Ascension

Je ne suis pas sûr qu’à part son fameux « pont », synonyme de long week-end et d’éventuels congés, l’on sache encore ce qu’est l’Ascension et le pourquoi d’un jour férié un jeudi !

Le calendrier chrétien

Rappelons donc que l’Ascension est une fête chrétienne célébrée le quarantième jour à partir de Pâques. Elle marque la dernière rencontre de Jésus avec ses disciples après sa résurrection et son élévation au ciel. Elle exprime un nouveau mode de présence du Christ, qui n’est plus visible dans le monde terrestre, mais demeure présent dans les sacrements. Elle annonce également la venue du Saint-Esprit dix jours plus tard et la formation de l’Église à l’occasion de la fête de la Pentecôte. Elle préfigure enfin pour les chrétiens la vie éternelle.

L’Ascension est un élément essentiel de la foi chrétienne : elle est mentionnée explicitement, tant dans le Symbole des apôtres que dans le Symbole de Nicée-Constantinople et donc partagée par les catholiques, les orthodoxes (l’Ascension du Seigneur est une des Douze grandes fêtes), les protestants et les fidèles des Églises antéchalcédoniennes.

Le jeudi de l’Ascension est jour férié dans plusieurs pays et célébré chaque année entre le 30 avril et le 3 juin pour le calendrier grégorien. Pour les catholiques et les protestants, en 2022, l’Ascension est le jeudi 26 mai et en 2023 elle aura lieu le 18 mai. Pour les orthodoxes, c’est respectivement le 2 juin et le 25 mai. (Source Wikipedia).

L’Ascension en musique

De manière certes moins abondante ou spectaculaire que Noël ou la période pascale, l’Ascension a inspiré les compositeurs.

On pense en premier lieu à Jean-Sébastien Bach et à sa cantate BWV 11 Lobet Gott in seinen Reichen, souvent nommée Oratorio de l’Ascension (17 mai 1735)

L’un des fils Bach, Carl Philip Emanuel (1714-1788), écrit un oratorio qui réunit deux épisodes : la Résurrection (à Pâques) et l’Ascension du Christ (1774)

Le prolifique Telemann (1681-1767) avait fait de même en 1770, quelques années avant C.P.E.Bach, sur le même livret de Karl Wilhelm Ramler.

et écrit plusieurs cantates pour ces fêtes religieuses du printemps.

Incontournable Messiaen

Au XXème siècle, le plus religieux des compositeurs français, Olivier Messiaen (1908-1992) consacre à l’Ascension deux recueils, en 1932 pour orchestre symphonique, puis en 1933 pour orgue, composés de quatre mouvements :

  1. Majesté du Christ demandant sa gloire à son Père
  2. Alleluias sereins d’une âme qui désire le Ciel
  3. Transports de joie d’une âme devant la gloire du Christ qui est la sienne
  4. Prière du Christ montant vers son Père
Deutsche Grammophon a eu la bonne idée de réunir en un coffret anniversaire (Olivier Latry vient de fêter ses 60 ans) les enregistrements de l’organiste à la tribune de Notre Dame de Paris, en particulier une intégrale de l’oeuvre d’orgue de Messiaen qui fait référence.

J’en profite pour rappeler qu’Olivier Latry est l’un des invités prestigieux de l’édition 2022 du Festival Radio France pour un récital sur les orgues de la Cathédrale Saint-Pierre de Montpellier le 20 juillet prochain, qui rendra, entre autres, hommage à César Franck à l’occasion de son bicentenaire : lefestival.eu.

Régime de fête (IV) : un oratorio pour Noël

L’oratorio de Noël est une oeuvre composée à Leipzig en 1734 par Jean-Sébastien Bach « pour le temps de Noël »

Je ne connais pas meilleure manière de célébrer la joie de Noël, une fête et une oeuvre qui revêtent pour moi un caractère un peu particulier.

D’abord parce que, sans le secours d’une magnifique chaîne humaine (Une expérience singulière), je ne serais peut-être plus là pour fêter ce jour en famille. Durant ma convalescence, j’ai eu et j’ai encore l’occasion d’échanger avec des personnes, connues ou inconnues de moi, qui ont traversé la même épreuve, le même sentiment d’être passé très près d’une issue fatale, et qui ont décidé de voir et de vivre leur vie autrement.

