Portrait d’ami

Je voulais le faire au moment où l’on a annoncé la mort de Bernard Haitink. Forumopera m’ayant demandé entre temps de faire le portrait du nouveau directeur général de l‘Opéra Comique, Louis Langrée, je reproduis ici le texte publié ce matin sur le site de Forumopera.

Dans le milieu musical – c’est vrai aussi en politique ! – les mots « ami » et « amitié » sont suspects. C’est fou le nombre d’amis qu’on peut avoir quand on est en position de pouvoir ou d’influence, quant à l’amitié on la sert à peu près à toutes les sauces.

Celui dont on m’a demandé de faire un portrait sensible – le nouveau directeur général de l’Opéra-Comique à Paris – est un ami, un vrai ami. Il ne me doit rien, je ne lui dois rien, sinon une fidélité et une affection à l’épreuve du temps qui a passé et des aventures que nous avons vécues. 
Louis Langrée après un festival Beethoven à Cincinnati © DR

Un jeune chef prometteur

Je connais Louis depuis le mitan des années 90. Je l’avais applaudi au théâtre des Champs-Elysées en 1997, un spectacle de Ursel et Karl-Ernst Herrmann Ombra felice, la même année à Orange dans Lucia di Lammermoor (à la tête du Philharmonique de Radio France), en 1994 dans Les Brigands d’Offenbach à l’Opéra Bastille (tiens une mise en scène de Jérôme Deschamps !). Quand je dis « je connais », j’ai apprécié le chef sur scène ou dans la fosse, et même en 1998 quand France Musique diffuse en direct le spectacle inaugural de son mandat de directeur musical de l’Opéra de Lyon – où la chaîne musicale de Radio France vient de passer une semaine de directs de l’amphithéâtre (Stéphane Degout, Karine Deshayes ou Stéphanie d’Oustrac s’en souviennent) – c’est Ariane et Barbe-Bleue de Dukas (tiens un opéra français !) où brillent Françoise Pollet et Nadine Denize, je n’ai fait que saluer poliment le maître d’œuvre de la soirée dans le foyer archi-comble de l’opéra Nouvel.

De Lyon à Liège

En octobre 1999 je suis nommé à la direction de l’Orchestre philharmonique – pas encore royal – de Liège, en quête d’un directeur musical qui puisse remplacer Pierre Bartholomée parti avec fracas au printemps. Le 1er septembre Langrée a démissionné de Lyon. J’ai l’idée que peut-être il pourrait, à 38 ans, incarner le renouveau dont Liège a besoin. Je prends contact avec lui, et le train pour Lyon dans les froidures de décembre. Je vois une superbe production de La Bohème, simple et bouleversante mise en scène de Philippe Sireuil, un ténor qui fera parler de lui, Rolando Villazón, et dans la fosse un chef qui a tout compris de la sensualité de l’orchestre puccinien. Il est très tard, presque minuit, lorsque nous partons dîner. C’est la première fois – mais pas la dernière ! – que je rencontre Louis Langrée en tête à tête. Les heures qui vont suivre jusqu’au cœur de la nuit seront regrets, confidences, amertume, et je serai l’inconnu à qui on peut tout dire sans crainte de représailles ou de reproches. J’oserai Juste quelques minutes évoquer Liège et mon projet. Il ne dit pas non : « Il faut qu’on se revoie ».

En février 2000, c’est à Genève, au Grand Théâtre (puis au Victoria Hall) que je retrouve Langrée. Il dirige son premier Pelléas, avec une équipe de rêve, une Mélisande de 20 ans, Alexia Cousin, Simon Keenlyside, José van Dam, Patrice Caurier et Moshé Leiser à la manœuvre. Ce soir-là je cède aux sortilèges de Maeterlinck et Debussy. Le lendemain, Louis Langrée remplace Armin Jordan, qu’on dit à l’article de la mort (une visite à l’hôpital cantonal de Genève me rassurera) à la tête du même OSR : symphonie concertante de Haydn et surtout La Voix humaine de Felicity Lott. Une journaliste amie écrira : « On a repéré dans la salle JPR peut-être en quête d’un chef pour Liège ». Bien vu.

