pour un somptueux programme.

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à 18h30 un improbable et excitant duo accordéon contrebasse avec les deux compères Félicien Brut et Edouard Macarez.

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Et pour finir sous les étoiles, un autre trio de jazz, à 20 h 30 autour de Paul Lay

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Il y aura forcément un goût de trop peu…

Tous ces concerts sont diffusés en direct sur La Radio du Festival !

Réservation obligatoire sur lefestival.eu

 

 

 

 

Beethoven 250 (XII) : le quatuor Alban Berg

Quel magnifique cadeau que ce coffret, commandé il y a plusieurs semaines, reçu aujourd’hui : pas moins que l’intégrale des enregistrements réalisés d’abord pour Teldec, puis pour EMI – labels aujourd’hui réunis sous l’étiquette Warner – par le légendaire quatuor Alban Berg.

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Beethoven: deux intégrales

Beethoven est la super-star de ce coffret ! Jugez-en : trois intégrales des quatuors, deux en CD, la troisième en DVD ! Est-ce bien raisonnable ?

Günter Pichler, 80 ans en septembre, l’inamovible premier violon du quatuor fondé en 1971, qui a cessé son activité à l’été 2008, raconte l’origine de la première intégrale :

« Le Quatuor n’a pas encore dix ans, EMI nous propose d’enregistrer une intégrale des quatuors de Beethoven.  N’étant pas sûrs d’avoir la maturité nécessaire pour relever ce défi, nous demandons conseil à Norbert Brainin, du Quatuor AmadeusSa réponse : « Si vous attendez d’être suffisamment mûrs, vous ne le ferez jamais ». EMI veut boucler le projet en deux ans, nous insistons pour l’étaler sur cinq ans »

Cette première intégrale est bien réalisée de 1978 à 1983, et ne cessera plus d’être une référence maintes fois rééditée.

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Les Berg remettront l’ouvrage sur le métier à la fin des années 1980, pour une série captée en concert, en juin 1989, dans la salle Mozart du Konzerhaus de Vienne, série doublement restituée – en CD et en DVD – dans ce coffret.

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Mais l’intérêt de ce pavé est bien de nous restituer le legs d’un quatuor authentiquement viennois, qui, en toute logique, a servi Haydn, Mozart, Schubert, Brahms comme peu d’autres. Le livret reprend la notice que Jean-Michel Molkhou a consacré au Quatuor dans son récent ouvrage sur Les grands quatuors du XXème siècle paru chez Buchet-Chastel

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Une discographie où quelques contemporains trouvent leur place, mais dont sont curieusement absents Schoenberg (à la différence de Berg et Webern), Schumann, les derniers quatuors de Mendelssohn, une grande part de ceux de Haydn, et Chostakovitch –  mais Pichler avoue que, sans aucunement mépriser ce compositeur, les Berg ne se sentaient pas légitimes dans un répertoire où le Quatuor Borodine, par exemple, faisait référence.

Tous les détails de ce coffret ici Alban Berg complete recordings

La musique pour rire (II) : Beethoven

#Confinement jour 14.

Comme promis (La musique pour rire (I) : Hoffnung), deuxième épisode d’une série dédiée à l’humour en musique. En héros le célébré de l’année, Beethoven.

Précisément, pour les premiers concerts Hoffnungle compositeur britannique Malcolm Arnold avait écrit une ouverture Leonore 4, qui fait évidemment allusion aux versions successives de l’unique opéra de Beethoven, Fidelio. Un ouvrage qui a donné du fil à retordre au compositeur !

Beethoven s’inspire d’une pièce du Révolutionnaire français Jean-Nicolas Bouilly Leonore ou l’amour conjugal qui part d’un épisode de la Terreur : une femme travestie en homme s’était fait engager comme geôlier pour libérer son mari emprisonné à la prison de Tours. La première version de Leonore est créée le 20 novembre 1805 au Theater an der Wien, après un piètre accueil Beethoven remanie son opéra, une deuxième version en est donnée le 23 mars 1806, mais après la deuxième représentation, le compositeur se brouille avec le directeur du théâtre et retire   son ouvrage de l’affiche ! Ce n’est qu’en 1814 que l’opéra revient dans sa version définitive sous son nouveau titre Fidelio, avec un livret remanié par Friedrich Treitschke.

