Dictionnaire amoureux

On connaît cette collection déjà très fournie de pavés publiés par Plon, une vénérable maison d’édition naguère installée rue Garancière à Paris, à quelques mètres du Sénat et que j’ai un temps fréquentée pour préparer la sortie d’un ouvrage fondamental (!!) auquel j’avais contribué comme assistant parlementaire – je n’ai pas dit nègre ! – de l’auteur.

41jALCDZY+L

La collection Dictionnaire amoureux (lancée en 2000) n’existait pas encore à l’époque…

L’idée qui a présidé à cette collection a donné quelques pépites.. et quelques ratés, la célébrité des auteurs n’étant pas toujours une garantie de qualité littéraire ou scientifique.

Ainsi le tout dernier paru m’enchante, d’abord par une qualité d’écriture qui transparaissait déjà dans ses précédents ouvrages, ensuite par la précision d’anecdotes et de souvenirs vécus au plus près de l’événement. Qui mieux que l’ancien tout-puissant Délégué général puis président Gilles Jacob pourrait nous faire aimer le festival de Cannes ?

41pkaVX--zL

« Il y a les films, les évènements, les palmarès. Il y a l’air du temps.
Les stars que j’ai aimées et dont je tire le portrait – personnel, artistique, réel, rêvé.
Il y a les metteurs en scène venus de partout, et qui me sont proches. Les pays, les
écoles, les genres. La presse. Les photos.
Les jurys, les discussions, les rires. Les pleurs aussi.
Il y a la palme d’or.
Il y a les fêtes, les surprises, les polémiques, les excentricités.
Il y a les festivaliers, tout ce monde mystérieux du cinéma que le public envie et
auquel chacun voudrait appartenir.
Ce dictionnaire amoureux conte le roman vrai du plus grand festival de cinéma au
monde, et en révèle quelques secrets.
Tour à tour historien, romancier, diariste, commentateur, j’ai souhaité témoigner de
ces moments tragi-comiques qui forment la folle aventure du Festival.
J’aimerais que le lecteur se coule dans l’esprit d’un sélectionneur, d’un juré, d’un
critique, d’un cinéaste, et suive en coulisses le spectacle inouï de ces années éblouissantes. » (Gilles Jacob)

En revanche, on peut se demander qui a eu l’idée de confier un Dictionnaire amoureux de Mozart à une auteure qui, certes, a réussi à laisser accroire qu’elle était une spécialiste de musique classique, mais dont la compétence et la rigueur scientifique restent à démontrer. Une chose est de raconter des histoires dans le poste, une autre est de ne pas écrire n’importe quoi, formules à l’emporte-pièce, clichés en abondance, sur un compositeur qui a déjà été largement – et excellemment – vulgarisé.

515kAH6NSKL._SX324_BO1,204,203,200_

Parmi les « dictionnaires » de ma bibliothèque, je voudrais en citer beaucoup, auxquels je reviens souvent. Ceux qui connaissent mon amour des langues ne seront pas surpris que je cite celui-ci :

41gpl6iKe0L

Personne n’est indifférent aux langues humaines, dont l’apparition, aux aurores de notre espèce, est ce qui a permis à ses membres de nouer des relations sociales qu’aucune autre espèce animale ne connaît. Ceux et celles qui n’aiment pas les langues, parce que la difficulté d’apprendre certaines d’entre elles les rebute, trouveront dans ce Dictionnaire, sinon des raisons de les aimer, du moins assez de matière pour rester étonnés devant tout ce que les langues nous permettent de faire, de dire, et de comprendre sur notre nature. Partout apparaît avec éclat l’ingéniosité infinie des populations humaines, confrontées au défi de dire le monde avec des moyens très limités.
 » Comme tout dictionnaire, celui-ci ne requiert pas de lecture d’un bout à l’autre : il est inspiré par l’amour des langues, qui est peut-être un des aspects de l’amour des gens. « (Claude Hagège)

41WEOxE+x8L

Le titre du « dictionnaire » d’André Tubeuf peut être trompeur pour qui n’est pas familier du style, du personnage, de l’érudition de l’auteur. Qui explique lui-même ce qu’il a entendu fixer dans ce Dictionnaire :

Cet ouvrage est le livre d’une vie. Une vie d’écoute et donc de passion. D’aussi loin que je me souvienne, la musique fut pour moi comme une évidence. Du coté de ma mère, tout le monde avait chanté, joué du piano, été à l’opéra. Du coté de mon père, il y avait eu deux très bons professionnels. Enfin, les Sœurs m’ont fait un don, entre tous inestimable : elles m’ont appris à poser ma voix sur mon oreille. L’enfant solitaire que j’ai été n’a pas eu de mal à apprendre du Chérubin de Mozart et, quand on n’a personne pour qui chanter (ou même à qui parler), eh bien, on chante aux brises. Enseignant je fus, ce qui oblige à mieux savoir ce qu’on sait et mieux aimer ce qu’on aime.
Rassure-toi donc, lecteur : de Glyndebourne à Salzbourg, de Bach à Dutilleux, tu trouveras ici tout ce qu’il faut pour te plaire tant le vagabondage de l’auteur est insatiable.

