L’audace du public

Deux concerts contrastés, pour le moins, ces derniers jours à Paris. Des programmes « exigeants » comme on dit quand on veut s’excuser de ne pas a priori complaire au « grand public » (lire Le grand public). Et des programmes qui ont conquis, enthousiasmé les publics réunis pour ces concerts.

D’abord jeudi soir, au Théâtre des Champs-Elysées, le pianiste Christian Zacharias

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Je connais Christian depuis presque trente ans, lorsqu’il avait accepté de remplacer un jeune pianiste souffrant comme soliste d’un concert dirigé par Armin Jordan à Genève ! C’était, je crois, en 1990. Même au faîte de sa carrière de pianiste, il n’avait encore jamais joué en Suisse ! Et ce fut, pour lui, le début d’une aventure musicale qui allait notamment le conduire à diriger l’Orchestre de chambre de Lausanne de 2000 à 2013 (à la suite du regretté Jesus Lopez Cobos), et pour moi le commencement d’une amitié qui ne cesserait plus.

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Ainsi, en 1997 – j’étais alors directeur de France Musique – j’avais été mis dans la confidence de la préparation d’un concert monté par les Amis de l’OSR (Orchestre de la Suisse Romande) pour fêter les 65 ans d’Armin Jordanen même temps que la fin de son mandat à la tête de la phalange genevoise. J’avais trouvé un studio à la maison de la radio à Paris pour que Christian Zacharias et Felicity Lott puissent répéter, dans le plus grand secret, une séquence dont ils feraient la surprise au chef suisse.

En 2010, j’invitai Christian Zacharias à jouer dans la nouvelle série Piano 5 étoiles à la Salle Philharmonique de Liège. Un an plus tard, il dirigeait les forces de l’Opéra royal de Wallonie pour de subtiles Noces de Figaro de Mozart mises en scène par Philippe Sireuil.

Ce jeudi soir, faisant le pari de la confiance du public, il avait choisi un programme très classique, et plutôt rare en récital : Bach et Haydn. Rien pour l’épate, rien pour la virtuosité transcendante ou le romantisme échevelé. Austère presque… Mais quel bonheur d’entendre un piano sonner clair et dense, qui jamais ne cherche à singer ou imiter le clavecin ou le pianoforte. C’est la première fois que j’entendais Zacharias chez ces deux compositeurs, mais je vis depuis longtemps avec ses Scarlatti…sans parler de l’autre grand classique dont il est un interprète de prédilection, Mozart !

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L’autre moment fort de rencontre entre un musicien hors norme et un public aventurier, ce fut vendredi soir, à l’auditorium de la Maison de la radio. L’Orchestre philharmonique de Radio France avait convié la jeune cheffe polonaise Marzena Diakun (qu’on reverra à Montpellier le 13 juillet prochain – Made in France) à diriger un programme extrêmement (trop ?) copieux. Rien moins que Taras Bulba de Janáček d’entrée de jeu, suivi d’un long (trop ?) concerto pour percussions du Finlandais Kalevi Aho, et en seconde partie la 9ème symphonie de Dvořák.

Le public n’aura peut-être retenu de cette soirée que la prestation exceptionnelle, étourdissante, ébouriffante, de Martin Grubingerla star de la percussion. Déjà en novembre 2014, quelques jours après l’inauguration de l’Auditorium de Radio France, il avait donné un aperçu de son fantastique talent en interprétant Speaking drums de Peter Eötvös sous la direction du compositeur.

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Je l’avais invité, avec son père et les soeurs Önder, en juillet 2016, à une soirée du Festival Radio France Occitanie Montpellier qui avait failli ne pas avoir lieu (lire Rattrapés par l’actualité). 

Vendredi il a fait une nouvelle démonstration d’un art incomparable, sa seule prestation sauvant de l’ennui une oeuvre vraiment longuette et répétitive qui n’est pas la plus inspirée de son auteur. En bis, Martin Grubinger a proposé un numéro plus sportif que musical, comme il l’a annoncé lui-même pour le plus grand bonheur d’un public aux anges. Court extrait :

 

Et pourtant elles dirigent…

je pressens déjà qu’avec un tel titre, je vais me faire allumer… Je m’y risque sans crainte, je n’ai, quant à moi, jamais de ma vie proféré le genre de propos prêté il y a quelques mois à un célèbre chef d’orchestre (lire : Le chef qui n’aime pas les cheffes)

Je remets le couvert, si j’ose dire, avec cette une et ce dossier du mensuel Diapason de février :

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À la seule réserve près d’un titre inutilement racoleur (« Comment elles sont en train de gagner le combat »), je souscris à la quasi totalité de l’excellent dossier constitué par Christian Merlin et Vincent Agrech, qui restitue la (trop) lente évolution des mentalités du microcosme musical, et les difficultés rencontrées par les femmes chefs d’orchestre (je me suis fait agonir sur Facebook pour avoir usé du féminin « cheffes » d’orchestre… !) pour  se faire accepter d’abord par les musiciens d’orchestre !