Pour ces trois versions de son opéra, Beethoven aura écrit… quatre ouvertures. Le premier essai, Leonore I, ne sera publié qu’en 1807, le deuxième, Leonore II, est joué lors de la création en 1805, le troisième, Leonore III, lors de la reprise de 1806, et enfin en 1814 l’ouverture de Fidelio.

L’ouverture Leonore 4 de Malcolm Arnold caricature très habilement le grand Beethoven !

J’aimais beaucoup l’acteur et humoriste Bernard Haller (1933-2009). Il est resté dans beaucoup de mémoires par cet inénarrable sketch du pianiste qui joue le premier mouvement de la célèbre sonate n°14 dite « au clair de lune » de Beethoven.

Mais c’est de nouveau du côté des Anglo-Saxons qu’on trouve les parodistes les plus inspirés, comme le formidable Dudley Moore (1935-2002). On reviendra sur ce personnage surdoué..

Autre personnalité qui fit l’essentiel de sa carrière aux Etats-Unis, Børge Rosenbaum né à Copenhague en 1909, devenu Victor Borge après son émigration du Danemark en 1940. Comme Dudley Moore, il mérite un billet à lui seul.

Autre phénoménal touche-à-tout, le natif de New York Danny Kaye (1911-1987), qui est souvent apparu notamment dans les Young People Concerts de Leonard Bernstein, dirige ici, très sérieusement, le New York Philharmonic dans la 8ème symphonie de Beethoven.

Comment oublier cette délicieuse Pince à Linge – texte de Pierre Dac et Francis Blanche – musique de Beethoven (!) – chantée par les Quatre Barbus un quatuor vocal aujourd’hui oublié, mais qui a connu ses heures de gloire dans les années 50/60.

L’humour sur le dos de Beethoven n’est pas l’apanage des artistes du passé. On ne compte pas les arrangements auxquels se sont livrés tant de musiciens, d’ensembles d’aujourd’hui….

Conclusion (provisoire) sur Beethoven et l’humour, cette pièce de Beethoven lui-même, ce Rondo capriccio titré Colère pour un sou perduoù le compositeur semble s’auto-caricaturer.

Beethoven 250 (IX) : quatuor princier

Pour mémoire, confinement jour 5. Où l’on est content de ne pas avoir numérisé sa discothèque, et de pouvoir rouvrir certains  coffrets…

Après le trio l’Archiduc, sujet de mon dernier billet (Beethoven 250 (VIII) : l’Archiducles quatuors de Beethoven, et tout particulièrement le premier des trois quatuors de l’opus 59 dédiés au prince André Razoumovski

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Une oeuvre qui date de 1806, comme les deux autres quatuors de l’opus 59, une année particulièrement féconde pour Beethoven : le Quatrième concerto pour piano, le Concerto pour violon, la Quatrième symphonie

Quatre mouvements ordonnés comme le trio op.97 : un allegro initial en fa Majeur, puis, au lieu du mouvement lent, un allegro vivace e sempre scherzando, en troisième position seulement un adagio molto e mesto en fa mineur, et un allegro final en fa Majeur.

Une structure a priori classique mais des dimensions exceptionnelles : près de 40 minutes de musique, plus de quatre cents mesures pour le seul deuxième mouvement ! Beethoven met à rude épreuve les instruments du quatuor: une écriture serrée, dense, parfois acrobatique. La partie de premier violon hésite entre la sonate et le concerto, le second violon et l’alto n’ont  rien à lui envier. Mais le coup de maître c’est que le quatrième instrument, le violoncelle, jusque là cantonné au rôle de basse harmonique, se fait soudain soliste : les thèmes des quatre mouvements sont confiés au violoncelle !

