Ancêtres

Je n’ai pas une passion pour le passé, ni, on l’aura compris, pour les commémorations.

Mais, puisque nous avons vécu, ces dernières semaines, au rythme des manifestations célébrant le centenaire de l’Armistice de 1918, je me suis demandé ce qui s’était passé dans ma famille paternelle durant cette époque (ma famille maternelle étant d’origine suisse, c’est une tout autre histoire). J’ai repris cette photo dans l’album familial :

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Prise dans les premiers mois de 1956, la photo montre, de droite à gauche, mon père (1928-1972), mon grand-père (1903-1967), et mon arrière-grand-père (1875-1959) et ses belles moustaches. Tous les trois sont nés dans la petite commune vendéenne de L’Ile d’Elle, aux confins de la Charente-Maritime, à une trentaine de kilomètres de La Rochelle. 

J’y ai tant de souvenirs d’enfance, heureux ou tragiques : j’étais présent, pour quelques jours de vacances, au printemps 1967, lorsque mon grand-père mourut subitement d’une crise cardiaque. J’ignorais alors que je revivrais la même situation avec mon père cinq ans plus tard (Dernière demeure) Je me rappelle avoir voulu veiller le défunt, comme on le faisait en ce temps-là dans les campagnes, avoir annoncé la nouvelle à la fermière chez qui nous allions chaque soir chercher le lait frais, puis avoir été choqué, après les obsèques, les premières auxquelles j’assistais, par tous ces gens qui avaient envahi la maison pour boire et manger dans une forme de bonne humeur qui me semblait parfaitement déplacée.

Et l’arrière-grand-père donc ? La légende familiale rapporte qu’il aimait bien pincer la joue du bébé joufflu que j’étais. Je n’en ai aucun souvenir.. Mais, dès que je me suis engagé, adolescent, dans l’action publique puis en politique, on m’a toujours cité l’exemple de cet aïeul qui avait été maire de son village (l’atavisme !)  J’ai vérifié : André Clovis Hilaire Rousseau a été maire de L’Île d’Elle pendant vingt-quatre ans, de 1923 à 1947.

Mais ce n’est que dimanche dernier que je me suis avisé de savoir ce que le dit arrière-grand-père avait fait pendant la Grande Guerre, et c’est l’un de mes fils qui a retrouvé ses états de services militaires. Emotion !

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Pour voir ou revoir le Concert de la Paix donné le 11 novembre à l’opéra royal de Versailles : https://www.france.tv/france-5/le-concert-pour-la-paix/782891-concert-pour-la-paix.html

 

 

Bureau de vote

Dès que j’en ai eu l’âge, j’ai voté. À toutes les élections, sauf une que je ne dévoilerai pas ici.

J’ai aussi, dès 1983 (les élections municipales à Thonon-les-Bains) participé au processus électoral, comme assesseur, scrutateur, ou simplement volontaire pour le dépouillement. Entre 1989 et 1995 comme adjoint au maire de Thonon, j’ai présidé un bureau de vote, à chaque élection. Expérience humaine incomparable : toute la diversité d’une population, des comportements. Souvenirs inoubliables : ces personnes très âgées, quasiment impotentes, habillées pour la circonstance, refusant toute aide pour passer dans l’isoloir puis glisser leur enveloppe dans l’urne, ces bobos savamment dépenaillés débarquant après la clôture du scrutin – l’heure c’est l’heure en matière électorale ! – et nous engueulant pour notre intolérance, ou encore la grande gueule qu’on devait obliger à passer par l’isoloir (« rien à foutre, de toute façon je sais pour qui je vote« ). Bref un savoureux condensé d’humanité. Et même si parfois le temps paraissait bien long – des scrutins européens qui frisaient des records d’abstention, surtout par grand beau temps, et qui nous obligeaient à tenir les bureaux ouverts jusqu’à 22 h ! – je n’ai au grand jamais regretté ces jours entiers passés à regarder vivre en direct la démocratie.

