13 novembre 2015 / 1er juin 2022 : Croire au matin

France Inter publiait hier soir, sous la signature de Sophie Parmentier, un long compte-rendu des plaidoiries des parties civiles qui ont repris au procès des attentats du 13 novembre 2015.

« Parmi les avocats remarqués au 131e jour de ce procès, celui qui a plaidé sur le voyage dans cette salle d’audience, et l’espoir » :

© / Valentin Pasquier

Et puis, c’est Me Pierre-François Rousseau qui s’est avancé vers la barre, pour une magnifique plaidoirie, tellement juste pour raconter ce procès, que nous avons choisi de la publier quasiment en intégralité.

“Monsieur le Président, Mesdames et Monsieur de la Cour,

« Le 8 septembre il faisait beau et avec nos badges autour du cou, en voyant l’enfilade de portiques de sécurité et les files d’attente, j’ai eu l’impression que le concepteur de ce système nous voyait partir en voyage. Après 9 mois d’audience, force est de constater qu’il avait raison. Comme des voyageurs, nous avons tous, parties civiles, avocats, magistrats, greffiers, laissé nos familles sur le quai, délaissé nos cabinets et formé une communauté particulière avec nos propres références que seuls nous pouvons comprendre. Jamais nous n’aurons autant voyagé qu’assis dans cette salle d’audience. Voyage dans le monde d’abord, de la Syrie à la Suède, du Maroc à l’Allemagne. Désormais nous connaissons les moindres recoins de Molenbeek, chaque détail de la salle de visio du parquet fédéral, nous savons prononcer de la bonne manière Scharbeek, Schiphol. Voyage ensuite dans cette nuit du 13 novembre 2015 que nous avons disséquée minute après minute. Voyage dans l’intime enfin, puisque nous sommes rentrés dans la vie privée de plus de 300 victimes, 300 familles, une version réelle et tragique de “La Vie Mode d’Emploi” de Georges Perec.

La cour a fait une œuvre de bénédictin elle a regardé au microscope chaque goutte de l’océan de douleur, de larmes et de sang que les attentats ont créés. Nous avons vu que chaque goutte de cet océan avait sa propre composition chimique, dosage intime de colère, de tristesse, d’amour et d’énergie voire d’humour. Alors quand s’est posée la question de plaider, mes clients qui n’ont pas voulu déposer eux-mêmes pour les raisons qui vous été exposées hier m’ont demandé de porter leur voix, leur histoire pour qu’ils ne soient pas juste un nom sur un verdict. Je vais donc essayer de vous parler de Léa, Christian et Nicolas, les trois petites gouttes qui m’ont accordé leur confiance. Ils ne se connaissaient pas avant. Leur point commun, c’est le Bataclan. Ils n’ont pas eu de blessures physiques. Pas perdu de proche. Ils souffrent seulement d’un stress post-traumatique, qu’ils arrivent à contrôler. Ils sont devenus des “intranquilles”. Comme l’a dit une partie civile, ils ont ouvert une porte qu’ils ne pourront jamais refermer. Une volonté : comprendre pas se venger. On ne soigne pas les plaies avec du vinaigre mais avec du miel.

Léa est une jeune femme d’une trentaine d’années, avocate. Ce soir du 13 novembre elle veut aller voir les Eagles of Death Metal. Elle a invité Sophie. Elles se placent près de l’estrade à gauche de la scène. Les coups de feu arrivent. Léa et Sophie se couchent à terre. Se serrent l’une contre l’autre. Léa sent que Sophie est touchée car elle sent “l’impact à travers son corps”. C’est dire la puissance du projectile. Léa répète alors comme un mantra “Je ne veux pas mourir, je veux pas mourir, je veux pas mourir”. Sophie lui dira de se taire car pendant ce temps le commando tire au coup par coup. Alors Léa s’est tue et sans doute que Sophie a sauvé Léa à ce moment-là. Juste à côté d’elles un homme tombe à terre, mort, touché par une balle. Léa et Sophie se sont abritées sous cet homme qui est devenu leur couverture de survie. Grâce à l’audience, Léa et Sophie ont découvert que cet homme s’appelait Pierre Innocenti, qu’il avait 40 ans, tenait un restaurant à Neuilly.

L’autopsie a révélé qu’il était mort instantanément, sans souffrir. Sans doute que Pierre a sauvé Léa et Sophie à ce moment-là. Enfin, Léa et Sophie ont couru au signal d’un inconnu qui a crié “maintenant on sort”. Léa et Sophie sont sorties, Sophie a pris conscience de ses blessures. Alors Léa s’est démenée pour trouver un taxi et emmener Sophie aux urgences. Sans doute que Léa a sauvé Sophie à ce moment-là. Puis, Léa a découvert qu’elle avait un lien particulier avec un des assaillants, Foued Mohamed-Aggad : il était de Strasbourg, comme elle.Puis, au fil des conversations avec un de ses frères, elle a découvert que Foued Mohamed-Aggad avait joué avec un ses amis à la Nintendo 64 à Mario Kart des années plus tôt. Alors Léa a voulu savoir comment le gamin de Wissembourg jouant à la Nintendo 64 avec un de ses amis s’était retrouvé à tirer froidement à la kalach sur celle avec qui il aurait pu partager un coca quelques années plus tôt. Mais elle n’aura pas ses réponses. La mère de Foued n’est pas venue.