Louis Langrée inaugure son mandat de directeur musical de l’OPL en septembre 2001, le surlendemain des attentats aux Etats-Unis. Sa soliste est Alexia Cousin. Jusqu’à son brutal retrait en 2005, Alexia sera de presque toutes les aventures de Louis Langrée et des Liégeois, jusqu’à l’enregistrement d’un disque jamais achevé, jamais publié. En cinq ans de mandat, le choix de ses solistes vocaux sera la signature d’un chef qui n’a jamais cessé d’aimer et de servir l’opéra, notamment à Glyndebourne où je le verrai diriger successivement Don GiovanniCosi fan tutteFIdelio. A Liège défileront Sophie Karthäuser, Céline Scheen, Sara Mingardo, David Wilson-Johnson, Werner Güra, Reinhard Hagen, j’en oublie… 
Alexia Cousin et Louis Langrée à Liège (festival Beethoven 2004) © DR

Quarante roses rouges

Le 11 janvier 2001, j’avais fait livrer quarante roses rouges au domicile parisien de Louis Langrée, hommage d’un capricorne (natif du 26 décembre) à un autre capricorne. Je me fiche comme d’une guigne de l’astrologie, mais si je cite cette proximité « astrale » entre Louis et moi, c’est qu’elle n’a pas été sans conséquence sur notre compagnonnage professionel. Ce n’est pas un cliché que de dire que les natifs de ce signe sont taiseux, timides (eh oui !), pudiques, parfois incapables de manifester sentiments ou émotions, et que le non-dit tient parfois plus de place que l’exprimé. Les cinq ans de mandat de Louis Langrée à Liège n’ont pas toujours été un long fleuve tranquille, même si ces « années Langrée » (2001-2006) apparaissent rétrospectivement comme un âge d’or pour la phalange belge.  


En novembre 2001, avec Armin Jordan et Martha Argerich à Liège ©​ DR 

La crise lyonnaise avait déjà révélé un aspect de la personnalité du chef alsacien  (aspect qui va lui être extrêmement utile dans son nouveau poste !) : il n’aime pas partager le pouvoir artistique. Il sait ce qu’il veut, quitte à réfléchir longuement, trop longuement parfois, mais quand il décide quels ouvrages ou programmes il veut diriger (ou pas), quand il choisit les musiciens, les artistes dont il souhaite s’entourer, il n’aime pas que, dans son dos, on contrecarre ou déforme ses idées. Dans la vie d’un orchestre comme Liège, le directeur général et son équipe font tourner la boutique, le directeur musical est souvent loin – les outils de télétravail, les réseaux sociaux n’existaient pas il y a vingt ans ! – concentré sur des répétitions d’un opéra, ou tout simplement difficilement joignable à cause du décalage horaire, Le malentendu, l’erreur d’interprétation d’une réponse ou d’une absence de réponse, bref les embrouilllaminis sont toujours possibles. Surtout quand au lieu d’exploser une bonne fois, les conflits, si conflit il y a, sont rentrés, ruminés, disproportionnés. 

Tout cela n’est rien en regard des projets, souvent fous, joyeux, impossibles, que nous avons montés ensemble, ces festivals de mi-saison à Liège qui sont restés dans les mémoires (Beethoven en 2004, Debussy et le symbolisme en 2005, toute une semaine Mozart en janvier 2006, l’inauguration des grandes orgues restaurées de la Salle philharmonique de Liège). Déjà à l’époque, sans le savoir ou sans le dire, nous pratiquions le « croisement des disciplines et des formats artistiques, avec l’idée de « pléiades » déployant une offre plurielle autour d’un même ouvrage » comme le précisait le communiqué de Roselyne Bachelot. Et ces tournées en Espagne, en Allemagne, en Suisse, cette première fois pour l’OPL et Louis Langrée au Musikverein de Vienne en 2005, ce retour au Théâtre des Champs-Elysées en 2004. 

Le projet Pelléas

Louis Langrée aurait pu accepter quantité d’invitations prestigieuses, à la tête de grands orchestres, ou dans des festivals reconnus. Quand il a dirigé à Glyndebourne, Aix, Vienne, New York, Berlin ou Dresde, c’était parce qu’il savait qu’il pourrait donner et tirer le meilleur des ouvrages, des distributions qu’on lui proposait.    

Très emblématique de cette attitude, la dernière collaboration que j’ai pu établir avec le chef : comme directeur de la musique de Radio France (2014-2015), je tenais à ce que l’Orchestre national de France revienne à sa vocation de défense et illustration de la musique française et surtout fasse une large place à des chefs français pour la plupart installés à l’étranger (on en comptera huit – un record absolu ! – au cours de la saison 2016/2017). Louis Langrée était au premier rang de ces chefs, mais lorsque je lui proposai de diriger l’ONF, d’abord parce que Michel Frank le souhaitait pour le Pelléas qu’il avait prévu au théâtre des Champs-Elysées (dans la mise en scène d’Eric Ruf), il me répondit immédiatement : « OK pour Pelléas, mais imaginons un vrai projet (comme nous l’avions fait à Liège) qui mobilise ce que Radio France sait faire de mieux ». Finalement, après bien des valses-hésitations en interne, la présence de Louis Langrée au printemps 2017 à Radio France à la tête de l’Orchestre national se traduisit par le Pelléas au TCE, un concert à l’Auditorium (Beethoven 4e concerto avec Nelson Freire, Pelléas et Mélisande de Schoenberg) et l’enregistrement pour France Culture de la musique de scène de Fauré pour la pièce de Maeterlinck !. 