 

Les Français aux Oscars

Comme le disait une commentatrice de la soirée des Oscarsles compositeurs français ont la cote à Hollywood ! Après Maurice Jarre, Georges Delerue, Gabriel Yared, Michel LegrandAlexandre Desplat a été récompensé pour la seconde fois par un Oscar de la meilleure musique de film.

J’aime beaucoup l’homme et le compositeur, que j’ai eu la chance de rencontrer à plusieurs reprises avec son épouse, Dominique Lemonnier, elle-même musicienne, lors de concerts classiques notamment. Sa modestie n’est pas feinte, sa parfaite connaissance du répertoire symphonique est perceptible dans sa création. Dans cet entretien récent, rediffusé ce matin sur France 2, Alexandre Desplat cite Mozart et Bill Evans… il y a pires sources d’inspiration !

Je me suis réjoui que, l’an dernier, se soit concrétisé l’un des projets qui avaient été lancés à l’été 2014 pour les formations musicales de Radio France : Alexandre Desplat dirigeait l’Orchestre National de France pour enregistrer sa bande-son du dernier film de Luc Besson, Valérian et la cité des mille planètes (lire Dans les coulisses de l’enregistrement de la musique de Valerian).

Je ne vais pas ici enfoncer des portes ouvertes sur l’importance de la bande originale, de la musique d’un film. Ni retracer – il y faudrait tout un ouvrage – la longue histoire des compositeurs qui ont donné leurs lettres de noblesse à un genre qui est tout sauf secondaire. Au point que, pour certains, la postérité n’a retenu que leur contribution au 7ème art, comme Bernard Herrmann ou Nino Rota.

On signale la toute récente réédition en coffret très économique des enregistrements que Riccardo Muti a consacrés aux compositeurs italiens du XXème siècle, dont 2 à Nino Rota81cfRe2-rjL._SL1500_Et l’excellente anthologie Bernard Herrmann d’Esa-Pekka Salonen

81qEBNEEjGL._SL1500_

Pour en revenir aux compositeurs français récompensés par les Oscars à Hollywood, petite revue de détail – non exhaustive, mais impressionnante !

Maurice Jarre (1924-2009) remporte pas moins de 3 Oscars, en 1963 pour Lawrence d’Arabieen 1966 pour Docteur Jivagoen 1985 pour La route des Indes. , trois films de David Lean. 

51PSGBDWJXL

Pour des raisons toutes personnelles, je ne vois ni n’écoute jamais le Docteur Jivago sans être saisi d’une intense émotion.

En 1971, c’est Francis Lai qui est honoré pour Love Story

En 1972 Michel Legrand reçoit un Oscar pour Un été 42 et en 1984 pour Yentl.

En 1980, l’excellent Georges Delerue est récompensé pour la musique du film I Love you, je t’aime

51tlh7RzW-L

En 1997, c’est Gabriel Yared qui remporte un Oscar pour le superbe Patient anglais

Plus près de nous, c’est le Breton Ludovic Bource qui est distingué en 2012 pour le film hors catégorie The Artist de Michel Hazanavicius qui rafle 5 Oscars !

Les sans-grade (VIII) : Joseph Keilberth

Il est mort il y a cinquante ans, à l’âge de 60 ans : le chef d’orchestre Joseph Keilberth est né en 1908, la même année que Karajan, mort prématurément d’une crise cardiaque le 20 juillet 1968, tandis qu’il dirigeait Tristan et Isolde à l’opéra de Munich.

Je me rappelle une série d’émissions que nous avions commises avec mon complice de Disques en lice, Pierre Gorjat (lire Une naissance), pour la chaîne culturelle de la Radio suisse romande, Espace 2, série intitulée : Les cinq K. Mon ami Pierre trouvait qu’on faisait bien trop de cas (!) du seul qui occupait alors – au mitan des années 80 – le devant de la scène musicale, Herbert von Karajan. Moins violemment critique que lui, je pensais qu’on devait, sinon réhabiliter, du moins remettre en lumière quatre autres illustres baguettes, contemporaines de Karajan, qui ne méritaient aucunement de rester dans l’ombre du patron des  Berliner Philharmoniker : Rudolf Kempe (1910-1976),  Hans Knappertsbusch  (1888-1965), Otto Klemperer (1885-1973)… et Joseph Keilberth (1908-1968).

