Le pouvoir du chef

Il est temps de regarder attentivement le numéro de janvier de Diapason qui remet en lumière le sujet pouvoir du chef d’orchestre.

Le regretté Georges Liébert (1943-2025) avait jadis consacré au sujet un ouvrage devenu un classique :

On ne sera pas surpris que ce soit l’excellent Christian Merlin, auteur d’un ouvrage de référence Au coeur de l’orchestre et d’émissions et podcasts sur France Musique, qui ait conçu ce dossier pour Diapason.

J’ai, sur ce blog, et même avant, souvent abordé le sujet du rôle, de la fonction, et finalement de l’image du chef d’orchestre (Suivez le chef).

Est-il encore ce personnage tout-puissant, ce dictateur en puissance, seul maître après Dieu des destinées de son orchestre ? Le titre de Diapason pourrait le laisser accroire : « Comment il a pris le pouvoir« . 

Depuis cinquante ans, la donne a complètement changé. Les dernières stars de la baguette ont presque toutes disparu : Karajan, Solti, Bernstein, Svetlanov, Abbado, Haitink. Ceux qui restent de ces générations glorieuses, Blomstedt, Dutoit, Mehta, Muti, offrent encore le témoignage précieux de leur art.

Mais il faut se résoudre à ce que l’équation un chef-un orchestre qui a si longtemps prévalu, n’existe plus, que les identités fortes qui ont caractérisé les grands orchestres durant près d’un siècle sont, sinon en passe de disparaître, du moins considérablement réduites par le turn over qui prévaut désormais dans la très grande majorité des phalanges symphoniques. Et que penser de ces chefs qui font le grand écart entre des formations qui n’ont rien en commun (Andris Nelsons à Leipzig et Boston, bientôt Klaus Mäkelä à Chicago et Amsterdam), que dire de ces orchestres même prestigieux, dont on serait en peine de faire la liste des derniers directeurs musicaux ? Dans la seule ville de Munich, qui pourrait, de but en blanc, citer sans se tromper les chefs qui se sont succédé à la tête de l’orchestre de la radio bavaroise d’une part, de l’orchestre philharmonique de Munich (Münchner Philharmoniker) d’autre part ?

Pour le Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks, après les mandats du fondateur Eugen Jochum (1949-1960) et surtout Rafael Kubelik (1961-1979), leurs successeurs n’ont jamais duré plus de dix ans en poste : Colin Davis (1983-1992), Lorin Maazel (1993-2002), à l’exception de Mariss Jansons (2003-2019) qui cumulait – déjà – avec le Concertgebouw d’Amsterdam. C’est aujourd’hui Simon Rattle qui est aux commandes, après un long mandat à Berlin et un passage plus bref par Londres.

Quand aux voisins – les Münchner Philharmoniker – le turn over est plus visible, et parfois étonnant puisque Lorin Maazel, après un décennat à la Radio bavaroise, revient en 2012 chez l’autre orchestre, pour un mandat qui sera interrompu par le décès du chef le 13 juillet 2014. Depuis Sergiu Celibidache (1979-1996), ce ne sont pas pas moins de cinq chefs certes prestigieux qui se sont succédé sans qu’on comprenne bien la logique de ces nominations et qu’on mesure leur apport artistique : James Levine (1999-2004), Christian Thielemann (2004-2011), Lorin Maazel (2012-2014), Valery Gergiev (2015-2022, mandat interrompu par le limogeage du chef, à la suite de l’intervention de la Russie en Ukraine), Lahav Shani nommé en 2023 pour prendre ses fonctions à l’automne 2026.

Je ne reviens pas sur les processus de nomination des chefs (Le choix d’un chef) qui varient d’un orchestre à l’autre. Je n’évoque pas non plus – parce que je suis tenu au secret professionnel en raison de mes fonctions passées) la question qui ne devrait plus être passée sous silence, dans les pays où existe encore un service public de la culture, une politique culturelle publique : la rémunération des chefs d’orchestre. Aux Etats-Unis, la transparence est de mise, puisque ce sont des fondations de droit privé qui gèrent les grandes phalanges. En France, c’est secret d’Etat, et c’est souvent au petit bonheur la chance, en fonction de la pression des agents, des influences réelles ou supposées sur les décideurs.