Quinze ans après

Le départ de Louis Langrée de Liège aurait pu marquer la fin de l’histoire, la relégation de son quinquennat au rang des souvenirs. Mais l’amitié née de cette aventure commune ne pouvait pas disparaître, elle a, au contraire, profité de la dissolution du lien hiérarchique pour s’épanouir. Langrée est revenu à quelques belles occasions à Liège (une tournée en 2007 en Espagne), les 50 ans de l’orchestre en décembre 2010.


En décembre 2010 trois chefs réunis pour les 50 ans de l’Orchestre philharmonique royal de Liège : Louis Langrée, Pierre Bartholomée, Pascal Rophé ©​ DR

Et puis je l’ai suivi, à Salzbourg avec les Wiener Philharmoniker en janvier 2011 – c’était le retour au concert de Rolando Villazón – fidélité on vous dit !, à Berlin en 2014 avec les Philharmoniker pour un programme tout Mozart, à l’Opéra de Vienne pour sa première Bohèmechez Dominique Meyer. Et encore à Londres, à New York, à Aix (Don Giovanni 2010, Traviata 2011), à Paris enfin, les quatre ouvrages donnés à l’Opéra-Comique (Pelléas, Fortunio, Le Comte Ory, Hamlet) et les quelques – trop rares – concerts qu’il y a dirigés, avec l’Orchestre de Paris, l’Orchestre des Champs-Elysées et Cincinnati !

Je ne peux ni ne veux tout citer, les longs coups de téléphone, les déjeuners parisiens, les moments passés en famille, les fous rires, les silences, tout ce qui ne se raconte pas et qui relève de l’amitié. 

Retour d’Amérique

L’un des nombreux articles qui ont salué la nomination de Langrée a justement relevé que la longue expérience américaine de l’actuel chef de Cincinnati lui serait très précieuse pour diriger l’Opéra-Comique. D’abord comme patron – depuis 2003 ! – du seul festival estival d’envergure de New York, le Mostly Mozart Festival, puis, depuis 2013 à Cincinnati, dans un pays où la subvention publique est l’exception, le « music director » doit consacrer une très grande part de son énergie et de son temps à convaincre publics et mécènes de la pertinence de son projet et de son action. Sinon les meilleures idées restent lettre morte. Pendant la crise sanitaire, Cincinnati a fait figure de valeureuse exception, grâce à l’inflexible ténacité de Langrée. Pas de licenciements, des captations sans public dès que la présence des musiciens dans le Music Hall fut de nouveau possible. 

Oui c’est bien « the right man at the right place » !

Je ne veux pas voir un hasard dans le fait qu’il succède à Jerôme Deschamps – avec qui les collaborations furent si fructueuses depuis Les Brigands à Bastille en 1993 – et à Olivier Mantei qui l’admire et l’a invité chaque saison depuis 2015. On souhaite seulement à Louis Langrée et à son équipe de ne pas être happés, détournés de leur projet, par les contraintes administratives qui s’attachent à toutes les institutions culturelles subventionnées en France. 

@Forumopera.com

Pour tous ceux qui veulent mieux connaître Louis Langrée « en action », voir son rapport avec les musiciens, le public, et apercevoir quelques très rares prises de vues d’Alexia Cousin par exemple, je recommande une fois de plus ce documentaire publié en 2006 à la fin du mandat de Louis Langrée à Liège :

11 septembre, vingt ans après

Banalité que de rappeler que nous, les gens de plus de 30 ans, nous souvenons exactement de ce que nous faisions, le 11 septembre 2001, lorsque les tours jumelles du World Trade Center de New York ont été attaquées.

J’ai déjà raconté ce souvenir très précis (11 septembre) :

« C’était un mardi. Depuis la veille Louis Langrée répétait le programme qui devait inaugurer sa première saison comme directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Liège (qui ne deviendra « royal » qu’en 2010). Un programme emblématiquement français qui comportait en son coeur le Poème de l’amour et de la mer de ChaussonChanté par une artiste de 22 ans, la merveilleuse Alexia Cousin.