Le thème du premier mouvement, confié précisément au violoncelle coûte des mois d’effort au compositeur. On en a retrouvé plus de cent esquisses. L’effet de ce thème ascendant, énoncé à la dominante (fa majeur n’arrive qu’à la vingtième mesure !), repris au premier violon est électrisant. Il est suivi par l’énoncé du deuxième thème chantant et rêveur aux deux violons d’abord puis aux deux autres instruments. L’exposition se poursuit sans heurts ; et soudain l’explosion : un vigoureux arpège du violoncelle donne le signal d’un développement foudroyant à l’écriture virtuose et éblouissante.

Après avoir exploré les tonalités les plus extravagantes, Beethoven ramène le thème initial. Au lieu de conclure rapidement, il développe la coda et en retarde l’aboutissement 

Le deuxième mouvement a tout d’un scherzo sauf la taille! De même que Beethoven a usé de multiples tonalités dans le premier mouvement, il explore ici les rythmes les plus débridés.

Rupture de ton dans le troisième mouvement, l’un des plus poignants de Beethoven. La lente mélodie du premier violon s’élève avant d’être reprise dans l’aigu au violoncelle. Un second thème, pathétique, serein lui succède. Dans le développement, sous la plainte mélancolique des trois autres instruments, les pizzicati du violoncelle colorent d’une façon obsédante cette marche funèbre. qui s’interrompt par une série de  trille enjoué qui annonce le quatrième mouvement. Un thème russe* bon enfant, confié au violoncelle, repris au premier violon va déclencher une cataracte de de variations mélodiques et de rythmes contrastés qui se brisent soudain en un adagio pensif et timide, avant les quelques mesures d’un presto final sur l’accord de Fa majeur.

* La seule demande du prince André Razoumovski était que Beethoven emploie des mélodies russes « authentiques ou imitées » dans ses trois quatuors.

J’ai du mal à faire une hiérarchie dans mes versions favorites.

C’est avec le Quartetto Italiano que j’ai découvert l’oeuvre au disque, c’est vers le Quartetto Italiano que je reviens régulièrement, comme on vient retrouver des amis.

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Tout à l’opposé, le brillant et la fougue, parfois fatigants, des Américains du quatuor Emerson

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Leçon de style, d’idéal viennois, chez le quatuor Alban Berg.

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Bien sûr, il faudrait citer les Amadeus, Juilliard, Takacs, Prazak, ou plus près de nous les Ebène et Artemis.

Et puis on craque à l’écoute de cette merveille, datant de 1952, qui fait partie de la première intégrale gravée par le Quatuor Vegh.

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Beethoven 250 (VIII) : l’Archiduc

Je ne ferai preuve d’aucune originalité, en disant que l’une de mes oeuvres préférées de Beethoven est son Trio op.97 surnommé « l’Archiduc » en raison de sa dédicace à l’archiduc Rodolphe d’Autriche.

Le confinement auquel nous sommes astreints me donne l’occasion de revisiter ma discothèque.. et de redécouvrir sur YouTube quelques belles interprétations.

J’aime particulièrement ce trio, parce que, instinctivement, sans l’avoir analysé, je lui ai trouvé une sorte de perfection formelle, comme le 3ème concerto pour piano ou la 5ème symphonie, ou encore le premier des quatuors dédiés au prince Razumovsky.

Les versions sont nombreuses. Sans souci d’exhaustivité, quelques-unes de mes préférées  :

Le Beaux Arts Trio, en 1962, formé à l’époque de Daniel Guilet (violon), Bernard Greenhouse (violoncelle) et Menahem Pressler (piano) me semble proche de l’idéal, dans chacun des quatre mouvements et pour la construction de l’ensemble.

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Tout aussi admirable, dans la rigueur toute classique qu’imprime le pianiste dès l’entame, le trio formé dans les années 50 par Emile Guilels, Leonide Kogan et Mstislav Rostropovitch est d’une simplicité, d’un naturel confondants

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En 1974, pour le 25ème anniversaire du Conseil international de la Musique, un « machin » créé dans le cadre de l’UNESCO, le président dudit Conseil, Yehudi Menuhin avait réuni à Paris ses amis Wilhelm Kempff… et Rostropovitch.

