L’or des Liégeois

Dans un récent billet (C’était mieux avant ? ) je regrettais que les discophiles, surtout les plus jeunes, ne disposent plus d’ouvrages de référence, de « dictionnaire » : Je ne suis pas le seul à être en manque d’ouvrages récapitulatifs, qui sont aujourd’hui trop coûteux à réaliser (même Gramophone et Penguin ont abandonné la partie). 

Le mensuel Diapason vient d’apporter une réponse, partielle certes, mais très bienvenue, à une demande que je n’étais pas le seul à formuler, en éditant un copieux hors-série de 300 pages reprenant la quasi-totalité des chroniques consacrées aux enregistrements récompensés d’un Diapason d’Or (dommage qu’on n’ait pas retenu les rééditions, notamment les coffrets, nombreux ces dernières saisons, récapitulatifs de l’art d’un grand chef d’orchestre ou soliste).

un-numero-exceptionnel-diapason-300-pages-diapason-or_width1024

Comme le tout dernier disque de l’Orchestre philharmonique royal de Liège vient de bénéficier de l’or de Diapason (le quatrième d’une série Respighi que j’avais eu la chance d’initier avec le label BIS il y a une dizaine d’années),

81QajpjuRtL._SL1200_

j’ai eu la curiosité de feuilleter le hors-série Diapason pour rafraîchir ma mémoire et retrouver les Diapason d’Or attribués, cette dernière décennie, à la formation liégeoise chère à mon coeur.

51rztH21aLL

« Kantorow dirige comme s’il jouait lui-même la partie soliste, avec un engagement qui est pour beaucoup dans la réussite de l’enregistrement… Plus que la perfection immaculée, c’est la prise de risque, la signature qui comptent pour Laurent Korcia… » (Jean-Michel Molkhou, 2011)

Les équipes de l’OPRL et de Naïve se rappellent encore les très chaudes journées de juillet 2010, la patience infinie de Jean-Jacques Kantorow à l’égard d’un soliste imprévisible et fantasque. Mais le résultat est là…

On relèvera – pure coïncidence – que les deux concertos, de Tchaikovski et Korngold – sont dans la même tonalité – ré majeur – et portent le même numéro d’opus – 35 !

Un an après cette session, c’est le tout nouveau chef des Liégeois – Christian Arming – nommé en mai 2011 – qui s’attelait au monument, que dis-je, à l’hymne national liégeois  – la Symphonie de Franck et deux inédits de taille du compositeur né en 1822 à Liège (qui n’était pas encore belge, puisque le royaume de Belgique a été fondé en…1830 !). J’avais un peu forcé la main à l’éditeur, sachant qu’un tel disque serait une indispensable carte de visite pour les futures tournées de l’orchestre. Et alors que l’OPRL avait déjà donné deux très beaux disques, sous les baguettes de Pierre Bartholomée et Louis Langrée (régulièrement cités comme références par la plupart des guides et autres tribunes)

61BQSJU3pGL

Paul de Louit, qui n’avait pas été très tendre pour un précédent disque de l’OPRL – la symphonie n°3 de Saint-Saëns et la symphonie concertante de Jongen – ne fut pas avare de louanges lorsque parut, en 2012, ce premier-né de la collaboration du chef autrichien et de la phalange liégeoise : « Christian Arming contourne le poids de clichés (qui s’attache à l’oeuvre). Ce Viennois l’assume comme musique « pure » qui n’a d’histoire et de suspens qu’en elle-même….Loin de l’apollinisme dépassionné que certains y entendront, nous trouvons cet ensemble au contraire passionnant, incroyablement poétique. L’un des plus beaux Franck, et sans conteste le plus inattendu, de la discographie. »

Il faut écouter cet étonnant poème symphonique, Ce qu’on entend sur la montagne, inspiré d’un poème de Victor Hugo, écrit en 1846 – Franck n’a que 24 ans ! -, deux ans avant le même ouvrage éponyme dû à la plume de Liszt. César Franck précurseur…

Avec Musique en Walloniel’orchestre de Liège a engrangé une discographie remarquable et remarquée, avec nombre d’inédits de Jongen, Dupuis, et depuis quelques années la redécouverte de tout un pan de l’oeuvre concertante et symphonique d’Eugène Ysayequi n’est pas que l’auteur de six sonates pour violon seul

Le premier volume de cette série, paru en 2014, est distingué à son tour d’un Diapason d’Or.

