L’illumination Britten (I)

Faut-il prendre prétexte du cinquantenaire de sa mort, le 4 décembre 1976, pour célébrer Benjamin Britten ? Une fois qu’on a répété que c’est « le plus grand compositeur anglais » du XXe siècle, qu’on a cité les deux opéras qu’on représente régulièrement (Billy Budd, Peter Grimes), que sait-on vraiment, en France, de celui qui fut aussi un formidable pianiste, chef d’orchestre, et même altiste ?

C’est pourquoi j’ouvre une série d’articles consacrée à une personnalité, qui me rappelle une conversation d’il y a quelques années avec ma mère. J’essayais de lui faire raconter ses années à Londres, ses études à l’école d’infirmières du Kensington Hospital, et en même temps son rôle de nurse pour les enfants d’une famille aisée. C’est là qu’elle me dit que les B. recevaient régulièrement des amis le dimanche, et que parmi eux il y avait un couple d’hommes musiciens ou « quelque chose comme ça ». Je lui citai les noms de Benjamin Britten et Peter Pears, elle me confirma que ces visiteurs étaient bien le compositeur et son partenaire. Je n’en saurai pas plus et n’aurai jamais moi-même l’occasion de les approcher.

Le concert de jeudi dernier à Radio France (compte-rendu à lire sur Bachtrack) mettait à l’honneur deux des oeuvres les mieux connues de Britten.

Les Illuminations

Contrairement aux autres cycles vocaux de Britten expressément dédiés à Peter Pears, les Illuminations sont dédiées à la cantatrice suisse Sophie Wyss et créées par elle en 1940 à Londres. Ce qui nous vaut au disque des versions avec soprano… et avec ténor. Comme celles qui figurent dans ma discothèque :

Felicity Lott / Bryden Thomson / Chandos

Pour moi la référence, surtout depuis que j’ai eu la chance d’inviter Felicity Lott et de l’entendre en concert chanter l’oeuvre en Suisse sous la direction d’Armin Jordan

Dame Felicity a aussi enregistré l’oeuvre avec le chef anglais Steuart Bedford (1939-2021) qui fut un proche du compositeur et qui reprit la direction du festival d’Aldeburgh de 1974 à 1998.

Heather Harper / Neville Marriner /EMI Warner

Comme la version de Heather Harper, j’ai découvert celle de Sylvia McNair dans un gros coffret des enregistrements de Seiji Ozawa pour Philips (voir Ozawa #80)

Quatre versions pour ténor aussi dans ma discothèque, avec évidemment l’incontournable Peter Pears

Peter Pears / Benjamin Britten / Decca

John Mark Ainsley / Nicholas Cleobury / EMI

Robert Tear / Carlo Maria Giulini / DG

Un classique indémodable surtout pour la Sérénade pour cor, ténor et orchestre (on y reviendra plus tard)

On ne m’en voudra pas d’évoquer ici à nouveau la figure de Dudley Moore (1935-2002) qui, outre qu’il était lui-même un merveilleux musicien, imite comme personne et la musique de Britten et le chanteur Peter Pears !

Variations et fugue sur un thème de Purcell (The Young Persans Guide to the Orchestra).

Le tube des oeuvres prétendument destinées aux enfants (avec Pierre et le Loup et Le Carnaval des animaux) n’a pas en Europe continentale la notoriété incroyable qu’il a au Royaume-Uni. On est donc heureux de l’entendre dans le cadre d’un programme « normal », où il apparaît pour ce qu’il est, une sorte de mini-concerto pour orchestre.

On aurait pu, jeudi soir, faire entendre au moins le rondeau de la suite Abdelazer ou la vengeance du Maure qui a fourni à Britten matière à variations

Sachant que Britten était un chef d’orchestre hors pair et que, dans pratiquement toute son oeuvre, il est le meilleur interprète de lui-même, c’est sa version qu’on recommande avant toute autre.

Pas moins de 21 versions différentes dans ma discothèque, rappelées ici dans l’ordre alphabétique : Bernstein, Boult, Britten, Andrew Davis, Dorati, Fiedler, Groves Haitink, Jansons, Paavo Järvi, Karajan, Maazel, Markevitch, Marriner, Ormandy Ozawa, Rattle, Sargent, Felix Slatkin, Stokowski, Temirkanov !