Christian, c’est un colosse de 55 ans mais au cœur fissuré depuis ce 13 novembre. Comme dit Miossec dans sa chanson, Christian “il faut surtout pas le secouer, car il est plein de larmes”. Car ce 13 novembre, si Christian est sorti indemne physiquement, les terroristes lui ont volé sa vie et un peu de sa fierté. Un peu de sa fierté car Christian n’a pas été un héros ce soir-là. Il n’a sauvé personne. Il s’est sauvé, pour lui, pour sa femme, pour sa fille et pour ça il a écrasé des gens, il a marché sur des mollets, écrasé des bras. Alors il s’en veut, Christian. (…) Mais surtout les terroristes lui ont volé sa vie parce que la scène, la musique, pour Christian c’est toute sa vie. Dans les années 90, Il a été batteur en studio et sur scène. Et puis après avoir accompagné les chanteurs, il a fait tous les métiers de la scène : éclairagiste, poursuiteur pour devenir régisseur c’est-à-dire le chef d’orchestre technique d’un spectacle… Il connaît toutes les salles de France. Sa maison c’est la scène. Alors ça été très difficile pour lui de reprendre après le 13 novembre (…)

Nicolas il ne m’a pas choisi, c’est notre bâtonnier qui me l’a confié il y a un an environ. Je l’ai contacté, et silence pendant plusieurs semaines. Alors j’ai eu peur parce qu’on sait dans ce dossier que même plusieurs années après les faits, on peut mourir du 13-Novembre. J’ai insisté un peu, beaucoup et finalement il m’a répondu, nous avons pu échanger par téléphone car Nicolas habite loin de Paris. Nicolas a presque 30 ans. Avant les attentats, il était étudiant à Sciences Po, voulait devenir inspecteur du travail. Le 13 novembre, il est dans la fosse avec sa petite amie. Quand les tirs commencent, il est à terre sous d’autres gens. Et comme Léa, il sentira la vibration d’une balle touchant son voisin et aura la terrible sensation d’être le suivant. Il raconte qu’à côté de lui, il y avait deux amis et comme Léa et Sophie, l’un disait “Je veux pas mourir, Je veux pas mourir » et l’autre le rassurait. Mais contrairement à Léa et Sophie, Nicolas a entendu une détonation et comme il le dit dans sa déposition “l’individu n’a plus jamais parlé et son ami non plus”. J’ai proposé à Nicolas de retrouver qui étaient ses deux voisins pour mettre un nom sur eux. Mais Nicolas, il est absent de ce procès. Il veut y être mais ne rien savoir. Alors il a poliment écarté ma proposition.

Nicolas depuis le 13 novembre 2015 il fuit, il a fui la salle du Bataclan, puis au Canada, puis dans le cannabis. Et désormais il fuit dans la fiction. Il est libraire. Il se noie dans les livres avec une préférence pour les écrivains catholiques un peu mystiques. Il se noie dans les films. Nicolas, il est aussi très seul. L’attentat a brisé le couple qu’il formait et il n’a plus de nouvelle de sa copine qui était avec lui au Bataclan. Aux commémorations organisées dans sa ville de province pour les victimes d’attentats, il est seul, alors il est gêné. Du coup il n’y va plus. Nicolas n’est pas tout à fait seul, il a trouvé une voix, celle du Seigneur et celle du pardon. Une nuit, il m’a envoyé un SMS avec une citation de Bernanos qui plaira aux accusés car elle s’inspire des termes des condamnations des Tribunaux ecclésiastiques au moyen âge : “Tout est pardonné, toutefois nous te condamnons à demeurer en prison, au pain de tristesse et à l’eau de douleur, afin que tu pleures tes méfaits et obtiennes la miséricorde du Très Haut”.

Comme tout voyage nous connaissions le point de départ, nous savions la destination : votre verdict, mais ce 8 septembre nous ne savions pas comment se passerait la traversée. Et les premières minutes ont finalement indiqué la météo de cette audience : Salah Abdeslam s’est proclamé soldat de l’Etat islamique et nous avons eu des frissons, Monsieur le Président. Vous avez répondu calmement : “moi j’ai intérimaire sur ma fiche”, et nous avons ri. L’audience ça a été ça : l’effroi et le discours de l’Etat islamique, un président tenant son cap (un peu trop parfois peut-être) et des éclats de rires salutaires de temps en temps. On pourra s’interroger aussi sur l’aide précieuse qu’ont joué les accents bruxellois, marseillais, béarnais pour la sérénité des débats. Je retiens surtout qu’il n’y aura pas eu de haine durant cette longue audience (…)

Votre verdict marquera la fin de cette traversée dans la nuit du 13 novembre . Cette fin du procès angoisse beaucoup de parties civiles pour qui l’arrêt du procès marquera un grand vide. Alors vous devez, Monsieur le Président, Mesdames et Monsieur de la Cour, montrer que votre verdict n’est pas la fin mais un début, une promesse, la promesse de l’aube suivant cette nuit terrible. Notre confrère Henri Leclerc, sans doute le plus jeune d’entre nous, a conclu ses mémoires par cette phrase “Je crois au matin”. Si nous portons la robe, peu importe la couleur et que nous faisons le métier de défendre ou celui de juger c’est que nous croyons au matin et que la nuit, cette nuit du 13 novembre n’est pas définitive.

Alors votre verdict doit nous faire croire au matin pour celles et ceux qui sont encore englués dans cette nuit du 13 novembre, votre verdict doit nous faire croire au matin pour les enfants, ceux qui étaient dans la salle du Bataclan, les orphelins, ceux nés après avec des parents blessés au corps ou à l’âme, mais aussi ceux nés en Syrie, dans un camp qui subissent aussi une situation qu’ils n’ont pas choisie. Enfin, votre verdict doit nous faire croire au matin pour les accusés, ceux qui encourent les plus lourdes peines. Il faut espérer qu’en détention les accusés fassent le vrai djihad. Celui si bien décrit par Madame Mondeguer, le djihad qui veut dire Effort et pas Guerre. Le djihad intérieur. Cet effort est possible, Monsieur Zagury nous l’a dit et nous l’avons entrevu concernant Messieurs Abrini et Abdeslam. Cet effort qui pourrait leur faire admettre l’horreur des crimes commis et les faire s’incliner devant cet océan de malheur dont ils ont été les artisans. Alors quand enfin le matin se sera levé sur chacun, alors nous en aurons fini avec le 13 novembre 2015. »

Jeunes baguettes

Il y a deux mois, j’applaudissais le nouveau directeur musical de l’Orchestre de Paris, Klaus Mäkelä (Yuja, Klaus et Maurice), 26 ans !