51IbiwU2V3L

« On admire la souplesse impressionnante de la répartie orchestrale, émaillée de nombreux solos, et galbée par la baguette de Jean-Jacques Kantorow » (François Laurent, 2014)

Les Liégeois se rappellent aussi la performance du pianiste Bernard Chamayou venu donner en deux concerts d’affilée l’intégrale des 2h30 des Années de pèlerinage de Liszt, en novembre 2011. Intégrale saluée par l’Or au disque.

51sRewPsLGL

L’Espagnol de Cincinnati

On a appris ce matin le décès, à l’âge de 78 ans, du chef d’orchestre Jesús López Cobos né à Toro (Espagne) en 1940, mort à Berlin des suites de ce qu’on appelle encore – pudeur déplacée – une « longue maladie ».

260px-2015_Lopez-Cobos.Jesus_(16890954750)_(cropped)

J’ai un peu connu et travaillé avec Jesús López Cobos  pendant ma période suisse (entre 1986 et 1993) : après avoir été premier chef invité de l’Orchestre de la Suisse romande, il avait pris la direction de l’Orchestre de chambre de Lausanne (de 1990 à 2000).

L’homme était charmant. Je me rappelle en particulier une soirée avec son épouse qui était d’origine cubaine, et pour moi qui parle l’espagnol de manière plus qu’approximative, au milieu de fous rires généreux, ils se sont disputés sur la question de savoir qui des deux parlait le meilleur espagnol. Lui roulait les « r » et raclait les « j » (comme jota ou Guadalajara) avec juste ce qu’il faut d’exagération, elle trouvait cela extraordinairement vulgaire, et mettait en avant la pureté de l’espagnol parlé par les Centre- et Sud-Américains.

Le chef n’a jamais eu – ni cherché – la notoriété des grandes baguettes de sa génération. Et pourtant il est l’un des seuls chefs espagnols, avec Rafael Frühbeck de Burgos, à avoir refusé d’être cantonné au répertoire natal, et au contraire à avoir abordé, tant à l’opéra que dans la sphère symphonique, le grand répertoire germanique, classique et romantique, où il a laissé d’excellents enregistrements qui méritent d’être réécoutés et réévalués.

Je n’oublie pas que Jesús López Cobos a été l’un des brillants prédécesseurs de Louis Langrée à la tête de l’orchestre symphonique de Cincinnati de 1986 à 2000qu’il a beaucoup donné à l’Orchestre français des jeunes. Qu’il avait dirigé à deux reprises dans les saisons récentes l’Opéra royal de Wallonie à Liège… et qu’il avait été annoncé dans la saison de l’Orchestre Philharmonique royal de Liège le 23 mars prochain !

Petite revue de disques, non exhaustive, mais emblématique de l’art du chef disparu.

71dt5RHqaYL._SL1400_

61-9obtRLWL

51PGNWCPmDL

51Rw8xEc5aL

51EppCFJv7L

61e4zcXX-ZL

51JcShSfUbL

61D5Ib4KmPL

Monsieur le Comte est (bien) servi

Je n’avais pas gardé un grand souvenir de l’ouvrage lorsqu’il avait été représenté au Festival d’Aix-en-Provence en juillet 1995, je n’étais pas le seul : Le Comte Ory, une sage mécaniqueLes stars de l’époque, Sumi Jo, William Matteuzzi, n’étaient pas en forme, sans parler de leur diction du français…

IMG_3488

Comme on n’a jamais été déçu par la programmation de l’Opéra Comique (lire Fantastique Fantasio), et qu’on n’a que de grands souvenirs des dernières présences de Louis Langrée dans la Salle Favart, on arrivait hier soir à la première du Comte Ory dans les meilleures dispositions.