De ces cinq chefs (inutile de dire qu’il ne reste rien de ces émissions, qui furent effacées à peine diffusées… et qui manquèrent cruellement lorsque survint la mort de Karajan le 16 juillet 1989 !), le seul qui ait été oublié des rééditions discographiques est Keilberth. Même si je me suis laissé dire que Warner pourrait reprendre les enregistrements parus pour l’essentiel sous l’étiquette Telefunken.

J’ai longtemps délaissé les quelques disques de Keilberth que j’ai dans ma discothèque, à l’exception de son légendaire Freischütz. J’ai eu tort.

71u6QcLcZrL._SL1200_

Je redécouvre des Beethoven magnifiquement chantants, mobiles, superbement articulés.

81hspwZLFDL._SL1500_

71duRY8LmZL._SL1200_

Richard Strauss s’accorde particulièrement à l’art de Keilberth. Comme une lumière et une sensualité méridionales qui éclairent l’écheveau de la trame orchestrale.

51nunoJLGXL

51ZjzUNbcmL

Même lumière dans Brahms (une intégrale des symphonies à rééditer), bien perceptible dans ce « live » avec la radio bavaroise

71WPvp5zwDL._SL1200_

En attendant, on l’espère, de retrouver le legs symphonique de Keilberth chez Warner on retrouvera des bribes, vraiment trop chiches, de l’art de celui qui fut l’âme et le directeur musical de l’orchestre symphonique de Bamberg de 1950 à sa mort.

51C9v0plmpL

Mais c’est en chef d’opéra que Joseph Keilberth est resté le mieux documenté au disque, en particulier avec la réédition spectaculaire de la toute première Tétralogie captée en stéréo… en 1955 à Bayreuthque les spécialistes tiennent pour un must.

51XwdcPgPLL

Richard Strauss est aussi très bien servi.

 

J’ai une affection particulière pour ces versions d’Arabella (sublime Lisa della Casa) et de la Femme sans ombre.

51SoY5i2ZWL

71o4pkC0gQL._SL1200_

Le rossignol suisse

Rossignol, définitions :

  • Oiseau migrateur (de l’ordre des Passereaux) dont l’espèce commune est caractérisée par un plumage brun roux et gris brunâtre, par un fin bec brun, et par la pureté, la variété du chant aux sonorités éclatantes et harmonieuses
  • Personne qui se distingue par une voix bien modulée, qui chante admirablement.

Tous les tintinophiles savent qui est désigné comme « le rossignol milanais« , l’inévitable Bianca Castafiore.

nom107785543778_la-couverture-de-l-album-les-bijoux-de-la-castafiore

Aujourd’hui, c’est tout le contraire du personnage outré et caricatural de la Castafiore qu’on célèbre, l’une des plus jolies voix de soprano du XXème siècle, une personnalité modeste mais rayonnante, qui n’a jamais cherché les lumières de la gloire : Edith Mathisnée le 11 février 1938 dans la ville suisse de Lucerneberceau de ma famille maternelle.

51AZBJP-IwL

Un joli coffret de 7 CD publié par Deutsche Grammophon propose une très belle compilation des enregistrements auxquels la soprano suisse a prêté une voix immédiatement reconnaissable : une pureté qui n’était pas celle, séraphique, de Gundula Janowitz, ou, senza vibrato, de Teresa Stich Randallmais soyeuse, légère, fruitée.

Extraits de la légendaire version des Noces de Figaro dirigée par Karl Böhm)

51XO0GhLjJL

Edith Mathis a beaucoup donné à Bachnotamment avec Karl Richter.

51353KV4WQL

Elle est, mieux que quiconque, le personnage d’Annette (Ännchen) dans le Freischütz dans la légendaire version de Carlos Kleiber, où elle retrouve Gundula Janowitz.

510bebHz9sL

Plus rare cet air de Haydn enregistré avec Armin Jordan et l’orchestre de chambre de Lausanne.