Et toujours humeurs et réactions dans mes brèves de blog

23 mai 1927 – 24 décembre 2025

Je l’espérais autant que je le redoutais, cet appel de ma sœur ce matin tandis que j’étais sur la route pour les dernières courses de Noël. Ma mère est morte paisiblement, dans la nuit, à une heure du matin, sans que l’une ou l’autre d’entre nous ait eu le temps de la rejoindre à Nîmes où elle résidait.

Ma mère le jour de son 95e anniversaire, en mai 2022.

Le 26 décembre 2024, j’écrivais : Ce matin je n’ai pas été réveillé par le coup de fil matinal qui me rappelait ma naissance un 26 décembre dans une clinique de Niort. Pas plus que l’an dernier. Je ne suis ni le premier ni le dernier à éprouver l’inexorable éloignement de celle qui m’a donné le jour et qui désormais me reconnait à peine, quand elle ne me confond pas avec un fantôme du passé…Puisse-t-elle être bientôt délivrée ! C’est le seul voeu que je puisse désormais formuler pour elle…

Délivrance

Autant on ne se remet jamais vraiment du choc d’une disparition brutale, celle de mon père en décembre 1972 (Il y a cinquante ans), autant, dans le cas de ma mère, j’ai eu tout le temps de me préparer à cette nouvelle, depuis qu’elle m’avait confié, en juin 2023, ses dernières volontés, son souhait de partir rejoindre au plus vite le seul amour de sa vie, mon père.

Mais il ne faut pas regretter le chemin parcouru, par elle, par nous ses enfants (essentiellement l’une de mes soeurs qui a été d’une présence exceptionnelle), depuis ces temps incertains, où le lent travail de dégénérescence, l’extrême vieillesse, ont commencé à faire leur oeuvre.

En novembre dernier, j’ai pensé qu’elle me reconnaissait encore quand elle s’est accrochée à mon bras pour un tendre câlin, un geste que je ne lui avais jamais connu.

Nous allons maintenant faire le tri dans nos souvenirs, les petits-enfants et arrière-petits-enfants aussi. Effacer ce qu’il ne sert à rien d’encombrer nos mémoires, ne laisser à la surface des souvenirs que les bribes de bonheur, les plus importantes.

Et puisque ma mère se rappelait si fort la période qu’elle a passée à Londres entre 1949 et 1954 (lire L’eau vive), elle sera peut-être heureuse, là où son âme s’est envolée, de réentendre Elisabeth Schwarzkopf (entendue au Wigmore Hall); Peter Pears et Benjamin Britten (aperçus quelques dimanches chez les personnes qui l’hébergeaient à Londres en tant qu’étudiante infirmière et nurse des enfants), ou encore les musiques jouées à l’occasion du couronnement d’Elizabeth II, auquel elle se rappelait avoir assisté en 1953.

et le mouvement lent du concerto pour clarinette de Mozart, qui émouvait tant mon père.

À 96 ans, elle était fière de pouvoir encore fêter son anniversaire avec ses arrière-petits-enfants…

Merci Maman !

Après Colmar

J’ai relaté mon bref périple dans le Grand Est (Vents d’Est), et promis de revenir sur les concerts que j’ai suivis à Colmar et chroniqués pour Bachtrack.

Le quartier de la Petite Venise à Colmar

Richard, Gustav et César en ouverture

D’habitude il fait une chaleur étouffante dans l’église Saint-Mathieu de Colmar où se déroulent les concerts symphoniques. Ce n’était pas le cas vendredi dernier… et c’était bien !

Lire : Ouverture de fête à Colmar

Je conseille à ceux qui ont manqué ce concert comme à ceux qui y ont assisté de le (re)voir sur Arte Concert : L’ouverture du festival de Colmar avec Alain Altinoglu et Stéphane Degout

Les pompes et circonstances du samedi soir

Le samedi c’était double dose, d’abord le quatuor Modigliani au théâtre municipal

puis de nouveau l’orchestre de la Monnaie et Alain Altinoglu, avec un programme que j’aurais rêvé d’afficher à Montpellier en 2022.

