Les inattendus (XIV): Markevitch et Beethoven

J’évoquais encore récemment les Markevitch père (Igor) et fils (Oleg Caetani). J’avais salué. comme il se doit, en leur temps, les fabuleuses rééditions dans la collection Eloquence des enregistrements réalisés par le chef franco-russe pour Philips et Deutsche Grammophon.

Dans le coffret Philips, il y a notamment quatre symphonies de Beethoven (1, 5, 8, 9) un peu passées inaperçues, oubliées peut-être, restituées ici dans la splendeur de leurs captations parisiennes en 1959 et 1961. Igor Markevitch y dirige un orchestre des Concerts Lamoureux aux couleurs délicieusement françaises (ce basson ! ces cuivres !) avec pour la Neuvième un « cast » de stars : Hilde Gueden, Aafje Heynis, Fritz Uhl et Heinz Rehfuss ! Des lectures d’une éclatante modernité, notamment dans la 8ème symphonie aux tempi idéaux.

Vraiment un corpus à (re)découvrir pour sortir des habituels clichés concernant Markevitch. Ici une Huitième d’une excitante vivacité, suivie d’une grandiose Neuvième :

Bâtons migrateurs

Je disais, dans mon dernier billet, à propos d’une Bohème de rêve, que j’avais eu la révélation d’un jeune chef, Lorenzo Passerini. Si j’étais encore en situation de le faire, je m’empresserais de le réengager dans un programme symphonique.

Je veux ici parler des chefs d’orchestre, de la vie musicale actuelle, et de certaines décisions que je ne comprends pas.

C’était mieux avant ?

Ici même j’ai évoqué, le plus souvent pour m’en réjouir, nombre de rééditions discographiques parfois considérables qui restituent des carrières fabuleuses : Ansermet, Klemperer, Gardiner, Muti, Böhm, Abbado, Haitink, pour ne citer que les plus récentes. Tous ces chefs ont laissé une trace indélébile dans l’histoire de l’interprétation et de la direction d’orchestre. On peut les caractériser, les identifier à un ou des répertoires. Pourra-t-on en dire autant d’un certain nombre de baguettes d’aujourd’hui ?

Maazel et Blomstedt

Ces jours-ci on réédite les enregistrements de deux chefs quasi contemporains, Lorin Maazel (1930-2014) et Herbert Blomstedt (né en 1927… et toujours en activité !).

Pour le chef américain né à Neuilly, c’est un ultime recyclage qui réussit même à être incomplet :

Quelques ajouts par rapport à un précédent coffret – dont une miraculeuse Symphonie lyrique de Zemlinsky avec un couple star Julia Varady et Dietrich Fischer-Dieskau -, les concerts de Nouvel an confiés de 1980 à 1983 à Lorin Maazel après le retrait de Willi Boskovsky… mais pas celui de 2005 !

Question qu’on se posait déjà lors de précédentes rééditions d’une discographie pléthorique éclatée entre de multiples éditeurs : quelle trace Maazel laisse-t-il dans l’histoire de la direction d’orchestre ? Qu’a-t-il laissé à Paris (Orchestre national), Cleveland, Pittsburgh, Munich, New York, où il a occupé des fonctions de direction musicale ? En dehors du fait d’avoir été un prodigieux technicien, qui impressionnait les formations qu’il dirigeait par la sûreté de sa baguette, qu’a-t-il laissé de musicalement marquant, décisif ? Tant d’intégrales Beethoven, Brahms, Mahler, Schubert, Bruckner… restées sous les radars.

Je n’oublie pas pour ma part que mes premiers coffrets Sibelius et Tchaikovski, c’était les siens : Maazel était dans sa trentaine, et pas encore blasé !

Il y a cinq ans, j’applaudissais Herbert Blomstedt – 90 ans à l’époque – à la Philharmonie de Paris (lire L’autre Herbert) devenu la star des philharmonies de Berlin et Vienne ! Decca réédite les enregistrements que le chef américain avait réalisés du temps de son mandat à San Francisco et quelques-uns de ceux gravés à Leipzig.

A la différence de Maazel, Blomstedt n’est pas un stakhanoviste du disque. Mais comme pour Maazel, on peine un peu à distinguer ce qui caractérise vraiment un chef qui est toujours intéressant sans jamais bouleverser, au disque tout du moins.

On parle à son propos d’équilibre, de justesse stylistique – qualités infiniment appréciables, comme on l’a écrit par exemple au sujet de ses intégrales des symphonies de Beethoven : Blomstedt, Dresde et Leipzig.

Bâtons voyageurs

Tous les chefs cités plus haut ont marqué de leur personnalité les institutions, orchestres, opéras, qu’ils ont dirigés, parfois fondés (comme Ansermet avec l’Orchestre de la Suisse romande). Parce qu’ils y sont restés de longues, parfois très longues années.

