Pour sortir d’une actualité poisseuse (Les nouveaux ridicules) envie d’inaugurer une nouvelle série d’articles consacrés à des rencontres, des enregistrements, inattendus, surprenants.
Dans mon dernier article, j’évoquais un coffret acheté il y a quelques mois, que j’ai réécouté ce week-end :
Plusieurs hommages discographiques importants avaient déjà été rendus à Rafael Kubelik(1914-1996) – lire Un chef en liberté -, Orfeo a rassemblé ici des enregistrements de concert, la plupart diffusés séparément. Peu de surprises, un répertoire où le chef tchèque est connu et reconnu – Brahms, Dvorak, Bartok, Janacek – des Mozart un peu sages, le cycle « Ma Patrie » de Smetana, dont il doit exister six ou sept versions par le seul Kubelik !
Et puis Berlioz que j’avais mis de côté, par lassitude, une oeuvre – la Symphoniefantastique – trop souvent entendue, trop rarement comme je l’attends, comme j’en imagine le romantisme exacerbé, mis de côté aussi parce que, bêtement, je ne voyais pas le rapport entre Berlioz et Kubelik ! Et là le choc : ce « live » de 1981, magnifiquement capté par les micros de la radio bavaroise, comme une redécouverte des cinq parties de cet « épisode de la vie d’un artiste », un romantisme frémissant, explorant tous les détails instrumentaux d’une partition qui n’en est pas avare, l’élégance d’Un bal, une Marche au supplice qui ne se confond pas avec une Cavalerie légère la maîtrise d’un récit qui vous tient en haleine de la première à la dernière note. Ce n’est ni Munch, ni Markevitch, ni les autres habituelles « références », c’est juste magnifique !
Il faut que je vide mon sac ! Désolé pour ceux qui ne veulent lire ici qu’histoires de musique et heureux événements.
Une minorité hurlante
Mais comme l’écrit la maire de Paris, Anne Hidalgo, dans un tweet cet après-midi : « Ça suffit ! Hier, des propos indignes ont été proférés et des banderoles infamantes brandies. Je déférerai devant les tribunaux les graves injures publiques qui ont été dirigées contre la mairie de Paris. Je ne laisserai rien passer » !
Même si je suis loin d’avoir toujours partagé les vues de Christophe Girard, a fortiori de la maire réélue de Paris, je ne peux que partager cette indignation.
Cette indignation salutaire, on eût aimé l’entendre s’exprimer à propos d’autres « affaires » où le droit le plus élémentaire est piétiné par une infime minorité qui gueule plus fort et investit les réseaux sociaux de sa haine sans limite. Depuis sa nomination au ministère de l’Intérieur, Gérald Darmanin est poursuivi par des hordes de pseudo-féministes, à propos d’une « affaire » qui n’en est pas une (Une ex-plaignante prend sa défense par SMS). Les mêmes hurleuses sont allées jusqu’à accuser le président de la République et le nouveau Premier Ministre d’encourager la « culture du viol » !
Les chefs blacklistés
Souvenons-nous, il y a quelques mois, la chasse aux chefs d’orchestre avait été ouverte sans aucune retenue, au motif qu’ils auraient eu des comportements déplacés…. sans qu’il y ait eu de plainte, a fortiori d’action judiciaire, à leur encontre ! Je l’avais écrit ici – Remugles– à propos notamment de Daniele Gatti viré sans autre forme de procès de son poste de chef de l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam et blacklisté pendant plusieurs mois…. jusqu’à ce que l’orchestre néerlandais reconnaisse qu’il n’y avait rien à reprocher au chef italien et soit obligé de le dédommager pour un « préjudice » qui restera comme une tache indélébile.
Rappelons-nous ce qui est arrivé au mari d’Anne-Sofie von Otter,directeur de théâtre injustement accusé, qui a fini par se suicider après une longue dépression…
Les nouveaux ridicules
Anne Hidalgo cible deux élues Vertes, qui font (ou faisaient ?) partie de sa majorité municipale, qui auraient initié la manifestation anti-Christophe Girard.