Lire mon compte-rendu sur Bachtrack : Sérénades britanniques à Colmar.

Avec un soliste que je ne m’attendais pas à retrouver dans ce programme, le ténor anglais Ed Lyon que j’avais vu dans My Fair Lady au Châtelet en 2012 dans le rôle de Freddy.

En conversation avec Ed Lyon

La sérénade pour ténor, cor et cordes de Britten est avec les Illuminations du même Britten l’une de ces oeuvres qu’on ne peut écouter distraitement et qui vous touchent profondément. Les deux oeuvres sont sur un disque de référence absolu :

La musique pour rire (III) : Dudley Moore

#Confinement Jour 17.

Dans mon précédent billet La Musique pour rire : Beethoven, j’évoquais un personnage « multi-cartes » comme seule la Grande-Bretagne semble capable d’en produire : Dudley Moore

Peter_Cook_Dudley_Moore_Good_Evening_1974Peter Cook et Dudley Moore

Dudley Stuart John Moore naît le à Londres. Il n’a pas une enfance facile en raison de sa petite taille (1,58 m adulte) et d’une infirmité, un pied bot, qui l’oblige à des soins nombreux et répétés. Il trouve refuge très tôt dans la musique. Il apprend le piano et le violon dès six ans, et à quatorze ans, il accompagne cérémonies et mariages aux grandes orgues.

Il obtient alors une bourse pour poursuivre ses études musicales à Magdalen College (l’un des plus prestigieux collèges de l’université d’Oxford), où il remporte un premier prix d’orgue. C’est également à cette époque que débute sa carrière d’acteur. Alan Bennett qui jouait à ses côtés à l’occasion d’un spectacle de fin d’année le présenta au producteur de Beyond the Fringe. Cette comédie, où Moore, Peter Cook, Jonathan Miller et Alan Bennett se donnent la réplique, et dont le succès se répand jusqu’aux États-Unis, inaugure l’ère des émissions satiriques à la télévision.

Durant ses années d’université, Moore se prend également de passion pour le jazz et devient très vite un compositeur-interprète accompli. Dant les années 1960, il monte un trio  ‘The Dudley Moore Trio‘, avec Chris Karan aux percussions, Pete McGurk à la contrebasse, et plus tard Peter Morgan. Il s’inspire principalement d’Oscar Peterson et d’Errol Garner.

Le trio se produit régulièrement à la télévision britannique et devient la coqueluche du cabaret de Peter Cook, The Establishment.

Moore compose, entre autres, la musique des films Fantasmes (Bedazzled de Stanley Donen, sorti en 1967), L’escalier (Staircase) de Stanley Donen), et Six Weeks (de Tony Bill).

À la fin des années 1970, Moore est invité à Hollywood, où il joue en 1978 dans Drôle d’embrouille (Foul Play) avec Goldie Hawn et Chevy Chase puis dans Elle de Blake Edwards, dans Sacré Moïse ! (Wholly Moses!). Il enchaîne avec Arthur, aux côtés de Liza Minelli, John Gielgud et Geraldine Fitzgerald.

En 1981, Moore est nommé pour l’Oscar du meilleur acteur, mais Henry Fonda lui souffle la distinction pour le film La Maison du lac (On Golden Pond, de Mark Rydell). En revanche, il remporte le Golden Globe du meilleur acteur de comédie musicale. En 1984, Moore connaît encore un succès retentissant dans Micki et Maude de Blake Edwards, avec Amy Irving. Ce qui lui vaut encore le Golden Globe du meilleur acteur de comédie musicale.

Le pédagogue

En 1991, Moore collabore à des séries télévisées de vulgarisation de musique classique, d’abord avec Georg Solti, dans Orchestra, puis avec Michael Tilson Thomas dans Concerto!.

Il incarne également le rôle de Ko-Ko dans The Mikado de Gilbert et Sullivan, en . Il doit ensuite réduire son activité, atteint par une paralysie supra-nuéclaire progressiveIl meurt le 27 mars 2002 dans le New Jersey.