Mais aussi parce que l’Oratorio de Noël est lié à mon premier grand souvenir de radio (lire Une naissance) : la première, le 22 décembre 1987, d’une émission de critique de disques – Disques en Lice – aujourd’hui arrêtée. Le producteur, François Hudry, avait choisi une oeuvre qui allait de soi à cette date-là et invité notamment notre cher Michel Corboz, disparu au début de septembre dernier.

(de g. à d. François Hudry, JPR, Chiara Banchini, Michel Corboz, Pierre Gorjat)

Et si j’ai ouvert cet article par une vidéo de Peter Schreier, c’est évidemment pour rendre hommage à cet immense interprète, chanteur d’opéra et de Lieder, excellent chef, disparu il y a exactement deux ans, le jour de Noël 2019 (Le chanteur de l’Est), mais aussi parce que les invités de Disques en lice avaient placé sa version en tête d’une discographie qui n’est pourtant pas pauvre en réussites.

Tendresse infinie pour la si belle et joyeuse version de Michel Corboz.

Il y a quatre ans, j’avais passé l’entre-deux-fêtes à Leipzig et Dresde. Je revois avec émotion les photos que j’avais prises notamment dans l’église Saint-Thomas de Leipzig, où repose Jean-Sébastien Bach (lire Leipzig ville musique).

Je souhaite à mes lecteurs un Noël placé sous le signe de la fête, de la joie et de l’espérance.

Samson à Orange

Je ne parviens pas à me rappeler la dernière fois que je suis venu à Orange, mais c’était il y a longtemps, plus de vingt ans sans doute.

J’étais heureux de retrouver ce lieu magique hier soir pour l’unique représentation de l’opéra de Saint-Saëns, Samson et Dalila.

Que dire qui n’ait déjà été écrit sur ce spectacle ? Des chanteurs tous francophones, dans les rôles titres, les meilleurs qu’on puisse entendre aujourd’hui, Roberto Alagna et Marie-Nicole Lemieux. Une mise en scène astucieuse de mon ami Jean Louis Grinda, qui ne se croit pas obligé de « revisiter » une œuvre qui tient finalement plus de l’oratorio. Tendance qu’accentue la direction trop peu contrastée d’Yves Abel qui dispose pourtant d’une phalange – l’Orchestre philharmonique de Radio France – qu’on devinait prête à plus d’audace.

Sentiment de nostalgie – ce temps qui passe inexorablement – lorsque je me rappelle le même Roberto Alagna en 1995 dans Rigoletto. Quel magnifique parcours ! Et hier soir quel éloquent démenti à l’annonce faite par le ténor en 2015 qu’il ne reviendrait plus à Orange !

Cantates

Si « les cantates de Bach sont ce qu’il a composé de plus beau, …cette musique mystérieuse et invisible, pleine de vie et d’énergie qui traduit l’idée d’un monde parfait» comme l’écrit John Eliot Gardiner (lire Le mystère Jean-Sébastien Bach), j’imagine l’embarras – qui fut longtemps le mien – de celui qui aimerait s’initier à cet univers.

Par quoi commencer parmi les plus de 250 cantates répertoriées du Cantor de Leipzig ? Quels interprètes, quelles versions ?

71KCovyCQTL._SL1200_Une excellente compilation des chorals les plus célèbres extraits de cantates, des passions (St Jean et St Matthieu), de la Messe en si.

