La guerre oubliée

Depuis des semaines, nous sommes rivés aux événements du Proche-Orient, accablés par les tragédies quotidiennes qui meurtrissent les peuples iranien, libanais, et autres victimes « collatérales » d’une guerre déclenchée par deux fous furieux, qu’on ne sait plus comment arrêter. Les pitreries, les divagations de Trump ne font plus rire personne…

Pendant ce temps, une autre guerre passe sous les radars de l’information, sauf quand le président Zelensky conclut des accords avec les pays du Golfe pour leur fournir expertise et armes défensives !

Cette guerre qui n’en finit pas d’exténuer les combattants sur le front, que la Russie est incapable de poursuivre, faute de moyens humains et financiers, mais qui n’avouera jamais sa défaite, je ne pouvais pas ne pas y penser jeudi soir à l’Auditorium de Radio France.

Radio France avait invité, pour y faire leurs débuts avec l’Orchestre national de France, deux artistes ukrainiens, la cheffe Oksana Lyniv (lire Maestra) et le violoniste Dmytro Udovychenko.

J’ai rendu compte de ce concert pour Bachtrack : La révélation Udovychenko à Radio France

Personne n’a oublié ce geste si fort du jeune violoniste lorsqu’il apprend qu’il gagne le Premier Prix du concours Reine Elisabeth de Belgique en 2024. Saluant le jury, il refuse la main que lui tend un autre grand lauréat du Concours, le Russe Vadim Repin. Il savait, ce faisant – alors qu’il n’a aucune hostilité personnelle envers son aîné – que le monde entier regarderait ce geste comme celui de la résistance de son pays à la guerre menée par Poutine, dont Repin ne s’est jamais désolidarisé publiquement.

En choisissant de reprendre, pour son premier concert parisien, le 1er concerto de Chostakovitch, Dmytro Udovychenko rappelle, s’il en était besoin, les tragédies du XXe siècle soviétique, où l’ensemble des peuples russe, ukrainien, baltes et d’Asie centrale subissaient indistinctement le joug de la terreur stalinienne. En 1947 c’est le sinistre Jdanov qui impose une doctrine – le réalisme socialiste – qui empêchera Chostakovitch de mener à bien la composition de son concerto. Il lui faudra attendre la mort de Staline, en 1953, et la date du 29 octobre 1955, pour que l’oeuvre soit créée par son dédicataire, le grand David Oistrakh, l’ami Evgueni Mravinski et l’orchestre philharmonique de Leningrad.

Parmi les versions de ce concerto que j’ai dans ma discothèque, il en est une à laquelle je suis particulièrement attaché, celle de mon cher ami Boris Belkin, accompagné par un de ses plus proches, Vladimir Ashkenazy.

Et je n’oublie évidemment pas l’éblouissante prestation du vainqueur du Concours Eurovision des jeunes musiciens que j’avais organisé à Montpellier en juillet 2022, Daniel Matejca

Le jeune violoniste tchèque vient d’ailleurs de publier sa version du concerto n°1 de Chostakovitch couplée au 1er de Prokofiev.

Et toujours humeurs et bonheurs du temps dans mes brèves de blog

Nids d’espions

J’écoute rarement la radio en milieu d’après-midi, sauf lorsque j’ai un trajet à faire en voiture. Ce qui m’est arrivé récemment. J’ai pris en cours de route Affaires sensibles, l’émission de Fabrice Drouelle sur France Inter, consacrée ce jour-là à Georges Pâques, l’espion français du KGBL’invité, Pierre Assoulineracontait sa fascination pour ce personnage, Georges Pâques (1914-1993) au coeur de l’une des plus retentissantes affaires d’espionnage du XXème siècle.

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Je dus faire plusieurs librairies avant de trouver Une question d’orgueil.

« Qu’est-ce qui pousse un homme à trahir son pays ? Ou, plus précisément : qu’est-ce qui pousse, en pleine guerre froide, un haut fonctionnaire français, doté de responsabilités à la Défense et à l’OTAN, à transmettre des documents secrets au KGB pendant près de vingt ans ? Ni l’argent ni l’idéologie. Quoi alors ? Obsédé par ce cas unique dans les annales de l’espionnage, l’auteur décide de tout faire pour retrouver cet antihéros de l’Histoire et tenter de déchiffrer ses mobiles. Une longue traque va s’ensuivre, où il reviendra à deux femmes de lui livrer les clés de ce monde opaque. » (Présentation de l’éditeur)

Inutile de dire que Pierre Assouline nous tient en haleine et que ce livre a tous les ingrédients d’un roman… d’espionnage ! Passionnant.

