Michel Corboz (1934-2021)

Il faut bien s’y résigner, ceux qu’on aime ne sont pas immortels. J’avais fini par croire que lui échapperait à la règle. Michel Corboz est mort aujourd’hui à 87 ans.

J’ai tant aimé l’homme, le musicien, l’artiste, même si je n’ai jamais travaillé avec lui.

Cette image de décembre 1987, la première émission de Disques en lice (Une naissance) autour de l’Oratorio de Noël de Bach, et ma première rencontre avec Michel Corboz :

(à la Radio suisse romande à Genève, de gauche à droite, François Hudry, le producteur de l’émission, JPR, Chiara Banchini, Michel Corboz et Pierre Gorjat)

Si Armin Jordan a été mon père en musique, son compatriote a été, sans le savoir, mon parrain. J’ai tant appris de lui sur tout le répertoire qu’il a exploré, parfois défriché, de Monteverdi à Bach, jusqu’à Fauré, Mendelssohn ou Brahms.

Michel Corboz était un bloc d’exigence et de bonté, de ferveur radieuse. Lire le bel article que lui consacre la Radio Télévision Suisse : Michel Corboz s’en est allé

Je reviendrai sur une discographie aussi riche que diverse: voir Michel Corboz : une discographie . En témoigne ce Requiem de… Franz von Suppé, dont Michel Corboz avait gravé une lumineuse version à la tête des forces musicales de la fondation Gulbenkian de Lisbonne

Témoignages

Depuis cette réaction à la mort de Michel Corboz, nombreux sont celles et ceux qui ont témoigné de leur attachement à ce grand musicien. Je reproduis ici deux textes, bouleversants autant qu’éclairants, rendus publics sur Facebook, l’un de Jeanne Perrin qui a travaillé avec et auprès de Michel Corboz, l’autre du merveilleux Leonardo Garcia Alarcon. Tout y est dit.

Jeanne Perrin

Son amour des bons vins, ses insomnies, ses partitions, ses lunettes, ses chaises sans barreaux, ses réponses toute prêtes pour les interviews, son sourire de circonstance, son froncement de sourcil avec le Ah bon ?, son chapeau, ses restos à proximité de l’hôtel, sa place dans le car (premier tiers avant à tribord), ses chaussettes en fil d’Écosse, ses colères monumentales, ses baguettes de direction différentes selon les compositeurs (courte et trapue pour le Rossini, longue et brute pour le Schubert), sa mauvaise foi, son humour, sa manière de nous pétrir le bras, sa simplicité, sa manie de changer le plan de scène, ses migrations de piano à chaque concert qui nous font noter sur la fiche technique Mettez le piano où vous voulez, de toute façon ça n’ira pas, son sens helvétique du timing, sa force de devenir à lui tout seul le quatrième mur, son siège de contrebasse, son intérêt sincère pour la vie des gens, pour les gens, pour leur histoire, ses enfants, ses blagues grivoises qu’il raconte dans le car en tournée dans la Loire, sa manière de siffler le rythme qu’on distingue jusque sur le CD, ses bobos qui apparaissent quand il n’est plus occupé et qu’il a le temps de se regarder le nombril, ses bobos plus sérieux.Son sourire humble d’artiste très ému, celui qu’il affiche à l’occasion des saluts et quand il serre chaleureusement la main à quelqu’un qu’il ne remet pas du tout… Le seul mot qu’il connaisse en anglais (Begining !), qui oblige Sinfonia Varsovia à recommencer au début de l’œuvre alors qu’on aurait pu reprendre à la mesure 52 – mais 52, il ne sait pas dire…Ses maisons qu’il aime à Lausanne, Cevins et Lens et les trajets qui en résultent, sa manière de parler du dernier match de Federer 4 secondes avant d’entrer en scène, le rendez-vous chez Pablo après la répétition, ses phrases assassines (Votre la aigu était excellent, formidable ! Dommage qu’il vous serve de si bémol !), sa manière de s’adresser en allemand à toute personne qui ne parle pas français, son allemand de cantate et son italien d’opéra, sa manie d’être toujours en avance et de laisser entendre que les autres sont en retard, sa carrière, sa générosité, les amis restés en arrière, ses salutations par mail issues d’un autre siècle, toutes ces messes, sa discographie, sa filmographie et ses séances de dédicaces qu’il honore en traînant les pieds, sa Prius rouge, sa culture qu’il n’étale pas, ses petits-enfants, son salut par les œuvres, ses yeux devant le plateau des desserts du Baron Lefebvre, ses remèdes miracle découverts cette nuit sur internet. Tout ça et bien plus encore. Son panache.Tant d’églises, de cathédrales, d’abbatiales, de salles de concerts, tant de messes grandes et petites, de requiem, de cantiques… Tu l’auras bien gagné, ton paradis. Bon voyage.

