L’oeuvre est centenaire, pas vraiment un concerto, ni un poème symphonique, une suite de trois tableaux, de trois évocations plutôt. C’est en 1915 que Manuel de Falla écrit ses Nuits dans les jardins d’Espagne, qu’il dédie à son compatriote, le pianiste Ricardo Viñes. Ce n’est pourtant pas lui qui crée l’oeuvre le 9 avril 1916 au Teatro Real de Madrid mais José Cubiles avec l’orchestre symphonique de Madrid dirigé par Enrique Fernandez Arbos.
Le premier volet a un rapport direct avec Grenade et les photos ci-dessus : En el Generalife / Dans les jardins du Generalife, le palais d’été des princes Nasrides, leurs jardins fleuris de jasmins et de roses, leurs fontaines (https://fr.wikipedia.org/wiki/Généralife)
Les deux autres volets ou mouvements sont intitulés : Danza lejana et En los jardines de la sierra de Cordoba.
J’ai découvert l’oeuvre par la version mythique de Clara Haskil et Igor Markevitch, à la grande époque de l’orchestre des Concerts Lamoureux. La discographie n’est pas surabondante, mais on trouvera son bonheur dans ces six versions qui savent jouer des ombres et des lumières de l’oeuvre de Falla. Liste non exhaustive, classée par ordre de mes préférences ! Orozco/Colomer (Valois), Larrocha/Commisiona (Decca), Haskil/Markevitch (Philips/Decca), Soriano/Frühbeck de Burgos (EMI/Warner), Rubinstein/Jorda (RCA), Weber/Fricsay (DGG).
Une version sans doute pas idiomatique, mais attachante : Barenboim au piano, PlacidoDomingo à la direction :
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Les souvenirs sont traîtres. Enfant, on voit tout plus grand, plus vaste – maisons, paysages, personnages – qu’ils ne sont en réalité. Adulte, on fait l’inverse, la mémoire sélectionne, réduit. À tort !
Je n’étais pas revenu à Grenade depuis 1999, et si je n’y avais pas été convaincu de le faire, je n’aurais probablement pas revisité l’Alhambra. Ces vacances andalouses devaient rester à l’écart des attractions touristiques. J’ai parfois d’étranges réflexes – besoin de solitude, d’anonymat – j’aurais longtemps regretté de ne pas céder à une aussi bénéfique invitation. Parce que, précisément, le souvenir gardé de mes précédentes visites était très en deçà de la réalité de cette journée dans Grenade et plus précisément à l’Alhambra.
La première fois, c’était, il faut bien le dire, une folie qu’on aurait du mal à imaginer aujourd’hui : tout un week-end de France Musique à Grenade. Claude Samuel* m’en a rappelé les dates précises : 22,23,24 juin 1996. Une folie, mais en même temps une fierté pour Radio France et sa chaîne musicale !
Le grand intérêt de ce week-end dédié à Manuel de Falla (https://fr.wikipedia.org/wiki/Manuel_de_Falla) était la reconstitution sonore et visuelle d’une partition inachevée (elle le sera par Ernesto Halffter), une « cantate scénique », L’Atlantide. Sur le parvis de la cathédrale de Grenade. Et comme c’était un dimanche soir, impossible de recourir au soutien technique de la Radio nationale d’Espagne… qui ne travaillait pas le dimanche. Ce fut donc toute une équipe de Radio France qui assura non seulement le direct pour les auditeurs de France Musique, mais aussi la sonorisation du concert ! De l’oeuvre elle-même et de la prestation des artistes ce soir-là, je n’ai pas gardé un souvenir marquant…
En revanche, si nous avions eu peu de temps pour parcourir l’Alhambra au pas de course, nous avions pu bénéficier d’une visite émouvante de la maison où Falla s’était installé à partir de 1921 sur le flanc de la colline de l’Alhambra, aujourd’hui transformée en musée (Attention aux heures d’ouverture ! j’ai voulu y retourner avant-hier, j’ai trouvé porte close !)