Je ne sais qui – on espère que ce n’est pas l’artiste lui-même ! – avait eu l’idée complètement saugrenue de placer Rostropovitch sur un praticable (ce qu’on ne fait d’ordinaire que lorsque le violoncelliste joue en soliste devant un orchestre), mais, guidé d’une main sûre – et si poétique – par un Kempff presque octogénaire, ce trio d’un soir nous bouleverse plus d’une fois.

J’ai, comme beaucoup, été initié aux trios de Beethoven par l’ensemble formé du violoniste Isaac Stern, du violoncelliste Leonard Rose et du pianiste Eugene Istomin (lire la passionnante histoire de ce trio sur le site du pianiste : Le trio Istomin/Stern/Rose

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A la réécoute, je trouve tout cela bien raide, sérieux, sans rebond (le scherzo !!)

Quel contraste avec le trio d’occasion rassemblé par Deutsche Grammophon pour le bicentenaire de la naissance de Beethoven, en 1970 : Wilhelm Kempff impérial, le violoncelle admirablement chantant de Pierre Fournier et la pureté stylistique de Szeryng. Peut-être la plus belle version du 2ème mouvement, ce Scherzo si rétif à d’autres ensembles !

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Et puis clin d’oeil à l’un des très beaux concerts que j’eus naguère la chance d’organiser à la Salle Philharmonique de Liège. C’était en 2011 avec mes amis Nelson Goerner, Tedi Papavrami et Marc Coppey

La reine Beatrice

Alain Lompech (sur Facebook) : Beatrice Rana vient de publier un disque fabuleux… Perlemuterorichtérogilelsien… Elle sait tout de l’art du piano et de la musique… On s’incline… et on applaudit à tout rompre…

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Jean-Charles Hoffelé (sur FB aussi, bientôt dans Classica) : Fabuleux et renversant.

Alain Lompech, encore : Elle est incroyable : la science de l’alchimie sonore et la perfection de l’analyse  plus la domination totale du clavier – alla Richter ou dans un genre différent Lipatti -, plus le son rond, ample, profond qui fait entrer tout le piano en transe sonore…
Ses Goldberg m’avaient bien sûr beaucoup plu, mais beaucoup moins que celles récentes de Gabriel Stern, je l’avais entendue en concert – malheureusement bridée par Krivine dans le 3ème de Prokofiev, entendue en récital… mais là d’un coup, elle ouvre grand ses ailes et, sans jamais faire l’intéressante, se hisse aux premiers rangs des pianistes de son temps…

J’ai téléchargé ce nouveau disque dès vendredi. Je serais bien incapable d’user de tous les qualificatifs que lui attribue Alain Lompech, je les partage complètement. Il faut aussi, et peut-être d’abord, ajouter que le programme de ce CD est d’une intelligence rare, et que c’est, à ma connaissance, la première fois que se côtoient Ravel et Stravinsky dans un disque de piano solo. Oui, tout ici est miraculeux. Finalement conforme à ce que j’ai aimé chez cette pianiste (tout juste 26 ans!) dès que je l’ai entendue en concert.

Le dimanche 26 janvier 2014, Beatrice Rana était la soliste d’un de ces concerts dominicaux qui font la joie d’un public familial à Paris. Fayçal Karoui dirigeait les Concerts Lamoureux et la jeune pianiste italienne jouait le 2ème concerto de Saint-Saëns. Subjugué, je fus immédiatement subjugué : la simplicité, l’absence de posture de la pianiste devant son clavier, une virtuosité et une maîtrise confondantes, sans esbroufe, le chic, l’allure qu’il faut dans cette oeuvre (qui commence comme Bach et finit comme Offenbach selon le bon mot de George Bernard Shaw).