De telles « carrières » ne sont plus possibles aujourd’hui. Les orchestres qui, par parenthèse, ont tous, sans exception, gagné considérablement en qualité technique ces cinquante dernières années, ne veulent plus, ne supportent plus d’avoir en face d’eux le même chef. D’ailleurs les mandats longs, y compris pour les plus illustres, se sont rarement bien terminés. La liste des fâcheries, voire des divorces, est éloquente : Karajan à Berlin, Haitink à Amsterdam, même Barenboim à la Staatskapelle de Berlin…

Est-ce que pour autant l’instabilité permanente qui a gagné la vie musicale depuis une vingtaine d’années est préférable aux situations figées d’antan ?

Pour des Dudamel et Nezet-Seguin, qui ont pris leurs marques à Los Angeles pour l’un, à Montréal et New York pour le second, le « turn over » chez les chefs donne le tournis.

Prenons au hasard deux chefs de même génération, Jaap van Zweeden et Marin Alsop. Cette dernière s’est récemment illustrée dans une polémique ridicule à propos du film Tar, où Cate Blanchett incarne une cheffe d’orchestre à la trajectoire compliquée…

Voilà des parcours, des carrières mêmes incompréhensibles, sauf si la seule motivation de ces chefs est la puissance et… l’argent. Rien de ce que j’ai entendu d’eux, rarement en concert, plus souvent à la radio ou au disque, ne m’a jamais ni convaincu ni même retenu l’attention. Je cherche en vain dans la liste de leurs enregistrements, d’abord de la cohérence, ensuite et surtout l’affirmation d’un propos, d’une personnalité artistique qui ferait d’eux une référence dans tel ou tel répertoire.

On vient d »annoncer la nomination de Marin Alsop… à l’orchestre de la radio polonaise ! Après avoir dirigé les orchestres du Colorado (USA), de Bournemouth (Grande-Bretagne), de Baltimore (USA), Sao Paolo (Brésil), de la radio de Vienne (Autriche).

Peut-on trouver enregistrement plus ennuyeux de la 1ère symphonie de Schumann ?

J’ai eu beau chercher dans une discographie relativement abondante chez Naxos, ou des « live » disponibles sur YouTube, je n’ai vraiment rien trouvé qui me donne envie de sauver le soldat Alsop.

Quant à celui qui fut longtemps le premier violon du Concertgebouw d’Amsterdam (de 1979 à 1995), il s’était distingué il y a quelques années comme étant le chef le mieux rémunéré des Etats-Unis, donc du monde, avec un revenu de plus de 5 millions de dollars pour l’année 2013 ! (source : New York Times). Comme Marin Alsop, rien n’explique la carrière du chef hollandais, et pourtant : successivement chef du symphonique des Pays-Bas (1996-2000), de la Résidence de La Haye (2000-2005), de la radio néerlandaise (2005-2013), entre temps de l’orchestre des Flandres en Belgique et de Dallas (2008-2011), du Hong Kong Philharmonic (2012), et last but non least, du New York Philharmonic (2018-2024)… On notera tout de même que JvZ ne reste jamais longtemps quelque part, peut-être parce que les musiciens (ou les sponsors) de ces orchestres finissent par s’apercevoir de ses limites. De nouveau quelles traces un chef peut-il laisser lorsqu’il passe d’un pays, d’une culture, d’une formation à l’autre tous les cinq à dix ans ?

Jaap van Zweden n’est pas un mauvais chef et, question stylistique, il a été à très bonne école à Amsterdam. Mais cela suffit-il à en faire un grand chef ?

Pour terminer ce billet sur une note plus positive – et en prévision d’une série de portraits que je voudrais égrener tout au long de l’été – il y a heureusement dans la jeune génération des moins de 50 ans, des contre-exemples de très grand talent, pour n’en citer que quelques-uns que j’ai eu la chance d’inviter, des Alain Altinoglu, Domingo Hindoyan, Santu-Mattias Rouvali, Philippe Jordan… je complèterai la liste !

PS. En anglais, « baguette » de chef d’orchestre se dit « baton »… par allusion à ce bâton qui servait à battre la mesure et qui a été fatal à Lully (qui se l’était planté dans le pied et est mort des suites de la gangrène occasionnée par cette blessure)

Inconnus à connaître

Un bel inconnu qui a vieilli

S’il y a bien un lieu à Paris où l’on n’est jamais déçu, un gracieux écrin dans le quartier de l’Opéra, c’est bien le théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet. Jusqu’à ce dimanche 16 avril, on y donne la comédie musicale Ô mon bel inconnu de Sacha Guitry pour le livret et Reynaldo Hahn pour la musique, une production du Palazzetto Bru Zane qui avait déjà publié le disque il y a deux ans.