Quand je lis le compte-rendu de Remy Louis d’un concert de l’Orchestre philharmonique de Radio France, où le quasi-vétéran (36 ans tout de même !) Santtu-Matias Rouvali a dû être remplacé par Tarmo Peltokoski, un compatriote – finlandais – de 21 ans ! – lire Les débuts fracassants de Tarmo Peltokoski, j’ai l’impression d’une course à la jeunesse chez les organisateurs, les responsables d’orchestres ou d’institutions musicales.

Il y a encore une vingtaine d’années, recruter un chef de moins de 40 ans paraissait audacieux, voire risqué, surtout pour un poste de directeur musical. On n’aura pas la cruauté de citer les exemples de ces jeunes chefs qui n’auront fait qu’un petit tour à ce genre de poste.

Je me réjouis, par exemple, de recevoir à nouveau à Montpellier, le 19 juillet prochain, le chef anglais Duncan Ward (33 ans!), à la tête de l’Orchestre des jeunes de la Méditerranée (voir lefestival.eu). J’avais assisté en octobre dernier à sa prise de fonction comme chef de la Philharmonie Zuidnederland à Maastricht.

Jeudi dernier, c’était, à la Philharmonie de Paris, une autre jeune baguette, Thomas Guggeis, 29 ans, qui remplaçait Daniel Barenboim, souffrant, à la tête du West-Eastern Divan Orchestra.

Une Patrie universelle

Au programme de ce concert, le cycle « Ma Patrie » de Smetana, une suite de six poèmes symphoniques, dont la célèbre Moldau, que je n’avais plus eu l’occasion d’entendre en concert depuis que je l’avais programmé en janvier 2010 à Liège, avec François-Xavier Roth et l’Orchestre philharmonique royal de Liège (Festival Visa pour l’Europe).

Thomas Guggeis est indéniablement à son affaire dans un cycle où les décibels d’une orchestration wagnérienne peuvent souvent masquer les inspirations populaires du compositeur tchèque. On se demande si le résultat eût été le même avec Barenboim au pupitre. On a entendu un camarade regretter une certaine neutralité interprétative et l’absence de cette nostalgie slave qui devrait s’attacher à Smetana. On a aussi appris que le jeune chef qui avait fait plus d’un tour d’essai avec l’orchestre du Capitole de Toulouse, qui cherche depuis des mois un successeur à Tugan Sokhiev, n’a pas été retenu par les musiciens…

Revenons à Ma Patrie, et à ce qu’il faut bien appeler un cliché – la « nostalgie slave » -. Même si, d’évidence, comme des centaines d’autres oeuvres, ces poèmes symphoniques puisent aux sources de l’inspiration populaire, ils n’en ont pas moins détachables de leur contexte géographique ou historique et constituent des oeuvres « pures ». Personne ne conteste à des chefs et orchestres occidentaux le droit et la légitimité d’interpréter les symphonies de Tchaikovski, qui pourtant puisent abondamment – au moins autant que les Borodine, Moussorgski et autres compositeurs du Groupe des Cinq – dans le terreau traditionnel.

Ce n’est pas parce que le chef d’origine tchèque Rafael Kubelik (lire Les fresques de Rafael), a gravé à plusieurs reprises des versions de référence de ce cycle que celui-ci est chasse gardée des interprètes natifs de Bohème ! Ici on écoute un moment extrêmement émouvant : la captation du concert donné en 1990 par Kubelik à Prague, qu’il avait quittée en 1948, un an après la chute du mur de Berlin.

Mais je veux signaler une autre très grande version, beaucoup moins connue, celle de Paavo Berglund et de la somptueuse Staatskapelle de Dresde.

Ministère

Météo capricieuse en cette veille de second tour de l’élection présidentielle. Les colonnes de Buren qui peuplent la cour carrée du Palais Royal à Paris avaient été copieusement arrosées.

L’honneur pour le chef

Nous n’étions qu’une poignée à nous retrouver samedi après-midi dans le salon Joseph Bonaparte du ministère de la Culture à Paris. L’invitation n’était arrivée que la veille : celle qui est encore ministre pour quelques jours, Roselyne Bachelot, nous avait conviés in extremis à la cérémonie de remise de la Légion d’Honneur à Philippe Jordan, directeur musical de l’Opéra de Paris de 2009 à 2021 (lire Ce n’est qu’un au revoir).

Joie de retrouver, dans ce cadre intime et propice aux échanges, l’ami Philippe qui, dans son petit discours de remerciement, invoquait l’ombre tutélaire et affectueuse de son père Armin Jordan.

Plaisir d’échanger aussi avec la ministre sortante de la Culture qui, en politique aguerrie, se montrait plutôt optimiste quant à l’issue du second tour, mais plus circonspecte sur les législatives à venir, en raison de la décomposition des forces politiques traditionnelles.

Le vrai ministre

Présent à cette cérémonie, un récent retraité, avec qui, pendant des années, je n’avais souvent échangé que des propos rapides et convenus, un personnage avec qui j’avais construit, en 1995, une belle journée radiophonique (lire Boulez vintage), Laurent Bayle, qui a porté, contre vents et marées, puis dirigé la Philharmonie de Paris (inaugurée le 14 janvier 2015, lire Philharmonie)

La constance de son engagement pour ce projet, sa ténacité et son habileté à déjouer les pressions, les changements de cap des politiques, avaient fait de Laurent Bayle celui que tout le milieu musical et culturel désignait comme le vrai ministre de la Culture.

C’est ce que je lui rappelai samedi, en faisant une gaffe : je l’incitais à écrire ses souvenirs, à raconter par le menu les coulisses de l’exploit, ce à quoi il me répondit qu’il n’avait pu tout dire… dans le livre de souvenirs qu’il avait publié en janvier dernier ! J’avoue que j’avais raté cette parution, et que je n’en avais pas lu de critique ou de présentation dans la presse.