A propos du « pouvoir » du chef, la réalité se niche souvent, presque toujours, dans les détails du contrat qui le lie à son orchestre, et c’est bien de là que naissent les problèmes en cours de mandat. J’ai déjà raconté ici les raisons de la brièveté du mandat de l’un des directeurs musicaux que j’avais engagés à Liège.

Quant à la nomination annoncée tout récemment par le directeur de l’Opéra de Paris, Alexander Neef, celle de Semyon Bychkov, elle ne manque pas d’interroger, quand on sait que celui qui occupa la même fonction à l’Orchestre de Paris de 1989 à 1998, aura 75 ans en 2028 ! Contraste avec le « coup » qu’avait frappé Alexander Neef en annonçant l’arrivée de Gustavo Dudamel en 2021, qui démissionnera moins de deux ans plus tard !

Le Nouvel an de Yannick Nézet-Séguin

Dans l’avion de retour de Vienne le 1er janvier, je n’avais pas pu suivre le concert de Nouvel an dirigé par Yannick Nézet-Séguin (Dudamel, lui, c’était en 2017, et il n’a pas été réinvité depuis…). J’avais lu quelques critiques assez méchantes, pas très tendres en tout cas. Alors j’ai commencé par écouter le concert, en m’attardant sur des oeuvres qui sont mes points de repère lorsque je veux juger d’un chef dans ce répertoire (ainsi les valses Roses du Sud et bien sûr Le beau Danube bleu) j’ai été plus qu’agréablement surpris. Il y a bien ici et là quelques coquetteries, mais stylistiquement c’est un sans faute.

Je peux comprendre que notre Québécois irrite, voire dérange, par l’exubérance de sa gestique, sa tenue, ses mimiques, et que certains en soient restés à cela pour critiquer sa prestation, mais le résultat est là. Et avec le recul 2026 me semble être un bon cru.

Et toujours humeurs et faits du jour dans mes brèves de blog

Les meilleures notes de 2025

Oublier l’encombrant, le navrant, l’accessoire, ne garder que l’exceptionnel, le singulier, l’essentiel. C’est ainsi que je fais mon bilan d’une année musicale dont je ne veux retenir que les moments de grâce. Ces souvenirs de concert, j’ai la chance de les avoir consignés pour Bachtrack.

C’est ce que j’écrivais le 31 décembre 2024 (Les meilleures notes de 2024). Je n’attends pas le dernier jour de cette année, parce que j’espère le passer dans un lieu très emblématique pour célébrer un anniversaire dont j’ai beaucoup parlé sur ce blog.

J’ai fait le compte : 48 concerts ou représentations d’opéra chroniques pour Bachtrack au cours d’une année pas encore tout à fait terminée ! Des déceptions bien sûr, des avis mitigés parfois, mais surtout beaucoup d’enthousiasmes et de joies partagés. Ce sont ces temps forts que je veux rappeler aujourd’hui

Klaus Mäkelä exalte l’esprit français (Orchestre de Paris, 9 janvier 2025)

La petite renarde rusée à l’Opéra Bastille (Opéra de Paris, 15 janvier 2025)

Deux maîtrises pour Notre Dame (Notre-Dame de Paris, 5 février 2025)

L’intense poésie de Renaud Capuçon et Daniel Harding (Radio France, 27 février 2025)

« En quelques minutes, Éric Tanguy nous empoigne pour ne plus nous lâcher : la narration qu’il confie au violon, et l’espace qu’il dessine autour de lui dans l’orchestre provoquent toutes sortes de sentiments chez l’auditeur. On retrouve cette singularité du compositeur aujourd’hui quinquagénaire, qui se défie des modes, des dogmes, sans renier ses modèles – Dutilleux, Messiaen, Sibelius – et nous livre une musique libre, romantique au sens où Chopin ou Liszt l’entendaient. Comme un costume bien coupé, une robe bien faite, rien n’est de trop, tout est à sa juste place« 

Le Printemps des Arts de Monte Carlo (16 mars 2025)

« Un mot d’abord d’un festival qui porte bien et haut son nom, qui n’est pas juste une addition de grands noms et de tubes du classique, qui rempliraient à coup sûr le Forum Grimaldi ou l’Auditorium Rainier III, mais un patchwork astucieux de rencontres d’avant (les before) ou d’après (les after) concert, de soirées de musique de chambre, de récitals, de concerts symphoniques, et à l’intérieur de ces formats habituels, des surprises, des aventures, et toujours ce lien entre un directeur artistique, le compositeur Bruno Mantovani, aussi savant que pédagogue, et le public qui boit ses paroles introductives, rit à ses souvenirs croustillants ou admire sa capacité d’expliquer simplement des concepts bien complexes.« 
Dans la salle du Conseil National, un exemple de ces before entre Bruno Mantovani (à gauche) et Tristan Labouret (à droite)