Je suis d’ordinaire très bon public pour ces « vieilleries » d’un répertoire si longtemps oublié ou négligé. Nombre de mes articles ici en témoignent (lire par exemple Le mois de l’opérette). Mercredi soir j’ai été plutôt déçu non pas par la mise en scène (bravo Emeline Bayart !) ou les interprètes, mais par la faiblesse du texte comme de la musique, comme je l’ai écrit dans Bachtrack : Le bel inconnu a pris un coup de vieux

Quand Luisada fait son cinéma

Comme tous ceux qui connaissent un peu le pianiste français, je savais de longue date la passion de Jean-Marc Luisada pour le cinéma, sa connaissance encyclopédique du 7ème art. On n’est donc pas surpris qu’enfin il ose en faire l’aveu par un disque magnifique (enregistré, de surcroît, dans un lieu qui m’est cher, la Salle philharmonique de Liège !).

J’imagine, même s’il ne m’en a rien dit, la difficulté pour Jean-Marc Luisada, de choisir ce programme, qui ressemble à tout sauf à un « best of ». Dans le beau livret qui nourrit ce disque, le pianiste cinéphile donne quelques clés. On appréciera le clin d’oeil de l’interprète au label qui le publie (Dolce Volta) puisqu’il ouvre son programme avec le thème de La dolce Vita !

Un bon conseil : précipitez-vous sur cet album, et si vous êtes à Paris mercredi prochain, allez écouter Luisada à la Salle Gaveau.

Méconnues mélodies

Ce n’est pas la première fois que je parle ici des bonnes affaires que propose le site allemand jpc.de (cf. mon dernier billet Inspirations).

Ne pas se fier à la photo de couverture de ce double album, mais constater la qualité de cette compilation : pour moi quelques découvertes (Bloch, Wellesz) et non des moindres.

Magnifique Sophie Koch dans les Poèmes d’automne d’Ernest Bloch :

Somptueux cycle des Symphonische Gesänge de Zemlinsky :

Peer Gynt versions S.F.

Les magazines de musique classique (Diapason, Classica, Gramophone) – que je lis toujours régulièrement – ont insensiblement mais résolument pris le pli de combler la raréfaction de la production discographique, qui, il n’y a pas encore si longtemps, occupait l’essentiel de leurs pages, par des articles de fond.

Le numéro d’avril de Diapason contient un passionnant dossier sur le Peer Gynt de Grieg, qu’on n’attendait pas signé de Sylvain Fort, grand maître ès vocalités, lyriques ou mélodiques. Même si la musique de scène que le compositeur norvégien a écrite pour la pièce éponyme d’Ibsen contient des parties chantées. On s’attendait encore moins à être surpris par les références discographiques choisies par l’auteur. Leçon de modestie pour qui croyait si bien connaître la discographie de l’oeuvre…

Sans dévoiler les conclusions de Sylvain Fort – il faut acheter et lire Diapason pour cela ! -, je commencerai par faire état des versions qui m’ont accompagné depuis mes jeunes années, versions que tient Fort en haute estime – le contraire m’eût étonné et n’eût pas manqué de susciter une vive protestation à son endroit ! -, à commencer par l’ineffable Sir Thomas, Beecham du nom des pilules laxatives qui ont fait la fortune de sa famille (!!).

Y a-t-il plus terrifiant que cet « Antre du roi de la montagne » ?

Arrivé peu après dans ma discothèque, John Barbirolli, dans une collection économique allemande, nous tire des larmes de la Mort d’Ase

Si je continue à la lettre B, je trouve deux fois l’actuel vétéran de la direction, le Suédois devenu Américain Herbert Blomstedt, 96 ans en juillet prochain, une fois à Dresde, l’autre à San Francisco. Sylvain Fort les relève l’une et l’autre, je ne dirai pas celle qu’il préfère !

Toujours en suivant l’ordre alphabétique, j’arrive aux Järvi, père et fils. Me revient, si vif, le souvenir de l’intégrale de la musique de scène qu’avait donnée l’Opéra de Paris, le 19 avril 1995, à Bastille, dirigée si parfaitement par Neeme Järvi. Sa gravure à Göteborg est idiomatique.

Marchant sur les traces de son père (il faudra un jour dire à quel point l’ombre de Neeme influence le parcours… et la discographie du fils aîné) Paavo trouve avec ses forces estoniennes les couleurs fauves qui conviennent.

J’ai encore en rayon Neville Marriner (première version avec l’Academy of St Martin in the Fields), Hans Cristian Ruud dans l’édition Grieg du label BIS, et Esa-Pekka Salonen à Oslo.