Mais, à lire pas mal de déclarations des nouveaux élus Verts aux dernières municipales, à les entendre jargonner dans une novlangue bobo-écolo, parfaitement incompréhensible à « cellezéceux » qu’ils prétendent défendre et représenter, on peut, on doit s’interroger sur cette nouvelle génération moralisatrice, qui prétend dire le bien et le mal, s’insinue dans la sphère privée, et défend l’indéfendable :
« On vit à l’ère du tribunal populaire et de la présomption de culpabilité, où plainte vaut condamnation, mandat de dépôt et opprobre universel. Tandis que des élus ceints de leur écharpe tricolore sont convaincus, malgré les décisions de justice, qu’Adama Traoré a été « tué » par les forces de l’ordre et défilent aux cris de « À bas la police ! »ou « Policiers assassins », certaines « féministes » jugent, toujours malgré les décisions de justice, que M. Darmanin est un criminel et manifestent à chacun de ses déplacements en scandant : « Un violeur à l’Intérieur ! » (Franz-Olivier Giesbert, Le Point, 23 juillet 2020)
Violeur ou pas ?
Que nous disent aujourd’hui toutes les ligues de vertu, Camélia Jordana en tête, de la « victime » Adama Traoré, reconnu clairement coupable de viol envers son co-détenu ? Certes rien ne justifie la mort d’un homme, celle d’Adama Traoré comme une autre. Mais la complaisance avec laquelle on l’a présenté, manifestation après manifestation, comme la victime de violonces policières, donc d’un Etat policier, le seul fait de présenter sa famille comme des parangons de vertu, la seule comparaison avec le sort de George Floyd aux Etats-Unis, tout cela est proprement insupportable.
Inclusif excluant
On n’ose même pas relever le ridicule de la décision du nouveau maire de Lyon, décision illégale (mais c’est vraiment secondaire !), d’adopter désormais l’écriture inclusivedans les actes et textes de la nouvelle municipalité. Peut-on recommander à ces nouveaux moralistes de lire cet excellent article de Wikipediasur le langage épicène ? Peut-on rappeler à ces nouveaux élus que l’apprentissage du français si difficile pour beaucoup d’écoliers, et particulièrement pour des enfants (ou des adultes) handicapés, devient un authentique chemin de croix avec cette écriture prétendument inclusi.v.e, totalement incompréhensible et complètement… excluante ?
Allez je vais mettre à profit mon week-end pour réécouter ce très beau coffret !
Les musiciens de l’Orchestre symphonique de Cincinnati et Louis Langrée ont dû apprendre la nouvelle avec une particulière émotion. Le compositeur américain Christopher Rouse, dont ils ont commandé et vont créer la 6ème symphonie le 19 octobre 2019, est décédé le 21 septembre.
Je trouve cette interview récente du compositeur, et ses réponses ne manquent pas d’intérêt :
J’ai découvert la musique de Rouse il y a déjà une vingtaine d’années par le disque.
Sans vouloir offenser la mémoire du récent disparu, je dois tout de même confesser qu’à l’instar de nombre de ses confrères américains, Rouse écrit une musique bien ficelée, pas désagréable à entendre, mais bien peu originale.
Le Hollandais de Paris
Il est né à Paris le 11 octobre 1929, il y est mort à moins d’un mois de son 90ème anniversaire, le 17 septembre. Le pianiste Daniel Wayenbergétait pourtant néerlandais, et bien oublié du public parisien.
Je ne l’ai jamais entendu sur scène (Yves Riesel l’avait, je crois, invité dans sa première saison des Concerts de Monsieur Croche, mais Wayenberg n’avait pu assurer cet engagement), mais c’est un pianiste dont j’ai thésaurisé les disques à chaque fois que j’en trouvais, souvent dans les magasins de seconde main, ou sous des étiquettes plus ou moins fantaisistes. Je me souviens avoir demandé jadis à un vendeur de la FNAC ce qu’il avait de Daniel Wayenberg, il m’avait répondu en me prenant de haut : « Vous parlez bien sûr de Weissenberg ? Wayenberg, ça n’existe pas »…
On ne trouve plus guère ces disques, sauf au sein de coffrets imposants.
Mais sur Youtube on tombe sur de véritables pépites, comme ce 3ème concerto de Prokofiev capté en 1957, Rafael Kubelik dirigeant l’Orchestre National.
ou cette Rhapsodie Paganini de Rachmaninov donnée au Concertgebouw d’Amsterdam en 1971 sous la direction de Karel Ancerl (disponible dans le superbe coffret édité à l’occasion des 125 ans de l’orchestre hollandais, voir détails ici : CONCERTGEBOUW 125)
De Rachmaninov encore cette étonnante version du 2ème concerto à deux pianos donnée il y a un an…tout comme Islamey de Balakirev.