Dusapin, Il Viaggio, Dante (Opéra Garnier, 22 mars 2025)

Après l’enthousiasme de la reprise à Garnier d’un spectacle créé à Aix, c’était une nouvelle création de Pascal Dusapin à la Philharmonie cette fois – Antigone – en octobre dernier (voir Pendant ce temps)

Le sacre des frères Jussen (Théâtre des Champs-Elysées, 2 avril 2025)

Trop glamour ? les deux frères blonds doivent en énerver plus d’un. Arthur et Lucas Jussen sont beaux et incroyablement doués. J’en avais déjà eu la preuve à l’automne 2009 à Liège, ça se confirmait en avril à Paris

La prodigieuse Voix humaine de Barbara Hannigan (Philharmonie de Paris, 3 avril 2025)

Qui n’aime pas Barbara Hannigan ? À jamais pour moi liée à une date définitivement impossible à oublier : Le silence des larmes

Les joyeuses Pâques musicales de Deauville (Deauville, 19 avril 2025)

À Deauville, il y a toujours de la musique, des musiciens… et des instruments à découvrir !

La noblesse du Chevalier à la rose de Warlikowski (Théâtre des Champs-Elysées, 21 mai 2025)

Personne n’a plus douté, après cette série de représentations, que Véronique Gens est une Maréchale idéale…

Herbert Blomstedt et l’Orchestre de Paris pour l’éternité (Philharmonie, 22 mai 2025)

Sonya Yoncheva enchante le festival d’Auvers (Auvers-sur-Oise, 12 juin 2025)

L’exultation de Sabine Devieilhe et Maxim Emelyanychev (Théâtre des Champs-Elysées, 27 juin 2025)

Fin août, ce furent Les miracles de La Chaise-Dieu

Vivaldi et Mozart avec Julien Chauvin (La Chaise-Dieu, 28 août 2025)

Le concert référence de Langrée et Degout (La Chaise-Dieu, 30 août 2025)

Le succès des Prem’s à la Philharmonie (3 septembre 2025)

Entente parfaite au festival de Laon (Laon, 11 septembre 2025)

L’éclatant succès du Chineke! Orchestra (Philharmonie, 26 septembre 2025)

L’apothéose de Daniel Barenboim (Philharmonie, 16 octobre 2025)

Un trio radieux à la Fondation Vuitton (24 octobre 2025)

Lahav Shani et l’orchestre philharmonique d’Israël (Philharmonie, 6 novembre 2025)
Je ne peux pas ne pas mentionner ce concert comme étant un des événements de mon année musicale, mais tout ce qui s’est passé avant, pendant et après continue de me navrer (La haine, la honte et finalement la musique)

L’heure exquise du duo Ancelle-Berlinskaia (Musée d’Orsay, 25 novembre 2025)

Les mélodies du bonheur de Lea Desandre (Opéra-Comique, 14 décembre 2025)

L’accomplissement ravélien d’Alain Altinoglu (Philharmonie, 17 décembre 2025)

Bonnes affaires

Quand je ne trouve pas mon bonheur chez Melomania – la meilleure adresse de Paris pour les discophiles « classiques » – ou chez Gibert – qui a complètement réaménagé son rayon disques classiques, en le replaçant là où il était il y a une vingtaine d’années, avec à sa tête une jeune femme très compétente – je me connecte régulièrement sur des sites comme prestomusic ou jpc.de pour dénicher de bonnes affaires (le site allemand présente l’avantage de frais de port peu élevés sans risque de taxation douanière)

Sans ordre de préférence, les quelques cadeaux que je me suis faits :

Mahler 2 avec Dudamel et les Münchner Philharmoniker captée le 27 juin 2019 dans le cadre somptueux du Palau de la Música Catalana de Barcelone.

Une affiche extraordinaire pour célébrer le centenaire de Leonard Bernstein (1918-1990) à Tanglewood où tout a commencé et fini pour le génial chef et compositeur.

Quel bonheur de retrouver notamment Michael Tilson Thomas dans des extraits de West Side Story

Seul (petit) bémol l’ouverture de Candide anémiée d’Andris Nelsons qui loupe ainsi son hommage à Lenny.