Leonardo Garcia Alarcón

Michel Corboz, le Grand, vient de quitter ce monde. Il n’y a pas de mots pour dire exactement à quel point ce musicien hors pair a inspiré les voix et les instrumentistes qui ont travaillé avec lui.Son bras dialoguait avec d’autres mondes et ses mains donnaient corps et chair au silence, le transformant en Musique, une Musique qui naissait dans un lieu que lui seul fréquentait. Je n’oublierai jamais nos concerts de la Passion selon saint Matthieu au Teatro Colón de Buenos Aires le 4 août 2000 et dans la cathédrale de La Plata (ma ville natale) le 6 août 2000, miracles inégalés pour moi dans une salle de concert. Les solistes étaient tous argentins, Bernarda Fink, Adriana Fernández, Víctor Torres, Markus Fink et un évangéliste dont, hélas, je ne me rappelle pas du nom. Qu’il me pardonne.Juan Manuel Quintana a la viole de gambe ( Michel l’aimait tellement, avec raison) . Je dois faire une confession publique, c’est le jour pour ça. Michel Corboz m’a montré une voie, une voie de relation directe avec les sons, avec le « bel canto », avec la respiration et la dynamique. J’ai pu lui dire cela plus tard. En observant ce que j’obtenais grâce à sa direction, j’ai commencé à me méfier de trop d’intellect appliqué à la musique, du microcosme ornemental dont on peut habiller les grandes œuvres et de la recherche d’un esthétisme superficiel sans profondeur métaphysique.La foi de Corboz en la musique dépassait tout.Il est impossible de revenir en arrière après avoir vécu une expérience musicale avec cet artiste unique. Je pense qu’il faudrait inventer un vocabulaire pour définir la ligne vocale qu’il obtenait avec ses gestes et ses mouvements, à la fois plastiques et solides, aériens mais avec un densité spécifique.Il était sans doute un « médium » entre le Ciel et Terre, ou plutôt entre le monde extérieur et les profondeurs de nos âmes. Je ne pense pas exagérer dans ce que je dis, car tous ceux qui l’ont connu pensent, je le crois, comme moi. Un grand alchimiste nous a quittés.Nous nous sentons comblés par sa mémoire éternelle, mais orphelins de son charisme, de ce regard et de ce sourire indéfinissables qui contenaient toutes les émotions humaines et cachaient un mystère que je n’ai jamais pu dévoiler.J’ai eu le plaisir de partager une table avec lui à Buenos Aires. Tout ce qu’il a partagé sur Johann Sebastian Bach, la musique ancienne et la musique polyphonique en général, la Résurrection de l’Ercole Amante de Cavalli, le Vespro de Monteverdi, le Dixit de Haendel, ou même sa pratique des instruments anciens et son expérience avec eux, je pense qu’il mérite que je transcrive à mon tour. Je n’étais qu’un jeune musicien de 23 ans, mais je pense que je pouvais déjà me rendre compte de la grandeur de celui qui était en face de moi. Monsieur Corboz, merci de m’avoir guidé dans de nombreux choix artistiques de manière constante, comme cela a été le cas, je crois, pour tous les musiciens qui ont été irradiés par votre personnalité artistique. Haendel et Bach doivent se faire concurrence pour savoir quelle musique vous accueillera dans ce voyage.Merci Michel . Je vous remercie encore et encore

Lire aussi : Michel Corboz, une discographie

Mauvais traitements (III) : Quarantième rugissante

Dernière minute : J’ai appris hier tard dans la soirée la disparition soudaine de Stefano Mazzonis di Pralafera, qui dirigeait l’Opéra royal de Wallonie, à Liège, depuis 2007. On le savait malade, mais sa mort brutale a surpris ses amis, dont j’étais.