Vers 15h 15, le comptable de l’Orchestre lance dans le couloir du 5ème étage de la Salle Philharmonique, où nous avions nos bureaux : « Il se passe quelque chose de bizarre sur mon écran, il y a eu un accident d’avion à New York ! » J’allume le téléviseur de mon bureau, et quelques instants plus tard je vois le deuxième avion percuter la deuxième tour. Plus aucun doute n’est permis, il ne s’agit plus d’ »accidents ».

J’ai promis au délégué artistique de l’orchestre, Stéphane Dado, qui est hospitalisé pour quelques jours à l’hôpital de la Citadelle de Liège de lui apporter des documents et de passer le voir – il enrage de ne pouvoir être à son poste la semaine où Louis Langrée entame son mandat ! Je prends ma voiture, me branche sur une des chaînes de la RTBF qui commente l’actualité américaine, j’entends qu’un autre avion s’est écrasé sur le Pentagone. Affolant ! François Bayrou déclare qu’on est vraisemblablement entré dans une nouvelle guerre mondiale, nul ne sait si d’autres attaques ne vont pas s’abattre sur les grandes capitales du monde.

Je sors hagard de ma voiture sur le parking de la Citadelle, je rejoins Stéphane dans sa chambre. Il n’est pas encore au courant, au moment où je branche son petit appareil de télévision, il reçoit un appel de son compagnon qui est alors le porte-parole du Premier ministre belge, en déplacement ce jour-là en Ukraine, à Yalta !! Toutes les capitales essaient de comprendre, de parer aussi à d’autres attaques du même type. Le chef du gouvernement de Belgique décide de rentrer immédiatement en Belgique, son porte-parole se veut rassurant.

Je rentre ensuite à l’orchestre, toujours aussi sonné. J’appelle mes enfants à Paris. Puis je descends dans la loge du chef. La répétition est terminée depuis un bon moment, mais Louis Langrée travaille encore avec Alexia Cousin. L’un et l’autre n’ont évidemment rien suivi de la tragique actualité de l’après-midi, et c’est moi qui relate les événements à Louis Langrée. Il passera la nuit suivante essayant d’avoir des nouvelles d’un ami, son ancien agent, qui devait s’installer dans ses nouveaux bureaux à proximité des tours, accroché aux images qui tournent en boucle sur toutes les chaînes de télévision. Moi aussi.

Le lendemain, il faut prendre une décision quant au sort des trois concerts prévus, le 13 à Bruxelles, le 14 et le 15 à Liège. Annuler ? modifier ? Finalement nous décidons de maintenir et de ne rien changer à un programme qui est parfaitement compatible avec l’atmosphère de recueillement et de compassion qui s’imposera à tous. Le public bruxellois est clairsemé, celui de Liège plus dense.

Louis Langrée a, à chaque fois, les mots justes. Il a été frappé par l’attitude des Américains qui, le soir du 11 septembre, se sont spontanément rassemblés sur toutes les places, dans toutes les villes des Etats-Unis, pour chanter ensemble leur émotion, leur douleur, leur refus de la terreur aveugle. Oui, la musique comme réponse à l’horreur, comme partage de la solidarité avec les victimes, les familles et tout un peuple.« 

La suite, c’est dans Le Monde daté du 18 septembre 2001, qu’on a pu la lire. Renaud Machart qui m’avait annoncé sa venue l’a maintenue et ce premier concert, répété dans d’aussi terribles conditions, aura un large écho dans le quotidien français :

Louis Langrée sur l’Orchestre philharmonique de Liège :

« Lors d’un de nos premiers concerts, nous avons donné une formidable Onzième symphonie de Chostakovitch. Je crois que cela restera une expérience mémorable pour eux comme pour moi. J’ai trouvé d’excellents musiciens désireux de progresser ensemble. Il y a certes du travail à effectuer, notamment par pupitres séparés, un répertoire nouveau mais basique à installer. Les cordes jouent avec une pâte et un engagement rares. Nous avons quelques merveilleux solistes, comme notre nouvelle flûte solo, et d’autres postes vont être progressivement renouvelés. L’OPL progressera en alternant des programmes avec des œuvres difficiles, comme Pelléas et Mélisande, de Schoenberg, et des pièces que la formation joue naturellement et depuis longtemps. Il faut aussi retravailler le répertoire classique, hygiène de tout orchestre. En tout cas, nous sommes déjà heureux de notre premier disque, en compagnie de la violoncelliste Anne Gastinel, dans le Concerto de Schumann. Il sort dans quelques semaines chez Naïve. J’en suis, nous en sommes fiers. » (Renaud Machart, Le Monde, 18 septembre 2001)

Une Shéhérazade de rêve :