J’étais revenu en Andalousie à Grenade, Malaga, Cordoue et Séville à l’occasion de la Semaine Sainte en 1999. Mais j’avais gardé une mémoire imprécise ce que j’avais vu à Grenade. Mémoire abondamment rafraîchie et enrichie ce 18 août. C’est cette fameuse Puerta del Vino qui inspira à Debussy le 3eme de son second livre de Préludes, Debussy qui écrivit La soirée dansGrenade – deuxième de ses Estampes – sans parler de la deuxième de ses Images pour orchestre, Iberia, sans jamais avoir mis les pieds en Espagne…
On reviendra bientôt sur une oeuvre centenaire, ces fameuses Nuits dans les jardins d’Espagne de Falla, écrites en 1915 (alors que le compositeur n’habitait pas encore Grenade), dont le premier volet est une évocation des jardins du Generalife de l’Alhambra.
*Claude Samuel, directeur de la Musique de Radio France de 1989 à 1996.
P.S. Perdu dans la sierra proche de Malaga, je dois me contenter d’une liaison internet très lente et aléatoire. Pour plus de photos et de documents, il faudra attendre le retour à Paris !
On reste toute sa vie fidèle aux interprètes qui ont accompagné vos premiers pas dans la découverte de la musique classique. Une autre fois je parlerai de ce 25 cm jaune (le bandeau de Deutsche Grammophon) et pourpre (une tenture, un grand piano, un chandelier et un couple très romantique) qui m’a fait aimer Chopin et Stefan Askenase.
C’est à un autre pianiste que je pense aujourd’hui avec gratitude et nostalgie. En 1973, la critique (Diapason déjà !) avait salué unanimement une intégrale des concertos pour piano de Rachmaninov, publiée par Philips. Confiée à deux tout jeunes artistes, le pianiste Rafael Orozco – 27 ans à l’époque – et le chef Edo de Waart (32 ans).
D’abord un mot de cette publication : elles n’étaient pas si nombreuses alors les intégrales concertantes de Rachmaninov. La légendaire version Wild/Horenstein n’était connue que des spécialistes, Ashkenazy et Previn étaient en train d’achever la leur. Pour le reste morne plaine. Cette nouvelle publication fit d’autant plus figure d’événement qu’elle donnait à redécouvrir un compositeur méprisé par toute la bien-pensance musicale européenne, que les flonflons « hollywoodiens » du trop célèbre 2e concerto révulsaient.
Incroyable d’ailleurs que personne ni à l’époque, ni depuis, n’ait fait remarquer non seulement que la musique de Rachmaninov ne pouvait être assimilée à celle que l’industrie triomphante du cinéma produisait en quantités… hollywoodiennes, mais que ce fameux 2e concerto avait été écrit en Russie et datait de.. 1901, soit quelques années quand même avant le jazz, Gershwin et l’essor de Hollywood. Pour certaines tournures mélodiques, pour l’emploi de la tierce mineure, et la structure même du concerto, Rachmaninov est un précurseur, pas un épigone !
Le succès de ce coffret Philips aura une conséquence inattendue : c’est un extrait du premier mouvement du 1er concerto qui sera choisi, en 1975, comme indicatif de l’émission littéraire de Bernard PivotApostrophes (même si la version retenue par la télévision est celle de Byron Janis et Kirill Kondrachine) : http://www.ina.fr/video/I00018025
Après ce long détour en forme de réhabilitation – oui on aime Rachmaninov ! – retour à ce coffret aussitôt acheté, aussitôt écouté, mais adopté lentement, difficilement même.
J’ai tout de suite aimé le son, la virtuosité, le panache du pianiste et j’allais demeurer fidèle à ce grand et fier piano, à cet incomparable mélange de virilité (pardon pour le cliché !) et de sensibilité qui est la marque de Rafael Orozco. Souvenir intact et ému d’une intégrale d’Iberia d’Albeniz au Théâtre des Champs-Elysées quelques mois avant sa mort (en 1996).