Nous savions, lui et moi, quelle était notre responsabilité de conduire les deux magnifiques vaisseaux amiraux de la flotte culturelle de Liège, lui l’Opéra, son choeur, son orchestre, moi l’Orchestre philharmonique royal de Liège, chacun dans deux magnifiques écrins – un luxe inouï pour une ville comme Liège – le « Théâtre royal » pour lui, la Salle Philharmonique pour moi. Il nous est arrivé d’être concurrents, parce que nous visions l’excellence, la conquête de nouveaux publics, il m’est arrivé de ne pas partager certaines des options artistiques de Stefano, mais l’amitié n’a jamais faibli ni failli. Je me rappelle encore cette grande entreprise menée de concert, cette soirée au Théâtre des Champs-Elysées le 31 octobre 2012, où ensemble nous étions allés promouvoir les couleurs de Liège (lire Giscard et la princesse). Je me rappelle aussi ma dernière venue à Liège, il y a plus d’un an, avant la crise sanitaire. Une belle soirée d’opéra, dans la loge royale, avec Stefano et Alexise. Un moment de bonheur. Pensées affectueuses pour celles et ceux qu’il laisse dans la tristesse.

La difficile Quarantième

J’ai découvert la 40ème symphonie de Mozart dans les années 70, au moment où le dénommé Waldo de Los Rios vendait des milliers de disques en « arrangeant » à la sauce pop de grands classiques.

Je trouvais ça nul, et à mes copains de lycée qui avaient l’air d’apprécier, je montrai un jour la « pub » (une des premières que j’aie vues dans l’univers du classique) de Philips, qui faisait la promotion d’un disque bon marché des symphonies 40 et 41 dirigées par Karl Böhm : « La 40ème préférez l’original »

Pour de longues années, ce serait ma version de référence, la seule de ma modeste discothèque.

Puis, devenu lecteur de Diapason, je suivrais la réalisation de l’intégrale des « grandes » symphonies par Josef Krips à la tête du même Concertgebouw que Böhm, mais le prix trop élevé du coffret de 33 tours me dissuaderait de l’acheter.

Ce n’est que lors d’un Disques en Lice, la défunte émission de critique de disques de la Radio Suisse romande (voir Une naissance ) que je tombai de haut en découvrant la version amorphe, étrangement lente et sans élan, du chef viennois tant admiré dans Mozart. La maladie qui devait l’emporter en 1974 était-elle responsable de ce parti pris ?

Le « live » du même Krips à la tête de l’Orchestre national de France, en 1965 au Théâtre des Champs-Elysées, révèle tout de même une conception plus alerte, même si pas vraiment « molto allegro« , de cette symphonie.

Au début des années 60, les jeunes chefs d’alors suivaient les indications de Mozart, sans « romantiser » une symphonie qui n’en a nul besoin.

Dans les années 70, un Karajan plus soucieux d’élégance, de fluidité… et de virtuosité, allait livrer des versions sans aspérités, proscrivant drame et ruptures.

Leonard Bernstein, tant à New York en 1964, qu’à Vienne dix ans plus tard, n’arrive pas à trouver son chemin : un legato hors de propos, une articulation saccadée. Quelque chose qui ne fonctionne pas..

La lenteur, la pesanteur, n’ont rien à faire avec l’âge du chef ou l’époque.

Je découvre, pour ce billet, cet enregistrement de 1949 de Wilhelm Furtwängler et des Berliner Philharmoniker. Vraiment rien de compassé, d’empesé ! Quel élan, quelle éloquence !

A l’inverse, un Carlo Maria Giulini qu’on a tant admiré dans ses légendaires Don Giovanni ou Noces de Figaro, enregistre à Berlin dans les années 90, les trois dernières symphonies de Mozart dans des tempi crépusculaires, qu’on a peine à écouter jusqu’au bout…

Il y a vingt-cinq ans : l’aventure France Musique (I)

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Vingt-cinq ans ont passé depuis le 23 août 1993. Le temps me semble venu de raconter l’origine et les débuts d’une aventure qui m’a passionné : France Musique.

De décevoir aussi tous ceux qui s’attendent à lire les exploits d’un ambitieux carriériste sous les traits d’un nouveau Rastignac.

Ce lundi 23 août 1993, je me suis levé tôt, pour être à mon nouveau bureau vers 9 h. Je me présente à l’entrée B de la Maison de la Radio. Je donne mon nom à l’appariteur qui m’indique l’étage où se trouvent les bureaux de la direction de la Musique et de France Musique (le 6eme). Arrivé sur place je ne vois que portes closes et pas âme qui vive…

Je redescends aux Ondes, l’immuable bistrot où tant de figures illustres de la Radio ont leurs habitudes. Vide comme la Maison de la Radio. On est encore au mois d’août et je n’ai pas encore pris le pli des horaires parisiens (que je ne prendrai jamais d’ailleurs, arrivant vers 8h30 le matin et partant rarement avant 20h30 le soir !) Un double café crème et des croissants pour patienter. Lorsque vers 10 h j’aperçois un semblant d’animation du côté de la porte B, je reprends la direction de ce qui sera mon bureau pendant presque six ans.