Détails de ce coffret-hommage :

  • Bach: Cantate BWV 51 « Jauchzet Gott in allen Landen« ; extr. cantates BWV 10, 21, 68, 180, 199; 3 extr. Passion selon St Matthieu BWV 244 (Karl Richter)
  • Haendel / Mozart: 3 airs du Messie (Charles Mackerras)
  • Haydn: airs extr. des Saisons & La Création (Karl Böhm)
  • Mozart: extr.Requiem KV 626 (Karl Böhm) Airs d’Ascanio in Alba, Lucio Silla, Zaide (Leopold Hager) Le Nozze di Figaro, Don Giovanni, La Clemenza di Tito (Karl Böhm) Airs de concert KV 505, 578, 583; Das Veilchen KV 476; Als Luise die Briefe ihres ungetreuen Liebhabers verbrannte KV 520; An die Einsamkeit KV 391; Die kleine Spinnerin KV 531; Die Alte KV 517
  • Dvorak: extr. Stabat Mater op. 58 (Rafael Kubelik)
  • Brahms: extr. Ein Deutsches Requiem op. 45 (Daniel Barenboim) Volkslieder WoO 33 Nr. 15, 23, 34, 43; Jägerlied op. 66 Nr. 4; Hüt du dich op. 66 Nr. 5; 4 Duette op. 61; Liebeslieder-Walzer op. 52; Neue Liebeslieder-Walzer op. 65; Wechsellied zum Tanze op. 31 Nr. 1
  • Mahler: extr. symphonies 2 et 8 (Rafael Kubelik)
  • Beethoven: extr. Fidelio op. 72 (Karl Böhm)
  • Weber: extr. Der Freischütz (Carlos Kleiber)
  • Mendelssohn: Bunte Schlangen extr. Ein Sommernachtstraum op. 61 (Rafael Kubelik)
  • Berlioz: extr. La Damnation de Faust op. 24 (Seiji Ozawa)
  • Richard Strauss: extr. Der Rosenkavalier op. 59 (Karl Böhm)
  • Henze : Diese Benommenheit extr. Der junge Lord
  • Schumann: Myrthen op. 25 Nr. 4, 9-12, 14, 20, 23; Die Kartenlegerin op. 31 Nr. 2; O ihr Herren op. 37 Nr. 3; Frauenliebe und Leben op. 42; Die Nonne op. 49 Nr. 3; Volksliedchen op. 51 Nr. 2; Liebeslied op. 51 Nr. 5; Die Soldatenbraut op. 64 Nr. 1; Das verlassne Mägdelein op. 64 Nr. 2; Mein Garten op. 77 Nr. 2; Stiller Vorwurf op. 77 Nr. 4; Liederalbum für die Jugend op. 79 Nr. 1-6, 8, 10-14; 19, 21; Die Blume der Ergebung op. 83 Nr. 2; Röselein, Röselein op. 89 Nr. 6; An den Mond op. 95 Nr. 2; Himmel und Erde op. 96 Nr. 5; Lieder und Gesänge aus Wilhelm Meister op. 98a Nr. 1, 3, 5, 7, 9; Liebster, deine Worte stehlen op. 101 Nr .2; Lieder op. 104 Nr. 1-6; Die Fensterscheibe op. 107 Nr. 2; Die Spinnerin op. 107 Nr. 4; Frühlingslied op. 125 Nr. 4; Frühlingslust op. 125 Nr. 5; Tief im Herzen trag ich Pein op. 138 Nr. 2; Mädchen-Schwermut op. 142 Nr. 3
  • Wolf: Lieder Nr. 1, 2, 19-21, 28, 29, 40, 41, 43, 46 extr. Italienisches Liederbuch

Le son de la neige et Karl Böhm

À l’heure où j’écris  ces lignes, il neige de nouveau sur l’Ile de France et ma maison. J’imagine que ce nouvel épisode hivernal va encore faire la une des journaux télévisés (voir Paris centre du monde)

Oserai-je avouer que le spectacle de la neige, et plus encore le son de la neige, me fascinent aujourd’hui autant que lorsque j’étais enfant ? La rumeur de la ville ou des champs, les bruits de la vie comme tamisés par ce manteau immaculé, une atmosphère magique…. Evidemment la magie est moindre quand on doit se déplacer… ou subir les errements de conducteurs en déroute !

RNQPtC6pSGinUEM%IVB4NQ

On s’apprête à passer le week-end au chaud en découvrant le beau coffret qu’on avait commandé dès que le spécialiste incontesté du dit chef m’en eut prévenu – je veux parler de Remy Louis – : après trois coffrets plutôt concentrés sur les enregistrements symphoniques,

714lEQFoLvL._SL1200_

71H0B615xuL._SL1500_

51wurvE9BQL

Deutsche Grammophon propose un fort pavé consacré à Karl Böhmchef d’opéra.

71R9g1nfkZL._SL1335_

On aurait aimé saluer sans réserve cette initiative, mais le titre du coffret est trompeur : il ne s’agit pas de l’intégrale des « vocal recordings » de Karl Böhm, puisqu’il y manque rien moins que le fameux Ring capté à Bayreuth, et une rare Chauve-souris parue sous étiquette Decca avec la Rosalinde la plus lumineuse de la discographie, Gundula Janowitz.