Mais les concertos de Rachmaninov, quand on n’avait dans l’oreille que le 2eme concerto – et encore à l’époque, dans cette jolie ville de Poitiers, où l’on n’avait pas encore créé les Rencontres Musicales qui allaient nous amener, enfin, les grands artistes classiques du moment, Cziffra, Menuhin, Weissenberg, Ferras, jamais entendu en concert – c’était plutôt ardu : je ne comprenais rien au 3e concerto, sauf qu’il exigeait une technique exceptionnelle, le 4e concerto me séduisait plus sans doute par ses audaces, ses libertés. Quant au 1er concerto, comment ne pas souscrire à son romantisme débridé, très ancré dans la mère patrie. En revanche, coup de foudre immédiat pour la Rhapsodie sur un thème de Paganini.
Edo de Waart ne reniera jamais ses amours de jeunesse pour Rachmaninov, puisqu’il en enregistrera à deux reprises le corpus symphonique.
Quant à Rafael Orozco, il n’aura jamais la carrière discographique que son talent et sa personnalité hors normes auraient dû lui ouvrir. On en est réduit à rechercher ici et là, sur les sites de téléchargement, des Mozart, des Chopin enregistrés pour la branche espagnole d’EMI, Albeniz et Falla gravés pour Valois/Auvidis (qui les ressort au compte-gouttes). Un conseil : dès que vous trouvez un enregistrement d’Orozco, achetez-le, écoutez et réécoutez-le. Comme ce sublime Rêve d’amour (n°3) de Liszt
Qui nous restituera un jour le legs discographique de ce grand d’Espagne, trop tôt disparu ?
J’aurais pu titrer « l’été meurtrier », les disparitions survenant à un rythme accéléré : hier on apprenait le décès le 10 juillet d’une légende, Jon Vickers (https://en.wikipedia.org/wiki/Jon_Vickers).
On ne peut pas dire que la voix ait jamais été belle, pas sûr d’ailleurs que le Canadien l’ait cherché. En revanche, on a grandi avec son Florestan, son Tristan, son Otello et on vibrait à l’intensité de ses incarnations.
En revanche, on peut souhaiter un bon anniversaire, 90 ans le 11 juillet, à un autre grand ténor dont un site spécialisé avait prématurément annoncé la mort, Nicolai Gedda. Warner avait déjà édité un copieux coffret, qui essayait de retracer la prodigieuse carrière du chanteur suédois, installé depuis des lustres sur les bords du lac Léman.
Un autre coffret est annoncé, avec des opérettes (intégrales) de Strauss et Lehar où Gedda a particulièrement brillé, depuis les premières gravures avec Schwarzkopf et Ackermann jusqu’aux versions Electrola des années 70
À Montpellier, l’événement c’était samedi le grand marathon pianistique. On en connait qui n’ont pas loupé une seule note des six concerts qui se sont déroulés à la Salle Pasteur de 9h30 à 23h15 : les deux livres du Clavier bien tempéré de Bach (le premier à CédricPescia, le second à Dominique Merlet), les Préludes de Chopin et le 1er cahier de Préludes de Debussy à Nelson Goerner, les Préludes op.89 de Chostakovitch avec Muza Rubackyte et leLudus Tonalisde Hindemith par Andrei Korobeinikov.
Autour de Philippe Cassard, maître d’oeuvre de cette folle journée, Cédric Pescia, Dominique Merlet, Nelson Goerner, Muza Rubackyte.Après un dimanche éclaté dans toute la région, ce lundi invite les curieux à (re)découvrir le coeur de Montpellier à la faveur de rencontres musicales inattendues.
Dans les médias, le début de l’été est plutôt la saison des feuilles mortes, on remanie les grilles, on « remercie » – fâcheuse expression pour désigner exactement le contraire ! – animateurs, producteurs, très connus ou anonymes. C’est la loi du genre, tout est dans la manière (ou pas), et avec les réseaux sociaux, impossible de garder longtemps le secret. Parfois une rumeur habilement instrumentée – la disparition programmée des « Guignols del’info » – empêche un funeste projet de se réaliser.