IMG_3489(Le foyer de l’Opéra Comique, rouvert il y a six mois : Donner sa voix)

Autant le dire sans ambages, on a adoré ce spectacle, la mise en scène de Denis Podalydès collant parfaitement au propos de Rossini (décors, lumières, costumes à l’unisson), une distribution qui réunit la crème du jeune chant français – impensable il y a encore vingt ans ! – Julie Fuchs en ComtessePhilippe Talbot en Comte Ory, Gaelle Arquez en Isolier, Eve-Maud Hubeaux en Dame Ragonde, Patrick Bolleire en Gouverneur, Jean-Sébastien Bou en Raimbaud, Jodie Devos en Alice, l’excellent choeur Les Eléments préparé par Joël Suhubiette, et dans la fosse les timbres fruités de l’Orchestre des Champs-Elysées, et la direction alerte, précise, mozartienne presque, de Louis Langrée, qui, comme toujours, révèle les trésors d’une partition éblouissante à laquelle je n’avais, à vrai dire, jamais porté grande attention.

Le public de cette première a fait un long triomphe à cette belle équipe.

IMG_3490

Avis aux amis belges, l’Opéra royal de Wallonie, dont le directeur était présent hier soir, est co-producteur de ce Comte Ory ! Et pour tout le monde, en direct sur CultureBox le 29 décembre 2017 et en différé sur France Musique le 21 janvier 2018.

La fête de l’orchestre

Semaine faste pour les amoureux de l’orchestre à Paris. Et dans les trois salles de concert de la capitale.

Samedi dernier l’orchestre philharmonique de Berlin et Simon Rattle à la Philharmonie de Paris (lire Berlin à Paris)

IMG_1935

Jeudi soir, à l’auditorium de la Maison de la radio, concert doublement inaugural : le premier de la saison 17/18 de Radio France, et surtout le premier d’Emmanuel Krivine comme directeur musical de l’Orchestre National de France. Le public du Festival Radio France avait déjà eu comme un avant-goût de la relation très forte qui s’est nouée entre le chef français et le « National » (Salut les artistes)

IMG_0290 2

Programme emblématique de la ligne artistique qu’entend promouvoir le premier chef français de l’ONF depuis Jean Martinon. Webern (Passacaille), Richard Strauss (Vier letzte Liederet la Symphonie de Franck.

Un long mariage après la lune de miel décrite par Diapason ? On l’espère, on le souhaite.

IMG_2022

DJJst26WAAAVTbS(Emmanuel Krivine salué par Françoise Nyssen, ministre de la Culture, et Mathieu Gallet, PDG de Radio France à l’issue du concert du 7 septembre)

La fête de l’orchestre se poursuivait hier soir, dans le nouvel auditorium de la Seine Musicalele vaste paquebot arrimé à l’île Seguin à Boulogne, inauguré en avril dernier (voir La Seine Musicale inaugurée)Une salle qui confirme ses qualités acoustiques, précision, chaleur, malgré l’effectif orchestral imposant du programme choisi par Louis Langrée et le Cincinnati Symphony Orchestra pour l’avant-dernier concert de leur triomphale tournée européenne : On the Waterfront de Bernstein, le Lincoln Portrait de Copland (une oeuvre créée par l’orchestre de Cincinnati et donnée ici dans sa version française avec Lambert Wilson comme récitant) et la Cinquième symphonie de Tchaikovski.

IMG_2027

IMG_2030

Bonheur évidemment de retrouver Louis Langrée avec « ses » musiciens américains, curiosité aussi. Comment cette phalange si typiquement chaleureuse, dense et ronde, moins brillante – d’autres diraient moins clinquante – que certaines de ses concurrentes, allait sonner sous la houlette d’un chef qu’on a tant fréquenté et entendu avec des formations européennes (Liège, Paris, Berlin, Vienne, Londres, etc.) ? Comme toujours avec Louis Langrée, la partition même la plus connue (Tchaikovski) semble (re)naître, des traits, des lignes mélodiques, des détails rythmiques nous sont révélés, mais insérés dans une grande arche, un mouvement inépuisable, irrésistible.

IMG_2035(Paul Meyer, Pascal Dusapin et Florence Darel impatients de découvrir l’acoustique de l’auditorium de la Seine Musicale et d’entendre le Cincinnati Symphony et Louis Langrée)

Le concert avait commencé par Bernstein, les musiciens américains et leur chef l’ont terminé par Bernstein, et son ouverture de Candide

Erreur
Cette vidéo n’existe pas

 

L’admirable Nelson

Je m’aperçois que je ne l’ai jamais évoqué sur ce blog, alors que je l’admire depuis si longtemps. J’avais manqué – pour cause de fête de famille (L’eau vive) – un concert que j’avais pourtant contribué à organiser, que France Musique a eu l’excellente idée de diffuser hier soir. Nelson Freire jouait le 4ème concerto pour piano de Beethoven, accompagné – le terme est impropre, tant l’osmose entre soliste, chef et orchestre était évidente – par Louis Langrée et l’Orchestre National de France (qui proposait, en seconde partie, un Pelléas et Mélisande de Schoenberg d’anthologie).