Beethoven et Britten

Acteur, compositeur, musicien de jazz, formidable pianiste, Dudley Moore avait ce talent singulier de pouvoir parodier avec génie ses illustres prédécesseurs (Beethoven) ou contemporains.

On ne se lasse pas de ses variations ô combien beethovéniennes sur la marche Colonel Bogey (reprise dans Le Pont de la rivière Kwai) :

Fauré et Schubert revus par Dudley Moore, ça donne ceci :

Mais sa réussite la plus extraordinaire reste pour moi l’imitation qu’il fait à la perfection non seulement de la musique de Benjamin Brittenmais aussi du style, du timbre même de la voix du compagnon de Britten, le ténor Peter Pears

Je ne résiste pas au plaisir de comparer le modèle – sublime – et la parodie.

Enfin, comment résister aux charmes de cette Shéhérazade si jazzy ?

Sérénades

Quarante-huit heures se sont écoulées sans qu’on ait à déplorer une nouvelle mort illustre….mais la journée n’est pas terminée !

Profitons-en pour faire écho à un excellent dossier du mensuel britannique Gramophone qui, dans le dernier numéro, brosse un panorama de la sérénade au XXème siècle.

Sérénade, j’aime doublement ce mot, parce qu’il évoque, bien sûr, le soir, la nuit, ces pièces de musique qu’on adresse à la personne aimée ou qui embellissent une fête, mais aussi parce que j’y entends le mot de sérénité, l’idée d’un moment paisible, serein, calme.

Musicalement, c’est aussi l’expression d’une certaine sérénité, de quelque chose d’heureux, de divertissant – au sens où l’on entendait le divertissement, le divertimento, au XVIIIème siècle. La période classique regorge de sérénades et autres divertissements (Haydn, Mozart, même Beethoven).

Au XIXème siècle, le genre devient plus rare, mais Brahms, Dvorak, Tchaikovski, Elgar nous ont laissé quelques chefs-d’oeuvre en forme de… sérénades. Quelques (p)références discographiques :

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Gramophone met l’accent sur quelques Sérénades du XXème siècle, qui s’éloignent parfois beaucoup du caractère joyeux et plaisant des modèles classiques.

Dans un ordre qui n’a rien d’historique, ni de musicologique, qui est simplement celui de mes inclinations, d’abord Benjamin Britten et sa lumineuse et parfois irréelle Sérénade pour cor, ténor et orchestre (1943) écrite pour l’ami Dennis Brain, corniste prodige, tragiquement disparu à 36 ans en 1957 dans un accident de la route, et le compagnon et fidèle interprète, le ténor Peter Pears.

Evidemment la version du compositeur fait référence, mais j’ai une tendresse particulière pour la vision de Giulini, servie par le cor merveilleux de Dale Clevenger, qui a tenu le premier pupitre de l’orchestre de Chicago de 1966 à 2013 (!) et la voix idéale de Robert Tear.

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Leonard Bernstein a, lui aussi, intitulé Sérénade ce qui est en réalité un concerto pour violon en cinq mouvements (1954) d’après le Banquet de Platon. La version du dédicataire, Isaac Stern, accompagné par le compositeur est évidemment à connaître, même si d’autres violonistes ont donné plus de force et d’intensité à l’oeuvre (comme Gidon Kremer toujours avec Bernstein, ou plus récemment Hilary Hahn)

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Les Scandinaves ont le privilège d’avoir les nuits extrêmes, les plus longues en hiver, les plus claires en été, et leurs compositeurs ont l’inspiration féconde

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Ralph Vaughan Williams, le grand symphoniste anglais du XXème siècle, qui reste scandaleusement méconnu, voire méprisé sur le Continent, a composé deux versions de sa Serenade to Music, d’abord pour 16 solistes vocaux et orchestre, puis pour choeur, évidemment directement inspirée de la dispute sur la musique du Marchand de Venise de Shakespeare. Dans l’une et l’autre version, c’est une oeuvre puissante, profondément émouvante. Deux très grands disques indispensables : Bernstein et Boult.

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