71Aagu+5eNL._SL1400_

61lJwrHdMuL

Mais, tel qu’il est, ce superbe coffret rappelle l’immense chef d’opéra que fut Karl Böhm, ses versions incandescentes de Lulu et Wozzeck, des Mozart certes plus classiques, moins aventureux que ceux de Gardiner ou Harnoncourt, mais jamais anodins ou banals – et quelles distributions ! – et bien sûr de légendaires Richard Strauss dont Böhm fut l’un des plus ardents et fidèles interprètes.

Tous les détails – oeuvres, interprètes -de cet « indispensable » de toute discothèque à voir ici : Karl Böhm chef d’opéra

Jochum suite et fin

Au moment de commencer ce billet, me revient un souvenir de jeunesse. De mes études au modeste Conservatoire de Poitiers

Je ne sais plus à quelle occasion nos professeurs et le directeur d’alors, Lucien Jean-Baptiste, étaient partis en voyage à Berlin, nous privant de cours pendant une petite semaine. À leur retour, j’avais interrogé ma professeure de piano, curieux de savoir ce qu’ils avaient vu et entendu, le clou de leur voyage étant un concert à la Philharmonie de Berlin

Je sentais un peu de déception dans son récit : ils avaient bien entendu l’orchestre philharmonique de Berlin, mais pas dirigé, comme ils l’espéraient, par Herbert von KarajanÀ la place de la star, ils avaient eu droit à un « vieux chef », un dénommé Eugen Jochumpersonne ne connaissait… À l’époque, cela ne me disait rien non plus, mais ce nom s’était inscrit dans ma mémoire, et quelques mois plus tard j’achèterais ma première intégrale des symphonies de Beethoven, une « souscription » . parue à l’occasion du bicentenaire de la naissance du compositeur.

51GUiKOXFFL

Une intégrale que je regrettais de ne pas voir incluse dans le beau boîtier proposé par Deutsche Grammophon à l’automne 2016 : lire Eugen sans gêne

71bl3z-V1qL._SL1200_

Pourquoi avoir omis les quelques enregistrements symphoniques (outre cette intégrale Beethoven) parus pour étiquette Philips, notamment avec le Concertgebouw ? Mystère.

Le tir a été corrigé avec le second volume, qui vient de paraître.

714SFBDd5uL._SL1177_

 

Une aubaine que ce coffret (détails à lire ici : Jochum vol.2)

qui permet de réévaluer, sinon réhabiliter, des versions rarement citées comme des références des opéras de Mozart (Cosi fan tutte, L’enlèvement au sérail), ou de Weber (Der Freischütz), qui restitue des Wagner révérés, eux,  par la critique (Lohengrin de 1952, Les Maîtres Chanteurs). Et les grands oratorios de Bach, contemporains des enregistrements de Klemperer ou Karl Richter, sans doute dépassés pour ceux qui ne jurent que par Herreweghe, Harnoncourt ou même Corboz. et pourtant si attachants, dans leur humilité expressive, tous captés à Amsterdam avec les meilleurs chanteurs du moment. Sans oublier les messes et motets de Bruckner, la grande messe de Sainte-Cécile et une somptueuse Création de Haydn, un requiem de Mozart, une Missa solemnis amstellodamoise de grande allure, et bien entendu tout un ensemble d’oeuvres de Carl Orff, dont Jochum fut l’ami et le meilleur interprète.

A1M5yOzZRaL._SL1500_

Admirable duo Irmgard SeefriedNan Merriman.

Comme souvent, le prix de ce coffret varie assez considérablement parfois dans la même enseigne (FNAC)

 

L’autre Herbert

J’en ai parlé récemment (lire Retour chez Felix et Dresde, les indispensables), je déguste à petit feu sa toute récente intégrale des symphonies de Beethoven enregistrée précisément avec l’orchestre du Gewandhaus de Leipzig dont il fut le directeur musical de 1996 à 2005. Je ne l’avais pas vu en concert depuis mes lointaines années suisses.

Herbert Blomstedt – 90 ans depuis le 11 juillet 2017 – dirigeait hier soir l’Orchestre de Paris à la Philharmonie de Paris (trois ans quasiment jour pour jour après son inauguration) dans un programme idéal : 39ème symphonie de Mozart, 3ème symphonie de Bruckner !

IMG_4189Ce fut d’abord une belle ovation pour saluer l’arrivée du chef toujours ingambe et fringant. Puis ce qu’on remarqua immédiatement, ce sont ces mains larges comme des battoirs, sans baguette, expressives sans effets, accordées – on le suppose puisqu’on ne voyait le chef que de dos – à un regard pétillant, inspirant.