Après l’avoir entendu à la tête de l’Orchestre philharmonique de Liège, dans ce programme exigeant, le premier de sa première saison en tant que directeur musical, on est à présent certain de tenir là un chef de premier plan, capable de tenir ses troupes, de les faire travailler avec une précision résolue (à l’occasion d’un reportage, nous avons pu l’entendre répéter minutieusement la difficultueuse Barque sur l’océan, de Maurice Ravel) et, parvenu au concert, leur lâcher la bride pour qu’elles retrouvent le plaisir de jouer, de donner, de se donner…/…

Moment d’une rare beauté que cette Shéhérazade de Ravel, où les tréfonds sourdement érotiques de l’oeuvre prenaient des couleurs orchestrales d’une beauté mystérieuse, tandis qu’Alexia Cousin, stupéfiante de maturité et de naturel, en distillait le message poétique. On connaissait les aigus de stentor de la jeune cantatrice d’à peine vingt-deux ans, fameuse pour ses incarnations de rôles lourds ; on a découvert son beau médium, sa diction soigneuse, son intonation impeccable, sa belle musicalité« . (Renaud Machart, Le Monde, 18 septembre 2001)

Retour à New York

Dans mon souvenir, New York est presque toujours lié à la musique. La première fois que je découvris – pour l’aimer à tout jamais – cette ville-monde, c’était en 1989 à l’occasion d’une tournée de l’Orchestre de la Suisse romande (lire Julia Varady #80). Un matin j’avais décidé d’aller visiter les fameuses tours jumelles, qui, sur un plan, me paraissaient assez proches de l’hôtel, j’en fus quitte pour 7 km à pied ! et du haut de la tour qui se visitait une fabuleuse vision de la « grosse pomme ».

Il y eut ensuite 1998, encore la musique et cette fois la radio (lire La belle carrière de Claude).

Et en 2003 – moins de deux ans après le 11-Septembre – Louis Langrée inaugurant cette fois son mandat de directeur musical du Mostly Mozart Festival de New York

D’autres séjours suivirent, liés à ce festival ou à d’autres événements musicaux. Le dernier en novembre 2017, voir toutes les images ici : Back in New York. En particulier le mémorial du 11 septembre et la nouvelle et unique tour du World Trade Center :

Beethoven 250 (VI) : Au théâtre des Champs-Elysées

Jeudi soir le Théâtre des Champs-Elysées proposait un concert apparemment sans risque, un programme tout Beethoven.

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Sans risque peut-être, mais pas sans audace. Quand un violoniste de la trempe de Christian Tetzlaff s’empare du concerto pour violon, quand un ensemble aussi reconnu que la Deutsche Kammerphilharmonie de Brème se lance, sans chef, dans la Septième symphonie, on peut s’attendre à de bonnes (?) surprises.

Un mot des interprètes et quelques souvenirs, avant d’évoquer leur concert parisien.

La dernière fois que j’avais entendu en concert Christian Tetzlaff c’était dans un contexte très particulier. Le lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdole 8 janvier 2015 il jouait – déjà – le concerto pour violon de Beethoven avec l’Orchestre philharmonique de Radio France dirigé par Daniel Harding et le surlendemain, avec les mêmes partenaires, rejoint par le pianiste Lars Vogt et sa soeur violoncelliste Tanja, il donnait le Triple concerto (lire Le silence des larmes).

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J’enfonce une porte ouverte en disant que Christian Tetzlaff est l’un des musiciens les plus passionnants que je connaisse. Si on attend de ce concerto une vision apollinienne, dans la pure beauté du son, alors ce n’est pas lui qu’il faut écouter, mais si on attend d’un artiste – ce qui est mon cas – une prise de risque, l’affirmation d’une singularité, alors on rend les armes devant un jeu aussi conquérant, parfois poussé aux limites de l’instrument et du son, comme celui de Tetzlaff jeudi soir au TCE.

J’ai moins été convaincu par la 7ème symphonie sans chef. Une sécheresse dans l’articulation que l’acoustique peu réverbérante de la salle accentue, une vision comme bridée. Surtout quand on a entendu le même ensemble dans un programme comparable – Concerto pour violon avec Viktoria Mullova, et Troisième symphonie « héroïque » – avec son chef, Paavo Järviil y a une quinzaine d’années, à New York, dans le cadre du festival Mostly Mozart :

« This orchestra grew out of a youth orchestra whose members wanted to find a way to keep playing together; it’s organized democratically, and the players’ autonomy is audible in the crispness and vitality of the playing. The winds are a full warm cohesive presence, balancing the taut strings. The players listen keenly to one another. Mr. Järvi, their artistic director, conducted with electricity, and the players followed him so closely that even the silences bristled. » (New York Times, Beethoven strikes back for Classics6 août 2005).