« Des années 1980 à nos jours, le paysage culturel et musical français a connu des métamorphoses puissantes, entre audace artistique et volonté politique. C’est de cette période passionnante et passionnée que Laurent Bayle témoigne dans ce livre éclairant.
Son parcours singulier, qui l’a mené à créer et à diriger la Philharmonie de Paris, est celui d’un engagement de plus de quarante ans au service de la musique. Il raconte ici un foisonnement artistique où sont à l’œuvre des personnages exceptionnels, dont il livre des portraits sensibles : de Pierre Boulez à Patti Smith, de Daniel Barenboim à Jean Nouvel, c’est le récit personnel d’un homme qui a bâti, avec d’autres, une certaine vision de la culture.
 » (Présentation de l’éditeur).

Ce témoignage est d’autant plus passionnant, qu’il restitue une période, que j’ai aussi connue, qui nous paraît rétrospectivement constituer une sorte d’âge d’or pour la création, le foisonnement culturel, le début des années 80. Les jeunes années de Laurent Bayle l’illustrent à merveille.

Un samedi à la Philharmonie

C’est justement dans la grande salle de la Philharmonie que j’ai passé la soirée de samedi, retrouvant avec bonheur l’Orchestre national de France, son chef Cristian Macelaru, et un magnifique violoniste que je n’avais plus entendu en concert depuis mes années liégeoises, Sergey Khatchatryan.

Programme original que Pascal Dusapin et Florence Darel assis à côté de moi n’étaient pas les derniers à apprécier : Amériques de Varèse, le premier concerto pour violon de Max Bruch, et Petrouchka de Stravinsky. De concert en concert, chef et orchestre manifestent une cohésion, une dynamique collective, qui ne cessent de m’impressionner.

J’en suis d’autant plus heureux que l’Orchestre national de France, Cristian Macelaru, ainsi que le Choeur de Radio France, seront les héros de l’une des soirées les plus emblématiques du prochain Festival Radio France Occitanie Montpellier (FROM pour les intimes), le 21 juillet, avec les Sea Pictures d’Elgar (avec Marianne Crebassa) et la grandiose Sea Symphony de Vaughan Williams (réservation vivement recommandée : www.lefestival.eu)

Un Bernstein peut en cacher un autre

C’est le génie et le problème de Bernstein, le pianiste, chef d’orchestre, compositeur né en 1918 mort en 1990, qu’on n’a cessé de louer ici (Un été Bernstein) en particulier pour le centenaire de sa naissance.

Paris, opéra Garnier

On est allé voir à l’Opéra de Paris l’une des dernières oeuvres de Leonard Bernstein, A Quiet Place, et on est ressorti perplexe.

A Quiet Place, créé en 1983 par Leonard Bernstein puis remanié en 1986, a été conçu comme la suite de Trouble in Tahiti. Nous retrouvons Sam, trois décennies plus tard, en père de famille déchu et repoussé par ses deux enfants. Dinah, sa femme, vient de mourir dans un accident de voiture et la famille se retrouve à ses funérailles. La douleur du deuil révèle des blessures inavouées. Cette oeuvre, profondément ancrée dans la société de l’époque et les tabous qui l’accompagnent, est le dernier opéra d’un compositeur qui n’a jamais cessé de vouloir renouveler la forme lyrique. Une nouvelle version, adaptée par Garth Edwin Sunderland, est créée en concert en 2013 sous la direction de Kent Nagano. Elle est, pour la première fois, mise en scène et l’Opéra national de Paris a confié cette tâche à Krzysztof Warlikowski qui resserre l’intrigue autour de la famille et de ses secrets (Source: Opéra de Paris) *

Pourquoi cette perplexité ? Parce que cet ouvrage est un condensé ce qu’on peut admirer et détester chez le compositeur Bernstein : comme si l’auteur de West Side Story voulait faire la démonstration qu’il peut écrire dans tous les styles, brasser toutes les influences musicales du XXème siècle, y compris les plus avant-gardistes. Ce qu’il a assez constamment fait dans ses oeuvres « sérieuses », comme ses trois symphonies. D’où l’impression de patchwork sans fil conducteur. Ou d’une séance pédagogique intitulée « comment composer un opéra au XXème siècle ? » – on voit d’ailleurs un bref extrait des formidables Young people concerts où Bernstein explique ce qu’est la musique !

Les thématiques développées dans ce lieu pas si tranquille fleurent bon leurs années 80, mais la mise en scène à l’esthétique justement très eighties de Warlikowski rehausse l’intérêt qu’on prend à la représentation de l’ouvrage. Il y a une « signature » Warlikowski dans les décors bien sûr, mais aussi dans un art consommé de juxtaposer des images, des scènes, de créer des collisions entre souvenirs et réalité, que j’ai trouvés particulièrement bienvenus pour équilibrer la faiblesse du contenu musical.

Belle distribution, bons acteurs/chanteurs, et Kent Nagano à son affaire avec l’orchestre de l’opéra de Paris qui brille de tous ses feux.

Etait-il pour autant nécessaire de faire entrer A Quiet Place au répertoire de l’Opéra de Paris ? alors qu’il y a tant d’ouvrages français qui restent ignorés de la Grande Boutique ?

Si on veut voir ce que Bernstein a produit de plus intéressant comme oeuvre lyrique, c’est Candide qui tient la route (lire Candide).

Et pour mesurer le génie de « Lenny », on ne cessera pas de revenir à ces fabuleuses séances d’initiation à la musique que Bernstein imagina pendant plusieurs saisons avec l’orchestre philharmonique de New York

L’une des plus célèbres « leçons » – dont on a vu un court extrait l’autre soir dans A Quiet Place –est celle-ci : Que signifie la musique ?

Le synopsis de A Quiet City (Source: Opéra de Paris)

*Prologue
Une voiture qui roule à grande vitesse fait une sortie de route et se retourne. Certains des témoins qui accourent croient reconnaître la femme derrière le volant. Dinah, une femme d’une cinquantaine d’années, mariée et mère de deux enfants adultes, meurt.