Et puis il y a les vraies disparitions, celle de Dominique Jameux, l’une des voix historiques de France Musique, est une triste coïncidence.
Mais comme il n’eût pas supporté un hommage univoque (c’est la mode aujourd’hui, les morts sont soudain parés de toutes les vertus, cf. Charles Pasqua !), je lui dois, et je dois à la vérité, de rappeler quelques épisodes de notre vie partagée à France Musique (entre l’été 1993 et le début 1999). J’étais évidemment très impressionné par Jameux et tous ces producteurs qui avaient nourri mon adolescence et ma jeunesse, devenir d’un coup leur directeur ne m’était pas si aisé. Et pourtant il me fallut faire acte d’autorité et c’est Dominique Jameux qui en fit les frais : l’un des sports très répandus, à l’époque (encore maintenant ?) consistait pour les producteurs et animateurs dûment rémunérés par la chaîne de service public à se répandre « en ville » et de préférence dans les cercles proches du ministère de la Culture, en critiques de tous acabits sur la présidence, la direction, l’entreprise – Radio France – qui les employait. Critiques ad hominem le plus souvent.
J’ai toujours pensé (mais je suis resté un grand naïf) que la critique est nécessaire et utile en interne, au sein d’une équipe, mais qu’elle est non seulement déontologiquement discutable mais surtout contre-productive à l’extérieur de l’entreprise.
On m’avait rapporté que Dominique Jameux n’était pas le moins bavard ni le moins percutant pour critiquer France Musique. Je l’invitai donc un jour pour lui dire ma façon de penser et lui demander, à lui et ses collègues, de cesser ce « sport ». Il en convint, et de ce jour-là, nos rapports furent empreints d’une cordialité, d’un respect et d’une admiration réciproques, qui nous permirent, à lui comme à moi, de faire évoluer en douceur le contenu, la nature, les horaires des émissions qui lui étaient confiées.
Dans une autre vie, j’aurais bien vu Dominique en frère supérieur d’un couvent normand, la rondeur parfois jésuitique, la gourmandise de la lèvre et du regard, la dévotion jalouse à quelques dieux qui avaient noms Bach, Berg ou Boulez…
En même temps que j’apprenais le décès de Dominique Jameux, j’ouvrais un coffret – un de plus pensais-je à tort – qui est tout simplement une renaissance, une redécouverte, grâce à un remarquable travail éditorial, du légendaire Arturo Benedetti Michelangeli
Le legs EMI déjà réédité dans la collection Icon
mais surtout dans un son considérablement amélioré, même si la technique ne réussit pas tous les miracles sur des enregistrements précaires, des bandes naguère disséminées, et surtout un récital de mars 1957 au Royal Festival Hall de Londres, tout simplement prodigieux, hallucinant de prises de risques parfaitement assumées. Où l’on constate, une fois de plus, que les légendes ne naissent pas d’un coup de marketing…
Les anniversaires me rasent en dehors du cadre strictement privé. Dans le domaine public, ils font office de politique – les sorties de livres, disques, films sont désormais rythmées par les commémorations et anniversaires en tous genres. Le reste du temps, morne plaine ou presque.
Mais l’amitié commande parfois qu’on se plie au rituel, et de bonne grâce lorsque la musique est au rendez-vous. Ce fut le cas à deux reprises ces derniers jours, et pour un anniversaire « rond » : deux nouveaux jeunes sexagénaires.