Mais la grande surprise pour moi, au point que je me suis un instant demandé si un poisson d’avril ne s’était pas glissé dans le dossier de Diapason, est la présence d’une version qui m’avait complètement échappé : Jeffrey Tate dirigeant l’orchestre philharmonique de Berlin ! Je n’ai jamais eu, à tort, une grande considération pour ce chef, qu’à l’opéra ou en concert, je trouvais toujours « honnête » mais guère palpitant. Je vais donc grâce à Diapason enrichir ma discothèque d’un nouvel élément

Il y a bien d’autres informations et découvertes à faire dans le dossier de Sylvain Fort. Comme la version récente d’Edward Gardner avec l’orchestre « natal » de Grieg (Bergen) et cette précision qui ravira tous ceux qui ont subi tant de publicités laitières et autres : « Au matin » n’évoque nullement la fraîcheur des fjords scandinaves mais la douceur d’une oasis marocaine !

Bonnes tables

J’avais coutume, dans mes précédents blogs, et même une fois sur celui-ci (Revue de tables) en 2015 (!), d’évoquer les restaurants que j’aime… ou que j’aime moins. J’avais découvert, par la même occasion, que certains de mes lecteurs, suivaient, ou critiquaient, mes avis, alors que je n’ai jamais eu la prétention de me substituer à un inspecteur du guide Michelin (bien qu’il me soit arrivé quelquefois d’être traité comme l’un d’eux par des restaurateurs sans doute surpris par la présence d’un homme seul !).

Je reviendrai le moment venu sur mes bons souvenirs à Montpellier (2890 jours, mes années Montpellier).

Je partage ma vie de pseudo-retraité entre Paris et le Val d’Oise, où les lieux agréables ne manquent pas. J’en évoquerai quelques-uns dans un ordre qui ne suit que mes humeurs.

Mauvaises surprises

Commençons par les désagréments – heureusement moins nombreux que les bonnes surprises.

. Chez André : avant un concert au Théâtre des Champs-Elysées, je voulais tester cette brasserie rue Marbeuf qui envahit les réseaux sociaux de sa publicité. Il était 18h15, le restaurant était quasi vide, mais le maître d’hôtel m’a dispensé de confirmer mon essai (lire ici : Visite sans retour.

Le Cabouillet : c’est une maison historique au bord de l’Oise à L’Isle Adam. On en aimait le charme désuet du temps des anciens propriétaires, une bonne cuisine de province, un peu chère, mais un service comme on n’en fait plus. On a continué de fréquenter l’établissement et son agréable terrasse en été. La carte avait changé, était devenue beaucoup plus chère, et avait surtout l’inconvénient de ne jamais bouger. Jusqu’au jour où on m’a facturé un verre de rosé 20 € !

La Grange de Belle-Eglise a conservé son étoile Michelin, on se demande pourquoi : je n’ai pas changé d’avis par rapport à ce que j’écrivais en juin 2020 (lire Etoile injustifiée)

Quand on veut se risquer à du roboratif, on n’est jamais déçu par la générosité des plats de L’Affiche :

En dépit des apparences, un cassoulet tout ce qu’il y a de plus digeste !

Maîtres cuisiniers à Auvers

Depuis que l’auberge Ravoux – la maison où Van Gogh avait sa chambre les derniers mois de sa vie en 1890 a fermé – c’était avant le confinement – puis rouvert épisodiquement, j’ai jeté mon dévolu sur deux adresses qui ne déçoivent jamais, qui démontrent au contraire leur souci du client, l’envie de bien travailler de bons produits.

Le Relais des peintres ,à Auvers-sur-Oise même, est devenue une étape régulière, tenue par deux frères talentueux – Sergio Pastoressa est devenu le week-end dernier Maître Cuisinier de France ! Distinction ô combien justifiée !

Délicieuse choucroute de la mer !

A quelques encablures d’Auvers, à Hérouville-en-Vexin, depuis deux ans, on n’a jamais pris en défaut Les Vignes Rouges, bel établissement historique, revu et rénové avec beaucoup de goût, jouxtant la belle église du village, qui ressemble à s’y méprendre à celle d’Auvers-sur-Oise !

Autre adresse notable qui a évolué ces dernières années du correct au banal et maintenant à l’excellent, le Maupertu au bord de la route d’Auvers à Pontoise.

Des étoiles

Il.y deux restaurants étoilés dans le Val d’Oise, les deux à quelques kilomètres d’Auvers : Le Chiquito à Méry sur Oise, L’Or Q’idée à Pontoise. Entre les deux mon coeur ne balance pas, puisque je les visite à intervalles réguliers, n’omettant jamais de féliciter les deux cheffes à l’oeuvre (Anne-Sophie Godry qui a repris les commandes du Chiquito, et Naoëlle d’Hainaut à Pontoise) et, lorsqu’elles me demandent mon avis, de faire telle ou telle suggestion. Il y a des souvenirs plus forts que d’autres pour nouer une relation forte : le samedi 14 mars 2020, prenant tout le monde de court, le premier ministre d’alors, Edouard Philippe, annonçait la fermeture le soir même de tous les établissements recevant du public pour cause de pandémie. Ce même soir, j’avais réservé à L’Or Q’idée : en arrivant au restaurant, c’est moi qui annonçai à Mathieu d’H….la mauvaise nouvelle. Quelques mois plus tard, nous fêtions ensemble la réouverture des restaurants.