Acte I
Un petit groupe de parents et d’amis se rassemble pour la cérémonie funéraire de Dinah : le médecin de famille et son épouse, le dernier psychanalyste de la défunte, Susie, son amie de longue date, son frère Bill. Lors de conversations embarrassées, en apartés, les invités évoquent aussi le fait que la consommation d’alcool de Dinah pourrait avoir causé l’accident. Sam, le mari de Dinah, semble absent et pétrifié. Tout le monde attend les enfants de la morte, qui arrivent de loin. Son fils Junior vit depuis plus de dix ans au Canada. Sa fille Dede l’y avait suivi dès sa majorité. Tous les deux vivent avec François, amant de Junior, qui s’est marié avec Dede. Ils reviennent pour la première fois sur les lieux de leur enfance. Leur contact avec leur père avait été rompu pendant toutes ces années. Lorsque Dede et François arrivent enfin, on les dévisage avec curiosité. Sam garde une attitude réservée vis-à-vis de sa fille et de son gendre. Comme le temps presse, la cérémonie commence sans Junior. Celui‑ci fait irruption – dans un costume inapproprié pour l’évènement – au beau milieu de la lecture de psaumes et de poèmes par les invités. Après la cérémonie, l’amertume de Sam se retourne contre ses enfants. De rage, il leur reproche de réapparaître après tout ce temps et de déshonorer le souvenir de leur mère. Junior réagit par un strip-tease à côté du cercueil ouvert et déclare son père responsable de la mort de sa mère. La situation s’envenime. Tous se dispersent. Junior, perturbé, reste seul sur place.

Acte II
Tard le soir après l’enterrement. Incapable de dormir, Sam parcourt les affaires privées de Dinah. Dans ses journaux intimes, il lit à quel point elle a été peu heureuse à ses côtés pendant de nombreuses années. Il trouve une lettre cachetée, vaguement adressée à la postérité, mais il n’en prend pas connaissance et la cache également à Dede, qui cherche à avoir une conversation avec son père. Lorsque Dede essaie une robe de sa mère, Sam est déconcerté : il croit revoir devant lui la jeune Dinah des premières années de leur mariage. Le père et la fille retrouvent une proximité. Au même moment, François confronte Junior à son attitude provocatrice lors de la cérémonie funéraire. Par un mélange de désarroi et d’ironie, Junior cherche à gagner l’affection de François. François rejette violemment les tentatives de rapprochement de Junior. Lorsque Junior affirme avoir eu une relation intime avec sa soeur cadette dans son enfance et avoir failli être tué par son père pour le punir, François déclare qu’il s’agit là d’un des phantasmes névrotiques de Junior. Avec l’aide de François, Junior verbalise un souvenir d’enfance traumatique, une fête de Noël qui avait culminé en violences entre ses parents. François parvient à faire s’endormir Junior. Ensuite, il retrouve Dede et lui avoue avoir enfin compris combien elle compte pour lui. Sam ressent soudain de la sollicitude et de la tendresse pour Junior, mais il ne peut pas exprimer ses sentiments pour son fils. Il lit la lettre de Dinah.

Acte III
Le lendemain matin, Dede s’éveille confuse. Elle veut faire refleurir le jardin de sa mère, laissé à l’abandon depuis de nombreuses années. Au petit‑déjeuner, elle persuade Junior de rester quelques jours de plus pour ce faire. Frère et soeur reprennent quelques-uns de leurs jeux d’enfance. François et Sam les rejoignent pour jouer à chat. Quand François se retrouve dans les bras de Sam, celui-ci lui souhaite avec émotion la bienvenue dans le cercle familial. Puis Sam confie à François la lettre de Dinah en le priant de la lire à tout le monde. La lettre s’avère être une lettre d’adieu, l’accident, un suicide. Dans un bref message, Dinah prie ceux qui lui sont chers d’accepter sa décision et les encourage à accueillir la vie et à s’accepter les uns les autres de façon inconditionnelle. Lorsque Sam ajoute que la lettre était accompagnée de gâteaux de Noël, la tension générale se libère dans un grand éclat de rire. Sam prie ses enfants de rester quelques jours auprès de lui. Pendant un instant, l’idée d’une cohabitation renouvelée enthousiasme tout le monde. Mais lorsque se pose la question de savoir qui va loger avec qui dans quelle chambre, des jalousies et de vieilles blessures remontent à la surface. François reproche à Dede et Junior de ne jamais percevoir que leurs propres états d’âme et de ne pas avoir compris la signification du suicide de Dinah. Il déchire la lettre de Dinah. Chacun ramasse des bouts de son message. Avec précaution, Junior fait comprendre à Sam à quel point il se sent parfois petit et démuni face à lui et à quel point il a pourtant besoin de lui. Sam promet d’être là pour Junior. Dede laisse François faire un choix. Pour un moment, chacun retrouve un soutien en l’autre.

Journal de printemps

Pierre Naftule (1960-2022)

Personne, en France, ne sait qui était le Suisse Pierre Naftule, disparu à 61 ans le 19 mars après une longue souffrance (maladie de Charcot). J’ai connu cet auteur, humoriste, homme de théâtre et de télévision, pendant mes années à la Radio suisse romande. Mais je l’ai surtout suivi dans ses aventures avec Marie-Thérèse Porchet, alias Joseph Gorgoni, le comédien qui avait inventé avec Pierre Naftule ce personnage si savoureux, que le public parisien avait pu applaudir à plusieurs reprises.

La musique de Salon

Les années passent, l’amitié demeure. C’est ce qu’on se disait l’autre jour avec Eric Le Sage, que je n’avais plus revu depuis son récital en 2016 au Festival Radio France. Nous déjeunions dans un petit établissement de Montmartre, au nom tout indiqué pour ces retrouvailles : le Chantoiseau

Eric Le Sage, Paul Meyer, Emmanuel Pahud, c’est la bande du festival de Salon-de-Provence, ce sont surtout trois amis véritables, indéfectibles, que je ne vois ni n’entends assez souvent à mon gré. C’est dire si ce déjeuner montmartrois avec le pianiste avait une saveur particulière.