Il y a cinq ans, c’est encore un autre souvenir particulier. Je n’étais pas encore officiellement nommé Consul honoraire de France à Liègela procédure est aussi complexe que pour les diplomates de carrière, même si la fonction est bénévole ! – mais pour le scrutin présidentiel organisé dans plusieurs villes de Belgique pour nos très nombreux compatriotes, j’avais évidemment été pressenti pour présider l’un des quatre bureaux de vote installés dans le Hall des Foires de Liège. Les trois autres étaient tenus par des volontaires, qui avaient bénéficié d’une formation à Bruxelles, mais qui manquaient d’expérience de ce type d’opération. Certains avaient du mal à rester objectifs, à ne pas trahir leur militantisme pour le président sortant… Quelques discrets mais fermes rappels à l’ordre auront été nécessaires.

Tenir un bureau de vote est rien moins qu’évident. On n’imagine pas la foule de petits détails auxquels on doit faire face, pour faire respecter strictement le droit électoral et assurer la pleine liberté de l’électeur, avec la souplesse et la compréhension nécessaires. Quand un enfant suit son parent dans l’isoloir, quand un accompagnateur fait de même avec une personne âgée ou handicapée, rappeler qu’on ne peut être que… tout seul dans un isoloir ! Quand la discussion politique s’invite ou se poursuit à l’intérieur du bureau de vote, demander le silence ou exiger que les protagonistes sortent. Quand le représentant d’un candidat et/ou d’un parti continue à faire campagne ou pression sur les électeurs qu’il connaît, lui enjoindre de cesser et consigner le fait sur le procès-verbal, pour le cas où l’issue du scrutin serait serrée et pourrait être contestée. Et puis convaincre des électeurs de revenir à la clôture du vote pour participer au dépouillement ou simplement en surveiller le bon déroulement, ne jamais leur dire qu’en fait ils ne peuvent pas dire non, que c’est une obligation s’ils sont désignés par le président du bureau. Et du coup rappeler que tout citoyen, tout électeur, peut participer à ces opérations électorales… et pas seulement se pointer à la mairie au moment de la proclamation des résultats !

Accessoirement le fait de présider durablement un bureau de vote donne une expérience irremplaçable de la sociologie électorale d’un quartier, d’une ville, des évolutions d’un scrutin à l’autre, et des indications précieuses sur le résultat final.

Celui de ce dimanche est prévisible, mais au terme d’une campagne présidentielle où rien ne s’est déroulé comme prévu, on peut encore avoir des surprises sur le taux de participation, les reports de voix, les écarts entre les deux finalistes. Et se réjouir d’une démocratie qui reste vivante.

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(Le feu d’artifice du 14 Juillet 2012 à Liège)

Tout change, rien ne change

« Le chômage est devenu un mal français, qui traduit à la fois le manque de compétitivité de notre appareil productif et la faillite de notre système de formation. La maladie est aussi sociale : la pauvreté est revenue en force et nous ne lui avons trouvé d’autre remède qu’une assistance administrative qui l’entretient et même l’aggrave. Elle est surtout politique et morale : les Français n’ont plus confiance en l’Etat ni en ceux qui l’incarnent; ils finissent pas ne plus avoir confiance en eux-mêmes. Le malaise de la justice, la montée de l’insécurité, la peur de perdre une identité nationale que tout semble menacer, voilà autant de signes du dérèglement de notre vie publique et de la crise de l’Etat ».

Plus loin cette citation de Montesquieu : « Le principe de la démocratie se corrompt non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême et que chacun veut être égal à ceux qu’il choisit pour lui commander. Pour lors, le peuple, ne pouvant souffrir le pouvoir même qu’il confie, veut tout faire par lui-même, délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats et dépouiller tous les juges »

« Peut-on mieux exprimer le rejet de la politique qui sévit de nos jours »?

Comment gouverner demain un peuple à la fois surinformé et désinformé, conservateur et réformateur, casanier et aventurier, réaliste et impatient ? »

Constat terriblement actuel, d’une implacable lucidité. La préface d’un ouvrage récent ? D’un retraité de la politique ? ou d’un des nombreux candidats aux primaires présidentielles de l’automne ?

Date de publication du livre, dont ces lignes sont extraites : 3 février 1993 !!