Quelques mois plus tard, je retrouvais Beatrice Rana, complice du Quatuor Modigliani, au Festival d’Auvers-sur-Oise (Une fête de la musique) :

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« En seconde partie… le quintette pour piano et cordes de Schumann – on manque de superlatifs pour le qualifier ! et l’entrée en lice de Beatrice Rana, une musicienne de 22 ans dont j’ai déjà dit et écrit qu’elle a déjà tout ce qui fait d’elle une grande, une très grande artiste. Qui n’a besoin ni d’esbroufe ni de look savamment étudié pour imposer une présence. Au début du Schumann, on la trouvait presque effacée, trop discrète, face à ses compères du Modigliani, et puis on a vite compris que, mine de rien, c’est elle qui menait le train de ces quatre mouvements sublimes et suspendus de musique pure »

Il fallait absolument que j’invite Beatrice Rana au Festival Radio France à Montpellier. Elle y était déjà venue dans la série des jeunes solistes en 2012, mais cette fois je voulais qu’elle ouvre le festival dans la grande salle Berlioz du Corum. Le 11 juillet 2016. Et avec une première pour elle ! Rien moins que les Variations Goldberg de BachC’est à Montpellier qu’elle les donnerait pour la première fois en public, avant une tournée de récitals qui allait déboucher sur le premier disque de l’artiste italienne chez Warner.

Dans Le Monde du 12 juillet 2016, Marie-Aude Roux écrit : « Beatrice Rana n’a certes rien à prouver sur le plan technique. Mais sa maturité sereine et son sens architectonique impressionnent, qui font de cette œuvre monumentale – plus d’une heure et quart de musique – une véritable pierre de Rosette. Le thème initial de l’« Aria » semble en effet se poser comme une énigme. Elégance du phrasé, fluidité du jeu, sonorité d’une rondeur charnelle, Rana prendra le temps de dévoiler une à une les solutions proposées par chacune des variations ».

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Le 16 juillet 2018, Beatrice Rana revenait à Montpellier, encore pour une première pour elle : le 4ème concerto de Beethoven (« Lorsque je joue Beethoven, je ressens une grande responsabilité. C’était le cas pour ce concert ici à Montpellier, je jouais ce concerto pour la première fois, c’était beaucoup d’adrénaline ».

Entre-temps, elle avait publié son premier disque concertant, couplage à nouveau inédit, et toutes les qualités qu’on reconnaît à Beatrice Rana.

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Merci, chère Beatrice, de démontrer que virtuosité, maîtrise époustouflante du clavier peuvent se marier à la musicalité la plus pure, et que vous n’avez besoin d’aucun artifice, de ne cultiver aucun look provocateur ou aguicheur, pour avoir le public à vos pieds. Restez ce que vous êtes, une très belle personne, une très grande artiste !

 

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Je n’ai pas bien saisi la raison d’une édition/réédition, dont j’ai tout lieu de me réjouir mais qui ne s’appuie sur aucun anniversaire ou fait marquant. Decca consacre un beau coffret de 50 CD et 2 DVD à Willi Boskovsky (1909-1991). natif de Vienne, Konzertmeister (premier violon) de l’orchestre philharmonique de Vienne de 1936 à 1979, connu dans le monde entier pour avoir dirigé les concerts de Nouvel an de 1955 à 1979.

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Si une bonne moitié du coffret est logiquement consacrée à la musique de la dynastie Strauss et consorts, on y reviendra, nombre d’enregistrements de musique de chambre (avec les ensembles que Boskovsky conduisait de son violon, le Wiener Oktett, le Wiener Philharmonisches Quartett, ou le Wiener Mozart Ensemble) sont édités pour la première fois en CD.

Tous les détails du coffret à voir ici : bestofclassic : Boskovsky ou l’esprit viennois

Une certaine critique française n’a jamais porté ce chef dans son coeur, comme si le fait d’être né, d’avoir grandi et appris, puis joué toute sa vie à Vienne, était un handicap plus qu’un atout pour incarner l’esprit de la capitale autrichienne. Je me souviens d’avoir lu, encore tout récemment, lors d’une discussion dont Facebook a le secret, à propos du dernier – mauvais – concert du Nouvel an, les mêmes propos sur un chef « routinier », laissant les Philharmoniker se « vautrer » (sic) dans la vulgarité.