Si on ne veut/peut pas investir dans le projet grandiose entrepris par le chef anglais – l’enregistrement ou ré-enregistrement de l’oeuvre sacrée de Bach – on trouvera un panorama quasi idéal dans ce coffret à prix « budget »

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Ce coffret de 22CD réunit pour la première fois tous les enregistrements de John Eliot Gardiner d’oeuvres vocales de Bach, réalisés pour Archiv Production et Philips du début des années 1980 à 2000. Plusieurs de ces enregistrements  font office de référence : L’Oratorio de Noël, la Passion selon Saint Matthieu, la Passion selon Saint Jean et la Messeen si mineur. 12 CD sont consacrés à une large sélection de 37 cantates, odes et motets , comme Nun komm, der Heiden Heiland, Wachet auf, Herz und Mund und Tat und Leben, et Ich habe genug. On y trouve également le Magnificat et la Cantate 51 enregistrés pour Philips. Et quelle brochette de solistes ! Nancy Argenta, Olaf Bär, Barbara Bonney, Michael Chance, Bernarda Fink, Magdalena Kozená, Derek Lee Ragin, Sara Mingardo, Anne Sofie von Otter, Mark Padmore, Anthony Rolfe Johnson, Andreas Schmidt et Stephen Varcoe. La maîtrise du Monteverdi Choir et des English Baroque Soloists est comme toujours imposante. Un livret de 32 pages contient les tracklistings complets et renvoie sur un lien internet où sont disponibles textes chantés et traductions.

Et puis il y a des disques que je chéris particulièrement, même s’ils ne sont répondent pas aux critères actuels de l’interprétation « historiquement informée », parce que je les ai découverts un peu par hasard. Comme celui-ci :

91rdJb9LBcL._SL1500_Sans doute la fascination de la voix très particulière, sans aucun vibrato, de la soprano américaine Teresa Stich Randallet ce sublime duo de la cantate 78

Et malgré la direction très planplan d’un pionnier du répertoire baroque, le trop oublié Karl Ristenpart, j’ai une affection toute particulière pour la version de la même soprano de la célèbre Cantate 51 (avec le jeune Maurice André à la trompette). Bien des consoeurs de Stich Randall, et de plus célèbres qu’elle, s’y sont essayées et cassé les dents (on évitera soigneusement Mme Schwarzkopf qui y chante constamment faux et surjoué)

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Au plus près de la tradition du légendaire Choeur de Saint-Thomas de Leipzig, on trouvera de réelles beautés dans cette généreuse collection de cantates d’église enregistrées in situ par l’un des successeurs de Bach à la direction de cette phalange, Hans-Joachim Rotzsch

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Et, tout aussi avantageux, republié par Brilliant Classics, un coffret de cantates profanesdirigées par le grand Peter Schreier.

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Et puisque c’est la première cantate que j’ai entendue en concert, dans une modeste église de la région parisienne, j’aime toujours autant cette cantate 70 « Wachet, betet » (Veillez, priez), créée le 21 novembre 1723 à Leipzig.

Pour le reste, je renvoie aux spécialistes, aux revues comme Diapason ou Classica, ou à un site passionnant Wunderkammern.fr qui fait la part belle à Jean-Sébastien Bach et à sa discographie récente.

J’évoquais hier le pavé de John Eliot Gardiner, on peut aussi se plonger avec délice dans les ouvrages du grand spécialiste français de Bach, Gilles Cantagrelqui me précéda à la direction de France Musique, et avec qui j’ai eu le plaisir de travailler, regrettant qu’il ne fasse pas plus souvent profiter les auditeurs de la chaîne d’une science aussi vaste que gourmande.

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Une naissance

(De gauche à droite, François Hudry, JPR en cravate (!), Chiara Banchini, Michel Corboz, Pierre Gorjat)

Il y a trente ans, le 22 décembre 1987, la Radio suisse romande, sa chaîne culturelle et musicale Espace 2, lançait une émission de critique comparée de disques, sur le modèle de la défunte Tribune des critiques de disques de France Musique version Panigel, Bourgeois et Goléa. Pierre-Yves Tribolet, alors responsable musical de la chaîne, en avait confié la mission à François Hudry et m’avait demandé, sans que je puisse refuser (!), de former avec François et Pierre Gorjat le trio obligato qui serait le pilier de la nouvelle émission, Disques en Lice,  toujours vivante trente ans après !

François Hudry tenait à innover par rapport au modèle : l’écoute des différentes versions se ferait à l’aveugle, et pour préparer l’émission, il nous avait réunis deux ou trois fois, dans son appartement proche du Victoria Hall de Genève, pour qu’évidemment nous apprenions, Pierre, lui et moi, à mieux nous connaître mais surtout pour tester avec nous ce principe de l’écoute anonyme. Que de surprises et de fous rires, de prises de bec parfois, nous allions vivre au fil des ans !