Peut-on rêver ? Que Warner réédite le fonds EMI de la discographie de Daniel Wayenberg !
J’avais évoqué le grand chef tchèque Rafael Kubelik(1914-1996) il y a un an à l’occasion de la publication par Deutsche Grammophond’un somptueux coffret regroupant l’ensemble des enregistrements réalisés pour le label jaune
Voici qu’Orfeo nous livre, dans un coffret de 15 CD, une série passionnante de « live », qui modifie sensiblement la perception qu’on peut avoir de ce chef, que le concert stimulait, et que le studio confinait parfois dans une prudence trop sage.
Si l’on n’est toujours pas convaincu de la pertinence de ses Mozart, et malgré un Haydn rare dans sa discographie, si les symphonies de Brahms demeurent plus élégiaques, pastorales qu’épiques ou enflammées, on est emporté par la verve, l’allure fringante, que Kubelik confère à ses compatriotes, Dvorak (les quatre dernières symphonies, autrement plus rhapsodiques que la belle intégrale gravée à Berlin), un grandiose cycle Smetana – qui n’a pas le même degré d’émotion que le « live » du grand retour du vieux chef dans sa patrie en 1990, 41 ans après son exil
– et surtout une Sinfonietta fouettée au vif de Janacek.
Grandioses lectures des ultimes symphonies de Bruckner et des Bartok d’anthologie.
La tendance de l’automne est aux gros pavés. Coup sur coup, les majors du disque nous proposent de superbes rééditions (à des prix presque cassés). Jochum, Munch, Harnoncourt…
Commençons par Eugen Jochum(1902-1987), incontournable figure et héraut de la culture germanique, toujours demeuré, quant à la notoriété, dans l’ombre des Böhm, Karajan ou Kubelik, pour ne citer que ses contemporains.
Deutsche Grammophon a, semble-t-il, entrepris de rééditer l’important legs discographique du chef allemand (ce que EMI/Warner a déjà fait pour les dernières gravures réalisées pendant la dernière décennie de sa carrière – cf.ci-dessous). Premier coffret dévolu au répertoire symphonique et concertant.
42 CD reprenant des intégrales souvent célébrées des symphonies de Bruckner, de Brahms ou Beethoven (la première des trois que Jochum a gravées, partagée entre les orchestres de Munich et Berlin). Détail ci-dessous.
Alors pourquoi faut-il (ré)écouter Jochum ? Il ne faut surtout pas se fier à son look austère, voire sévère, très chapeau bavarois et culotte de peau.
Dans Bruckner, Brahms ou Haydn il fuit la grandeur hiératique, la solennité empesée, il est mobile, inventif, n’hésitant jamais à bousculer un tempo, à traquer l’humour du dernier Haydn. Plus « classique » dans Mozart ou Beethoven, il rappelle néanmoins les vertus d’une direction fluide, vivante. Dommage qu’on n’ait pas plus de témoignages enregistrés de Richard Strauss ou Wagner. Dommage encore qu’Universal n’ait pas inclus dans ce coffret les quelques enregistrements parus sous étiquette Philips, notamment les Symphonies et ouvertures de Beethoven gravées pour le bicentenaire du maître de Bonn (1970) avec le Concertgebouw d’Amsterdam.
RBO* = orchestre symphonique de la Radio Bavaroise / BPO* = orchestre philharmonique de Berlin / VPO* = orchestre philharmonique de Vienne / LSO* = orchestre symphonique de Londres / LPO* = orchestre philharmonique de Londres.
La comparaison entre les symphonies de Bruckner gravées de 1958 à 1964 pour Deutsche Grammophon, et celles enregistrées à la fin des années 70 avec la Staatskapelle de Dresde (dans le coffret ci-dessous) est passionnante. L’art d’un très grand chef à son apogée.
Ce blog va prendre un rythme estival, ce mois de juillet risquant d’être très chargé pour le directeur de festival que je suis – et comme je m’interdis d’être juge et partie, ce n’est pas ici qu’on trouvera la moindre critique des concerts à l’organisation desquels j’aurai participé. Je ne m’interdirai certes pas d’exprimer émotions et enthousiasmes, mais on s’arrêtera là.