La seule question que je me sois jamais posée, lorsqu’il s’agissait d’engager un chef, homme ou femme, c’était : a-t-il/elle du talent ? est-il/elle le/la meilleur(e) pour ce programme, ce projet ? Et quand je suis spectateur/auditeur peu m’importe le sexe de celui qui est sur le podium, pourvu que le résultat soit à la hauteur de mes attentes !

Quand il y a exactement deux ans, le 30 janvier 2016, Mikko Franck, malade, a dû céder sa baguette à Marzena Diakun pour diriger rien moins que La Ville morte de Korngold, j’ai admiré sans réserve l’art et l’audace de la jeune cheffe.

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Je peux déjà annoncer que Marzena Diakun sera l’une des invitées du prochain Festival Radio France (#FestivalRF18) à Montpellier. Dans un programme qui ne comportera pas que des musiques « féminines » (Christian Merlin rapporte cette sortie récente – 2014 ! – du grand chef et pédagogue finlandais, Jorma Panula, énonçant que « les femmes pouvaient à la rigueur diriger des musiques féminines comme Debussy, mais qu’elles n’étaient pas taillées pour Bruckner ou Stravinsky »). Sans commentaire…

 

 

La mort en majeur

Je trouverais sûrement, si je la cherchais, la réponse dans d’épais et savants ouvrages : pourquoi certaines oeuvres me touchent-elles à ce point, déclenchent-elles de tels torrents d’émotions et de sentiments mêlés ?

Depuis que j’ai découvert Die tote Stadt (La Ville morte), l’opéra de Korngold (https://fr.wikipedia.org/wiki/Erich_Wolfgang_Korngold), je ne sors jamais indemne d’une écoute ou d’une représentation. Le sujet, la musique, tout cela sans doute, mais bien d’autres opéras, d’autres symphonies me passionnent et m’émeuvent sans me mettre dans cet état.

Hier soir, un projet nourri de longue date, les forces musicales de Radio France – hormis l’Orchestre National en tournée aux Etats-Unis – étaient rassemblées, Orchestre Philharmonique, Choeur et Maîtrise, non comme prévu sous la houlette de Mikko Franck, malade, mais sous celle de la jeune cheffe Marzena Diakun qui a fait mieux que relever un impossible défi. Et, pour une fois, aucune défection dans une distribution idéale pour un ouvrage aussi exigeant pour les deux rôles principaux. Klaus Florian Vogt, Camilla Nylund, exceptionnels en Paul et Marietta, mais aussi le formidable baryton Markus Eiche, Catherine Wyn-Rogers  (Brigitta) Matthias Wohlbrecht le Comte Albert) Dania El Zein (Juliette) Yaël Raanan Vandor  (Lucienne) Jan Lund (Victorin-Gaston).

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Cette Ville morte est le chef-d’oeuvre d’un compositeur de 23 ans, un orchestre luxuriant qui certes évoque plus d’une fois Wagner, Mahler, Richard Strauss ou Puccini, mais qui s’inscrit surtout dans la tradition viennoise (comme Schreker). Est-ce cela qui finalement me perturbe et m’émeut tant ? Les quelques grands airs qui sont ceux de la déploration, du regret de l’être aimé ou du désir inatteignable, sont, comme chez Mozart ou chez Richard…ou Johann Strauss, en mode majeur.

J’ai vu plusieurs fois Die tote Stadt en scène, un premier souvenir à Anvers, avec un bouleversant William Cochran, à Paris, et à Genève sous la direction idéale d’Armin Jordan qui malheureusement dut faire une première avec un ténor…aphone !.

Au disque, bien sûr en tout premier, l’enregistrement qui m’a fait découvrir et aimer l’ouvrage, qui n’a rien perdu de ses charmes vénéneux.

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Autre magnifique témoignage du festival de Salzbourg :

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Et pour ceux qui veulent retrouver quasi le même casting qu’hier soir, cette fois avec Mikko Franck au pupitre, le DVD d’un spectacle qui avait fait sensation à Helsinki.

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