#RVW 150 (III) : Happy 150 Sir Ralph

Aucune chance que l’événement fasse les gros titres, sauf peut-être au Royaume-Uni. C’est aujourd’hui le sesquicentenaire (le mot chic pour dire 150ème anniversaire !) de Ralph Vaughan Williams, le grand compositeur britannique du XXème siècle, né le 12 octobre 1872 à Down Ampney, ravissant village des Cotswolds dans le Gloucestershire (prononcer : Glôôst-cheure).

EMI avait édité en 2008 (pour le cinquantenaire de la mort de RVW) un coffret généreux de 30 CD. Warner vient de le « rhabiller » et on le conseille tout autant. Tous les détails du coffret ici.

On ne va pas de nouveau se lamenter que, sur le continent, on ignore quasiment l’oeuvre du plus grand symphoniste anglais – neuf symphonies – l’équivalent au XXème siècle d’un Chostakovitch ou d’un Prokofiev (lire Royal Ralph)

Si seulement cet anniversaire pouvait aussi faire connaître un aspect essentiel de l’oeuvre de RVW, le vocal, le choral, qui plongent leurs racines dans la tradition populaire des nations qui forment le Royaume-Uni.

Lors de l’hommage à Lars Vogt, le 4 octobre dernier, Ian Bostridge, accompagné par le violon de Christian Tetzlaff, en avait donné une illustration éloquente – une découverte pour le public de la Philharmonie et les auditeurs de France Musique. Quatre extraits du cycle de mélodies Along the Field.

Il y a tant à aimer et découvrir dans l’œuvre d’un compositeur finalement assez inclassable, à qui les tenants de l’avant-garde autoproclamée ont reproché de se tenir à l’écart des dogmes de la musique contemporaine post-Seconde école de Vienne. On s’aperçoit vite, dans ses œuvres vocales, que les sources populaires ne sont jamais loin. Et c’est ce qu’on aime chez Ralph Vaughan Williams non ?

Dans l’imposante discographie de Leonard Bernstein à New York, il y a « live » cette version à très grand effectif – on croirait la 8ème symphonie de Mahler ! de Serenade to Music.

Et puis, chez Vaughan Williams, comme chez Mahler, il y a ces cycles de mélodies magnifiques, qui puisent dans les sources populaires, ou les imitent. Les Songs of Travel de RVW font évidemment penser aux Lieder eines fahrenden Gesellen

Impossible d’être exhaustif sur Ralph Vaughan Williams en un seul article. On poursuivra d’ailleurs la série.

Souvenir simplement d’une intense émotion à l’écoute de ce qui est peut-être l’un des chefs-d’oeuvre de Vaughan Williams, sa Fantaisie sur un thème de Thomas Tallis. Les seules fois où j’ai pu programmer un peu de RVW à l’Orchestre philharmonique royal de Liège, ce fut grâce à mon ami; l’excellent Paul Daniel, l’un des très grands chefs britanniques de notre temps.dont il faut chérir et rechercher les trop rares disques, notamment une intégrale des symphonies parues chez Naxos

Une vie parisienne

Cette année pas de 31 décembre ni en Namibie, ni à Stockholm, ni à la Semperoper de Dresde, ni à la Staatsoper de Berlin (tiens c’est amusant le concert de l’an des Berliner Philharmoniker vient de s’achever, sur Arte, sous la direction de Lahav Shani – remplaçant Kirill Petrenko – le même Shani était à l’oeuvre il y a trois ans ! -), ni parmi les lions, les zèbres et les éléphants du Kenya, mais chez moi comme l’an passé, pour les mêmes raisons sanitaires, et un nécessaire repos raisonnable.

Vive Offenbach

L’avenue Montaigne, toujours aussi éblouissante.

J’étais hier soir au Théâtre des Champs-Élysées pour un spectacle qui suscite la polémique parmi mes amis (lire La Vie parisienne : le débat continue).

J’avoue ne pas avoir envie de participer à cette polémique, même si j’ai trouvé cette Vie parisienne plutôt déséquilibrée, un peu faiblarde côté vocal, avec un quatrième et un cinquième actes dont je me demande encore ce qu’ils apportaient à l’ouvrage.

Mais visuellement on s’est bien amusés, musicalement on a apprécié la tenue et les timbres des Musiciens du Louvre et découvert, du même coup, un jeune chef plus qu’habile dans ce répertoire si vétilleux, Romain David. Certains ont critiqué la mise en scène de Christian Lacroix, plus souvent habitué à habiller de costumes rutilants ses interprètes.