Cadeau de mon hôte, les récents échos discographiques des dernières productions de Salon. La curiosité alliée au talent, c’est la recette de la réussite exceptionnelle de ce rendez-vous estival où l’élite de la musique européenne arpente, depuis 1993, les chemins de traverse du répertoire de chambre.

Eloquence de Knappertsbusch

Hans Knappertbusch (1888-1965) est un chef d’orchestre allemand qui fait l’objet d’un véritable culte, dont je n’ai pas toujours compris la raison. Il est vrai qu’il s’est largement illustré dans Wagner, et comme je l’écrivais dans mon précédent billet (Wagner et Goerne), c’est un univers qui m’a longtemps échappé.

Cyrus Meher-Homji, le responsable du label Eloquence Australie, a eu l’excellente idée de regrouper en deux coffrets une partie du legs discographique du chef allemand, tel qu’il était paru sous étiquette Philips, Decca ou Westminster.

Le travail de « remasterisation » est impressionnant, notamment pour les premières années stéréo avec Vienne chez Decca. On reviendra sur ces deux parutions, mais savourons déjà les voix printanières de ces Badner Mädl’n de Komzak.

Rêves et douleurs : Wagner et Goerne

Salle du Théâtre des Champs-Élysées un peu clairsemée jeudi soir, malgré l’affiche : le baryton Matthias Goerne, l’Orchestre national de France dirigé par Cristian Macelaru, et un programme tout ce qu’il y a de plus attirant (Richard Strauss, Wagner, Webern et Schubert). Mais c’est, semble-t-il, un effet indirect de la guerre en Ukraine…

Je vais faire un aveu – qui n’en est pas un pour ceux qui me connaissent depuis longtemps – : j’ai longtemps été réticent à Wagner, pour plein de bonnes et mauvaises raisons, que je ne vais pas expliciter ici. Mais j’ai toujours eu une dilection pour son cycle de cinq mélodies écrites sur des poèmes de Mathilde Wesendonck, couramment appelées les Wesendonck Lieder.

Mélodies découvertes, partiellement, grâce à un disque d’une Last Night des Prom’s en 1972, où Jessye Norman chantait devant les 5000 spectateurs du Royal Albert Hall de Londres, les deux derniers Lieder du cycle, Schmerzen et Traüme. Comme intimité on fait mieux…

Longtemps indisponible en CD, cette soirée a été rééditée avec des extraits de précédentes finales des Prom’s :

Revenons à jeudi et à Matthias Goerne, et au choix, fait par l’Orchestre national de France, de l’orchestration de Hans Werner Henze (1926-2012). Le grand compositeur allemand avait écrit, en 1976, une version orchestrale du cycle de mélodies de Wagner, conçu au départ pour voix et piano, une version pour orchestre de chambre. A vrai dire, on ne perçoit pas de contraste saisissant avec l’orchestration conçue, du vivant de Wagner, par l’un de ses interprètes favoris, le chef d’orchestre Felix Mottl.

On ne peut malheureusement pas écouter sur France Musique le concert de jeudi, en raison de la grève de certains personnels de Radio France. Il ne reste de fabuleux souvenirs qu’à ceux qui ont eu la chance d’être au Théâtre des Champs-Élysées.

En coulisses, un admirateur de longue date du chanteur, Lambert Wilson.

On peut trouver un tas de petits défauts à la voix de Matthias Goerne, on peut même ne pas l’aimer. Quant à moi je ne résiste pas à l’ampleur d’un souffle, d’une générosité, d’une subtilité aussi, dans ces Wesendonck Lieder, d’ordinaire chantés par des femmes, qui ici atteignent au sublime.

Pas d’enregistrement à ma connaissance de Matthias Goerne de ces Lieder en version orchestrale, mais on aime tout autant la version avec piano

Une discographie des Wesendonck

Rien d’exhaustif dans ce qui suit, juste les inclinations du coeur

Julia Varady, Deutsches Symphonie Orchester, Dietrich Fischer-Dieskau (Orfeo) – voir Julia Varady #80

Christa Ludwig, Philharmonia Orchestra, dir. Otto Klemperer (1962)

Jonas Kaufmann, Orchester der Deutschen Oper Berlin, dir. Donald Runnicles (Decca)

Yvonne Minton, London Symphony Orchestra, dir. Pierre Boulez (Sony)

Trouvée sur YouTube cette version de concert – que je ne connaissais pas – de Jessye Norman, avec Pierre Boulez et l’orchestre symphonique de la BBC :

Agatha, Yuja, Klaus et Maurice

On n’oublie pas l’Ukraine loin de là (Unis pour l’Ukraine), on a parfois honte de certains débats ou de certaines prises de position (lire à ce sujet l’excellent billet du jeune musicologue Tristan Labouret sur Facebook)

Mais on vient de passer deux soirées bienfaisantes, l’une au théâtre, l’autre à la Philharmonie de Paris. Récit.

L’inconnu d’Agatha C.

Cela fait un moment que j’avais repéré ce spectacle qui se donne depuis le 24 janvier dans un théâtre – une salle moderne du 11ème arrondissement – où je n’avais jamais mis les pieds, l’Artistic Athévains


Je suis depuis mon adolescence un lecteur et un fan d’Agatha Christie, on connaît ses « recettes » pour nouer des intrigues policières et dérouter ses lecteurs jusqu’à la fin. Ses pièces de théâtre sont moins fréquentes. Raison de plus pour assister à ce Visiteur inattendu.

Le « pitch » est simple, trop simple pour être honnête évidemment ! Un soir de brouillard, un homme survient dans une maison isolée, sa voiture ayant versé dans le fossé, il arrive sur une scène de crime, un homme tué par balles dans une chaise roulante et lui faisant face une femme tenant un revolver et expliquant qu’elle vient de tuer son mari. On se doute que, comme dans tous les romans et les pièces d’Agatha Christie, tous les personnages qui vont intervenir ont tous une raison d’être impliqués dans ce crime, on ne dira évidemment pas qui est le coupable !