Le confort bourgeois du Chiquito et le bonheur créatif dans l’assiette.

A L’Or Q’idée la surprise est toujours au programme.

Paris secret

À Paris, c’est, surtout depuis la crise Covid, l’aventure permanente. Tel établissement jadis réputé a sombré (Le Balzar, dans le quartier Latin, qui était une de mes tables favorites, a sombré corps et biens, le Petit Commines ne sait plus ce qu’est l’accueil du client), sans parler bien sûr de tous ceux qui ont disparu…

Il reste quand même de fières adresses, comme ma plus récente découverte, à l’ombre du Panthéon, dans la très discrète rue Laplace, La Table de Colette. Pour un déjeuner sain ,original et bon marché, pas mieux !

Toujours dans le centre de Paris, pour le déjeuner, La Méditerranée place de l’Odéon, reste un must. Des années que je n’y avais plus mis les pieds. Erreur ! Fruits de mer, poissons délicieux, prix modérés au déjeuner (un menu à 37 €; qui dit mieux ?). Un voiturier qui plus est…

Dans les quartiers plus canaille (on ne parle plus du Marais, où toutes les adresses sympathiques de jadis ont disparu), du côté de Belleville ou Oberkampf, on a un gros faible pour Les 3 Bornés (fine allusion à la toute proche rue des Trois Bornes), 71 rue Jean-Pierre Timbaud. C’est bon, c’est sain, c’est généreux, et ce n’est pas l’assommoir côté addition. Dans la rue Amelot, le détour chez Qui plume la lune s’impose.

Encore plus central dans Paris, deux adresses incontournables. Dans ce qui est censé être la plus vieille maison de Paris, l’Auberge Nicolas Flamel est une absolue merveille. Six ou sept visites, et jamais de routine, ni de répétition. Et contrairement à nombre d’étoilés, on peut encore trouver de la place presque le jour même (le chef nous ayant expliqué qu’il veut éviter le « syndrome » Michelin – restaurants réservés des mois à l’avance – et se garder la liberté d’accueillir ses hôtes au dernier moment.

Dans le même quartier, pas encore étoilé (mais ça ne saurait tarder), Dessance, 74 rue des Archives, chef hispanique en cuisine (ouverte), menus tout végétarien ou terre et mer. Accueil, service, au petit point, et dans l’assiette un festival de saveurs.

Voix de reines

La série n’est pas terminée… et tant mieux ! Dans la ligne de mon précédent billet (Rita, Nadia, Cécile…) les femmes sont toujours à l’honneur.

Les reines d’un soir

On était mardi soir au théâtre des Champs-Elysées pour le double récital de Marina Rebeka et Karine Deshayes. Compte-rendu complet sur Bachtrack : Les reines d’un soir

(Les deux cantatrices enregistrées pour la télévision en 2018 dans le même Théâtre des Champs-Elysées)

Jessye inédite

Ce matin je recevais un coffret commandé il y a plusieurs semaines, qui faisait déjà beaucoup parler de lui avant même sa parution. Des enregistrements inédits de la grande Jessye Norman (Les Chemins de l’amour).

L’éditeur de ce coffret, Cyrus Meher-Homji, responsable de la formidable collection Eloquence Australie – qui réédite les trésors de l’immense fonds Philips, Decca, Deutsche Grammophon – écrit à propos de ces disques sous le titre « Le fruit défendu » : « Les multiples spéculations, articles, blogs, et groupes de discussions autour des inédits de Jessye Norman trouvent aujourd’hui une réponse avec ces enregistrements réalisés entre 1989 et 1998 »« .