En dehors de longueurs inutiles, on ne peut regretter la soirée qu’on a passée au Théâtre des Champs-Élysées.

Pourtant très bien placé dans la salle, on a souvent eu l’impression de voix sous-dimensionnées, parfois difficilement audibles. Mais rien n’a pu gâcher notre plaisir – comme mardi soir – en constatant la salle comble, la ferveur du public, alors que tant de tristes nouvelles sont diffusées chaque jour.

Que 2022 nous débarrasse des sombres paysages que nous avons traversés depuis deux ans. Je nous le souhaite ardemment !

Voici la distribution qui jouait ce 30 décembre :

Gabrielle: Florie Valiquette

Gardefeu : Flannan Obé

Bobinet: Florent Deleuil

Le baron de Gondremarck : Marc Labonnette

La baronne : Marion Grange

Métella : Eléonore Pancrazi

Le Brésilien : Eric Huchet

Urbain/Alfred : Laurent Kubla

Pauline : Elena Galitskaya

Joseph : Carl Ghazarossian

Madame de Quimper-Karadec : Ingrid Perruche

Clara : Louise Pingeot

Bertha : Marie Kalinine

Madame de Folle-Verdure : Caroline Meng

Berlin à Paris (II)

On se demandait, hier après-midi, quand on avait entendu pour la dernière fois l’Orchestre philharmonique de Berlin à Paris. Réponse ici Berlin à Paris, il y a quatre ans, quasiment jour pour jour. C’était alors une sorte de tournée d’adieux pour Simon Rattle.

Samedi soir et hier après-midi les Berliner Philharmoniker se présentaient avec leur nouveau directeur musical depuis 2019, le chef russe Kirill Petrenko (voir Le choix du chef), dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris.

Salle comble

On est arrivé tout juste – à 16 h 29 – à la Philharmonie, où l’on n’avait pas remis les pieds au concert depuis tant et tant de mois. On se disait avec les amis rencontrés à l’entracte, Florence Darel-Dusapin, Paul et Maryam Meyer, le futur patron des lieux, Olivier Mantei – il commence officiellement en novembre – que ça fait un bien fou de retrouver une salle quasi-comble, un orchestre complet sur scène. On avait presque oublié ce bonheur de jouir du son d’un grand orchestre dans l’acoustique généreuse – mais précise – de la Philharmonie.

Un programme rare

J’en avais tellement lu sur Kirill Petrenko et son « mariage » avec Berlin, les enthousiasmes… et les déceptions qu’il avait suscités, que j’étais évidemment très curieux de me faire ma propre opinion en direct !

D’abord la signature de ce chef : deux programmes d’une originalité inimaginable du temps de ses prédécesseurs surtout pour un orchestre en tournée. Samedi, l’ouverture d’Oberon de Weber, les Métamorphoses symphoniques sur un thème de Weber de Hindemith, et la 9ème symphonie de Schubert.

Et ce dimanche, Roméo et Juliette de Tchaikovski, le premier concerto pour piano de Prokofiev, et le Conte d’été de Josef Suk !

Lorsque Kirill Petrenko avait été annoncé, on s’était précipité sur un des seuls enregistrements symphoniques qu’on ait de lui, les poèmes symphoniques du gendre de Dvořák, mais on doit bien avouer qu’on avait une idée encore très imprécise de l’oeuvre programmée hier après-midi.

Glorious sound

J’adore cette expression courante sous la plume des critiques britanniques pour qualifier le son produit par un Klangkörper – autre expression intraduisible ! – comme l’orchestre philharmonique de Berlin.

Ça aussi on avait oublié, ce « corps sonore » que forment les Berlinois, on l’a trouvé hier plus dense, plus charnu que naguère, un effet du travail du chef ? En tout cas, on ne se rappelle pas avoir jamais entendu le poème symphonique de Tchaikovski, Roméo et Juliette, aussi virtuose et contrasté, sans un soupçon de sentimentalisme. Et quel orchestre !

On retrouvait ensuite une soliste que je n’avais plus entendue en concert depuis mes années liégeoises : Anna Vinnitskaia avait remporté le Concours Reine Elisabeth en 2007, et j’avais eu le bonheur de l’inviter avec l’Orchestre philharmonique royal de Liège à plusieurs reprises.