Comme je l’écrivais naguère, lorsque l’intégrale des symphonies de Beethoven gravée par  le chef estonien et la Deutsche Kammerphilharmonie a été rassemblée en un coffret :

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L’ensemble est passionnant, mais contrasté. La vision « objective » du chef estonien peut déconcerter dans la 9ème symphonie par exemple, et au contraire séduire dans les 3ème, 5ème et 6ème…( Et la musique ? 30 novembre 2016)

 

 

L’air du Nord (III) : Magnus Lindberg

Il porte bien son prénom : Lindberg le grand, le généreux, le magnifique compositeur finlandais est, pour ces trois jours, l’invité d’honneur du Festival Radio France (#FestivalRF19).

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Deux concerts de musique de chambre  à la Salle Pasteur du Corum de Montpellier, et jeudi la première française (?) de son concerto pour clarinette.

Magnus Lindberg c’est d’abord une rencontre, qui m’a profondément marqué. Je connaissais certaines de ses oeuvres, l’originalité de sa personnalité créatrice. En 2001, travaillant avec Frank Madlenerà l’époque directeur du festival belge de musique contemporaine Ars Musica (depuis 2006 directeur de l’IRCAM), à renouveler l’implication de l’Orchestre philharmonique de Liège dans ce festival, je lui avais exprimé mon souhait d’inviter une forte personnalité, dont on pourrait faire un portrait en musique, et nous étions vite tombés d’accord sur le nom de Lindberg.

À l’automne 2002, Magnus Lindberg était à Liège pour deux concerts (à Liège et à Bruxelles) qui devaient présenter pour la première fois son triptyque orchestral : Cantigas, Feria, Parada, Trois pièces pour grand orchestre toutes créées séparément par Esa-Pekka Salonen. Louis Langrée avait accepté de relever le défi; au fil des répétitions, il me confiait avoir l’impression de faire l’ascension de l’Everest !

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Lors de la soirée liégeoise, diffusée en direct sur Musiq3, la chaîne classique belge, c’est le compositeur lui-même qui officiait comme présentateur, dans un français parfait ! C’est peu dire que le public de la Salle philharmonique fut impressionné, conquis, non seulement par l’oeuvre, mais aussi et surtout par l’homme, si simple, si disponible à l’entracte du concert. Et lorsque nous nous en fûmes boire quelques bières dans un bar de la place du Marché, Magnus Lindberg fit à Louis Langrée le plus beau des compliments qu’on puisse faire à un interprète : « Ce soir, j’ai entendu mes oeuvres comme je les avais rêvées, avec les couleurs, les sonorités françaises que j’imaginais ».

De cette rencontre entre le chef et le compositeur naîtra une amitié, qui se traduira le 22 août 2006, dans le cadre du festival Mostly Mozart de New York, par la création du concerto pour violon de Lindberg sous l’archet de Lisa Batiashvili et la baguette de… Louis Langrée !

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Mais l’aventure Lindberg avec Liège se poursuivra en mai 2008 avec la première belge de son concerto pour clarinette (lire Jean-Luc Votano fait triompher Magnus Lindberg). Le public fera, en effet, un nouveau triomphe au compositeur finlandais et à la clarinette virtuose du jeune soliste de l’OPRL, cette fois sous la baguette de Christian Arming (qui deviendra en 2011 le directeur musical de la phalange wallonne). En 2010, Christian Arming et Jean-Luc Votano feront la création japonaise de l’oeuvre à Tokyo !

Lorsque j’élaborai avec Santtu-Matias Rouvali le programme du concert qu’il devrait diriger ce jeudi avec son orchestre philharmonique de Tampere, il me sembla tout naturel de proposer le concerto pour clarinette de Lindberg et… Jean-Luc Votano comme soliste : Le souffle Tampere. Et cette fois, le compositeur sera dans la salle !

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Lang de bois

Il n’a pu échapper à personne que le dernier « album » (puisque, dans ce cas, on ne parle pas de « disque » – trop classique sans doute !) du pianiste chinois Lang Lang a bénéficié d’une promotion à la hauteur de la célébrité de l’intéressé. Pour la seule France, il est passé à peu près dans toutes les émissions grand public, des Victoires de la musique classique au 20h30 de Laurent Delahousse un dimanche soir sur France 2 (où la vedette lui a été disputée par François Hollande et le remake de ses Leçons de pouvoir !), en passant par une journée sur France Musique.