Un concert à réécouter ici : ONF/Louis Langrée/Nelson Freire (24 mai 2017)

51m6FEfsqbL._SX425_

J’ai tant de souvenirs avec ce magnifique musicien. Rien de ce qu’il est, de ce qu’il joue, ne m’a jamais laissé indifférent ou déçu. Il suffit de l’avoir vu, rencontré une fois, il suffit de voir la photo qui orne la pochette ci-dessus, pour entrer définitivement en sympathie avec lui. Et ne plus avoir envie de jouer les critiques, de comparer telle version d’il y a trente ans et un remake plus récent. Ci-dessous, j’ai simplement mis en avant quelques disques de chevet, mais je n’en exclus aucun autre.

Ma première rencontre professionnelle avec Nelson Freire remonte à 1987. Pour célébrer le centenaire de la naissance d’Heitor Villa Lobos, j’avais été chargé de monter un programme un peu exceptionnel avec l’Orchestre de la Suisse romande au Victoria Hall à Genève. En faisant quelques recherches dans la phonothèque de la Radio suisse romande, je tombe sur une bande copiée d’un disque enregistré dès 1948 par Ernest Ansermet et l’OSR… du 1er concerto pour piano de Villa Lobos, une commande de la pianiste canadienne Ellen Ballon au compositeur brésilien.

41DBYeGgdrL

Le plus grand pianiste brésilien vivant étant Nelson Freire, je pense immédiatement à lui pour rendre cet hommage à Villa Lobos, dont il a déjà enregistré quelques pièces.

516BFrmGEcL

Mais ni lui, ni aucun autre pianiste d’envergure n’a ce concerto à son répertoire. Nelson accepte, sans discuter, d’apprendre l’oeuvre pour le concert – et accepte une diffusion en direct et sur les radios membres de l’UER ! –

Je devrai attendre quelques années pour réinviter Nelson Freire. À Liège il nous offre un mémorable récital Chopin en 2004.

Quelques mois plus tard, pour un concert de gala, il remplace Maria Joao Pires qui a annulé pour je ne sais plus quelle (mauvaise) raison, et nous fait entendre le plus beau « Jeunehomme » – le 9ème concerto pour piano de Mozart – que j’aie jamais entendu en concert !

Longtemps erratique, sa discographie s’est heureusement enrichie depuis quelques années grâce à Decca. Quantité de disques admirables, où rayonne suprêmement l’art d’un musicien singulier. Un coup de coeur peut-être pour celui-ci

51CLOqz+qgL

Mais on ne m’en voudra pas de revenir à une série d’enregistrements plus anciens, que j’avais patiemment collectionnés, dès que je les trouvais, en Allemagne ou en Grande-Bretagne, plus rarement en France, et qui sont aujourd’hui tous réédités. Ils sont tous indispensables !

81oM2i4GZ2L._SL1430_

71iZSKYdUQL._SL1097_

 

 

 

 

71QA6qdkQGL._SL1438_

51qrt-kqyRL

Et bien sûr ces 2 CD miraculeux… ou quand deux amis se rejoignent sur les cimes du génie !

51A4asuQx4L

71YkRIKJfAL._SL1200_

 

Le Suisse d’honneur

Il faut bien qu’au moins une fois par an le calendrier me rappelle que je suis aussi citoyen helvète. C’est en effet le 1er août qu’est célébrée la Fête nationale de la Confédération helvétique, ce tout petit pays qu’est la Suisse, qui résulte d’une construction démocratique exemplaire. Salut à mes nombreux cousins, cousines, membres de ma famille maternelle, avec qui le lien est maintenu grâce à ce blog !