Au fil de mes connexions, et comme le sujet revient souvent chez ceux, proches ou professionnels, qui m’interrogent, je reviendrai sur les grands moments de découverte de répertoires, de musiciens, d’oeuvres, d’interprètes, qui ont jalonné mon adolescence et… le reste de ma vie. Mon approche de la musique a toujours été d’abord sensible, avant d’être intellectuelle, littéraire ou musicologique. C’est ce que, faute de mieux, j’appelle « l’émotion première ».
J’ai passé les vingt premières années de ma vie à Poitiers. Un bon conservatoire, une excellente organisation des JMF (Jeunesses Musicales de France) qui m’a permis tant de découvertes – j’y reviendrai ici -, mais jusqu’à la création des Rencontres Musicales de Poitiers au début des années 70, très peu de concerts classiques. Souvenirs d’autant plus vifs de ceux auxquels j’ai pu assister.
Ainsi la découverte de la 8ème symphonie de Dvořák, avec un orchestre de Berlin-Est je crois, dirigé par Rolf Reuter, dans l’acoustique improbable du Parc des Expositions de la Couronnerie (il n’y avait aucun autre lieu apte à accueillir un orchestre symphonique !).
Quel choc ! La toute première fois que j’entendais en vrai un grand orchestre qui sonnait large et puissant. Je n’étais pas en mesure de porter un jugement critique sur ce que j’entendais, mais j’ai été suffisamment bouleversé par cette symphonie de Dvořák, pour aussitôt la commander à un club de disques suisse (Ex Libris), qui proposait en « nouveauté » la version de Rafael Kubelik et de l’Orchestre philharmonique de Berlin.
J’ai depuis lors découvert bien d’autres versions, mais j’ai toujours gardé un attachement particulier à celle-ci, et à l’intégrale des symphonies que le chef tchèque a gravée à Berlin.
Ce n’est pas l’histoire d’une reine nonagénaire et de son arrière-petit-fils telle qu’elle est saisie sur cette photo d’Annie Leibowitz.
Mais d’une autre Elizabeth, la première du nom, et du plus célèbre poète et dramaturge anglais, mort il y a 400 ans, le 23 avril 1616, dans sa ville natale Stradford-upon-Avon, William Shakespeare.
Loin de moi la prétention d’évoquer dans ce simple billet la contribution considérable de la souveraine et du dramaturge à la musique. Je me demande si Shakespeare ne détient pas le record d’ouvrages qui ont inspiré les compositeurs de toutes nationalités et cultures depuis quatre siècles…
Much ado about nothing / Beaucoup de bruit pour rien (https://fr.wikipedia.org/wiki/Beaucoup_de_bruit_pour_rien) : Berlioz s’en inspire librement pour son opéra Béatrice et Bénédict. Le grand Colin Davis a laissé trois enregistrements de l’oeuvre, tous avec le London Symphony, le dernier en date capté en concert quelques mois avant sa mort.
En décembre 2009, Sir Colin avait reçu la Queen’s Medal for Music des mains de la reine.
LONDON, ENGLAND – DECEMBER 08: HM Queen Elizabeth II presents the Queen’s medal for music to conductor Sir Colin Davis at Mansion House on December 8, 2009 in London, England. The Queen was at Mansion House to see a performance by the London Symphony Orchestra and to present The Queen’s medal for Music to Sir Colin Davis. (Photo by Chris Jackson/Getty Images)
Le tout jeune Erich-Wolfgang Korngold (1897-1957) écrit en 1919 une musique destinée au Burgtheater de Vienne, il la transformera en suite pour grand orchestre :
The Merry Widows of Windsor / Les joyeuses commères de Windsor est une comédie qui résulte d’une commande d’Elizabeth qui souhaitait retrouver le personnage truculent de Falstaff déjà présent dans Henri IV. Les deux plus célèbres avatars lyriques sont évidemment le dernier opéra de Verdi, mais aussi l’ouvrage éponyme d’Otto Nicolai, dont on ne donne souvent que l’ouverture.
Pour le Falstaff de Verdi , les références sont légion. On jettera une oreille plus qu’attentive à un « live » assez extraordinaire de 1993 où l’on retrouve Solti à la tête de l’orchestre philharmonique de Berlin, et dans le rôle-titre le grand José Van Dam
Quant à l’ouvrage de Nicolai, le choix est plus restreint, une belle version Kubelik (Decca), et une récente réédition de la collection Electrola avec le Falstaff immense de Gottlob Frick et le Fenton lumineux de Fritz Wunderlich.
Suite demain de ce panorama de la comédie shakespearienne mise en musique…