Comme à mon habitude – de lire plusieurs bouquins en parallèle – je suis aussi plongé dans un ouvrage qui vient de paraître. L’auteur était jusqu’à l’an dernier le patron des espions français, Bernard Bajolet a été, en effet, le tout puissant directeur général de la Sécurité extérieure (DGSE) de 2013 à 2017, après une carrière diplomatique exceptionnelle qui l’a mené au coeur de tous les poudriers de la planète (Damas, Sarajevo, Bagdad, Kaboul, Alger…). Il a inspiré les scénaristes de la fameuse série Le Bureau des légendes.

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Bernard Bajolet entraine le lecteur dans les points chauds du globe où son parcours de diplomate l’a conduit : Syrie, Jordanie, Bosnie, Irak, Algérie, Afghanistan… Il le fait assister à ses rencontres avec des personnages souvent fascinants, parfois sulfureux, lui fait entrevoir les coulisses des négociations de paix entre Israéliens et Palestiniens, l’introduit dans le bureau de quatre présidents français : Mitterrand, Chirac, Sarkozy et Hollande.
Voyage dans l’espace, voyage dans le temps : Bernard Bajolet ne livre pas seulement des souvenirs sur sa période diplomatique -de 1975 à 2013-. Il les relie à l’Histoire plus ancienne –notamment lorsqu’elle donne des clés d’explication- et les rapproche des développements récents de l’actualité, qui trouvent en partie leur origine dans les évènements dont il a été le témoin. Il explique comment l’intervention des Etats-Unis en Irak en 2003 et leur gestion de l’après-guerre ont favorisé l’avènement de Daech.
Par le biais de la petite histoire qu’il a vécue, -semée d’anecdotes souvent pittoresques, il fait entrer le lecteur dans la grande Histoire, et pose la question du rôle de la France et de l’Europe dans un monde dérégulé (Présentation de l’éditeur)

Autant le dire d’emblée, ceux qui s’attendent à un récit enjolivé et linéaire des exploits d’un diplomate chevronné ne seront certes pas déçus, mais ce livre est beaucoup plus que des mémoires ordinaires. J’en ai plus appris sur l’histoire du Moyen Orient depuis soixante ans… et depuis Jésus et Mahomet, sur l’essence, la nature et la dérive des religions, en quelques chapitres saisissants d’intelligence, de concision, de connaissance intime des peuples moyen-orientaux et de leur histoire, qu’en plusieurs gros pavés de « spécialistes » auto-proclamés. Les chapitres consacrés à la Syrie sont parmi les plus éclairants, les plus intelligibles, qu’il m’ait été donné de lire. Mais tout le reste est à l’avenant. Je ne connaissais pas Bernard Bajolet, sinon son titre et sa fonction. Son livre me donne le regret de ne pas l’avoir croisé plus tôt.

L’intérêt est nettement moindre, et la déception avérée, avec une nouveauté au titre fracassant :

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La journaliste, comme l’écrit un lecteur de cet ouvrage, » semble faire de ce livre son journal intime et paraît par moments très satisfaite d’elle-même. La narration est parfois un peu pénibleUn peu d’humilité serait la bienvenue, de même qu’un récit plus axé sur son sujet.
Certaines questions auraient eu le mérite d’être plus creusées.
Pour résumer, la journaliste semble avoir pris du plaisir à découvrir ce monde, et à le montrer aux autres fièrement, mais passe à côté de nombreuses questions intéressantes et accessibles. (Source Amazon)

 

Chants pour les enfants morts

A paramilitary police officer carries the lifeless body of a migrant child after a number of migrants died and a smaller number were reported missing after boats carrying them to the Greek island of Kos capsized, near the Turkish resort of Bodrum early Wednesday, Sept. 2, 2015. (AP Photo/DHA) TURKEY OUT/ANK801/306567499844/TURKEY OUT/1509021754
A paramilitary police officer carries the lifeless body of a migrant child after a number of migrants died and a smaller number were reported missing after boats carrying them to the Greek island of Kos capsized, near the Turkish resort of Bodrum early Wednesday, Sept. 2, 2015. (AP Photo/DHA) TURKEY OUT/ANK801/306567499844/TURKEY OUT/1509021754

Ce poème de Friedrich Rückert mis en musique par Gustav Mahler pour soutenir cette terrible photo du petit Aylan :

In diesem Wetter, in diesem Braus,
Nie hätt’ ich gesendet die Kinder hinaus !
Man hat sie getragen hinaus,
Ich durfte nichts dazu sagen !

In diesem Wetter, in diesem Saus,
Nie hätt’ ich gelassen die Kinder hinaus,
Ich fürchtete sie erkranken;
Das sind nun eitle Gedanken,

In diesem Wetter, in diesem Graus,
Nie hätt’ ich gelassen die Kinder hinaus,
Ich sorgte, sie stürben morgen;
Das ist nun nicht zu besorgen.

In diesem Wetter, in diesem Graus,
Nie hätt’ ich gesendet die Kinder hinaus,
Man hat sie hinaus getragen,
Ich durfte nichts dazu sagen!