Michel Dalberto, sur qui les ans semblent n’avoir aucune prise, se et nous surprenait à improviser avec ses jeunes compères (Ismaël Margain et Thomas Enhco sur la photo) et bien d’autres musiciens invités par Dominique O. dans la chaleur d’un beau soir d’été. Depuis son succès au concours Clara Haskil en 1975, Michel tient une place éminente et singulière dans un univers musical qui n’aime rien tant qu’étiqueter et classer. Une demande, une supplique à Warner : pourquoi ne pas justement saisir l’opportunité de cet anniversaire pour rééditer ces merveilleux Mozart, Schubert, Schumann parus sous label Erato ? (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/04/11/grand-piano/)
L’autre jeune sexagénaire est Pascal Dusapin : ses 60 ans sont abondamment fêtés dans toute l’Europe (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/04/04/premieres/). Mais la soirée d’hier, il ne l’avait pas prévue : ses amis compositeurs, artistes, musiciens, son éditeur, la SACEM, s’étaient donné le mot en grand secret. Ce 22 juin, nous devions tous nous retrouver au théâtre des Bouffes du Nord et faire la surprise à Pascal.
C’est peu dire qu’il fut submergé par l’émotion, après avoir vu défiler compagnons et amis de longue date : Geoffrey Carey, Karen Vourc’h, Paul Meyer, Diego Tosi, François Girard,Christophe Manien, Vanessa Wagner, Juliette Hurel, Olivier Cadiot, Françoise Kubler, Armand Angster, Alain Planès, Nicolas Hodges, Georg Nigl, et last butnon least, LambertWilson et la nouvelle Madame Dusapin à la ville, Florence Darel, dans un extrait de Fin de partie de Becket, et surtout le formidable Anssi Karttunen offrant sur son violoncelle 60 notes pour Pascal Dusapin, une « suite » commandée à une dizaine de compositeurs, dont la plupart étaient présents (Eric Tanguy, Alexandre Desplat, Kaja Saariaho, George Benjamin, Philippe Schoeller, Magnus Lindberg, Michael Jarrell, etc.).
Ce fut comme on aime, très peu officiel, surtout pas mondain, simplement amical.
Voyant Michel Orier, aujourd’hui directeur général de la Création artistique au Ministère de la Culture, à l’époque directeur de la Maison de la Culture MC2 Grenoble, et LaurentBayle, patron de la Philharmonie, alors directeur de la Cité de la Musique de Paris, je ne pouvais manquer de me rappeler le pari fou qu’ils avaient fait l’un et l’autre de proposer en concert l’intégrale des 7 Solos d’orchestre de Pascal Dusapin avec l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège et Pascal Rophé. C’était les 27 et 28 mars 2009 (http://www.concertonet.com/scripts/review.php?ID_review=5477) quelques semaines avant la sortie d’un double CD dont le compositeur avait été le directeur artistique aussi attentif qu’exigeant.
Beaucoup plus personnel, ce 23 juin c’est un double souvenir : il y a trois ans, au matin du jour du mariage de mon fils aîné, j’apprenais le décès d’une autre amie de longue date, Brigitte Engerer…
Hier soir au Théâtre des Champs-Elysées, tout semblait n’être, pour paraphraser Baudelaire, qu’ordre et beauté, luxe, fougue et volupté.
On n’a pas le souvenir de longtemps d’un concert aussi pleinement et continûment réussi. L’affiche ne pouvait décevoir, mais il est arrivé que les plus belles promesses ne soient pas tenues. C’était, de surcroît, la première fois que j’entendais l’orchestre de Philadelphie « live », dirigé évidemment par son directeur musical, le pas encore quadragénaire Yannick Nézet-Seguin. Un soliste excellent, mais qui est si souvent à Paris, qu’on finirait par l’écouter distraitement : Emanuel Ax était au contraire à l’unisson de cette soirée, exceptionnel !
D’abord cet orchestre, ce son légendaire – le Philadelphia Sound – celui forgé par Stokowski, surtout Eugene Ormandy pendant près de 50 ans, soigneusement cultivé par leurs successeurs Riccardo Muti et Wolfgang Sawallisch… et aujourd’hui le jeune chef canadien Yannick Nézet-Seguin. Des cordes parmi les plus denses, onctueuses, sensuelles du monde, un hautbois si caractéristique, doux, rond, fruité, comme on le dirait d’un grand bordeaux – des vents et des cuivres qui ne claquent ni ne clinquent pas.