Je relis avec émotion cette critique d’un concert de 2012, où Anna jouait le concerto de Grieg et où l’OPRL était dirigé par notre si regretté Patrick Davin, disparu brutalement il y a un an déjà ! : Anna Vinnitskaia et l’Orchestre philharmonique royal de Liège.

La pianiste russe jouait le 1er concerto de Prokofiev, l’oeuvre fulgurante d’un jeune homme de 20 ans. Folle virtuosité, aisance suprême, bonheur intact de retrouver une aussi belle artiste.

Souvenir d’un des concerts liégeois, un festival Tchaikovski dirigé par Louis Langrée en mai 2010, Anna Vinnitskaia y jouait le 2ème concerto de Chostakovitch, qu’elle a depuis enregistré pour Alpha.

Restait une inconnue de taille dans ce concert des Berlinois : comment le public allait-il réagir à une oeuvre longue – 50 minutes – inconnue, d’un compositeur lui aussi méconnu, ce Conte d’été de Josef Suk ?

Cinq mouvements d’un vaste poème symphonique, composé entre 1907 et 1909, présenté par le compositeur lui-même : « après une fuite éperdue, je trouve la consolation dans la nature. L’excitation qui conduit à une jubilation presque exaltée dans le premier mouvement, l’hymne au soleil dans le deuxième mouvement, la compassion pour qui ne peuvent jamais voir cela, la tempête et le désir éperdu dans le quatrième mouvement – dans le Scherzo, « sous le Pouvoir des Fantômes » – cèdent la place au calme mystique de la nuit dans le mouvement final. »

Le programme de salle invitait l’auditeur à simplement se laisser guider dans ce long fleuve musical, sans chercher de référence historique ou littéraire. Je craignais, pour ma part, la longueur de l’oeuvre, et je n’ai pas vu le temps passer. Je n’ai pas cherché non plus à comparer Suk avec ses contemporains, même si Janacek, Korngold ou Zemlinsky ne semblent jamais loin. Quand le compositeur tchèque expérimente des figures ou des alliages sonores, ce n’est jamais vain, et cela donne par exemple un sublime duo de cors anglais dans le troisième mouvement. Des transparences inouïes où se combinent tuba, contrebasses et premiers violons, ou encore d’impressionnistes interventions du hautbois et de la flûte (Emmanuel Pahud en grande forme as usual).

Longue ovation pour les Berliner et leur chef ! Qu’on est vraiment très heureux d’avoir retrouvés « en vrai » !

Le silence de la musique

Je ne peux qu’inviter à la lecture de cette tribune parue hier sur liberation.fr : Le silence des orchestres, jusqu’à quand ?

Une tribune, signée Mathieu Schneidervice-président de l’Université de Strasbourg, historien de la musique :

« La santé de la population est une chose, l’hystérie normative en est une autre. Et elle a de quoi inquiéter de nombreux secteurs d’activité.

Les ensembles musicaux, instrumentaux ou vocaux, risquent d’en faire les premiers les frais. Il est urgent de trouver aujourd’hui le juste équilibre entre prévention et acceptation du risque, et de redonner du sens à la responsabilité individuelle. A vouloir se prémunir collectivement de tout, on arrêtera de vivre.

Ce n’est qu’à ce prix qu’en cette année 2020 où nous fêtons les 250 ans de la naissance de

Beethoven, nous redonnerons sa voix à la musique et et son sens à la civilisation. » 

(Lire ici la totalité de l’article)

 

img_2022(L’Orchestre National de France dans l’auditorium de la Maison de la Radio à Paris)

À rapprocher d’un édito – au ton nettement plus polémique – d’Etienne Gernelle dans Le Point du 7 mai dernier : La civilisation de la pétoche.

Dans cet article du 25 avril  – Le coeur lourd – j’expliquais la décision que j’avais dû prendre d’annuler l’édition « physique » du Festival Radio France 2020.

Un mois plus tard, je constate que les parcs d’attraction vont rouvrir, que les grands spectacles comme Le Puy du Fou reprennent. Que quelques festivals amis ont maintenu, contre la pression médiatique, tout ou partie de leur édition, et qu’à l’inverse l’une des plus touristiques régions de France, l’Occitanie, n’aura à offrir à ses citoyens, et ses visiteurs, qu’un désert culturel et musical…

Tout le monde a pu voir sur Facebook cette photo prise par le baryton Michael Volle sur un vol long-courrier, archi-plein et l’indignation qui est la sienne, partagée par tant de ses collègues, comme Sonya Yoncheva ou Anna Netrebko, relayée par DiapasonAvions pleins à craquer, salles de concert vides

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Au nom de ces principes de « précaution » dénoncés par Mathieu Schneider et Etienne Gernelle, de la crainte qui s’est emparée de tous les responsables politiques de devoir répondre des conséquences de leurs décisions devant la justice, on laisse tout un éco-système culturel dans un brouillard total.