Et Mozart comme une évidence, sans ce qui parfois irritait dans les concerts d’Harnoncourt, une volonté démonstrative – piètre souvenir à Genève il y a deux ou trois décennies des trois dernières symphonies de Mozart, qui nous avaient semblé – c’est un comble ! – ennuyeuses, interminables ! . Blomstedt a le geste alerte, une vision somme toute classique, heureuse – les interventions des clarinettes dans le menuet ! – . Du très grand art, et un orchestre de Paris transfiguré.

IMG_4190

Bruckner ensuite, avec le même sentiment d’évidence. Fluidité, justesse des tempi, équilibre idéal des masses orchestrales, homogénéité des pupitres, et comme dans Mozart, jamais de recherche d’effets, de monumentalité.

 

On aimerait être musicien d’orchestre pour avoir en face de soi un personnage aussi vivant…

IMG_4192

Revenir maintenant à la discographie de ce grand chef, que j’avoue n’avoir jamais jusqu’à présent placée en tête de mes références. Et pourtant, ses récents Beethoven et Bruckner, et encore bien d’autres merveilles… A réécouter d’urgence.

71OUNpRE86L._SL1200_

71xBkP2ycWL._SL1500_

51h6+pjKFfL

Un coffret très représentatif du répertoire et de l’art du chef américano-suédois, des enregistrements de la période où Blomstedt était le directeur musical de l’orchestre de San Francisco (1985-1995).

71OSQVWJgZL._SL1200_Blomstedt a réalisé deux intégrales des symphonies de Nielsen, l’une pour Decca avec San Francisco justement, l’autre pour EMI/Warner avec l’orchestre de la radio danoise. On a une vraie préférence pour cette dernière.

718x-EXXqNL._SL1200_

 

Dresde, les indispensables

Leipzig, c’est promis, je reparlerai en détail de ses musiciens, orchestres, compositeurs ! Et de Dresde aussi, le sujet est inépuisable (La Florence du nord)

Mais Dresde déjà, quelques disques ou coffrets mythiques, indispensables ! Si vous cherchez encore à faire des cadeaux pour cette Saint-Sylvestre, ou juste à des personnes que vous aimez, tout ce qui suit est à écouter/acheter/offrir les yeux fermés.

5172h7GXVoL

Günther Herbig m’avait raconté que cet enregistrement des douze symphonies dites « londoniennes » de Haydn tenait du miracle. Tout le monde avait oublié la date de l’enregistrement de ces douze symphonies. Le jour dit, en plein hiver, les micros de l’unique entreprise de disques de la RDA se posaient dans la salle de la Philharmonie de Dresde pour capter les 12 dernières symphonies de Haydn. Personne n’était prévenu, ni chef, ni orchestre. Triomphe de la bureaucratie ! Malgré tout, il fallait respecter les ordres. C’est ainsi, toujours selon le chef allemand, que certains de ces enregistrements résultent d’une seule prise… sans répétition ! Et dans une prise de son magnifique, comme l’étaient presque toujours celles de l’Allemagne de l’est.

51hKHHl4HIL

Evidemment, la Staatskapelle de Dresde est l’orchestre « straussien » par excellence. L’intégrale de l’oeuvre concertante et orchestrale de Richard Strauss que grava Rudolf Kempe dans les années 70 fait toujours figure de référence, tant la souplesse, la transparence et la sensualité de l’orchestre saxon s’y déploient.

51Ki1cB36hL

L’intégrale Schumann de Sawallisch réalisée à peu près à la même époque reste indétrônée. Tout comme les dernières messes de Schubert.

51lfNZEcjLL

Eugen Jochum a enregistré une deuxième intégrale des symphonies de Bruckner. Sans renier la première, on revient toujours avec bonheur à celle-ci.

71dlDAdKXWL._SL1200_

Pour qui aime Beethoven, deux visions assez singulières et contrastées des symphonies, l’une, méconnue, oubliée, d’un grand chef qui fit beaucoup pour la musique de son temps, le Dresdois Herbert Kegell’autre gravée par le vénérable Herbert Blomstedt (qui vient de récidiver avec Leipzig, on en reparlera !), avec les deux orchestres concurrents de la ville. Deux coffrets à tout petit prix !

51teTNrqOIL

710geBni2VL._SL1200_

On aime bien aussi cette intégrale des symphonies de Schubert par Blomstedt (comme celle que réalisera ultérieurement avec la même Staatskapelle Colin Davis).

51h6+pjKFfL

Justement du passage de Colin Davis à la direction de la phalange saxonne nous sont restés beaucoup de beaux disques. Ce coffret de prises de concert en est une belle illustration.