Hasard ou choix ? C’est en tout cas à la veille de cette fête nationale qu’a été annoncée la grande nouvelle de la nomination à Vienne du plus célèbre chef suisse du moment, Philippe Jordan

XVMc75cc3d6-4487-11e7-8dae-0f9b3513599d

Philippe Jordan dirigera l’Opéra de Vienne

Extrait de l’article du Figaro : 

« Pianiste de formation, Philippe Jordan fait ses armes en tant que répétiteur à l’opéra de la petite ville d’Ulm, en Allemagne. Dans l’ombre, le jeune musicien apprend à diriger. En 1998, le chef d’orchestre de nationalités argentine et israélienne, Daniel Barenboïm, cherche un assistant à Berlin et lui confie la direction de son spectacle.

Le jeune apprenti devient un maître. S’offrent à lui des postes de prestige. De 2001 à 2004, il est directeur musical de l’Opéra de Graz et de l’orchestre Philharmonique de Graz, puis de 2006 à 2010, il est le principal chef invité à la Staatsoper Unter den Linden Berlin. Entre-temps, la consécration: en 2009, Philippe Jordan prend en charge la direction musicale de l’Opéra national de Paris. Cinq ans plus tard, il est nommé chef de l’Orchestre symphonique de Vienne en 2014. À nouveau, l’Autriche lui tend les bras.

Le musicien tient la baguette dans les plus grands opéras et festivals du monde. Pour ne nommer que les plus prestigieux: le Metropolitan Opera de New York, la Scala de Milan, le Royal Opera House de Londres, le Festival de Salzbourg, celui d’Aix-en-Provence. »

Heureusement, Philippe reste à l’Opéra de Paris jusqu’à la fin de son contrat en 2021.

Je ne suis pas objectif, évoquant le fils d’Armin Jordan (Emmanuel Pahud me rappelait, l’autre soir, que c’est à Liège, en mai 2006, qu’il avait joué pour la dernière fois avec le grand chef suisse quelques semaines avant sa disparition).

Tant de souvenirs personnels et musicaux me rattachent à Philippe Jordan. La première fois que je l’ai vu, c’était encore un à peine adolescent, au Victoria Hall à Genève, où il assistait à un concert de son père. Pourtant, les activités du père laissaient peu de place à la vie de famille, et Philippe a fait seul son chemin de musicien, sans renier l’influence, mais sans rester dans l’ombre paternelle. Je tiens d’Armin ce souvenir : Quelques semaines avant de rejoindre Aix, où il dirigeait pratiquement chaque année (comme je l’ai raconté après la disparition de Jeffrey Tate), il s’enquiert auprès de Philippe, qui vient de fêter ses 19 ans, de ce qu’il a prévu pour l’été à venir… Philippe lui répond : Je serai aussi à Aix-en-Provence, j’ai été engagé comme assistant de Jeffrey Tate » !

Depuis lors, le parcours du jeune homme n’a cessé d’être exemplaire. Un parcours « à l’ancienne », comme ses illustres aînés, comme son père, il a fait ses classes, sans brûler les étapes. Souvenir des pelouses de Glyndebourne en 2002, où je m’étais rendu pour un Don Giovanni décapant dirigé par Louis Langréed’un pic-nic partagé avec le chef suisse qui, lui, dirigeait sa première Carmen.

L’année suivante, Philippe Jordan vient diriger à Liège et à St Vith un programme original, une sérénade pour vents de Mozart (la K.388), la sérénade pour cor et ténor de Britten avec le ténor Patrick Raftery et le cor solo de l’OPRL Nico de Marchi, et la 3ème symphonie « Rhénane » de Schumann. Je n’aurai plus d’autre occasion de le réinviter à Liège, tant l’agenda du nouveau directeur de l’opéra de Graz se remplit, et les engagements internationaux du jeune chef explosent.

En 2009, à 35 ans, il est nommé directeur musical de l’Opéra de Paris. On sait ce qu’il est advenu de cette aventure artistique à haut risque, une relation d’une intensité, d’une exigence et d’une confiance exemplaires entre un chef qui sait ce qu’il veut et où il va et un orchestre composé de brillantes individualités qui n’était pas toujours réputé pour sa discipline.

Lorsque Philippe Jordan achèvera son mandat, en 2021, à la tête de l’opéra de Paris, on pourra sans risque inscrire son « règne » en lettres d’or dans l’histoire du vaisseau amiral de l’art lyrique français. Et lui dire notre infinie gratitude. Pour tant de soirées d’exception (comme ces Gurre-Lieder de Schoenberg à la Philharmonie), d’ouvrages lyriques où il nous a fait redécouvrir un orchestre débarrassé de l’empois d’une certaine tradition (que n’a-t-on lu sous la plume de certains spécialistes auto-proclamés : Philippe Jordan « manquait ditalianita » dans Verdi ou Puccini, ou « dirigeait Wagner comme du Debussy » et inversement !).