Pourrait-on au moins laisser les organisateurs, les patrons d’orchestres, de salles de concert, expérimenter, essayer, de nouveaux formats de concert ou de représentations d’opéra, avec le concours d’un public volontaire… et bien sûr des artistes pour qui ce serait toujours mieux que le rien actuel ?

Je ne parviens pas à me résoudre à ce que, désormais, la musique doive ressembler à cela :

J’emprunte à Mathieu Schneider la conclusion de son article :

«O Freunde, nicht diese Töne !» (O amis, pas ces notes !) Que l’anathème portée par le baryton de la Neuvième de Beethoven contre la petitesse de la société bourgeoise des années 1820 soit pour nous aussi une exhortation à imaginer un idéal ! Les règles ont toujours été bénéfiques pour l’art, car il s’en est joué. Les normes, elles, brident la création et obstruent le regard. Ce regard doit aujourd’hui, plus que jamais, être collectif. Les orchestres, ce ne sont pas que de grandes institutions publiques, ce sont aussi des milliers d’associations d’amateurs par le monde, pour lesquelles jouer de la musique est d’abord un plaisir.

Ce plaisir ne doit aujourd’hui pas être tabou. C’est lui qui nous donne envie, c’est lui qui fait communauté. N’est-ce pas un hasard si les sons que le baryton nous exhorte à écouter sont précisément ceux de l’Ode à la joie de Schiller ? Cette joie, Schiller et Beethoven l’ont chantée sur le mode de la fraternité, celle qui seule pourra redonner, par-delà les frontières, sa voix à Beethoven et son sens à notre civilisation (Libération, 21 mai 2020)

Le deuxième concerto

Le grand vainqueur du Concours Tchaikovski, Alexandre Kantorows’est d’emblée distingué en choisissant le Deuxième concerto de Tchaikovski au lieu du célébrissime Premier,

Bien lui en a pris ! Cet opus 44 n’est ni moins long, ni moins exigeant techniquement que l’opus 23, il en partage même beaucoup d’aspects : un premier mouvement qui est un monde en soi, qui dure plus de la moitié de l’oeuvre, une virtuosité spectaculaire. Et en introduction de son mouvement central – à l’instar du 2ème concerto de Brahms, son exact contemporain – un long dialogue entre violon et violoncelle solos avant que n’entre le piano, comme sur la pointe des pieds..

Tchaikovski , pas rancunier, dédie ce deuxième concerto à Nikolai Rubinstein (1830-1881) qui avait pourtant refusé la dédicace du Premier, jugeant celui-ci injouable et si mauvais qu’il en avait la nausée (sic)! Le dédicataire meurt brutalement, la partition à peine achevée. Après une première new-yorkaise le 12 novembre 1881, le Deuxième concerto est créé à Moscou en mai 1882 par Serge Tanéiev au piano et le frère de Nikolai, Anton Rubinstein à la baguette. Il est plusieurs fois remanié par le compositeur lui-même et surtout par l’un de ses élèves, Alexandre Ziloti (1863-1945) dont la version est la plus fréquemment jouée aujourd’hui.

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Longtemps ce deuxième concerto est resté l’apanage de quelques originaux, certes pas des moindres (voir ci-dessous), il a aujourd’hui les faveurs de la nouvelle génération de pianistes, Boris Berezovsky, Denis Matsuev, Yuja Wang… et bien sûr Alexandre Kantorow, magnifiquement soutenu par Vassily Petrenko

Mikhail Pletnev est sans doute le pianiste russe le plus admirable dans cette oeuvre (comme dans tant d’autres évidemment !).

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Ce n’est pas avec Pletnev que j’ai découvert l’oeuvre mais avec une pianiste argentine, Sylvia Kersenbaumqui a connu une célébrité plutôt éphémère en France, lorsqu’au début des années 70, elle grava quelques disques pour EMI, dont ce Deuxième concerto avec l’Orchestre National de l’ORTF et Jean Martinon. Une version qui m’est toujours chère, puisque ce fut ma première, et qui a été heureusement rééditée dans le beau coffret hommage au chef français.