Il y a encore une dizaine de jours, une grande partie de la collection Audiophile du célèbre label américain Vox était bradée. En vérifiant aujourd’hui, je m’aperçois que j’ai commandé juste à temps. A l’exception d’un Chopin par Abbey Simon, les disques que j’ai achetés ont tous retrouvé leur prix d’origine

Mais j’ai complété ma discothèque avec les six symphonies de Tchaikovski dirigées par Maurice Abravanel (1903-1993) à la tête de son orchestre de l’Utah.

Etrangement je ne me suis jamais vraiment intéressé à ce chef qui a pourtant un parcours étonnant et qui a initié de très larges publics à des oeuvres et des compositeurs (comme Mahler) qu’on était bien loin de fréquenter dans la cité des Mormons, Salt Lake City

Et sur jpc.de on trouve dès maintenant une intégrale des symphonies de Haydn, qui n’est pas encore distribuée en France semble-t-il, une intégrale très particulière puisque l’orchestre – les Heidelberger Sinfoniker – et le chef principal – Thomas Fey – se sont presque exclusivement consacrés à cette entreprise redoutable, entamée en 1999 et achevée en 2023. Une intégrale enfin réunie dans un coffret de 36 CD (pour moins de 70 €). L’initiateur de ce projet, Thomas Fey, a malheureusement dû interrompre l’aventure en 2014 et n’a jamais pu la reprendre. C’est un autre chef allemand, de vingt ans son cadet, Johannes Klumpp, qui a repris le flambeau et achevé l’intégrale. Celle-ci n’est pas présentée dans l’ordre chronologique, mais par affinités thématiques, historiques ou musicales. L’écoute n’en est que plus passionnante.

Je signale sur prestomusic une offre particulièrement impressionnante de coffrets à prix réduits (jusqu’au 5 janvier 2025).

De Nelson à Nelsons

Il y avait, cette semaine à Paris, une concentration de concerts qu’on n’aurait pas voulu manquer : rien qu’au Théâtre des Champs-Elysées l’hommage à Nicholas Angelich jeudi, le récital de Nelson Goerner vendredi, le Roméo et Juliette de Berlioz par les Strasbourgeois à la Philharmonie de Paris, Phryné de Saint-Saëns (et Hervé Niquet !) à l’Opéra-Comique hier soir, et d’autres à la Maison de la radio. Mais on a pu fêter l’Orchestre philharmonique de Vienne pour le dernier concert de sa tournée européenne hier soir Avenue Montaigne !

Le très admirable Nelson

Mon dernier billet (Ardeurs et pudeurs de la critique) était parti, entre autres, d’une chronique de Philippe Cassard dans L’Obs du 2 juin, où il ne disait pas que des gentillesses sur un récent coffret consacré à une pianiste française. Le débat s’est poursuivi en particulier sur Facebook, et Cassard, à qui l’on reprochait de perdre le peu de place qu’il a dans l’hebdomadaire pour amocher un disque, répliquait que l’essentiel de ses billets révélait ses enthousiasmes. À preuve, le dernier paru, le 9 juin, où le pianiste-producteur-critique n’a pas assez de mots pour tresser les louanges de Nelson Goerner et de son dernier disque.

Regrets d’autant plus vifs pour moi de n’avoir pu assister au récital de l’ami Nelson: vendredi soir au TCE il jouait un superbe programme, dont des extraits d’Iberia

Ceux qui me suivent savent que je connais, admire et aime Nelson Goerner depuis… 32 ans, lorsque j’eus l’honneur de faire partie du jury du Concours de Genève, qui lui décerna un Premier prix à l’unanimité en 1990.

Le chef Nelsons

Le temps passe vite. La dernière fois que j’avais vu le chef letton Andris Nelsons en concert à Paris, c’était en novembre 2015 à la Philharmonie (lire La reine et le géant). Ensuite, j’avais vu son concert de Nouvel an à Vienne, le 1er janvier 2020.

Hier soir, au Théâtre des Champs-Elysées, il dirigeait le même Orchestre philharmonique de Vienne (dernier d’une série de concerts en Europe) dans un programme pour le moins original : Gubaidulina, Chostakovitch, Dvorak !