On va donc parcourir les 3 CD de ce coffret, sans a priori, en particulier – le 1er CD – les extraits de Tristan et Isolde captés à Leipzig du 19 au 30 mars 1998, sous la direction de Kurt Masur (avec Thomas Moser en Tristan, Hanna Schwarz en Brangäne et Ian Bostridge en jeune marin), le 2ème comporte deux cycles déjà enregistrés « officiellement » par la chanteuse, les Vier letzte Lieder de Richard Strauss en mai 1989 et les Wesendonck-Lieder de Wagner en novembre 1992, les deux fois « live » à Berlin avec James Levine à la tête des Berliner Philharmoniker. Le troisième rassemble, sous la houlette de Seiji Ozawa avec le Boston Symphony, la cantate Berenice, che fai ? de Haydn, La mort de Cléopâtre de Berlioz, et Phèdre de Britten, soit au moins deux inédits (Haydn, Britten) de la discographie de Jessye Norman. Reste la question de savoir pourquoi la chanteuse n’avait pas autorisé la sortie de ces enregistrements, et pourquoi ses héritiers sont passés outre…

Virginia Zeani (1925-2023)

La cantatrice roumaine, morte à 97 ans, n’était qu’un nom sur un CD de compilation d’airs de Puccini, jusqu’à ce que Decca réédite ce disque-récital. Elle est pour moi à jamais la Musetta de la Bohème

Deux opéras, deux orchestres

On peut difficilement imaginer soirées plus contrastées, et chez l’auteur de ce blog situations parfois schizophréniques. Celle où le critique musical est en activité, celle où l’auditeur jouit pleinement du moment sans l’angoisse du papier à écrire.

Un couple mal assorti

J’aime les soirs de première, non par snobisme (les mondanités, ça n’a jamais été mon truc !), mais parce que l’effervescence est partout perceptible, côté public comme côté interprètes et organisation. Lorsque je prends mes places vendredi soir au guichet du théâtre des Champs-Elysées, après en avoir salué l’actuel et le futur directeurs, J.Ph. me laisse deviner un spectacle qui décoiffe. Il faut dire que Le Rossignol de Stravinsky et Les Mamelles de Tiresias de Poulenc dans une même soirée, mis en scène par Olivier Py, ça promet.

Résultat mitigé ! A lire sur Bachtrack : Le Rossignol et Les Mamelles de Tiresias un couple mal assorti. Avis partagés par mes « collègues » de Forumopera, du Figaro ou du Monde

Un spectacle à voir… pour les Mamelles !

San Francisco à Paris

Samedi soir, programme généreux pour le troisième des concerts du San Francisco Symphony en résidence à la Philharmonie. Esa-Pekka Salonen sur le podium, Yuja Wang au piano !

(Yuja Wang, Esa-Pekka Salonen, le San Fransisco Symphony dans un extrait du finale du 3ème concerto de Rachmaninov)

La pièce d’ouverture est due à une jeune compositrice californienne, Gabriella Smith. Une musique vraiment descriptive, qu’elle situe à 40 kilomètres au nord de San Francisco sur le majestueux cap de Point Reyes. Adolescente, Gabriella Smith y a participé à un projet de recherche sur les chants d’oiseau. Et c’est là contemplant l’océan, bercée par les bruits environnants, que lui vient l’idée de Tumblebird Contrails. Tous les instruments de l’orchestre sont sollicités pour reproduire la houle, le ressac, le sable qui crisse sur la grève. C’est mieux qu’un exercice de style, l’affirmation d’une authentique maîtrise du grand orchestre.

Que dire, ensuite, qui n’ait déjà dit sur Yuja Wang, sa technique superlative, son approche aussi virtuose que poétique de l’immense 3ème concerto de Rachmaninov (cf. l’extrait ci-dessus) ! En bis, la sublime transcription par Liszt de « Marguerite au rouet » de Schubert presque murmurée, dans un souffle.

Puis devant l’insistance du public, un « encore » qui était si familier à Nelson Freire, les Ombres heureuses de l’Orphée et Eurydice de Gluck arrangées par Sgambati

En seconde partie, le Concerto pour orchestre de Bartok, où les Californiens et leur chef n’ont pas de mal à briller de tous leurs feux. Mais ce n’est décidément pas l’oeuvre qu’on préfère de Bartok.

Les beaux dimanches du National

Je me rappelle encore l’énergie qu’il avait fallu développer, après l’inauguration de l’auditorium de Radio France en novembre 2014, pour installer l’idée que la musique et les formations musicales de la Maison ronde devaient être proposées au public le week-end. J’avais lancé le principe de concerts symphoniques le dimanche après midi, me heurtant d’emblée à l’incrédulité voire à l’hostilité générale, à l’exception, je dois le dire, du PDG Mathieu Gallet qui souhaitait une Maison de la Radio en format VSD !

J’ai eu évidemment beaucoup de plaisir à constater ce dimanche après-midi qu’un public jeune et familial avait pris place dans l’Auditorium. Pour un concert en tous points admirable. Comme je l’ai écrit pour Bachtrack : Gianandrea Noseda, Joshua Bell et le National au meilleur de leur forme.`

Prokofiev, Ozon, Paris années 20/30

Le nouveau « Crime » d’Ozon

Avant-première hier, dans une salle que j’affectionne – Le Conti à L’Isle-Adam, confortable, accueillant, soucieux de son public – du nouveau film de François Ozon « Mon Crime« .