Dès les premières notes de la Troisième symphonie de Brahms, ces deux accords ascendants donnés à pleine puissance et qui peuvent plomber tout le reste du mouvement si l’impulsion initiale n’est pas déterminée, on a su que le chef allait nous raconter un Brahms passionnant.
Quatre mouvements enchaînés, comme Brahms l’avait imaginé, une incroyable souplesse des phrasés, ces fameuses doublures, qu’on a tant reprochées au natif de Hambourg, et qui ne sont qu’alliages précieux de timbres. Une sorte de perfection, pour une symphonie si difficile à réussir en concert (et rare aussi, pour une autre raison que peu de chefs osent avouer : à la différence de ses trois soeurs, la 3e symphonie de Brahms s’achève dans la pénombre, presque le silence, comme si elle se refusait aux vivats de l’assistance !).
On comprend tout lorsqu’on écoute Yannick Nézet-Seguin parler de ce « jardin secret » de Brahms :
Après l’entracte, Beethoven et son 3e concerto pour piano – mon préféré depuis toujours, j’expliquerai une autre fois ! – On aime le musicien et l’homme Emanuel Ax, mais le hasard des tournées et des engagements a fait qu’on l’a beaucoup entendu ces derniers mois (Brahms avec Haitink et l’orchestre de chambre d’Europe à Pleyel en novembre dernier). On craint la routine, on est heureusement détrompé, même si les débuts du concerto sont un peu laborieux du côté des doigts. Le reste ne sera que fougue et poésie, et quelle présence de l’orchestre et du chef qui sont tout sauf de simples accompagnateurs. On attend un bis, on aura droit à un pur moment de musique : Yannick revient avec Emanuel Ax se mettre au piano. Il explique : « Au moins vous allez pouvoir entendre mon accent canadien…Entre Beethoven et Richard Strauss, saturé de valses, nous nous sommes dits qu’une valse de Brahms serait une transition idéale. ». La salle exulte après la 15e valse de l’opus 39 comme chuchotée, émue sous les quatre mains du chef et du soliste.
Bouquet final avec la grande suite du Chevalier à la rose de Richard Strauss. Là où tant d’autres en rajoutent dans l’orgie orchestrale, YNZ éclaire la partition de tendresse, de nostalgie et de ce chic viennois si subtil qu’on le croit d’ordinaire réservé aux natifs des bords du Danube. À dire vrai on ne se rappelle pas avoir entendu cette suite aussi parfaitement jusqu’à hier soir… En plus d’être un grand musicien, on soupçonne Yannick Nézet-Seguin d’être un fin gourmet : à la salle qui l’ovationnait, il expliqua qu’après avoir servi (pour l’orchestre) et dégusté (pour l’auditoire) un saint-honoré, il n’y avait plus de place pour une sucrerie supplémentaire… You’re right Maestro !
Jeudi au Théâtre des Champs Elysées Michel Dalberto remplaçait le cher Menahem Pressler, retenu aux Etats-Unis pour raisons de santé.
Michel avait repris la plus grande partie du programme prévu par son aîné, et pour qui, comme moi, avait encore dans l’oreille les derniers récitals de Menahem Pressler, la confrontation était passionnante.
Une première partie viennoise, le rondo K.511 de Mozart et la sonate D 894 de Schubert. Autant le vieux maître, fondateur du mythique Beaux Arts Trio, n’est que douceur, tendresse, confidence – prudence parfois pour ne pas risquer une perte de contrôle digitale – autant le pianiste français joue de toute la palette d’un piano somptueux et de toutes les ressources stylistiques de ces chefs-d’oeuvre. Ce n’est pas une surprise, on sait que Michel Dalberto est dans son élément naturel, depuis son grand Prix du Concours Clara Haskil en 1975, et les disques exceptionnels qu’il a consacrés à Schubert (dont une intégrale parue chez Denon republiée par Brilliant Classics).