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A peu près en même temps parut un coffret qui fit sensation, les trois concertos de Tchaikovski avec un Emile Guilels au sommet de sa carrière, accompagné par Lorin Maazel et le New Philharmonia.

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A la réécoute, je suis moins enthousiaste face à cette version un peu trop carrée, prévisible, à laquelle il manque l’étincelle, la folie, qui rendaient nombre de « live » de Guilels proprement irrésistibles.

Boris Berezovsky est époustouflant, notamment dans le finale, mais l’hyper-virtuosité dont il fait preuve ôte à ce mouvement son caractère de danse populaire endiablée et le rend injouable pour les pauvres musiciens d’orchestre qui s’essoufflent littéralement à essayer de le suivre.

817+GYrEzpL._SL1500_Denis Matsuev succombe un peu au même travers…

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Enfin, last but not least, un artiste que j’admire infiniment (et à qui je n’ai, étrangement, jamais encore consacré le moindre article de ce blog… il faudra corriger cela !), un personnage, une personnalité unique, que j’ai eu la chance d’entendre en récital il y a une trentaine d’années dans le cadre de Piano aux Jacobins à Toulouse : Shura Cherkassky (1909-1995). Préparant cet article, j’ai trouvé cette prodigieuse vidéo, qui réunit deux géants à la fin de leur carrière, Cherkassky et Svetlanov, captés au Japon en 1990. Il y a des notes à côté chez le pianiste, mais quelle classe, quel art de faire sonner son instrument, et surtout quelle manière inimitable de faire chanter le pays natal, ce foisonnement de thèmes et mélodies populaires russes et ukrainiennes qui ont toujours nourri et inspiré Tchaikovski. L’essence du romantisme en quelque sorte…

Je connais au moins deux enregistrements studio du pianiste russe, le second réalisé à Cincinnati (en stéréo) avec un grand chef, Walter Süsskindaujourd’hui bien oublié (un autre article à prévoir !) :

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Les jeunes Français sont musiciens

C’était une émission que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaître, qui était emblématique du France Musique des années 60/70 : Les jeunes Français sont musiciens, chaque semaine, sous la houlette de son producteur François Serrettedressait une cartographie d’une France musicale encore balbutiante dans son organisation territoriale, mais où même dans les plus petits conservatoires, de valeureux pédagogues s’efforçaient, non sans succès, d’initier des générations d’enfants à la musique classique. J’ai, pour ma part, les meilleurs souvenirs de mes années au Conservatoire – qui n’était pas encore « à rayonnement régional »! – de Poitiers, et justement de deux émissions que Serrette était venu enregistrer en 1973, après qu’un jeune élève, auditeur de France Musique, lui eut écrit pour l’inviter – sans l’autorisation de ses professeurs ni de la direction de l’établissement !

Lundi soir, au concert de l’Orchestre français des jeunesà la Cité de la Musique, je me disais que bien du chemin avait été fait depuis lors, et que peut-être cette émission y avait contribué.

En tous cas, le concert de lundi qui réunissait le violoncelliste Marc Coppey, le chef américain Dennis Russell Davies et l’OFJ, attestait une nouvelle fois de la formidable vitalité de l’enseignement musical et de l’engouement des jeunes musiciens français.

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Avec un programme qui était tout sauf facile ou évident : une orchestration de brèves pièces de Gabrieli due à Bruno Madernale concerto pour violoncelle Tout un monde lointain de Dutilleux (1916-2013) et la 3ème symphonie de Rachmaninov.

L’oeuvre de Dutilleux a beau être devenue un classique, j’ai le sentiment de la redécouvrir à chaque écoute, comme si ses mystères ne se dévoilaient qu’avec parcimonie. Longue ovation au soliste et à l’orchestre, grâce à laquelle Marc Coppey offrit en bis deux des trois Strophes que Dutilleux avait écrites, à la demande de Mstislav Rostropovitch, pour honorer le grand mécène et musicien suisse Paul Sacher.

Il faut écouter la version de Marc Coppey au disque, non seulement parce que c’est une belle réussite, que le couplage en est original, mais aussi parce qu’il contient une longue et belle interview de Dutilleux !