En avril de cette année 1993, l’un de mes collègues de la Radio suisse romande revenant d’une réunion à Paris me transmet un message de la responsable du programme de France Musique – que je connais un peu pour l’avoir rencontrée lors de réunions des radios francophones et surtout depuis que j’ai organisé avec elle en mai 1992 à Genève une journée commune France Musique / Espace 2 (la chaîne culturelle de la RSR). Sophie Barrouyer me fait demander de l’appeler. J’oublie ou je suis trop occupé pour le faire… Les téléphones portables n’existent pas encore.

Le 1er mai 1993, je suis en déplacement dans le sud de la France, à Toulon précisément, avec le Maire et la municipalité de Thonon-les-Bains (dont je fais partie) pour « baptiser » un chasseur de mines de la Marine nationale. Ce jour là nous faisons une belle sortie en mer, contournant le fort de Brégançon, et nous dînons d’une excellente bouillabaisse dans un établissement réputé de Toulon. Nous rentrons peu avant minuit au mess de la Marine où nous sommes hébergés. Le veilleur de nuit a les yeux vissés sur le petit téléviseur de sa loge : Pierre Bérégovoy s’est suicidé sur les bords de la Nièvre. Sa dépouille a été rapatriée dans la soirée au Val de Grâce. Nous sommes sous le choc.

Au moment de nous donner les clés de nos chambres, le veilleur me donne un message : vous devez rappeler ce numéro, c’est urgent ! Je ne sais toujours pas comment Sophie Barrouyer m’avait pisté jusqu’à Toulon… un 1er Mai de surcroît !

Le surlendemain, de retour en Haute-Savoie, je rappelle enfin Sophie B. En quelques mots elle m’explique qu’il va y avoir du changement à la Musique à Radio France : le Délégué aux Programmes – titre un peu pompeux et inventé tout exprès pour l’aimable Jean-Albert Cartier, débarqué de la direction du Châtelet puis de l’Opéra de Paris et recasé à Radio France – s’en va et Sophie B. son adjointe pour France Musique aussi. On cherche l’oiseau rare pour prendre les deux places et Sophie Barrouyer de me proposer : « Si tu veux, le job est pour toi ! »

Je suis quand même abasourdi par cette conversation. Il n’y aurait donc personne à Paris de plus qualifié et de plus titré qu’un producteur de la RSR complètement inconnu dans la capitale ?

Sophie me supplie de venir au plus vite rencontrer Claude Samuel, le directeur de la Musique de Radio France (qui, à l’époque, a également la tutelle de France Musique et du programme musical de France Culture)

Le 11 mai 1993, j’invoque un prétexte d’absence auprès de la direction de la chaîne suisse pour faire un aller-retour en avion Genève-Paris. J’arrive en retard au rendez vous fixé avec Claude Samuel en fin de matinée. Je ne connais pas le directeur de la Musique, je sais qu’il a été journaliste, responsable de festivals de musique contemporaine. Je m’attends à une sorte d’entretien d’embauche au cours duquel je serai interrogé sur mes précédents faits d’armes, mon expérience, mon parcours, bref mes aptitudes aux fonctions qu’on voudrait me confier. Rien de tout cela, plutôt une aimable conversation et deux questions : Quand pouvez- vous commencer ? Seriez-vous disponible pour rencontrer Jean Maheu, le PDG de Radio France au festival d’Evian le 25 mai ?

J’étais encore plus abasourdi qu’après ma conversation téléphonique avec Sophie B. Ainsi Claude Samuel considérait mon accord comme acquis. Nous n’avons discuté de rien, ni contrat, ni organisation du travail.

A la Radio suisse, j’ai un contrat à durée indéterminée, un bon salaire, en sept ans on m’a confié à peu près toutes les fonctions, hors la direction de la chaîne culturelle, plusieurs fois promise, mais finalement confiée à une clone de Chantal Nobel (dans Châteauvallon). Depuis trois ans nous subissons une directrice dont l’incompétence fait le bonheur des gazetiers et le malheur des producteurs. Sans doute consciente de ses faiblesses, elle laisse à ses adjoints – dont je suis – une latitude certaine, quoique surveillée (Au retour d’un déjeuner, elle me téléphone pour s’inquiéter que, dans l’émission de midi, on ait diffusé du Boulez. Elle n’a pas entendu elle-même l’œuvre incriminée mais on le lui a rapporté. Je vérifie auprès de la productrice qui, amusée, finit par trouver le coupable : un extrait de Ma Mère l’Oye de Ravel dirigé par…Pierre Boulez !)