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L’Obs de cette semaine n’y va pas par quatre chemins pour évoquer cet album et son interprète. Extraits :

« Quand un président, une reine, un pape, une coupe du monde, un jeu olympique a besoin d’un pianiste, c’est bien sûr à Lang Lang qu’on fait appel. Au plus véloce des soixante millions de pinaistes chinois, à celui dont la veste brille le plus sous les projecteurs/…/ Ce Piano Book réunit une trentaine de bis célèbres et mondialisés, une sorte de Lettre à Elise Inc. Lorsque Lang Lang décide de jouer le premier Prélude (du Clavier bien tempéré) de Bach, agrémenté du plus monstrueux crescendo de toute l’histoire du crescendo, c’est Bayer rachetant Monsanto, la Bourse frissonne d’aise (Elle déchantera elle aussi !)/…../

La qualité de Lang Lang est de savoir extrêmement bien jouer du piano; son défaut : le mauvais goût. Il est trop, comme on dit dans la banlieue de Pékin : il joue trop vite, trop alangui, trop fort, trop sentimental, trop étincelant. Sa musique est bodybuildée, son toucher est dur comme de l’or massif et ses sourires donnent envie de pleurer.

Le billet est signé Jacques Médina, un pseudonyme de Jacques Drillon, le critique historique de L’Obs ?

J’aurais pu signer ces lignes, parce qu’elles reflètent la triste réalité d’un artiste aujourd’hui âgé de 36 ans, que j’ai vu faire ses débuts à New York, à l’été 2003, dans le cadre du festival Mostly Mozart dont Louis Langrée venait de prendre la direction. Lang Lang, 19 ans, jouait le 1er concerto de Mendelssohn, qu’il venait d’enregistrer avec Daniel Barenboim.

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Il n’avait aucune idée du style de Mendelssohn, mais, guidé par Louis Langrée, il avait ébloui le public new-yorkais par son jeu plein de fougue, de virtuosité joyeuse. Je me rappelle ensuite un dîner d’après-concert où le jeune homme était entouré par ses parents, ses agents, et se montrait comme ce qu’il était, un adolescent tout heureux de cette célébrité qui lui tombait dessus.

Quelques mois plus tard, je visitais Pékin, en pleine modernisation avant les Jeux Olympiques de 2008. Sur la grande artère commerciale de Wangfujing, les premiers malls surgissaient de terre, et un grand magasin de disques et de vidéos de type FNAC – qui a disparu depuis, je l’ai vérifié il y a trois ans – attirait les chalands nombreux. A l’entrée et au milieu du rayon CD trônait une gigantesque affiche représentant Lang Lang en pied. Déjà une star dans son pays !

Le 12 avril 2007, je retrouvais Lang Lang à Londres, au Barbican Center, à l’orée du tournée qui devait mener le London Symphony et Daniel Harding au Japon et en Chine. Au programme Memoriale de Boulez, une Symphonie fantastique de Berlioz étrangement décousue et sans relief, et le concerto en sol de Ravel. J’avoue n’avoir jamais entendu un Ravel aussi… déconcertant. Techniquement défaillant dans le troisième mouvement, des « choses » très bizarres dans le premier mouvement, et une absence complète de simplicité dans l’adagio assai. Applaudissements tout juste polis d’un public londonien à qui on ne la fait pas…!

Ce qui n’empêcha pas Lang Lang de revenir faire un bis, une mélodie chinoise (de son cru ?) écoeurante à souhait. Le jeune pianiste s’attendait manifestement à une ovation, il fut prestement éconduit de la scène du Barbican.

Dernier souvenir in vivo de Lang Lang. En mai 2014, l’Orchestre philharmonique royal de Liège jouait dans la grande salle dorée du Musikverein de Vienne. Christian Arming, qui retrouvait sa ville natale, et moi étions allés rencontrer Thomas Angyan, le vénérable directeur de cette salle mythique. Dans son bureau, un écran de contrôle des différentes salles de répétition du bâtiment : Harnoncourt et son Concentus musicus Wien répétant avec Lang Lang, les Wiener Symphoniker dirigés par Simone Young, et les Wiener Philharmoniker avec Christoph Eschenbach.  Le lendemain, je reprenais l’avion pour Paris, avec deux illustres passagers que personne ne semblait avoir reconnus, l’architecte Jean Nouvel… et Lang Lang. A l’arrivée à Roissy, je me retrouvai juste à côté du pianiste dans les toilettes pour soulager un besoin pressant ! Et dire que certains attendent des heures pour l’approcher et faire signer des autographes…

Un été Bernstein (VI) : Bernstein at 100

Nous y voilà : le centenaire de Leonard Bernstein c’est aujourd’hui ! France Musique lui consacre une large part de ce samedi, avec notamment ce soir la diffusion de Masscette oeuvre-monde donnée en mars dernier à la Philharmonie de Paris, avec laquelle Louis Langrée ouvrait le Mostly Mozart Festival à New York en juillet dernier. La même Mass avait été donnée en première française (!) en juillet 2013 dans le cadre du Festival Radio France.