De la compositrice russe Sofia Gubaidulina (90 ans), les Wiener Philharmoniker et Nelsons avaient retenu une oeuvre brève (12′) datant de 1971, Märchen-Poem, qui dans le contexte de l’époque, ne ressemble vraiment en rien à ce que l’avant-garde ouest-européenne produisait, et même assez peu à ce que ses aînés et contemporains comme Chostakovitch ou Schnittke écrivaient.

De la Neuvième symphonie de Chostakovitch, l’oeuvre géniale d’un compositeur qui, pour célébrer la fin de la Seconde guerre mondiale, fait un gigantesque pied de nez à Staline et à l’establishment soviétique, Andris Nelsons et les Viennois font une lecture classique, dense, mais dépourvue des aspérités, de l’ironie mordante, qu’y mettait un Kondrachine (qui demeure pour moi la référence pour cette symphonie). On admire le sublime solo de basson de la jeune Française Sophie Dervaux. Et on goûte à chaque instant le velours incomparable de cet orchestre qui n’a pas abdiqué de son identité sonore (les cordes, les cors !)

En deuxième partie, la Sixième symphonie de Dvorak, composée pour l’Orchestre philharmonique de Vienne… qui ne la créa pas ! L’oeuvre est rare au concert, elle était d’autant plus bienvenue hier. De nouveau, le chef letton opte pour une lecture dense, charnue, au détriment du rebond rythmique si important dans ce matériau thématique directement inspiré de la Bohème natale du compositeur. C’est même parfois pataud. Mais tout l’art du chef consiste à gommer les faiblesses d’un finale qui n’en finit pas de tourner sur lui-même, et, aidé par la formidable cohésion et virtuosité collective des Philharmoniker, conduit ses troupes au triomphe et à une longue ovation du public.

En bis, une valse de Strauss, mais pas la plus attendue ni la plus connue : Wo die Zitronen blühen. Que Nelsons avait dirigée le 1er janvier 2020.

Musikverein 150

S’il est un événement que le monde musical ne risque pas d’oublier en cette année 2020, c’est le deux-cent-cinquantième anniversaire de la naissance de Beethoven le 15 décembre 1770 (Beethoven 250).

Un autre anniversaire me paraît être, lui, passé inaperçu (à moins qu’il n’ait été évoqué lors du Concert de nouvel an à Vienne le 1er janvier ?), c’est l’inauguration, il y a 150 ans,  le 6 janvier 1870, de la grande salle dorée du Musikverein, qui sert de cadre précisément au concert le plus regardé dans le monde.

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Au programme du concert inaugural, la 41ème symphonie Jupiter de Mozart – la critique loue unanimement l’acoustique de la salle, qui donne une dimension nouvelle à l’ultime symphonie de Wolfgang -, et, centenaire de Beethoven oblige, l’ouverture d’Egmont et la Cinquième symphonie de ce dernier. Et puis des airs de Bach, Haydn, Mozart. Il ne saurait y avoir d’inauguration à Vienne sans un grand bal : pour l’occasion Johann Strauss compose son opus 340, sa valse Freuet Euch des Lebens.

Andris Nelsons l’avait logiquement mise au programme du concert du 1er janvier 2020.

 

C’est Johann von Herbeck (1831-1877), un nom quasi oublié aujourd’hui, qui dirige ce concert à la tête de l’orchestre de la Gesellschaft der Musikfreunde (la Société philharmonique de Vienne). 

En 1857, l’empereur François-Joseph décide de faire démanteler le mur d’enceinte de la capitale autrichienne, pour agrandir la ville trop à l’étroit dans son coeur historique, et lui donner le visage qu’on lui connaît aujourd’hui. Les remparts sont remplacés par un boulevard circulaire, le Ring, le long duquel vont être construits tous les palais et bâtiments publics (Parlement, Opéra, Théâtre, Hôtel de Ville, etc.) qui font la fierté de Vienne (voir les photos : Chez Sissi). 

En 1863, le même François-Joseph donne un terrain en face de la basilique Saint-Charles-Borromée pour y édifier une grande salle de concert.

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C’est à l’architecte d’origine danoise Theophil Hansen qu’est confié le projet de la nouvelle Maison de l’Union musicale de Vienne / Haus des Wiener Musikvereins qu’on appellera vite par son abrégé, le MusikvereinC’est au même architecte qu’on doit le Parlement néo-classique.

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Que dire de la grande salle dorée du Musikverein qui n’ait été déjà dit et répété ? J’ai eu la chance d’y aller souvent et d’éprouver, à chaque fois, le même choc, la même émotion.