Rien à retirer ou ajouter à ce que j’écrivais déjà ici du cinéaste de Huit femmes ou Franz : « On est rarement déçu par un film de François OzonMême si, comme avec Woody Allen, les réussites sont inégales. »

En l’occurrence, Mon Crime est une totale réussite. J’ai adoré du début à la fin : casting d’enfer – savoureux petits rôles – lumineuse Nadia Tereszkiewicz (il faudra que Jamel Debbouze apprenne à prononcer son nom la prochaine fois qu’elle aura un César !) découverte, pour ma part, dans Les Amandiers, affriolante Isabelle Huppert…Une histoire, des décors, quantité de sous-entendus, de clins d’oeil, une réalisation au cordeau.

Prokofiev à Paris

Le scénario du film d’Ozon est inspiré d’une pièce de théâtre de Georges Berr et Louis Verneuil (1934). Serge Prokofiev n’aura pas eu l’occasion de la voir, il est alors de retour en URSS.

Prokofiev est mort le 5 mars 1953, officiellement le même jour que Staline, sauf qu’on sait maintenant que le « petit père des peuples » avait passé l’arme à gauche quelques jours auparavant (voir ou revoir à ce sujet le film de 2009 de Marc Dugain « Une exécution ordinaire » où – lien avec le film d’Ozon – André Dussollier compose un Joseph Staline absolument étonnant).

Comme Classica en février (lire Les deux Serge) qui dressait un parallèle entre Rachmaninov et Prokofiev, Diapason de mars consacre sa une au seul Prokofiev.

On ne va pas se livrer au jeu, bien inutile, de la comparaison entre les deux magazines des dossiers consacrés à Prokofiev, plus traditionnel chez Diapason avec André Lischke, sous un angle plus historique et littéraire chez Classica avec Laetitia Le Guay.

Attardons-nous sur le Prokofiev parisien qui va livrer deux musiques de ballet aux Ballets Russes :

Le bouffon (Chout/шут), créé le 17 mai 1921 au théâtre de la Gaité. La suite que Prokofiev en tire en 1922 est une sorte de manifeste de la modernité, même si huit ans plus tôt Stravinsky a déjà tout dit avec son Sacre du printemps

Le fils prodigue, créé le 21 mai 1929 – dernière création des Ballets Russes, trois mois avant la disparition de Diaghilev.

La discographie des ballets de Prokofiev, en dehors des deux monuments que sont Cendrillon et Roméo et Juliette, reste assez limitée. Pas sûr que le coffret annoncé par Warner pompeusement intitulé Prokofiev : The Collector’s Edition, comble ces lacunes.

Rojdestvenski reste une référence insurpassée.

A suivre !

Inondation et Révolution

Semaine riche en émotions musicales.

L’Inondation

D’abord la reprise à l’Opéra Comique d’un ouvrage qui avait beaucoup fait parler de lui, quelques mois après sa création en septembre 2019, pour de bien mauvaises raisons que Forumopera a parfaitement résumées lorsque « l’affaire » s’est conclue par un non-lieu (lire L‘affaire Chloé Briot. classée sans suite).

On a donc assisté lundi soir à la première de cette reprise de L’Inondation de Joël Pommerat et Francesco Filidei, et on en a écrit tout le bien qu’on en a pensé dans Bachtrack. Pour les retardataires, il y a encore une représentation ce dimanche à Paris et deux autres prévues en mai à Luxembourg.

Une fabuleuse Fantastique

Je n’allais pas manquer mercredi soir le concert de l’Orchestre de Paris et de son fringant directeur musical, Klaus Mäkelä, à la Philharmonie de Paris. Programme a priori sans risque (une pièce de Kaija Saariaho, que les orchestres adorent programmer en début de concert, c’est toujours élégant, décoratif, et ça ne dérange pas même les plus rétifs à la musique contemporaine, puis le concerto pour violon de Sibelius, et en seconde partie la Symphonie Fantastique de Berlioz).

Et l’événement ce fut précisément cette fabuleuse Fantastique ! Le jeune Finlandais n’a pas fini de nous surprendre. J’avoue que j’avais fini par me détourner de l’oeuvre maîtresse de Berlioz au concert comme au disque. Tellement de versions qui passent à côté, quand elles ne contredisent pas le « programme » et les intentions du compositeur (la « marche au supplice » du 3ème mouvement qui devient une marche triomphale tous cuivres dehors). Mercredi soir, j’ai retrouvé Berlioz dans toutes ses dimensions, d’invention, de folie, de modernité, et un orchestre en complète osmose avec son jeune chef. Je n’ai pas été le dernier, dans la grande salle comble de la Philharmonie, à partager les « cris et les trépignements » (selon l’expression du compositeur lors de la création) enthousiastes du public. Je l’ai écrit pour Bachtrack : La Fantastique révolutionnaire de Klaus Mäkelä