71peiVrW4OL._SL1200_

Champs Elysées

IMG_9415

Deux soirées à une semaine d’intervalle dans une salle – le Théâtre des Champs-Elysées – où j’ai tant de beaux souvenirs.

Le 9 mai c’était la première d’une série de représentations de Pelléas et Mélisande de Debussy, qui s’est achevée hier soir.

IMG_9367(de gauche à droite, Jean Teitgen, Jean-Sébastien Bou, Louis Langrée, Christian Lacroix, Patricia Petibon, Eric Ruf, Bertrand Couderc, Kyle Ketelsen)IMG_9363

Je n’ai aucune objectivité quand Louis Langrée dirige, et singulièrement Pelléas. Depuis une production à tous égards mémorable du Grand Théâtre de Genève, en 2000, avec Alexia Cousin, Simon Keenlyside et José Van Daml’unique opéra de Debussy est pour moi indissolublement associé au chef français qui, comme le souligne Bruno Serrou dans La Croix « exalte avec une impressionnante maîtrise du temps et du son la dimension immémoriale de l’immense partition de Debussy. Il parvient à transcender la déclamation vocale grâce à un flux instrumental digne d’un océan. ».

L’interview de Louis Langrée dans Le Monde (Dans Pelléas, le drame est dans chaque note) est d’une telle évidence, qu’elle rendrait le plus rétif amoureux de la partition de Debussy, qui n’a, lui, rien fait pour séduire l’amateur d’opéra traditionnel : « J’ai voulu que l’action ne s’arrêtât jamais, qu’elle fût continue, ininterrompue. La mélodie est antilyrique. Elle est impuissante à traduire la mobilité des âmes et de la vie. Je n’ai jamais consenti à ce que ma musique brusquât ou retardât, par suite d’exigences techniques, le mouvement des sentiments et des passions de mes personnages. Elle s’efface dès qu’il convient qu’elle leur laisse l’entière liberté de leurs gestes, de leurs cris, de leur joie ou de leur douleur. »

Bref, on l’aura compris, j’ai passionnément aimé toute cette production, ses interprètes, sa mise en scène. Et je suis heureux que Louis Langrée poursuivre cette aventure Pelléas avec l’Orchestre National de France d’abord le 24 mai prochain en concert à l’Auditorium de la Maison de la radio, avec le Pelléas et Mélisande de Schoenberg et le 4ème concerto de Beethoven avec Nelson Freire (http://www.maisondelaradio.fr) et en enregistrant pour France Culture la musique de scène composée par Fauré pour le drame de Maeterlinck.

FREIRE-Nelson_@-Hennek

Le 16 mai, c’était une autre fête, la réunion de deux belles voix, de deux tempéraments, plus qu’un récital de stars : Aida Garifullina et Lawrence Brownlee

IMG_9419

On avait applaudi la magnifique performance de la première dans Snegourotchka à l’Opéra Bastille (lire Femmes en scène). On se rappelait l’émotion qui avait saisi les milliers d’auditeurs/spectateurs du concert du 14 juillet 2014 sous la Tour Eiffel lorsque Lawrence Brownlee, remplaçant Juan Diego Florez, avait entonné son premier air…

10509504_10152253111387602_4227885483455547857_n(Une photo « historique » de ce 14 juillet 2014 ! De g. à dr. Anne Hidalgo, Bruno Julliard, François Hollande, JPR, Manuel Valls, Mathieu Gallet)

Et pour que le bonheur soit complet, l’Orchestre de chambre de Paris était dirigé par la belle et fougueuse Speranza Scappucci !

6128-aImsEL._SL1200_

PS. J’en reparlerai, mais la nomination de Françoise Nyssen comme Ministre de la Culture est une excellente nouvelle !

Françoise_Nyssen_(crop)_-_2014

Dehors les vieux !

Non, rien à voir avec la campagne présidentielle française… quoique, si l’on se fie aux sondages, ce pourrait être le mot d’ordre de pas mal d’électeurs !