J’ai aussi ma petite famille à Thonon-les-Bains et des responsabilités municipales depuis 1989 (comme Maire-Adjoint chargé de la Culture, de la Jeunesse et de la Vie associative).

Quitter tout cela pour un saut dans l’inconnu (à une exception près, les patrons de France Musique ont rarement duré plus de trois ans à leur poste). Sous le sceau du secret le plus absolu, je consulte un ou deux amis, dont mon camarade François Hudry, avec qui je fais équipe dans l’émission Disques en Lice qu’il a fondée fin 1987. Ils me disent à juste titre que pareille proposition – la direction d’une chaîne qui nous a tous nourris, accompagnés, formés depuis l’adolescence, une « référence » – ne se refuse pas !

img_3495(J’adore cette photo de notre premier Disques en Lice : de gauche à droite, François Hudry, votre serviteur avec lunettes et cravate (!!), Chiara Banchini, Michel Corboz et Pierre Gorjat)

Dès que j’ai rencontré Jean Maheu fin mai – entretien purement formel à l’entracte d’un concert – et après qu’une proposition de contrat – à durée déterminée ! – m’a été faite – je vois Gérald Sapey le directeur de la RSR et lui annonce ma démission pour la fin août.

Les semaines à venir seront mises à profit pour trouver un logement dans la capitale. Un cousin éloigné est prêt à me louer un 2 pièces un peu défraîchi dans le 11eme arrondissement. Un week-end avec mon fils aîné début août permettra d’acheter le strict minimum pour le meubler. Et je tiendrai la promesse faite à ma petite famille de lui faire découvrir un peu de Londres et de l’Angleterre juste avant mes débuts parisiens.

Suite au prochain épisode, ou mes premiers pas dans la Maison ronde !

Les sans-grade (VIII) : Joseph Keilberth

Il est mort il y a cinquante ans, à l’âge de 60 ans : le chef d’orchestre Joseph Keilberth est né en 1908, la même année que Karajan, mort prématurément d’une crise cardiaque le 20 juillet 1968, tandis qu’il dirigeait Tristan et Isolde à l’opéra de Munich.

Je me rappelle une série d’émissions que nous avions commises avec mon complice de Disques en lice, Pierre Gorjat (lire Une naissance), pour la chaîne culturelle de la Radio suisse romande, Espace 2, série intitulée : Les cinq K. Mon ami Pierre trouvait qu’on faisait bien trop de cas (!) du seul qui occupait alors – au mitan des années 80 – le devant de la scène musicale, Herbert von Karajan. Moins violemment critique que lui, je pensais qu’on devait, sinon réhabiliter, du moins remettre en lumière quatre autres illustres baguettes, contemporaines de Karajan, qui ne méritaient aucunement de rester dans l’ombre du patron des  Berliner Philharmoniker : Rudolf Kempe (1910-1976),  Hans Knappertsbusch  (1888-1965), Otto Klemperer (1885-1973)… et Joseph Keilberth (1908-1968).

De ces cinq chefs (inutile de dire qu’il ne reste rien de ces émissions, qui furent effacées à peine diffusées… et qui manquèrent cruellement lorsque survint la mort de Karajan le 16 juillet 1989 !), le seul qui ait été oublié des rééditions discographiques est Keilberth. Même si je me suis laissé dire que Warner pourrait reprendre les enregistrements parus pour l’essentiel sous l’étiquette Telefunken.

J’ai longtemps délaissé les quelques disques de Keilberth que j’ai dans ma discothèque, à l’exception de son légendaire Freischütz. J’ai eu tort.

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Je redécouvre des Beethoven magnifiquement chantants, mobiles, superbement articulés.

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Richard Strauss s’accorde particulièrement à l’art de Keilberth. Comme une lumière et une sensualité méridionales qui éclairent l’écheveau de la trame orchestrale.

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Même lumière dans Brahms (une intégrale des symphonies à rééditer), bien perceptible dans ce « live » avec la radio bavaroise

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En attendant, on l’espère, de retrouver le legs symphonique de Keilberth chez Warner on retrouvera des bribes, vraiment trop chiches, de l’art de celui qui fut l’âme et le directeur musical de l’orchestre symphonique de Bamberg de 1950 à sa mort.

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Mais c’est en chef d’opéra que Joseph Keilberth est resté le mieux documenté au disque, en particulier avec la réédition spectaculaire de la toute première Tétralogie captée en stéréo… en 1955 à Bayreuthque les spécialistes tiennent pour un must.