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Ce n’est sans doute pas l’oeuvre que je préfère de Leonard Bernstein compositeur. Reflet d’une époque, oui, manifeste politique, certainement, témoignage de la versatilité créatrice de son auteur, sûrement.

Bernstein compositeur ? On a le droit de ne pas admirer inconditionnellement le Bernstein « classique », notamment ses trois symphonies qui, de mon point de vue, comportent quelques très beaux moments, mais aussi des longueurs moins inspirées.

En revanche, tout ce qui ressortit au ballet, à la comédie musicale, au jazz, est indispensable.

Au milieu de cette oeuvre profuse, j’ai depuis longtemps distingué comme un diamant pur, les Psaumes de Chichester / Chichester Psalms,

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Le Choeur et la Maîtrise de Radio France, dirigés par Sofi Jeannin en donnaient une très belle exécution en mars dernier à l’Auditorium de Radio France

Des enregistrements de Bernstein se dirigeant lui-même, je préfère les séries faites à New York (pour CBS/SONY) aux remake ultérieurs pour Deutsche Grammophon (plus languides, moins punchy.

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Parmi les documents proposés au public en juillet dernier, dans le cadre de la série Bernstein foreverau Festival Radio France, ce making of étonnant de l’enregistrement de West Side Story avec une brochette de stars d’opéra de l’époque. Bernstein y explique qu’il n’avait jamais dirigé lui-même, a fortiori enregistré, son oeuvre la plus populaire, cette comédie musicale créée en 1957 – dont le premier enregistrement a été fait par Max Goberman… grand spécialiste de Haydn ! – Sauf le respect qu’on doit au chef/compositeur et à ses illustres solistes, le résultat n’est pas très probant !

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En revanche, Candide (1956) fonctionne beaucoup mieux avec un casting tout aussi luxueux (impayable Old Lady de Christa Ludwig !)

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Toute la discographie Sony et DGG de Bernstein à retrouver ici : Bernstein Centenary.

On reparlera dans un prochain billet de nouveautés discographiques (ou de rééditions), et de livres sur Bernstein, comme l’indémodable Bernstein de Renaud Machart.

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Et la musique ?

L’actualité s’est invitée dans ce blog mais ne m’a pas détourné de mes vraies passions !

Précisément dimanche dernier, dans le calme d’une belle demeure en vallée de la Bièvre, j’avais été convié par mon ami Michel Dalberto à un Voyage d’Hiver en compagnie du jeune baryton-basse français Edwin Crossley Mercer.

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Un fabuleux voyage en effet. Ce cycle de mélodies de Schubert me bouleverse à chaque écoute, quand je mets sur ma platine Hans Hotter, Fischer-Dieskau ou les plus jeunes Goerne ou Gerhaher. Autant dire que le partage est plus fort encore, dans le cadre idéal d’un salon, où chaque nuance, chaque inflexion, porte sans artifices. Et qu’on découvre la richesse d’un timbre, la parfaite diction d’une voix qui s’assombrit au fil des années. On ne pouvait rêver duo mieux apparié dans Schubert que celui que formaient Michel Dalberto et Edwin Crossley-Mercer. Un disque bientôt ?

Plusieurs coffrets se sont accumulés sur ma table d’écoute : à déguster calmement, mais sans modération !

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On y reviendra !

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Voici rassemblées en un seul coffret les symphonies de Beethoven que Paavo Jârvi a gravées en une petite dizaine d’années avec la Deutsche KammerphilharmonieJ’avais entendu une extraordinaire Héroïque dans le cadre du festival Mostly Mozart de New York (dirigé par Louis Langrée), puis attendu avec curiosité chaque sortie. L’ensemble est passionnant, mais contrasté. La vision « objective » du chef estonien peut déconcerter dans la 9ème symphonie par exemple, et au contraire séduire dans les 3ème, 5ème et 6ème…

Et puis des livres, qu’on achète parce qu’on aime bien les artistes et les auteurs :

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Enfin, comme il arrive souvent, un disque qu’on a depuis plusieurs semaines sur sa table de chevet et qu’on n’avait pas trouvé le temps (ou les conditions propices) d’écouter. La belle équipe autour de Karine Deshayes !

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