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Voici par exemple ce que j’écrivais, en 2014, dans Soirées de Vienne : Je me rappelle, comme si c’était hier, l’émotion qui nous avait tous saisis, des plus chevronnés aux plus jeunes musiciens de l’Orchestre philharmonique – qui n’était pas encore Royal ! – de Liège, lorsqu’en octobre 2005 nous étions entrés dans les coulisses, puis sur la scène de la grande salle du Musikverein. Pour un concert dirigé par Louis Langrée – le concerto en sol de Ravel avec Claire-Marie Le Guay, et bien évidemment la Symphonie de Franck. Je n’imaginais pas alors que l’OPRL reviendrait en 2011 puis en 2014, trois fois en moins de dix ans !.

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Comme pour Beethoven 250je compte égrener, au fil de l’année, les grands souvenirs que j’ai dans cette salle. Premier indice :

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Le choix du chef

A l’heure où j’écris ce billet, l’Orchestre philharmonique de Berlin n’a toujours pas de chef pour succéder à Simon Rattle en 2018. La grande affaire de ce lundi 11 mai était le « conclave » qui réunissait dans une église de Dahlem les 124 musiciens qui ont le droit de voter pour leur chef. Pas de fumée blanche à l’issue de plusieurs heures de réunion, et de plusieurs votes  on l’imagine.

Déjà lors des précédents épisodes de ce type, à la mort de Karajan, puis pour la succession d’Abbado, l’unanimité avait été loin d’être atteinte. Ni Claudio Abbado, après Karajan, ni Simon Rattle après Abbado n’avaient été choisis facilement. On se rappelle les blessures (d’amour-propre) de Maazel ou Barenboim qui s’y étaient préparés…en vain !

Les médias s’emparent de l’affaire comme s’il s’agissait de l’élection d’un pape ! On va même jusqu’à écrire que l’orchestre se retrouve sans chef…

Peut-on avancer deux ou trois réflexions politiquement pas très correctes ?

Un peu d’histoire d’abord.

Si Ansermet avec l’Orchestre de la Suisse Romande, Mravinski avec l’Orchestre philharmonique de Leningrad, Ormandy avec l’Orchestre de Philadelphie, ont laissé une trace cinquantenaire, si Karajan (élu « chef à vie ») s’est voué à Berlin pendant 34 ans (1955-1989), comme Zubin Mehta à Tel Aviv avec l’Orchestre philharmonique d’Israel depuis 1981, si James Levine est le patron du Metropolitan Opera de New York depuis 42 ans, si Ozawa a dirigé le Boston Symphony de 1973 à 2002, si Bernard Haitink a tenu les rênes du Concertgebouw d’Amsterdam pendant un quart de siècle, l’ère de ces longs règnes paraît bien révolue.

À Berlin justement, Claudio Abbado aura fait 13 ans (1989-2002), Simon Rattle 16 ans (2002-2018), l’un et l’autre auront connu autant de succès que de revers.

On dit à juste titre que Berlin est l’un des meilleurs orchestres du monde, mais cette qualité tient-elle à la personnalité qui le dirige ? Au risque de choquer, je réponds par la négative. La qualité d’un orchestre tient d’abord à son mode de recrutement, à son organisation, à l’exigence du groupe : la meilleure preuve en est le Philharmonique de Vienne, qui n’a pas de chef titulaire, et qui assure jalousement la formation, le recrutement et la carrière de ses musiciens ! Certes un grand chef impose une personnalité, un son, une identité à « son » orchestre surtout si le compagnonnage est d’une certaine durée.

Reprenons l’exemple de Berlin : on a longtemps loué (ou critiqué) le Karajan sound, ce fameux legato, cette somptuosité, cette onctuosité des cordes, et pour avoir eu la chance d’assister à quelques concerts « live », je peux témoigner qu’en concert on entendait vraiment l’orchestre comme au disque. Mais qu’on prenne d’autres enregistrements réalisés avec l’orchestre pendant l’ère Karajan, on n’entend pas le même son avec Böhm, Cluytens (l’intégrale des symphonies de Beethoven au début des années 60), Kubelik ou Maazel. Finalement tout ce que certains ont  reproché à Abbado ou Rattle – ils avaient abîmé, voire perdu ce fameux « son » berlinois ! –

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Chef permanent ou directeur musical ?