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Richard Strauss est aussi très bien servi.

 

J’ai une affection particulière pour ces versions d’Arabella (sublime Lisa della Casa) et de la Femme sans ombre.

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Une naissance

(De gauche à droite, François Hudry, JPR en cravate (!), Chiara Banchini, Michel Corboz, Pierre Gorjat)

Il y a trente ans, le 22 décembre 1987, la Radio suisse romande, sa chaîne culturelle et musicale Espace 2, lançait une émission de critique comparée de disques, sur le modèle de la défunte Tribune des critiques de disques de France Musique version Panigel, Bourgeois et Goléa. Pierre-Yves Tribolet, alors responsable musical de la chaîne, en avait confié la mission à François Hudry et m’avait demandé, sans que je puisse refuser (!), de former avec François et Pierre Gorjat le trio obligato qui serait le pilier de la nouvelle émission, Disques en Lice,  toujours vivante trente ans après !

François Hudry tenait à innover par rapport au modèle : l’écoute des différentes versions se ferait à l’aveugle, et pour préparer l’émission, il nous avait réunis deux ou trois fois, dans son appartement proche du Victoria Hall de Genève, pour qu’évidemment nous apprenions, Pierre, lui et moi, à mieux nous connaître mais surtout pour tester avec nous ce principe de l’écoute anonyme. Que de surprises et de fous rires, de prises de bec parfois, nous allions vivre au fil des ans !

Parmi cent souvenirs, trois me reviennent : une émission sur Pelléas et Mélisande de Debussy avec autour de la table Hugues Cuénod, Jacques jansen et Irène Joachim, les partenaires de la légendaire version Désormière, une autre où nous comparions des versions de la Symphonie de Franck et où j’affirmai avec certitude entendre une sonorité typique d’orchestre américain – c’était Plasson avec son orchestre du Capitole ! -, ou encore la présence – il était assis à côté de moi – du mythique Armand Panigel pour une confrontation sur le 2ème concerto pour piano de Brahms. 

Où je m’aperçus que le créateur de La Tribune était devenu nettement moins admirable à mes yeux : à vrai dire il redoutait l’exercice de l’écoute à l’aveugle, et ne voulant pas tomber de son piédestal, il pérorait volontiers tandis que nous écoutions les versions en lice. Tel pianiste était évidemment reconnaissable, « un Américain de toute évidence »…Je lui glissai qu’à mon avis nous écoutions Richter, je vis dans son regard qu’il me prenait pour un amateur. Lorsque François Hudry lui donna la parole, en premier évidemment, il affirma, de sa voix inimitable, que « bien sûr, il avait tout de suite reconnu la patte d’un célèbre pianiste….russe ». Mes voisins de table d’écoute furent estomaqués par tant de clairvoyance, jusqu’à ce que je leur raconte le fin mot de l’histoire.

Mais revenons à cette première émission de Disques en Lice en décembre 1987. J’étais non seulement intimidé par la présence de deux célébrités du répertoire baroque, mais je me sentais surtout totalement hors sujet : à la différence de mes compères François et Pierre, je ne m’étais jamais exercé à la critique musicale, et j’avais une connaissance très limitée de pans entiers du répertoire, comme cet Oratorio de Noël de Bachopportunément choisi pour la circonstance.

L’émission n’était heureusement pas en direct, je me disais que si je proférais de grosses bêtises, elles pourraient toujours être éliminées au montage. Mais je n’en menais pas large, même si François Hudry m’avait justement conseillé de rester naturel, de me mettre à la place de l’auditeur et de ne pas poser au spécialiste. C’est finalement la ligne de conduite que je garderai tout au long de ma présence dans l’émission (que je devrai quitter en juillet 1993, pour cause de départ de la RSR… et de nomination à la direction de France Musique). Je m’apercevrai finalement que dire parfois tout haut ou poser les questions que l’auditeur n’ose jamais poser de peur de passer pour un ignorant, me permettait souvent plus de pertinence et d’impertinence dans mon propos et un éclairage moins « codé » sur l’oeuvre écoutée. Malgré cela, je ne doute pas d’être plus d’une fois passé pour un cuistre.

Et puis, comme je l’écrivais récemment (C’était mieux avant ?), je ne me suis, au fond, jamais senti l’âme d’un critique, qui est un genre en soi. Je suis trop impliqué, depuis trente ans justement, dans la vie musicale, dans la proximité des musiciens, pour être à l’aise dans un exercice qui suppose de la distance. Critique je le suis tous les jours dans mon métier, tant vis-à-vis de moi que des artistes que je fréquente ou engage, mais je connais trop les servitudes de leur noble métier, les contraintes de leur art, les conditions parfois rocambolesques d’un enregistrement, pour me poser en juge. Je préfère exprimer, ici ou ailleurs, mes enthousiasmes et taire mes déceptions.