Il suffit d’écouter, de comparer Boskovsky à ses successeurs, et même à plusieurs de ses illustres contemporains, pour constater que la tenue, le chic, le charme – oui cette Gemütlichkeit si typiquement viennoise – l’allant, l’allure, sont l’apanage d’une direction qui chante comme nulle autre dans son arbre généalogique.

Pris au hasard, ce concert du 1er janvier 1974 : Routine, vulgarité dans la valse Freuet Euch des Lebens ? Lourdeur, rubato intempestif dans le Beau Danube qui conclut ? Au contraire, un modèle de précision rythmique alliée à une souplesse de phrasé et de respiration qui ne sont qu’aux Viennois. Comme dans les Mozart, Beethoven ou Schubert,  ce quelque chose qui paraît si naturel, allant de soi, à rebours des baguettes si nombreuses ces dernières années au pupitre des concerts de l’An, qui surinterprètent, soulignent, et finalement plombent la légèreté d’une musique que Brahms et Wagner admiraient (parce qu’ils n’en comprenaient pas les secrets ?).

 

Le legs Strauss de Boskovsky avait souvent été réédité, mais comme je le remarquais dans un article récent (Valses de Strauss : les indispensables), il y manquait toujours les versions chantées notamment du Beau Danube bleu données lors du concert de l’An 1975.

Le nouveau coffret Decca reprend heureusement l’intégralité de ces enregistrements, dans de somptueuses prises de son.

On remarque aussi dans ce coffret de vraies raretés comme l’Octuor du compositeur belge Marcel Poot (1901-1988) une oeuvre de 1948. Au milieu de Mozart, Beethoven, Schubert ou Dvorak,

Je ne l’ai pas lu dans le livret, mais à réécouter des versions que je connais par coeur, j’ai l’impression que les bandes d’origine ont bénéficié d’une belle « remastérisation ».

Dans la même veine, on aurait tort de se priver des enregistrements, là encore parfaitement idiomatiques, des deux opérettes majeures de Johann Strauss, La Chauve-souris et le Baron tzigane, qu’a laissés Willi Boskovsky… et avec quelles distributions !

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Pour être à peu près complet sur l’art de Boskovsky, il faut signaler le coffret paru en 2018 chez Warner (voir Le roi de la valse) Abondance de viennoiseries…

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Blocs de bonheur

Le seul hasard a réuni sur ma table d’écoute du week-end deux forts pavés, pourvoyeurs d’intenses émotions.

Commandé sur amazon.de (qui le proposait 30 % moins cher qu’en France), un coffret que toute la critique a couvert de lauriers, une somme impressionnante en effet, celle du quatuor américain Emerson, qui fête – on a peine à le croire – ses 40 ans d’existence.

71q4ayl7g-l-_sl1400_Les spécialistes diront mieux que moi les particularités de cette formation, pur produit de la Juilliard School de New York. Cohésion, brillance, éclat, une perfection du jeu d’ensemble parfois intimidante, mais quel répertoire, de Haydn aux contemporains américains, Mozart, Beethoven, Schubert – les derniers quatuors, le quintette à deux violoncelles – Schumann et Dvorak (les quatuors et quintettes avec piano et le merveilleux Menahem Pressler), Bartok, Chostakovitch, etc…

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Du très bel ouvrage à déguster lentement comme un grand cru. J’ai commencé par Grieg et Sibelius, et enchaîné avec les quatuors de Mozart dédiés à Haydn – à l’occasion je réécouterai les Italiano qui m’ont initié à ce répertoire classique.

Deuxième achat, pour me rattraper d’avoir manqué les récitals que mon voisin d’un soir, le baryton Matthias Goerne a donnés au Théâtre des Champs-Elysées. Les quelques rares concerts dans lesquels j’avais entendu le chanteur – en voix soliste avec orchestre – ne m’avaient pas tout à fait convaincu, quelque chose dans le timbre ou l’émission qui me dérangeait ? Et voici qu’Harmonia Mundi propose à un prix défiant toute concurrence une somme de 12 CD de Lieder de Schubert que Goerne a enregistrés de 2007 à 2012 avec  des partenaires aussi différents qu’exceptionnels : Christoph Eschenbach, Elisabeth Leonskaia, Andreas Haefliger, Helmut Deutsch, Eric Schneider, Ingo Metzmacher, Alexander Schmalcz !