Il s’agit, plus modestement, de l’un de ces débats que le microcosme culturel et musical affectionne, qu’un site spécialisé a relancé de manière spectaculaire hier (Un jeune chef d’orchestre est accusé de discrimination anti-âge)

Résumons pour ceux qui auraient du mal à suivre toute l’histoire en anglais : le jeune chef polonais Krzysztof Urbanskidirecteur musical – entre autres – de l’orchestre symphonique d’Indianapolisdécide de se séparer de son basson solo, 62 ans. La raison invoquée ? Trop vieux pour tenir une position de soliste exposé ? Apparemment pas. Une logique budgétaire, les musiciens de moins de 40 ans coûtent moins cher que les plus âgés, c’est tout bénéfice pour un orchestre qui vit de fonds privés (comme tous les orchestres américains).

5096950040_e33db8f5cc_b

C’est évidemment caricatural, mais la discussion relatée dans l’article déjà cité prend une tournure intéressante avec d’autres contributions de musiciens et de chefs plus chenus que notre jeune baguette. Il est beaucoup question de respect, d’arrogance, de comportement – je vous invite à lire tous ces échanges -. Le point de vue de Fabio Luisi58 ans, ne manque pas de sel, venant d’un chef d’orchestre jamais en retard d’une ambition ou d’un poste.

Orchestras NEED older musicians, they bring experience, wisdom, knowledge and – yes! – they can also help young music directors to find their real way if they (the music directors) trust them (the older musicians) and learn from their experience. Of course, they know so much, they have played such a huge repertoire with a lot of different conductors – many among them were excellent conductors. Young conductors fear this kind of experience, because it forces them to compare themselves with important musicians – conductors – of the past. Older musicians carry this tradition and they are able to tell if the young conductor has valuable ideas or …. he is just musically arrogant.

Eternel problème dans un orchestre, encore plus complexe aux Etats-Unis où les règles syndicales sont très protectrices des musiciens (juste contrepartie à la toute-puissance de l’argent qui a droit de vie et de mort sur les orchestres).

J’y ai évidemment été confronté pendant mes années à l’Orchestre philharmonique royal de Liège, avec les directeurs musicaux successifs de l’orchestre. Comment faire lorsqu’un musicien, pour une raison ou une autre, qui n’est pas nécessairement l’âge, n’est plus au niveau qu’on attend de lui ? Comment gérer une situation très délicate d’abord sur le plan humain ?

D’abord dire ceci :  un musicien sait quand il n’est plus à son meilleur ou quand il est diminué physiquement (on ne le sait pas, mais beaucoup de musiciens d’orchestre souffrent de pertes ou de troubles de l’audition). Mais à qui le confier ? au chef d’orchestre ? à la direction ? qui risquent d’en tirer prétexte pour le remercier. Et l’amour-propre qui en prend un sérieux coup. D’autant qu’il n’y a pas de règle. Je me rappelle le légendaire cor solo de l’orchestre symphonique de Chicago, Dale Clevengeren 2006 (il avait 66 ans), absolument éblouissant dans un programme Mahler/Chostakovitch. Un trombone solo de l’orchestre de Liège, resté au sommet de son art jusqu’à sa retraite. Et puis bien d’autres qui accusaient les années, la fatigue, et qu’il fallait traiter dignement.

Dignité, c’est le seul mot qui vaille, le seul comportement acceptable, lorsqu’il s’agit de résoudre les difficultés qui surviennent dans un orchestre. Je pense que nous y sommes arrivés à Liège, que pas un des grands anciens de l’orchestre n’a eu à subir une dégradation  , que la transmission entre aînés et nouveaux arrivés s’est toujours faite en belle intelligence. Je peux attester que jamais rien n’a été imposé, a fortiori brutalement, qu’à chaque fois, et en chaque circonstance particulière, une solution respectueuse, humaine a été trouvée.

Et je confirme, comme Fabio Luisi, et bien d’autres, qu’un bon orchestre est celui qui réunit différentes générations, rassemble dans un même état d’esprit des talents multiples et complémentaires.

Quand la musique est bonne

Quand la musique est bonne
Quand la musique donne
Quand la musique sonne, sonne, sonne
Quand elle ne triche pas
Quand elle guide mes pas

Une chanson qui n’a pas vieilli, son message non plus…

Quand la musique est bonne, elle transcende non seulement ses interprètes, mais aussi ses auditeurs. C’est la réflexion que je me faisais une fois de plus hier soir, à l’Auditorium de la Maison de la radio.