Je ne me rappelle plus quelle version de l’Oratorio de Noël nous avions choisie. Peut-être l’une de ces deux-là qui m’accompagnent depuis longtemps :

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Une demande à Warner Classics : ne serait-il pas temps de rééditer l’extraordinaire discographie de Michel Corboz, qui, pour n’avoir pas eu l’aura ou le prestige de ses confrères Harnoncourt, Gardiner ou Herreweghe  a considérablement oeuvré à la redécouverte d’un immense répertoire choral, de Monteverdi à Frank Martin.

Comment prononcer les noms de musiciens ? (suite)

J’avais déjà écrit ici, en février 2014 un article intitulé : Comment prononcer les noms de musiciens ?

Je constate qu’il est régulièrement et souvent consulté, preuve qu’il doit être de quelque utilité à ceux dont le métier ou la fonction est d’annoncer ou d’énoncer des noms de musiciens aux consonances étrangères.

Je remets l’ouvrage sur le métier à la suite de l’une de ces discussions presque sans fin, née hier d’une remarque humoristique que j’avais « postée » sur ma page Facebook :

« Ce matin je suis gâté sur Radio Classique : après les explications emberlificotées d’Eèèève R. sur Betovêêne, l’ineffable Christian Morin nous gratifie du trio « Deumky » de Dvor-djak et de la valse Norsalbider (pour Nordseebilder) de Strauss….
C’est pas sur France Musique qu’on entendrait ça… »

Pour être tout à fait honnête, Christian Morin a rectifié le tir, sur le conseil de sa chargée de réalisation, et précisé qu’on devait prononcer : « Doum-ki« , malheureusement sans expliquer ce qu’est une dumka.

Dans le fil de discussion sur Facebook, sont intervenus tour à tour, et se répondant l’un à l’autre, un pianiste français polyglotte, Olivier Chauzu, une cantatrice française qui a beaucoup et bien chanté l’allemand, Françoise Pollet, un ancien responsable du Monde et de France Musique, toujours critique musical, Alain Lompech, et un ami cher avec qui j’ai partagé quelques années de radio en Suisse, Pierre Gorjat.

Il en résulte que les usages en matière de prononciation des noms étrangers, sur les chaînes classiques, varient considérablement d’un pays à l’autre : les Allemands mettent un point d’honneur à prononcer parfaitement les noms français, anglais, tchèques, russes et autres, les Grecs apparemment aussi, les Britanniques n’en parlons pas, tout est à la sauce anglaise (De-biou-cey, We-vêl, etc.). Les Suisses romands font un peu comme les Français, mais sous influence germanique : on n’entendra pas sur les ondes helvétiques prononcer Bak pour Bach.

Mais autre chose est apparu dans la discussion, et qui ne concerne plus seulement les interventions des producteurs sur les antennes de radio. Ce que j’ai moi-même – et beaucoup d’autres avec moi- subi pendant mes années scolaires, voire universitaires : le complexe de l’exactitude, qui passe pour un genre, ou du snobisme. Quand je lisais un texte en allemand, ou en russe (les deux langues que j’ai étudiées à l’école), et que je le faisais en respectant les accents, la prononciation, etc… je voyais bien que ça énervait mes petits camarades, je passais pour un fayot.

Que voulez-vous, les Français sont tellement réputés pour massacrer les langues étrangères, les Américains aimaient tellement l’accent si frenchy de Maurice Chevalier, Edith Piaf ou Yves Montand, que bien parler l’anglais ou l’allemand vous fait passer pour un cuistre, et que vous risquez même d’être incompris.

Extrait de mon billet de 2014 :

Par exemple ces quatre lettres ravageuses : ough ! Annoncez Stephen Hough, pianiste, et William Boughton, chef d’orchestre, se produisant à Edinborough, sympathique perspective : ça devrait donner à peu près Stephen Hâââf, William Bôôôton, Edinboro…. Ou si vous dites correctement la ville festivalière chère à BrittenAldeburgh (Ôld-brâ), il y a des chances que vos auditeurs ne comprennent pas ce dont vous parlez ! Mais rien ne vous oblige à l’affreux et incorrect Yok-chaille pour Yorkshire, Yôôk-cheu fait nettement mieux l’affaire !