Les exemples cités plus haut sont ceux de patrons incontestés des phalanges qu’ils animaient, l’expression « chef permanent » avait tout son sens, même si ces grands chefs ne refusaient pas quelques invitations prestigieuses en dehors de leurs orchestres. Il y a belle lurette que l’expression est obsolète, et qu’on parle aujourd’hui de « directeur musical« .

Pourquoi cette évolution ? D’abord parce que plus aucun grand chef n’accepterait de se lier exclusivement à un orchestre… et qu’aucun orchestre ne supporterait plus de se retrouver semaine après semaine avec le même chef. Un directeur musical consacre en général de huit à douze semaines à « son » orchestre, indépendamment des disques et des tournées. Il ne cumule pas ou plus obligatoirement cette fonction avec celle de directeur artistique, autrement dit il n’est pas toujours l’unique responsable de la ligne artistique de l’orchestre.

Mais on continue à attribuer au chef/directeur musical un rôle, un pouvoir, une influence, qui ne correspondent plus à la réalité. Un orchestre vit, fonctionne, progresse grâce d’abord à la qualité de ses musiciens, à l’esprit collectif qui les anime, et bien sûr avec un management solide et compétent, sans lequel aucun chef, aussi prestigieux soit-il, ne peut exercer son art.

Il y a d’ailleurs un paradoxe étonnant : dans le domaine de l’opéra, on cite toujours l’intendant, le directeur, quand on évoque la Scala, le Met, l’Opéra de Paris (on parle de Rolf Liebermann, Hugues Gall, Gérard Mortier ou Stéphane Lissner), beaucoup plus rarement du directeur musical (même si, dans le cas de Paris, la personnalité de Philippe Jordan est incontestable). Dans le cas des orchestres, c’est le  contraire, comme si rien n’avait changé depuis le milieu du XXème siècle !

Faut-il un directeur musical ?

L’impasse dans laquelle se trouvent les Berliner Philharmoniker, qui ne sont pas parvenus à se mettre d’accord sur un profil incontestable pour succéder à Simon Rattle, est finalement assez significative.

Qu’attend-on aujourd’hui d’un directeur musical ? Le prestige lié à une star de la baguette, mais y a-t-il encore des stars de la baguette, comme l’étaient des Karajan, Maazel et même Abbado ? Les noms qu’on cite encore ont tous dépassé largement la septantaine (Barenboim, Jansons, Muti, Haitink..).  Le renouveau, le dynamisme de la jeunesse, mais au risque de l’inexpérience, et d’une déception rapide ? Certes, la génération montante ne manque pas de grands talents (les Nézet-Séguin, Bringuier, Nelsons, Dudamel, Afkham, Heras Casado, Denève, Petrenko (les deux, Kirill et Vassily), liste non exhaustive) qui sont sollicités partout, par tous les orchestres, au risque de n’avoir pas le temps de creuser leur sillon et de se forger une personnalité. Et la question qui fâche : quand l’une de ces jeunes baguettes arrive devant une phalange comme Berlin, qui dirige vraiment ? Le chef… ou l’orchestre ?

Pour répondre à la question posée en tête de ce paragraphe, je ne pense pas que des formations comme Berlin aient aujourd’hui réellement besoin d’un « directeur musical ». Pourquoi pas un nombre restreint d’invités privilégiés, qui couvrent de vastes répertoires et permettent des approches différentes. Ceux qui en pincent pour Thielemann et une certaine « tradition » germanique comme ceux qui ont apprécié les aventures de Rattle en terrain baroque, ceux qui aiment l’enthousiasme communicatif de Dudamel ou le panache de Nelsons y trouveraient tous leur compte.

Mais la question ne se limite pas à Berlin évidemment. Elle est pendante en France, à l’Orchestre de Paris (que Paavo Järvi quitte l’an prochain) où l’annonce d’un successeur se fait toujours attendre, ou à l’Orchestre National de France, où une réflexion a été entamée sans précipitation (et indépendamment des soubresauts de ces dernières semaines). Une chose est certaine pour ce dernier, il ne manque pas de très bons chefs, français notamment, pour le diriger, et l’histoire octogénaire de l’orchestre nous rappelle qu’on doit ses grandes et riches heures à des chefs… qui n’avaient ni le titre ni la responsabilité de directeur musical (Munch, Celibidache, Bernstein, Muti, même Maazel ne fut longtemps que « premier chef invité »), comme en témoigne l’indispensable coffret édité par Radio France et l’INA.

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