71518Ln0CiL._SL1200_

Il faudrait aussi citer tout ce qu’a laissé Giuseppe Sinopolichef de la Staatskapelle de 1992 à sa mort brutale en 2001.

61XqkxUnt7L

Pour qui aime les concertos de Mozart, une intégrale très bien captée autour d’une artiste demeurée complètement inconnue à l’Ouest, la pianiste Annerose Schmidtaccompagnée par Kurt Masurdu temps où il dirigeait la Philharmonie de Dresde (avant le Gewandhaus de Leipzig)

51XrNvu6mhL

Enfin pour ceux qui voudraient un « digest » de la monumentale édition de « live » de la Staatskapelle entreprise par Hänssler, un double CD qui voit défiler les plus grands chefs du moment.

71be1jeVyVL._SL1200_

Et puisque nous sommes le 31 décembre, ce gala de la Saint-Sylvestre 2011 s’impose

71m--nns7YL._SL1078_

Enfin pour plaire aux fans de Jonas Kaufmann... et du prestigieux orchestre, cette soirée d’hommage à Wagner, dont le nom et l’oeuvre sont si intimement liés à Dresde :

Le Paris secret des musiciens

Je n’ai jamais rien autant aimé que les longues balades à pied dans Paris (Le coeur de Paris). Sans but précis, le nez en l’air, regardant devantures originales et plaques historiques.

C’est ainsi qu’un jour au bas de la rue de la Roquette, dans le XIème arrondissement, je lis ce qu’était La Descente de la Courtillel’un des cortèges du Carnaval de Paris. Cette descente n’aurait pas duré plus de quarante ans, mais suffisamment pour que Wagner, dans ses années parisiennes, lui consacre une page chorale certes anecdotique, mais qui a immortalisé musicalement cette éphémère tradition populaire.

Et puis, rue du Sentier, au milieu des entrepôts et des grossistes, on tombe sur une Maison Mozartcelle où Wolfgang logea lors de son second séjour parisien et où mourut sa mère le 3 juillet 1778.  Une plaque rappelle ce séjour, mais il n’y a rien à voir.

paris_2_maison_mozartC’est lors de ce séjour que Mozart écrit plusieurs oeuvres dans le goût français de l’époque (la 31ème symphonie, le concerto pour flûte et harpe, et la symphonie concertante pour vents, entre autres)

Le premier séjour, en 1763, du Mozart enfant prodige (il a 7 ans !) a lieu dans un cadre plus somptueux, celui de l’hôtel de Beauvais, rue François Miron (4ème arrt) , alors propriété du comte Van Eyck, aujourd’hui siège de la Cour administrative d’appel de Paris.

P1060361_Paris_IV_hôtel_de_Beauvais_rwk

Mais, aussi étrange que cela paraisse, je n’avais jamais trouvé d’ouvrage grand public qui évoque la présence de la musique et des musiciens dans la capitale ! Je m’en étais même étonné auprès de la Maire de Paris il y a trois ans.

Quand un Franz Liszt écrivait : « On ne saurait le nier, Paris est aujourd’hui le centre intellectuel du monde », on ne peut pas dire que Paris ait beaucoup honoré la mémoire de ces dizaines de compositeurs, français ou étrangers, qui y ont vécu, travaillé, aimé. On se rappelle la bien médiocre polémique, qui est devenue l’affaire Dutilleuxsurvenue lorsqu’un élu s’est avisé d’honorer la mémoire du compositeur français, disparu en 2013, après avoir vécu toute sa vie rue Saint-Louis en l’Île.

Voici qu’enfin paraît ce livre tant attendu, qui, sans prétendre à l’exhaustivité, évoque la présence d’une cinquantaine d’illustres compositeurs*, avec une belle documentation photographique et musicologique.

Vous y verrez Mozart enfant s’installant 68 rue François-Miron, Chopin causant avec Liszt au 23 rue Laffitte, Berlioz se disant plaisamment  » fatigué  » par les rossignols qui chantent dans son jardin de Montmartre, Debussy vivant une aventure 22 rue de Londres avec  » Gaby aux yeux verts « … Sans compter des noms méconnus à tort, tels Auber, Cherubini ou Vierne. En tout, vous suivrez à la trace 50 musiciens ayant vécu à Paris et vous retrouverez, classés par arrondissement, les lieux où ils ont composé et fait jouer leurs partitions. Des photos de ces lieux, prises en exclusivité pour ce livre, et un choix de documents d’archives illustrent ici un texte vivant et précis. Chacun des 50 compositeurs est présenté au moyen d’une brève biographie et d’une liste de ses principales oeuvres. Dans ce monde peu ouvert aux femmes, celles-ci n’ont pas été oubliées. Vous découvrirez notamment Hélène de Montgeroult échappant à la guillotine grâce à son piano, Pauline Viardot régnant sur les compositeurs romantiques et Nadia Boulanger favorisant l’essor de la musique américaine du xxe siècle. Toutes et tous ont aimé Paris, s’en sont inspirés et ont contribué à son prestige artistique. Partons à leur rencontre en pensant à ce qu’écrivait Wagner (qui considérait Paris comme sa  » seconde patrie  » malgré les déboires qu’il y connut) :  » La musique commence là où s’arréte le pouvoir des mots.  » (Présentation de l’éditeur)