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En seconde partie, on attendait évidemment chef et orchestre au tournant, la troisième et dernière symphonie de Rachmaninov (1936) étant particulièrement difficile à appréhender et à restituer. D’une grande complexité d’écriture – le compositeur tente d’y conjuguer plusieurs styles – elle ne se livre pas facilement ni aux interprètes, dont la virtuosité et la rigueur rythmique sont très sollicitées, ni aux auditeurs. On connaît quelques ratages au disque ! Et de rares réussites…

Chapeau bas au chef américain et à ses jeunes musiciens français ! Non seulement ils se sont bien sortis de tous les pièges de la partition, mais ils en ont donné une vision tour à tour émue et flamboyante.

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L’actualité tragique nous a vite rattrapés. Déjà pendant le concert s’affichaient sur mon téléphone les premières informations de l’attentat de Berlin… L’horrible impression d’une répétition de la tragédie, Paris, Nice, et tous les jours des victimes au Proche Orient…

Débuts

Un peu surpris d’abord par cette polémique : les chanteurs lyriques français se plaignent d’être trop peu employés sur les scènes françaises : http://www.franceinfo.fr/actu/societe/article/les-chanteurs-lyriques-s-estiment-sous-employes-738411.

Ce n’est pas l’impression que j’ai eue ces derniers mois (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/10/11/cherubins/), j’avais même le sentiment – mais un sentiment n’est pas une statistique ! – qu’il y avait depuis quelques années un véritable renouveau du chant français et une multitude d’excellents artistes pour repeupler festivals et théâtres non seulement en France mais dans le monde. Et puis le principe des quota par nationalité…ça me choque !

Voilà pour la mauvaise humeur, mais la semaine fut plutôt chaleureuse, en dépit d’une météo pré-hivernale. Deux débuts, deux jeunes chefs, deux temps de musique très différents, l’un et l’autre nécessaires.

C’est toujours un passage obligé, délicat pour un chef d’orchestre : faire ses débuts avec un orchestre, de surcroît dans son pays, dans sa ville. Le terme « débuts » peut paraître un peu dérisoire pour quelqu’un qui n’est vraiment pas un « débutant » : Lionel Bringuier, 29 ans (!)  est depuis septembre 2014 le directeur musical de la Tonhalle de Zurich, où il a succédé au vétéran David Zinman. Il a dirigé nombre de prestigieux orchestres américains et européens, il est loin d’être un inconnu à Paris, puisque il a été invité régulièrement par l’Orchestre philharmonique de Radio France. Mais c’était mercredi la première fois avec l’Orchestre de Paris et à la Philharmonie de Paris.

Salle comble, des amis musiciens dans le public, Philippe Jordan (Lionel Bringuier fait aussi bientôt ses débuts à l’Opéra de Paris dans Carmen) Paul Meyer, Beatrice Rana, et un programme sans risque, un peu bateau, avec une belle surprise pour commencer : Con brio, une pièce hyper-virtuose du génial Jörg Widmann qui fait écho au Beethoven des 7ème et 8ème symphonies, un éblouissement de timbres, de rythmes, de références et d’humour. Puis un concerto plus pastoral qu’emporté, plus classique que romantique, celui de Schumann sous les doigts propres et un peu trop sages à mon goût de Martin Helmchen. En seconde partie, les showpieces, Roméo et Juliette de Tchaikovski et les Danses de Galanta de Kodaly. L’Orchestre de Paris brille de tous ses feux, le chef n’en rajoute pas dans la démonstration, quitte à nous laisser un peu sur notre faim. Mais à tout prendre le respect de la partition vaut toujours mieux que la recherche de l’effet facile.

Hier on retrouvait, un an et deux jours après son dernier concert à Pleyel, le chef russe Vassily Petrenko (qui n’a aucun lien de famille avec Kirill, celui qui prendra, en 2019 et pas en 2018 finalement, la direction du Philharmonique de Berlin) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vasily_Petrenko

On se rappelait comme si c’était hier un fabuleux concert (et un dîner chaleureux où le jeune chef russe m’avait confié son amour du répertoire français !) : http://www.diapasonmag.fr/actualites/critiques/salle-pleyel-vasily-petrenko-et-l-orchestre-philharmonique-de-radio-france. On était impatient de retrouver la même équipe cette fois dans l’auditorium de la Maison de la Radio, que Petrenko découvrait. Surtout dans un programme taillé sur mesure pour et par le chef pétersbourgeois : la suite de Ma Mère l’Oye de Ravel – précision et poésie mêlées – à laquelle s’enchaînait parfaitement le 3e concerto pour piano de Prokofiev. On a d’abord été surpris par ce qui nous semblait de la prudence dans le jeu du jeune pianiste ouzbek Behzod Abduraimov – on a trop les feux d’artifice de Martha Argerich dans l’oreille ! – puis conquis par cette calme puissance, typique d’une certaine école russe, qui ménage ses effets, emporte l’adhésion sans épate. Preuve supplémentaire dans le bis : on aurait dit Gilels dans La Campanella de Liszt. 