Deuxième partie, du piano plus impérial encore si c’est possible, Debussy et Chopin, si proches finalement, le Prélude op.45, cinq mazurkas, la 4e Ballade, trois extrais du 2e cahier d’Images. Et deux bis qui n’avaient rien de fortuit : d’abord pour rendre hommage à Pressler La soirée dans Grenade de Debussy puis à son maître Vlado Perlemuter, une phénoménale Ondine (le premier volet de Gaspard de la nuit) de Ravel.
S’il est un musicien qui est entré dans la légende très tôt dans sa carrière, c’est le pianiste russe Sviatoslav Richter (1915-1997). L’approche du centenaire de sa naissance donne – enfin – à ses éditeurs l’occasion de rééditions aussi bienvenues qu’attendues. En réalité, la discographie de ce géant est aussi complexe, dispersée, que sa manière très singulière de mener ce que, dans son cas, on ne peut pas appeler une carrière.
Le beau film de Monsaingeon l’illustre à merveille :
Il n’a pas toujours été facile pour les éditeurs officiels de restituer la variété et la diversité des enregistrements, souvent de concert, de Richter.
Le label russe Melodia ressort au compte-gouttes certaines raretés – mais qui ont parfois déjà été éditées à l’ouest. Warner et EMI avaient déjà versé leur écot :
On trouve notamment dans ce précieux coffret une version vraiment inattendue – et exceptionnelle – du rare Concerto pour piano de Dvorak avec rien moins que CarlosKleiber (et ses musiciens bavarois) comme partenaires du grand Richter !
Decca regroupe en un fort pavé de 52 CD tout le legs discographique « officiel » réalisé de 1957 aux années 2000 par Sviatoslav Richter pour Philips, Decca et Deutsche Grammophon, coffret évidemment indispensable !
Il y avait déjà des rééditions séparées par label (notamment un gros coffret Philips, l’un des tout premiers qui avait été siglé France Musique en 1995), mais c’est la première fois qu’on a vraiment tout, parfois en double, avec un livret très bien documenté (détails de ce coffret ici : http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2014/12/22/richter-centenaire-8350549.html)
RCA annonce une somme un peu moins importante mais tout aussi essentielle, résultant pour beaucoup de la première tournée que Richter fut autorisé à faire aux Etats-Unis en 1960, et notamment un légendaire 2e concerto de Brahms (avec Leinsdorf) et un 1er de Beethoven (avec Munch)
On ne peut que se réjouir que l’effort de réédition soit à la mesure de cette si grande figure de la musique du XXème siècle. Richter for ever…
J’ai déjà raconté le choc, le déclencheur que fut le film de François Reichenbach, sorti en 1970, L’Amour de la vie, dont le héros et le personnage principal est Artur Rubinstein. Ce film m’avait tellement bouleversé que j’étais allé le voir trois fois dans une petite salle de cinéma, adjacente à l’Hôtel de Ville de Poitiers.
Depuis, j’avais en vain cherché à le revoir en VHS ou en DVD, et on m’avait dit que pour des raisons complexes de droits (le réalisateur étant mort en 1993), ce document était introuvable.
Dînant jeudi soir avec Daniele Gatti et Nikolai Znaider, la conversation arriva sur Israël, et les souvenirs que nous avions, les uns et les autres, de la découverte ou du retour dans ce pays. Et j’évoquai certains passages de ce film qui m’avaient tant marqué, ce moment magique où Rubinstein répète le 1er mouvement du 3eme concerto de Beethoven avec le jeune Zubin Mehta et l’orchestre philharmonique d’Israël.
Et voilà que je viens de trouver sur Youtube une copie – pas très bonne – de ce film mythique, et que me reviennent comme des vagues de nostalgie et de bonheur mêlés tous ces souvenirs d’adolescence.
Tout le film est à voir, mais à 1h13′ il y a cette fameuse séquence qui m’a marqué à jamais et fait aimer pour la vie ce concerto de Beethoven : ce moment suspendu, comme seul Beethoven sait les créer, avant l’embrasement final. Et Rubinstein qui demande au chef de le reprendre pour le parfaire….Emotion !