Ici un documentaire qui date déjà de quelques mois qui dessine un portrait sensible du jeune chef :

Impatient de découvrir le premier disque qui rassemble l’Orchestre de Paris et son chef :

L’art de la critique (suite)

Voilà quelques semaines que j’ai endossé un nouveau rôle, celui de critique musical. Nouveau ? pas tant que cela m’ont répondu d’aucuns, puisque, selon eux, je le faisais déjà sur mon blog. Pas tout à fait faux, même si mes remarques ici ne peuvent être assimilées à une critique construite, étayée. Exercice auquel je dois me plier, essayer en tout cas, lorsque j’écris pour Bachtrack (voir mon dernier papier sur l’intégrale Schumann de l’ONF et Daniele Gatti)

Bon public

Je n’ai plus de responsabilité dans le monde musical, je ne suis plus directeur d’un festival, d’une entreprise culturelle, d’une chaîne de radio, mais je suis resté le même, à l’égard des musiciens, des artistes, des professionnels que j’ai côtoyés et qui sont souvent devenus des amis. Est-ce à dire que je dois m’interdire de les critiquer ? Non bien sûr, mais connaissant leur démarche, leur travail, je me mets à la place du public, je suis dans le public, et j’essaie de raconter ce que j’ai vu et entendu, et qui parfois m’a surpris ou déçu (ainsi du dernier récital de Fazil Say à Paris).

J’avoue que je suis parfois soulagé de ne pas avoir à faire la critique d’un concert auquel j’assiste. Dernier en date, mardi dernier, l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam à la Philharmonie, dirigé par Paavo Järvi, avec en soliste Lisa Batiashvili.

Je n’aurais pas pu écrire un dithyrambe comme celui de mon estimé collègue sur Bachtrack, qui ne tarit pas d’éloges sur le jeu de la violoniste dans le Concerto de Beethoven. Au sortir de cette longue, très longue première partie de concert, je faisais part à des amis – devrais-je dire maintenant des « collègues » ? – du Figaro, de Diapason, de ma perplexité : pourquoi ces tempi si lents qui rendent le premier mouvement interminable ? pourquoi une quasi-absence de l’orchestre et du chef ? J’avais le souvenir de ce disque si formidable :

Apercevant à quelques sièges le jeune violoniste Daniel Lozakovich, je me rappelais la toute autre impression qu’il m’avait laissée, le 11 juillet 2019, en ouvrant le Festival Radio France à Montpellier, au côté d’un autre Järvi ! :

« Le concerto de Beethoven passe comme un rêve, le petit prodige suédois nous donne à entendre l’essence, le coeur d’une oeuvre qui fuit l’épate et la virtuosité gratuite, Lozakovich et Järvi s’écoutent, se répondent, atteignent plus d’une fois au sublime, à cet état suspendu de pure beauté. Le silence est absolu dans la vaste salle de l’opéra Berlioz du Corum de Montpellier. Nous avons tous le sentiment de vivre l’un de ces moments que la mémoire rendra indélébile… » (Opening Nights).

Pour en revenir au concert de mardi dernier, l’unanimité s’est faite sur la deuxième partie, la Cinquième symphonie de Prokofiev. Pierre Liscia (Bachtrack) souligne l’extraordinaire démonstration de discipline orchestrale donnée par l’Orchestre du Concertgebouw, véritable star de la soirée .

On continue de ne pas aimer le très soviétique premier mouvement, comme un exercice obligé de la part du compositeur pour célébrer la victoire de l’URSS sur l’Allemagne nazie (l’oeuvre est créée le 13 janvier 1945 dans la grande salle du Conservatoire de Moscou). Les trois mouvements suivants sont, eux, du pur Prokofiev, agreste, lyrique, virtuose. Paavo Järvi manifeste un contrôle de tous les instants sur la formidable machine orchestrale. On aimerait parfois qu’il se lâche un peu.

Le respect des artistes

Je me réjouissais d’entendre Lukas Geniušas le 8 février dans le bel écrin de la Salle Cortot. Le pianiste lituanien ayant déclaré forfait, il était remplacé par un artiste que j’avais souvent invité à Liège, libre, fantasque, étrange, Severin von Eckardstein. Programme étrange (sa transcription pour piano de Mort et transfiguration de Richard Strauss, Liszt, la 32ème sonate de Beethoven). Heureusement que je n’avais pas de critique à écrire…Je suis sorti décontenancé, malheureux, déçu. Il faut aussi accepter ces rendez-vous ratés, au nom même de l’admiration et du respect qu’on porte à ces artistes.

En attendant, il faut écouter les disques du pianiste allemand. Ils ne nous ont jamais déçu !