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Et tout ce qui m’avait dérangé superficiellement s’évanouit, ou plutôt fait sens, fait corps, ce souffle de forge qui colore, éclaire ou assombrit un timbre comme venu du fond de l’âme, une diction toute d’aisance et de fluidité qui ne fait pas un sort à chaque consonne, à chaque syllabe – ne suivez pas mon regard du côté de DFD ! -, la simplicité, la pureté de la poésie schubertienne. Et dire que j’avais manqué tout cela jusqu’à présent…

Me reviennent en mémoire quelques autres disques, soigneusement conservés dans ma discothèque, d’un magnifique Liedersänger qui a plus d’un point commun avec son jeune collègue, Wolfgang Holzmair.

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Schubert ou le bonheur inépuisable…

La sonate oubliée

Robert Soëtens noue, à 14 ans, une amitié indéfectible avec son aîné de 5 ans, Darius Milhaud (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/08/30/une-amitie-particuliere/), comme il le raconte dans ses Mémoires non publiés :

« Je dois à son amitié mon ouverture d’esprit à la connaissance d’un monde nouveau. Francis Jammes, André Gide, Paul Claudel, Jean Cocteau furent ses premiers inspirateurs; Eschyle (Les Choéphores) nous valut une partition avec choeur parlant, dont je ressens encore le bouleversement de la première audition.

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Milhaud me proposa un jour d’essayer de jouer son Premier Quatuor, nous deux aux violons, Félix Delgrange au violoncelle et à l’alto Robert SIohan que je connaissais déjà du Conservatoire, où nous avions pour coéquipiers… Marcelle Meyer alors resplendissante dans l’épanouissement de ses 16 ans, qui devait s’illustrer plus tard comme interprète du Groupe des Six et de Ravel.

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L’essayage du Premier Quatuor de Milhaud nous amena à le travailler et à l’exécuter en public pour la première auudition dans les Salons Pleyel à l’un des concerts de la nouvelle Société Musicale Indépendante le 10 décembre 1913.

Aussitôt apr!s l’exécution, Jacques Durand, directeur des Editions Musicales, apparut au foyer des artistes, félicita Milhaud, à qui il demanda de passer le lendemain place de la Madeleine en vue d’établir un accord pour publier le quatuor.

Quand je revis Darius, je le questionnai sur les suites de l’entretien : « Il me l’a acheté 50 francs » me dit-il ! Un succès immédiat. Vers cette époque il conçut sa 2e Sonate pour violon et piano. Je le vois encore arrivant au Conservatoire, brandissant un livre au-dessus de sa tête – c’était Les Nourritures terrestres – Ainsi cette Sonate dut imprégnée d’ambiance pastorale méditerranéenne, pétillante de vie et de jeunesse, à l’image de l’oeuvre littéraire dont elle fut inspirée, justifiant la dédicace, et de plus marquée d’une allusion musicale où se reconnaît l’esprit malicieux de Milhaud : au moment où Gide écrivait qu’i travaillait son piano plusieurs heures par jour, et notamment la Barcarolle de Chopin « qu’il aimait tellement », Milhaud me dit :  » Je ne sais pas ce qu’il pensera de ma Sonate, en tout cas, il s’y retrouvera avec la Barcarolle« . Et pour la fin du second mouvement, Vif, il reprend le thème du début au ralenti, l’accompagnant à la main gauche de la partie de piano par le rythme balançant de la Barcarolle de Chopin, et ce avec insistance durant quatorze mesures. Nous n’avons jamais su si Gide s’en était aperçu , amusé ou offensé, car il ne répondit jamais à l’envoi de la Sonate – tout comme Goethe recevant la musique de Beethoven sur ses poèmes n’en accusa jamais réception – Il est vrai que pour sa suite Alissa que Milhaud avait extraite de sa Porte étroite, Gide n’avait guère exprimé d’autre remerciement que celui « de m’avoir fait sentir si belle ma prose« 

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