917jGiZlCGL

Les compositeurs cités sont, classés par arrondissement : 1er Chopin, Méhul, Rameau, Gluck, Enesco, Hélène de Mongeroult / 2ème Offenbach, Bizet, Lully, Liszt / 3ème M.A. Charpentier / 4ème Campra, Vierne, Couperin, Mozart, Dutilleux / 5ème Gossec, Marais / 6ème Poulenc, Massenet, Grétry / 7ème Wagner, Franck, Pauline Viardot, Saint-Saëns / 8ème Debussy, Honegger, Meyerbeer, Stravinsky, Ravel / 9ème Auber, Delibes, Messiaen, Nadia Boulanger, Cherubini / 10ème Messager, Leclair / 12ème Berlioz / 14ème Germaine Tailleferre / 16ème Rossini, Sauguet / 17ème Fauré, Hahn, Gounod, Chausson / 18ème Milhaud, Satie, G.Charpentier / 19ème Boulez / 20ème Bellini.

Quelque chose d’eux

Pouvait-on imaginer 48 heures plus denses et plus contrastées ? Réunies par une seule cause : la mort de deux célébrités.

Pour moi le 6 décembre est, depuis 45 ans, un tournant très intime de ma vie (Dernière demeure).

C’est maintenant, si l’on se fie à l’avalanche, au torrent de commentaires qui se sont déversés à flots continus depuis les petites heures du jour ce mercredi, sur tous les médias, la date de la disparition de l’idole absolue, obligée, universelle, transgénérationnelle, Johnny HallydayMoi aussi j’aimais bien certaines de ses chansons, et je reconnais ses qualités de showman, une voix, une présence. Pour le reste rien à ajouter à ceci, paru au lendemain de la mort de David BowieLa dictature de l’émotion.

La Garde Républicaine qui se produisait hier soir, dans toutes ses formations musicales,  à la maison de l’UNESCO à Paris, a fait la surprise en fin de concert

Erreur
Cette vidéo n’existe pas

Quant à Jean d’Ormesson, mort le même jour que Mozart, je n’ai pas une ligne à changer à ce que j’écrivais il y a presque deux ans : Le vieillard qui ne radote pas.

Relire Aragon que l’académicien aimait à citer :

C’est une chose étrange à la fin que le monde;
un jour je m’en irai sans en avoir tout dit:
ces moments de bonheur, ces midis d’incendie,
la nuit immense et noire aux déchirures blondes.

Rien n’est si précieux peut_être qu’on le croît.
D’autres viennent, ils ont le coeur que j’ai moi_même;
Ils savent toucher l’herbe et dire je vous aime,
et rêver dans le soir, où s’éteignent des voix.

D’autres qui referont comme moi le voyage,
D’autres qui souriront, d’un enfant rencontré,
Qui se retourneront pour leur nom murmuré;
D’autres qui lèveront les yeux vers les nuages.

Il y aura toujours un couple frémissant
pour qui ce matin-là sera l’aube première;

Il y aura toujours,  l’eau le vent la lumière;
Rien ne passe après tout, si ce n’est le passant!

C’est une chose au fond, que je ne puis comprendre:
cette peur de mourir que les gens ont en eux comme si ce n’était pas assez merveilleux,
que le ciel un moment, nous ait paru si tendre…

Malgré les jours maudits, qui sont des puits sans fond,
Malgré ces nuits sans fin à regarder la haine,
Malgré les compagnons de chaîne,
Mon Dieu, mon Dieu, qui ne savent pas ce qu’ils font…

Cet enfer,  malgré tout cauchemar et blessures,
les séparations, les deuils,les camouflets,
et tout ce  qu’on voulait, pourtant ce qu’on voulait
de toute sa croyance imbécile à l’azur,

Malgré tout je vous dis que cette vie fut  telle,
qu’à qui voudra m’entendre, à qui je parle ici
n’ayant plus sur la lèvre, un seul mot que :merci,
je dirai malgré tout, que cette vie fut belle..

71acizksell