In diesem Wetter, in diesem Saus,
In diesem Braus,
Sie ruh’n als wie in der Mutter Haus,
Von keinem Sturm erschrecket,
Von Gottes Hand bedecket,
Sie ruh’n wie in der Mutter Haus.

Par ce temps, par cette averse,
Jamais je n’aurais envoyé les enfants dehors.
Ils ont été emportés dehors,
Je ne pouvais rien dire !

Par ce temps, par cet orage,
Jamais je n’aurais laissé les enfants sortir,
J’aurais eu peur qu’ils ne tombent malades ;
Maintenant, ce sont de vaines pensées.

Par ce temps, par cette horreur,
Jamais je n’aurais envoyé les enfants dehors.
J’étais inquiet qu’ils ne meurent demain ;
Maintenant, je n’ai plus à m’en inquiéter.

Par ce temps, par cette horreur !
Jamais je n’aurais envoyé les enfants dehors !
Dehors ils ont été emportés,
Je ne pouvais rien dire !

Par ce temps, par cette averse, par cet orage,
Ils reposent comme dans la maison de leur mère,
Effrayés par nulle tempête,
Protégés par la main de Dieu.

C’est le dernier des Kindertotenlieder, un cycle de cinq mélodies que Mahler écrit entre 1901 et 1904, alors que le bonheur familial est à son comble. Alma Mahler le reproche à son mari : « Je puis bien comprendre que l’on publie de si terribles textes quand on n’a pas d’enfants, ou quand on a perdu des enfants. Mais je ne puis comprendre que l’on puisse chanter la mort d’enfants quand, une demi-heure auparavant, on a serré et embrassé les siens, gais et en bonne santé. » Prémonitoires ces chants funèbres ? La fille du couple, Anna Maria, mourra de la scarlatine en 1907.

(Sarah Connolly, Vladimir Jurowski et le London Philharmonic en 2011)

Je n’ai pas d’autre réponse que la musique- et la poésie –  à l’horreur et à l’indignation que j’ai éprouvées à la vue de ce petit garçon rejeté par les flots sur cette plage de Bodrum.

Ce petit garçon et les milliers d’autres enfants morts dans l’anonymat des tueries des adultes.

Cette photo peut-elle changer le cours des événements ?

Elle a déjà changé considérablement la tonalité générale des commentaires sur les réseaux sociaux, et peut-être, enfin, les positions des responsables politiques.

Les mêmes qui n’avaient pas de mots assez durs pour dénoncer l’Europe passoire, la faiblesse des accords de Schengen font assaut de compassion humanitaire…

Trois remarques :

On a peut-être compris que tous ces boat people ne viennent pas de leur plein gré manger le pain des Européens. Rappelez-vous :

« Elle arrivait des Somalies Lily
Dans un bateau plein d´émigrés
Qui venaient tous de leur plein gré
Vider les poubelles à Paris
Elle croyait qu´on était égaux Lily
Au pays de Voltaire et d´Hugo Lily… »

C’est Pierre Perret qui chantait cela… en 1977.

Ou ce sketch de 1972 de Fernand Raynaud

Oui, je sais, on ne peut pas accueillir toute la misère du monde (on a connu Michel Rocard mieux inspiré !), oui, je sais, quand on a tant de chômeurs chez nous, on ne peut pas en plus s’occuper des autres…

Si tout le monde avait raisonné comme cela, en 1914 comme en 1940…11951500_10207756303044222_3327491551997884358_o

Et cette Europe qu’il est de bon ton de conspuer, de détester, d’incriminer à tout propos – la Grèce, l’agriculture, les normes budgétaires – sur tous les bords politiques, voici qu’on l’appelle à l’aide, qu’on la supplie de prendre enfin le problème des réfugiés à bras-le-corps.

http://www.liberation.fr/monde/2015/09/03/hollande-et-merkel-se-mettent-d-accord-sur-des-quotas-contraignants-pour-accueillir-les-refugies_1375108

Il a bonne mine, le premier ministre hongrois, avec son mur de la honte qui n’a servi qu’à le ridiculiser.

Oui l’Europe qu’on aime, l’Europe des peuples et des hommes, nous tous les Européens, nous n’avons même pas à nous poser la question : ces « migrants » sont des réfugiés, des hommes, des femmes… et des enfants qui doivent être accueillis, hébergés, aidés, aimés.

Mais cette tragédie quotidienne ne peut pas faire oublier les responsabilités des états du Moyen Orient. Sur les réseaux sociaux, on n’a pas manqué de faire observer que les pays riches du Golfe, qui achètent nos Rafale, financent nos clubs de foot, s’abstiennent soigneusement d’accueillir ceux qui fuient les horreurs qui se déroulent à leurs portes et parfois à cause d’eux…