Dans ce billet, j’évitais de me prononcer sur les noms espagnols ou portugais, puisque je suis un piètre locuteur de ces idiomes. Au fil du temps, j’ai fini par dire correctement le prénom et le nom de la célèbre pianiste Maria Joao Pires = Maria-Jouan Pire-ch

Nous avons, nous Français, une autre difficulté, qui peut en partie expliquer pourquoi nous sommes si mal placés, et classés, dans notre pratique des langues étrangères : toutes les langues européennes, hors la nôtre, ont une « musique » propre qui tient à l’accentuation différenciée des syllabes à l’intérieur des mots (cf. ce que j’écrivais à propos des noms russes  (...il est difficile de prononcer correctement les noms russes si on n’est pas un tant soit peu russophone, les voyelles ne se prononçant pas de la même manière suivant leur place dans le mot et/ou l’accentuation. Ainsi l’adverbe bien ou bon – хорошо, horocho, se dit : ha-ra-chó ! Si, dans un nom, le -ev final est accentué, il se prononce -off. Exemples célèbres : Gorbatchev ou Khrouchtchev se disent : Gorbatchoff ou Khrouchtchoff, mais Gergiev se dit bien Guer-gui-eff !).

Or le français a la particularité de faire toujours porter l’accent sur la dernière syllabe du mot : c’est finI, c’est terminé. Imaginons deux secondes qu’on dise : c’est fini, c’est terminé !

D’ailleurs qu’est-ce qui nous amuse, nous Français « de l’intérieur » si je puis dire, quand nous écoutons nos voisins ou cousins canadiens, suisses ou belges parler français ? On raille gentiment leur « accent », autrement dit le fait qu’ils accentuent différemment les mots, souvent sous l’influence des idiomes anglo-saxons, germaniques en particulier.

 

Au violon

En ces temps d’actualité politico-judiciaire chargée, un peu d’histoire ne saurait nuire.

Comme par exemple l’origine et le sens de l’expression aller au violon ?

Les candidats empêtrés dans les affaires peuvent être suspectés de pisser dans un violonOn ne leur souhaite pas pour autant de finir au violon !

De violon, l’instrument, il est question dans deux coffrets reçus ces dernières semaines, via la filiale italienne d’Universal. Deux violonistes, deux générations, deux trajectoires bien différentes : Henryk Szeryng (1918-1988), Shlomo Mintz (né en 1957).

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Je me rappelle – c’était dans Disques en Lice, la plus ancienne émission de critique de disques ininterrompue depuis sa création fin 1987 * – un des invités, violoniste de son état, ne parvenant pas à identifier l’une des versions comparées d’un concerto pour violon, affirmant tout à trac : « Quand c’est du violon très bien joué, et qu’on n’arrive pas à le reconnaître, c’est sûrement Szeryng ! »

Au-delà de la boutade, il y a une réalité. Autant on peut immédiatement reconnaître, à l’aveugle, le style, la sonorité, la technique des Heifetz, Menuhin, Oistrakh, Milstein, Ferras, Grumiaux – tous contemporains du violoniste mexicain – autant Szeryng se tient dans une sorte de perfection un peu neutre. Mais il y a des amateurs pour cet art !

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Si Szeryng est la glace, Shlomo Mintz est le feu. Particulièrement dans ses toutes premières gravures que nous restitue ce coffret miraculeux. Pris sous l’aile de Sinopoli, Abbado, Levine, Mehta – excusez du peu ! – les grands concertos de Beethoven, Brahms, Sibelius, Dvorak, Mendelssohn, Bruch, Prokofiev gagnent, sous l’archet du jeune Mintz, une intensité, une fièvre, une lumière admirables. Le violon seul de Bach ou Paganini rayonne de la même chaleur et la musique de chambre n’est pas en reste.

 

*La critique est une école de l’humilité. J’en ai fait l’expérience grâce à la première émission de critiques de disques qui a reposé sur le principe de l’écoute à l’aveugle, Disques en lice, lancée fin 1987 sur Espace 2, la chaîne culturelle de la Radio suisse romande, par François Hudry. Pendant six ans, jusqu’à mon départ pour France Musique, semaine après semaine, nous avons exploré tous les répertoires, entendu, comparé des centaines de versions et appris la modestie. Tel(le) pianiste présenté(e) comme une référence absolue ne passait jamais l’épreuve de la première écoute, tel orchestre au son typiquement américain s’avérait être plus français que français, tel(le) chanteur/euse  si reconnaissable était un(e) illustre inconnu(e). (Le difficile art de la critique)