Ce qui est admirable dans ce spectacle, c’est d’abord une mise en scène astucieuse, judicieuse de Frédérique Lazarini, c’est la densité de chacun des personnages, chacun des rôles, et l’excellence de tous les interprètes : Sarah BIASINI Pablo CHERREY-ITURRALDECédric COLAS Antoine COURTRAY Stéphane FIEVETEmmanuelle GALABRU Françoise PAVY Robert PLAGNOL.

Cela se joue encore jusqu’à fin avril !

Yuja Wang, Klaus Mäkelä et Maurice Duruflé

Je n’avais pas encore eu l’occasion de voir et d’entendre le nouveau directeur musical de l’Orchestre de Paris, le jeune Finlandais Klaus Mäkelä qui vient de fêter ses 26 ans ! Le programme de cette semaine était, de surcroît, d’une originalité rare dans les concerts parisiens : l’Ebony concerto de Stravinsky, le Premier concerto pour piano de Rachmaninov et le Requiem de Maurice Duruflé.

Philippe Berrod ouvre le bal à la clarinette et s’amuse bien avec ses excellents collègues dans ce faux concerto faussement jazz mais vraiment Stravinsky sous la houlette élancée et élégante du jeune chef.

Puis vient le moins joué des quatre concertos de Rachmaninov qui servit – les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître – d’indicatif à la mythique émission de Bernard Pivot Apostrophes (dans la version de Byron Janis).

Quel bonheur de voir entrer, moulée dans une robe jaune (l’Ukraine?), la pianiste chinoise Yuja Wang, une artiste qu’on tient pour véritablement exceptionnelle depuis qu’on l’a entendue notamment en 2014 à Zurich dans le 2ème concerto de Prokofiev, et un an plus tard avec Michael Tilson Thomas dans le 4ème concerto de Beethoven, c’était à la Philharmonie ! (Les surdouées).

Yuja Wang a cette sorte de charisme, de personnalité hors norme, qui emporte l’adhésion et la sympathie immédiates du public, elle manifeste une telle joie de jouer, se défiant de tous les obstacles techniques – son deuxième bis hier soir, les redoutables variations sur Carmen de Vladimir Horowitz, elle s’en amusait, elle s’en régalait, comme si aucune difficulté ne pouvait lui résister -, son contrôle du clavier est proprement sidérant.

Requiem pour la paix

En dehors du disque (Michel Plasson) je n’avais jamais entendu en concert le Requiem de Maurice Duruflé (1902-1986), le chef-d’oeuvre choral de celui qui fut jusqu’à la fin de sa vie l’organiste de Saint-Etienne-du-Mont à Paris. La filiation avec Fauré est évidente (comme le couplage des deux oeuvres au disque). Le requiem de Duruflé a été créé à la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1947

Hier, au-delà de la confirmation que Klaus Mäkelä est un chef très inspiré, en osmose avec son orchestre, on a vécu l’un de ces moments forts dans la vie d’un mélomane, dans une vie d’homme tout simplement. La puissance, la beauté, la cohésion des forces musicales – magnifique choeur de l’orchestre de Paris -, la présence de deux solistes ukrainiens, Valentina Plujnikova et Yuri Samoilov, le très long silence recueilli à la fin du requiem, avant que n’éclate un tonnerre d’applaudissements dans le public de la Philharmonie, particulièrement adressés aux deux interprètes ukrainiens, et au-delà d’eux, à tout un peuple martyr.

Les inattendus (XI) : Gardiner et la Veuve viennoise

Au début du mois John Eliot Gardiner dirigeait un magnifique programme Berlioz / Elgar (lire Antoine et John Eliot en Italie). Rien que du très attendu de la part du chef britannique, dont on sait de longue dates les affinités avec Berlioz et dont on pense comme une évidence qu’il s’intéresse aux compositeurs anglais.

Mais, comme en témoigne, entre autres, le gros coffret publié par Deutsche Grammophon il y a quelques mois (Le jardinier de la musique), John Eliot Gardiner a souvent emprunté des chemins de traverse, qui n’ont pas manqué de surprendre…

Je me rappelle, en particulier, une soirée dans ce qui est, dans l’imaginaire collectif, la plus célèbre adresse parisienne, chez Maxim’s, rue Royale.

C’était fin 1994, Deutsche Grammophon avait fait les choses en grand pour célébrer la parution d’un coffret luxueux – La Veuve joyeuse de Lehar – avec une distribution qui ne l’était pas moins : John Eliot Gardiner dirigeant l’orchestre philharmonique de Vienne, Cheryl Studer, Bryn Terfel, Bo Skovhus, Rainer Trost, Barbara Bonney, le gratin de l’époque ! Et, comme une partie de l’opérette se déroule explicitement chez Maxim’s, le label avait invité presse et personnalités parisiennes à un souper fin rue Royale.

Comme le chante le prince Danilo, comme le chanta ce soir-là Bo Skovkus, « da geh ici zu Maxim, dort bin ici sehr intim »

Le baryton danois et la soprano américaine nous offrirent quelques extraits « live » de cet enregistrement.

Cette version a ses adeptes. On ne peut pas reprocher à Gardiner de se vautrer dans la crème fouettée. Mais on peut préférer des visions plus Mitteleuropa, avec des « veuves » plus idiomatiques que la voix passe-partout de Miss Studer. Même la trop sophistiquée Elisabeth Schwarzkopf se fait plus voluptueuse, sous la baguette – inégalée dans ce répertoire – d’Otto Ackermann en 1953, et même dix ans plus tard sous la houlette plus extérieure de Lovro von Matacic. Je me demande finalement si je n’ai pas une vraie préférence pour la sensuelle et subtile Elizabeth Harwood, trop tôt disparue à 52 ans, qui fait une formidable Hanna Glawari dans la version presque puccinienne de Karajan en 1972.