Parmi cent souvenirs, trois me reviennent : une émission sur Pelléas et Mélisande de Debussy avec autour de la table Hugues Cuénod, Jacques jansen et Irène Joachim, les partenaires de la légendaire version Désormière, une autre où nous comparions des versions de la Symphonie de Franck et où j’affirmai avec certitude entendre une sonorité typique d’orchestre américain – c’était Plasson avec son orchestre du Capitole ! -, ou encore la présence – il était assis à côté de moi – du mythique Armand Panigel pour une confrontation sur le 2ème concerto pour piano de Brahms. 

Où je m’aperçus que le créateur de La Tribune était devenu nettement moins admirable à mes yeux : à vrai dire il redoutait l’exercice de l’écoute à l’aveugle, et ne voulant pas tomber de son piédestal, il pérorait volontiers tandis que nous écoutions les versions en lice. Tel pianiste était évidemment reconnaissable, « un Américain de toute évidence »…Je lui glissai qu’à mon avis nous écoutions Richter, je vis dans son regard qu’il me prenait pour un amateur. Lorsque François Hudry lui donna la parole, en premier évidemment, il affirma, de sa voix inimitable, que « bien sûr, il avait tout de suite reconnu la patte d’un célèbre pianiste….russe ». Mes voisins de table d’écoute furent estomaqués par tant de clairvoyance, jusqu’à ce que je leur raconte le fin mot de l’histoire.

Mais revenons à cette première émission de Disques en Lice en décembre 1987. J’étais non seulement intimidé par la présence de deux célébrités du répertoire baroque, mais je me sentais surtout totalement hors sujet : à la différence de mes compères François et Pierre, je ne m’étais jamais exercé à la critique musicale, et j’avais une connaissance très limitée de pans entiers du répertoire, comme cet Oratorio de Noël de Bachopportunément choisi pour la circonstance.

L’émission n’était heureusement pas en direct, je me disais que si je proférais de grosses bêtises, elles pourraient toujours être éliminées au montage. Mais je n’en menais pas large, même si François Hudry m’avait justement conseillé de rester naturel, de me mettre à la place de l’auditeur et de ne pas poser au spécialiste. C’est finalement la ligne de conduite que je garderai tout au long de ma présence dans l’émission (que je devrai quitter en juillet 1993, pour cause de départ de la RSR… et de nomination à la direction de France Musique). Je m’apercevrai finalement que dire parfois tout haut ou poser les questions que l’auditeur n’ose jamais poser de peur de passer pour un ignorant, me permettait souvent plus de pertinence et d’impertinence dans mon propos et un éclairage moins « codé » sur l’oeuvre écoutée. Malgré cela, je ne doute pas d’être plus d’une fois passé pour un cuistre.

Et puis, comme je l’écrivais récemment (C’était mieux avant ?), je ne me suis, au fond, jamais senti l’âme d’un critique, qui est un genre en soi. Je suis trop impliqué, depuis trente ans justement, dans la vie musicale, dans la proximité des musiciens, pour être à l’aise dans un exercice qui suppose de la distance. Critique je le suis tous les jours dans mon métier, tant vis-à-vis de moi que des artistes que je fréquente ou engage, mais je connais trop les servitudes de leur noble métier, les contraintes de leur art, les conditions parfois rocambolesques d’un enregistrement, pour me poser en juge. Je préfère exprimer, ici ou ailleurs, mes enthousiasmes et taire mes déceptions.

Je ne me rappelle plus quelle version de l’Oratorio de Noël nous avions choisie. Peut-être l’une de ces deux-là qui m’accompagnent depuis longtemps :

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Une demande à Warner Classics : ne serait-il pas temps de rééditer l’extraordinaire discographie de Michel Corboz, qui, pour n’avoir pas eu l’aura ou le prestige de ses confrères Harnoncourt, Gardiner ou Herreweghe  a considérablement oeuvré à la redécouverte d’un immense répertoire choral, de Monteverdi à Frank Martin.