IMG_8128Tout – le programme, la soliste, l’orchestre, le chef – était une promesse. Et les grincheux, ceux qui vous expliquent ce qui plaît au « grand public », les « experts » de la chose culturelle qui ne mettent jamais les pieds dans un théâtre ou une salle de concert, en ont été pour leurs frais. Oui, on peut remplir l’Auditorium de Radio France avec un programme « exigeant », de la musique française (sans Ravel, Debussy ou Berlioz) et même une création ! : Concert du 16 mars 2017, Un bateau ivre de Karol Beffa, Schelomo de Bloch – une oeuvre centenaire – , la 2ème symphonie « Le Double » de Dutilleux et la 2ème suite de Bacchus et Ariane de Roussel.

Altinoglu Alain(Alain Altinoglu)

Ceux qui me suivent (lire Les Français enfinAu diapason) savent que ce n’est pas une marotte, une obsession de ma part, aussi nobles soient-elles, mais que c’est un enjeu stratégique. Ne rouvrons pas le débat, mais constatons, une fois de plus, que quand on s’adresse à l’intelligence du public, il répond présent !

Un concert à réécouter de bout en bout : Anne Gastinel, Alain Altinoglu et l’Orchestre national de France.

Bonheur pour moi de retrouver des artistes que j’aime et connais depuis longtemps, le chef Alain Altinoglu, la violoncelliste Anne Gastinel

IMG_8132

Souvenir du tout premier disque réalisé à Liège, en juin 2001…

51jJS-4XlEL

Quand la musique est bonne… c’est encore ce que je me suis dit en écoutant ces deux disques tout récents.

Un programme audacieux pour le tout jeune Ismael Margainla dernière sonate et les Klavierstücke de Schubert, captés live à Deauville.

7126OIq3PJL._SL1044_

Vanessa Wagner signe un disque miroir hors des sentiers battus : le Mozart de la complexité (Sonate K 570 et Fantaisie en ré min K 397), et un compositeur, Muzio Clementi, injustement négligé, qu’un Vladimir Horowitz admirait.

61Imix0sUIL._SL1000_

Viennoiseries

Pour ceux qui, comme moi, ont manqué la diffusion en direct le 1er janvier, on trouve sur Youtube l’intégralité du concert de Nouvel an dirigé par Gustavo Dudamel

Une bonne manière de refermer la discussion sur les mérites comparés des chefs invités à cette célébration annuelle, comme le défunt Georges Prêtre.

J’assistais hier soir à un autre concert très viennois… à Montpellier. L’Orchestre national de Montpellier donnait, sous la direction de son chef Michael Schønwandt, un copieux programme composé de Schelomo d’Ernest Bloch (sous l’archet éloquent de Cyrille Tricoire) et la Cinquième symphonie de MahlerJe n’avais pas été aussi passionné de bout en bout par une interprétation depuis la version qu’en avait donnée Andris Nelsons à la Philharmonie de Paris en novembre 2015. Michael Schønwandt privilégie la modernité de l’écriture de Mahler, ne surjoue pas, comme Bernstein, les langueurs viennoises, et démontre surtout la formidable qualité d’ensemble de la phalange qu’il dirige depuis septembre 2015 et à laquelle il a redonné confiance et ambition. Mention spéciale pour le nouveau cor solo Sylvain Carboni, 28 ans, impérial dans le périlleux 3ème mouvement.

c1hmhwgxcaakorp-jpg-largeEt pour finir en beauté cette séquence viennoise, ce coffret commandé pendant mon séjour suédois et trouvé dans ma boîte aux lettres, qui a toutes les chances de passer inaperçu dans le flot des nouveautés. Une intégrale de plus des concertos de Beethoven, un petit label allemand, un pianiste/chef peu connu en France, mais authentique Viennois, Stefan VladarUn artiste qui avait fait le bonheur de plusieurs soirées liégeoises – Festival Mozart de janvier 2006, Festival Brahms en mai 2008, les deux fois sous la baguette de Louis LangréeEn tout cas, ce coffret a conquis l’un des critiques les plus exigeants du magazine Gramophone (« an exceptional set »). La très bonne affaire de ce début d’année !

51glrfadxl71opumrkrxl-_sl1200_