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A l’époque, le favori des sondages actuels, Alain Juppé, est secrétaire général du RPR, le parti gaulliste dont Jacques Chirac est le président. Il n’a pas encore été Premier ministre, il n’est pas encore maire de Bordeaux. Et comme il l’écrit (voir ci-dessus) plus d’une fois il est tenté d’abandonner les jeux stériles d’une certaine politique… pour s’établir à Venise.

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Je ne connais pas bien ce prétendant sérieux à l’élection présidentielle française, et je me suis dit que j’en découvrirais un peu plus sur le personnage dans ce bouquin vieux de 23 ans où il se livre et se délivre de son côté raide et distant. D’admirables pages sur sa famille, ses études – oui c’est une grosse tête bien faite ! -, son amour de la Grèce et de la Méditerranée, et surtout une très grande honnêteté (qui ne se prive pas de quelques vacheries bien senties à l’endroit de ceux qu’il appelle – déjà – les « mammouths » du parti gaulliste, les Pasqua, Balladur, Séguin) dans l’analyse de la situation du pays.

C’est peu dire – et c’est aussi décourageant qu’affligeant – qu’à peu près sur tous les sujets abordés, comme l’Europe et le référendum sur le traité de Maastricht (1992), l’immigration, la politique éducative et culturelle, rien ne semble avoir changé, progressé, évolué depuis vingt ans. On ne pourra pas retirer à Juppé le mérite de la constance dans l’analyse et la prospective. Le quadragénaire qui piaffait d’impatience devant les lenteurs des circuits de décision saura-t-il, devenu septuagénaire, bousculer l’inertie, les pesanteurs d’un pays tenté par le repli et l’abstention ?

La jeunesse interrompue

Passionnante discussion vendredi soir au dîner offert à l’occasion du vernissage de la grande exposition de l’été à Montpellier Frédéric Bazille, la jeunesse de l’Impressionnisme13501970_10153740623067602_129978165241598949_n(Le Musée Fabre à Montpellier).

Le dîner avait été organisé dans la demeure familiale du peintre, le domaine de Méric, vendu dans les années 1990 à la Ville de Montpellier à l’instigation du maire d’alors, Georges Frêche. J’avais la chance d’avoir à ma table l’une des descendantes de la famille Bazille, une vieille dame aussi charmante que cultivée, ainsi que l’un des commissaires de l’exposition, un jeune conservateur du Musée d’Orsay, Paul Perrin.

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Entre les souvenirs de ma voisine qui me racontait ses années d’enfance et d’adolescence dans cette maison et ce domaine situés sur les hauteurs de Montpellier et les bords du Lez, et les spécialistes qui évoquaient les rapports de Bazille avec ses  contemporains, c’était une fête de l’intelligence ! Nous avons cependant tous buté sur la question de savoir pourquoi un jeune homme qui commençait à être comblé, reconnu, en tout cas aimé de sa famille, décida brusquement de partir pour la guerre et le front de l’Est, où la mort l’attendra à Beaune-la-Rolande le 28 novembre 1870, à quelques jours de son 29ème anniversaire. Le mystère demeure.

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(Réunion de famille, l’un des grands tableaux de Frédéric Bazille, peint précisément sur les terrasses du domaine de Méric, et visible dans le cadre de l’exposition du Musée Fabre).

La jeunesse interrompue c’est évidemment le sujet qui met la Grande-Bretagne en colère après le vote de jeudi dernier. On comprend, on partage la révolte de la très grande majorité des jeunes électeurs anglais qui a aujourd’hui le sentiment que leurs aînés leur ont confisqué leur avenir européen. L’onde de choc du Brexit (Refonder l’Europe) n’a pas encore produit tous ses effets, mais il est désormais certain qu’il n’entraîne pas simplement un divorce entre l’Angleterre et l’Europe, mais de sévères divisions au sein du Royaume-Uni et de ses populations.

La jeunesse abrégée, comme celle de Bazille, c’est aussi plusieurs destins de compositeurs, Mendelssohn, Mozart disparus avant leurs 40 ans,  Schubert à 31 ans, Arriaga à 20, Lekeu à 24, ou Pergolese à 26 ans. C’est son chef-d’oeuvre, son Stabat Mater qu’on se réjouit d’entendre demain soir au Théâtre des Champs-Elysées avec les deux belles voix de Sonya Yoncheva et Karine DeshayesOn en reparlera !