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Puis venait la 1ère symphonie de Rachmaninov. L’an dernier, j’avais dit à V.Petrenko combien j’aimais cette oeuvre et j’étais impatient de l’y entendre. Je n’ai pas été déçu, bien au contraire. L’oeuvre est longue, pleine de maladresses (et de difficultés pour l’orchestre), mais tous les « fondamentaux » de Rachmaninov s’y trouvent et Petrenko les exalte sans complexe, magnifiquement suivi par le « Philhar ». Seule réserve, l’acoustique de l’auditorium de la Maison de la radio a encore besoin de réglages, pour éviter que les cuivres ne claquent aussi durement dans des oeuvres de grand effectif (les musiciens n’étant évidemment pas en cause).

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Le choix du chef

A l’heure où j’écris ce billet, l’Orchestre philharmonique de Berlin n’a toujours pas de chef pour succéder à Simon Rattle en 2018. La grande affaire de ce lundi 11 mai était le « conclave » qui réunissait dans une église de Dahlem les 124 musiciens qui ont le droit de voter pour leur chef. Pas de fumée blanche à l’issue de plusieurs heures de réunion, et de plusieurs votes  on l’imagine.

Déjà lors des précédents épisodes de ce type, à la mort de Karajan, puis pour la succession d’Abbado, l’unanimité avait été loin d’être atteinte. Ni Claudio Abbado, après Karajan, ni Simon Rattle après Abbado n’avaient été choisis facilement. On se rappelle les blessures (d’amour-propre) de Maazel ou Barenboim qui s’y étaient préparés…en vain !

Les médias s’emparent de l’affaire comme s’il s’agissait de l’élection d’un pape ! On va même jusqu’à écrire que l’orchestre se retrouve sans chef…

Peut-on avancer deux ou trois réflexions politiquement pas très correctes ?

Un peu d’histoire d’abord.

Si Ansermet avec l’Orchestre de la Suisse Romande, Mravinski avec l’Orchestre philharmonique de Leningrad, Ormandy avec l’Orchestre de Philadelphie, ont laissé une trace cinquantenaire, si Karajan (élu « chef à vie ») s’est voué à Berlin pendant 34 ans (1955-1989), comme Zubin Mehta à Tel Aviv avec l’Orchestre philharmonique d’Israel depuis 1981, si James Levine est le patron du Metropolitan Opera de New York depuis 42 ans, si Ozawa a dirigé le Boston Symphony de 1973 à 2002, si Bernard Haitink a tenu les rênes du Concertgebouw d’Amsterdam pendant un quart de siècle, l’ère de ces longs règnes paraît bien révolue.

À Berlin justement, Claudio Abbado aura fait 13 ans (1989-2002), Simon Rattle 16 ans (2002-2018), l’un et l’autre auront connu autant de succès que de revers.

On dit à juste titre que Berlin est l’un des meilleurs orchestres du monde, mais cette qualité tient-elle à la personnalité qui le dirige ? Au risque de choquer, je réponds par la négative. La qualité d’un orchestre tient d’abord à son mode de recrutement, à son organisation, à l’exigence du groupe : la meilleure preuve en est le Philharmonique de Vienne, qui n’a pas de chef titulaire, et qui assure jalousement la formation, le recrutement et la carrière de ses musiciens ! Certes un grand chef impose une personnalité, un son, une identité à « son » orchestre surtout si le compagnonnage est d’une certaine durée.

Reprenons l’exemple de Berlin : on a longtemps loué (ou critiqué) le Karajan sound, ce fameux legato, cette somptuosité, cette onctuosité des cordes, et pour avoir eu la chance d’assister à quelques concerts « live », je peux témoigner qu’en concert on entendait vraiment l’orchestre comme au disque. Mais qu’on prenne d’autres enregistrements réalisés avec l’orchestre pendant l’ère Karajan, on n’entend pas le même son avec Böhm, Cluytens (l’intégrale des symphonies de Beethoven au début des années 60), Kubelik ou Maazel. Finalement tout ce que certains ont  reproché à Abbado ou Rattle – ils avaient abîmé, voire perdu ce fameux « son » berlinois ! –

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Chef permanent ou directeur musical ?