Quant à John Eliot Gardiner il a, outre cette Veuve joyeuse, gravé quelques disques avec les Wiener Philharmoniker, avant l’interruption de leur collaboration.

Parlez moi d’amour

Je voulais à mon tour dire deux ou trois choses sur la campagne présidentielle. J’y renonce… provisoirement. À quoi bon se lamenter ?

Je préfère me réjouir – et partager cela – de ce que j’ai écouté et lu ces jours-ci.

Louis le grand

Dans un magazine municipal distribué dans les boîtes aux lettres du centre de Paris, l’heureuse surprise : la couverture avec la photo de Louis Langrée et deux pleines pages d’interview du nouveau directeur général de l’Opéra Comique.

À mille lieues de la novlangue techno et du sabir cultureux qui imprègnent tant de discours et d’écrits, Louis Langrée dit des choses simples, belles, fortes, évidentes : En parlant de l’Opéra Comique « son histoire, la beauté de ce lieu et sa vocation même – un opéra pour le peuple – tout ici me parle. Les opéras comiques ne racontent pas des histoires d’empereurs romains, de déesses grecques, ils parlent de nous. D’ailleurs ma perception du terme « théâtre national » a changé : avant je l’envisageais comme une institution importante voire gigantesque. Maintenant je le vois comme une partie de notre patrimoine commun, c’est à chacun d’entre nous d’en prendre soin. Ce lieu doit accueillir tout le monde et aller vers tout le monde ». Le reste de l’interview fourmille d’idées, tellement lumineuses (l’aménagement de la place Boieldieu devant l’Opéra Comique « comme une oasis, une ruche, un lieu de ressourcement ») qu’on se demande pourquoi elles n’ont jamais été formulées auparavant.

Louis L. futur ministre ?

Le Roméo de Pierre B.

Six ans après sa mort, Deutsche Grammophon a réédité, dans un très beau coffret richement documenté (livret en anglais, allemand et français), l’ensemble des enregistrements réalisés par Pierre Boulez pour le label jaune.

Rien de neuf, toute la partie XXème siècle avait déjà été rééditée, ainsi que les Mahler. Mais une Huitième de Bruckner avec les Wiener Philharmoniker, le fameux Ring de Bayreuth en 1976 en 4 Blu-Ray, ainsi que le Parsifal de 1970, ont été ajoutés, ainsi que des Berlioz que j’avais jusqu’à présent négligés, voire ignorés.
Notamment un Roméo et Juliette et des Nuits d’été, à plusieurs voix, que je n’attendais pas sous la baguette de Pierre Boulez, et qui sont, en réalité, passionnants, parce que le chef ne se croit pas obligé d’en rajouter dans des partitions où le foisonnement créatif du compositeur se suffit à lui-même.

Boulez romantique ? Oui et ô combien !

Quant à la version proposée ici des Nuits d’été – cet absolu chef-d’oeuvre – je ne me lasse pas de l’écouter depuis que je l’ai… découverte dans ce coffret ! Honte à moi de l’avoir ignorée si longtemps.

Obaldia, Mildred, le Balzar et les branches de sassafras

Même en prenant de l’âge – ce que la nature se charge de me rappeler (Une expérience singulière) – je n’éprouve pas la nostalgie ou le regret du temps enfui, du « c’était mieux avant ».

Et pourtant surgissent, de temps à autre, des bouffées de souvenirs qui ramènent à la douceur des choses, ravivent de belles émotions.

Ainsi la mort de René de Obaldia, disparu à l’âge respectable de 103 ans, m’évoque immédiatement la figure de sa première épouse, Mildred Clary (1931-2010), une inoubliable voix de France Musique, une femme lumineuse que j’ai beaucoup aimée.

Olivier Greif chez Mildred Clary

Dans le portrait que j’avais fait d’elle (France Musique : les fortes têtes), je n’avais pas raconté ce qui fut ma dernière rencontre avec elle. Mildred m’avait invité dans son tout petit appartement de la rue Aubriot, dans le Marais, pour un dîner qui réunissait, entre autres, le compositeur Olivier Greif – quelques semaines avant sa brutale disparition – le chef de choeur anglais John Poole (qui avait animé le Groupe vocal de France). Un dîner délicieux comme notre hôtesse. A plusieurs reprises, Mildred Clary me réinvita, mais mon activité à Liège ne m’a plus jamais permis d’honorer ses invitations, et c’est avec une infinie tristesse et d’infinis regrets que j’appris son décès en 2010 après une brève et foudroyante maladie.

Olivier Greif est un compositeur, une personnalité hors normes, et surtout hors dogmes, et il est heureux qu’il soit toujours admiré, joué, par toutes les générations d’artistes.

Le Balzar n’est plus ce qu’il était

Longtemps le Balzar, à côté de la Sorbonne, dans le Quartier Latin à Paris, a été l’une de mes tables régulières. Non pas parce que la cuisine y est exceptionnelle, mais parce que le personnel – maîtres d’hôtel, garçons – formait une chaleureuse équipe et que s’y retrouvaient quelques figures connues. On se rappelle avoir souvent côtoyé Jean Tulard, avoir voisiné avec Bernard Pivot, aperçu Jean-Noël Jeanneney, l’académicien aujourd’hui disparu, Marc Fumaroli, et même à deux reprises Micheline Presle !

Et puis la crise sanitaire, une activité moins parisienne pour moi, ont espacé mes visites. Je suis retourné au Balzar mercredi à l’invitation d’amis chers. Et, en dehors du décor qui n’a heureusement pas changé, je n’ai quasiment rien retrouvé de ce que j’aimais dans ce lieu. Un service déplorable (un serveur masque baissé à qui il fallait demander et redemander de l’eau, du pain, des couverts et qui semblait n’en avoir « rien à cirer »). La clientèle habituelle semblait aussi avoir déserté. Même le traditionnel baba au rhum paraissait plus fade…

Je vais me consoler de cette étrange impression en lisant le nouveau Pivot :