Les exemples cités plus haut sont ceux de patrons incontestés des phalanges qu’ils animaient, l’expression « chef permanent » avait tout son sens, même si ces grands chefs ne refusaient pas quelques invitations prestigieuses en dehors de leurs orchestres. Il y a belle lurette que l’expression est obsolète, et qu’on parle aujourd’hui de « directeur musical« .

Pourquoi cette évolution ? D’abord parce que plus aucun grand chef n’accepterait de se lier exclusivement à un orchestre… et qu’aucun orchestre ne supporterait plus de se retrouver semaine après semaine avec le même chef. Un directeur musical consacre en général de huit à douze semaines à « son » orchestre, indépendamment des disques et des tournées. Il ne cumule pas ou plus obligatoirement cette fonction avec celle de directeur artistique, autrement dit il n’est pas toujours l’unique responsable de la ligne artistique de l’orchestre.

Mais on continue à attribuer au chef/directeur musical un rôle, un pouvoir, une influence, qui ne correspondent plus à la réalité. Un orchestre vit, fonctionne, progresse grâce d’abord à la qualité de ses musiciens, à l’esprit collectif qui les anime, et bien sûr avec un management solide et compétent, sans lequel aucun chef, aussi prestigieux soit-il, ne peut exercer son art.

Il y a d’ailleurs un paradoxe étonnant : dans le domaine de l’opéra, on cite toujours l’intendant, le directeur, quand on évoque la Scala, le Met, l’Opéra de Paris (on parle de Rolf Liebermann, Hugues Gall, Gérard Mortier ou Stéphane Lissner), beaucoup plus rarement du directeur musical (même si, dans le cas de Paris, la personnalité de Philippe Jordan est incontestable). Dans le cas des orchestres, c’est le  contraire, comme si rien n’avait changé depuis le milieu du XXème siècle !

Faut-il un directeur musical ?

L’impasse dans laquelle se trouvent les Berliner Philharmoniker, qui ne sont pas parvenus à se mettre d’accord sur un profil incontestable pour succéder à Simon Rattle, est finalement assez significative.

Qu’attend-on aujourd’hui d’un directeur musical ? Le prestige lié à une star de la baguette, mais y a-t-il encore des stars de la baguette, comme l’étaient des Karajan, Maazel et même Abbado ? Les noms qu’on cite encore ont tous dépassé largement la septantaine (Barenboim, Jansons, Muti, Haitink..).  Le renouveau, le dynamisme de la jeunesse, mais au risque de l’inexpérience, et d’une déception rapide ? Certes, la génération montante ne manque pas de grands talents (les Nézet-Séguin, Bringuier, Nelsons, Dudamel, Afkham, Heras Casado, Denève, Petrenko (les deux, Kirill et Vassily), liste non exhaustive) qui sont sollicités partout, par tous les orchestres, au risque de n’avoir pas le temps de creuser leur sillon et de se forger une personnalité. Et la question qui fâche : quand l’une de ces jeunes baguettes arrive devant une phalange comme Berlin, qui dirige vraiment ? Le chef… ou l’orchestre ?

Pour répondre à la question posée en tête de ce paragraphe, je ne pense pas que des formations comme Berlin aient aujourd’hui réellement besoin d’un « directeur musical ». Pourquoi pas un nombre restreint d’invités privilégiés, qui couvrent de vastes répertoires et permettent des approches différentes. Ceux qui en pincent pour Thielemann et une certaine « tradition » germanique comme ceux qui ont apprécié les aventures de Rattle en terrain baroque, ceux qui aiment l’enthousiasme communicatif de Dudamel ou le panache de Nelsons y trouveraient tous leur compte.

Mais la question ne se limite pas à Berlin évidemment. Elle est pendante en France, à l’Orchestre de Paris (que Paavo Järvi quitte l’an prochain) où l’annonce d’un successeur se fait toujours attendre, ou à l’Orchestre National de France, où une réflexion a été entamée sans précipitation (et indépendamment des soubresauts de ces dernières semaines). Une chose est certaine pour ce dernier, il ne manque pas de très bons chefs, français notamment, pour le diriger, et l’histoire octogénaire de l’orchestre nous rappelle qu’on doit ses grandes et riches heures à des chefs… qui n’avaient ni le titre ni la responsabilité de directeur musical (Munch, Celibidache, Bernstein, Muti, même Maazel ne fut longtemps que « premier chef invité »), comme en témoigne l’indispensable coffret édité par Radio France et l’INA.

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