L’orchestre venu du froid

#Confinement Jour 52

Alain Lompech confiné

Reçu hier un numéro de mai, de taille réduite, de Classica. 

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On a bien aimé, entre autres, la sorte de journal de confinement d’Alain Lompech, qui nous raconte ses revisites de sa discothèque, au hasard de ses humeurs vagabondes, sans  logique apparente. J’y reviendrai !

Je me suis complètement retrouvé dans ce récit. Le confinement a eu cette vertu de nous faire redécouvrir les livres, films, disques accumulés au fil des ans, régulièrement triés, rangés, alors que tous n’ont pas nécessairement bénéficié d’une lecture ou d’une écoute attentives. Les fameuses piles « à écouter », « à lire » qu’on remet toujours à plus tard… quand on aura le temps !

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Le jeu du confinement

Sur les réseaux sociaux, il n’est pas de jour qu’un de vos « amis » vous propose un « défi »… pour occuper le temps, distraire (?) les abonnés à ces réseaux. Je n’ai rien proposé de tel à personne, mais j’ai entamé une diffusion quotidienne… des symphonies de Haydn (107 !)

Ainsi aujourd’hui je propose la 33ème symphonie (1765) en do Majeur, dans l’interprétation d’Antal Dorati et du (de la ?) Philharmonia Hungarica

Je varie, selon les jours… et les vidéos disponibles sur YouTube, entre les interprétations de Christopher Hogwood, Derek Solomons, Adam Fischer, Ernst Maerzendorfer, Giovanni Antonini… et Antal Dorati. Je ferai bientôt un point plus complet sur la discographie des symphonies de Haydn.

L’orchestre de la Guerre froide

Je voudrais aujourd’hui raconter l’histoire singulière d’un orchestre apparu il y a 64 ans (1956) et disparu 45 ans plus tard en 2001, la Philharmonia Hungarica

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C’est cet orchestre qu’Antal Dorati avait choisi pour réaliser la monumentale entreprise de l’enregistrement des symphonies de Haydn, longtemps présentée comme la première intégrale au disque (en réalité un autre chef, Ernst Maerzendorfer l’avait précédé à Vienne au début des années 60, mais cette intégrale avait été peu et mal diffusée… jusqu’à ce qu’elle reparaisse en CD il y a quelques mois).

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La Philharmonia Hungarica est constituée, d’abord à Baden au sud de Vienne, de musiciens, essentiellement issus de l’orchestre philharmonique hongrois, qui ont fui Budapest et les sinistres événements de l’automne 1956.

C’est le tout jeune chef hongrois Zoltán Rozsnyai, 30 ans à l’époque, qui rassemble des musiciens exilés sous l’emblème de la Philharmonia Hungarica. Il obtient rapidement le soutien, le patronage, de puissants amis américains – on est au coeur de la Guerre froide – et surtout l’inestimable appui de son illustre aîné, qui a fui l’Europe nazie, est devenu citoyen américain en 1943, Antal Doráti.

C’est grâce à ce prestigieux parrainage que l’orchestre va pouvoir s’établir durablement, s’installant dans la petite ville de Marlen Allemagne de l’Ouest.

L’aventure de l’intégrale des symphonies de Haydn pour le label Decca va donner à cette formation née de la Guerre froide une aura internationale inestimable.

Cette phalange n’est sans doute pas la plus brillante, la plus homogène, la plus parfaite, et comme Dorati ne passait pas pour aimer les longues répétitions, on entend bien, à l’écoute de cette intégrale Haydn, que plus d’un enregistrement eût mérité quelques services de plus, et pourtant il y a dans ces disques de la Philharmonia Hungarica des saveurs, des couleurs, des sonorités si typiquement Mitteleuropa, si authentiquement hongroises. La liberté plus que la discipline, la chaleur – les cordes ! – plus que la barre de mesure.

Ce seront d’ailleurs des qualités qu’on retrouvera, à un moindre degré certes, dans l’intégrale d’Adam Fischer des symphonies de Haydn, avec un orchestre composé tout exprès de musiciens autrichiens et hongrois.

A part Dorati, peu d’autres chefs auront dirigé la Philharmonia Hungarica, en tout cas au disque.

C’est la politique qui avait indirectement donné naissance à cet orchestre, c’est la politique qui va le conduire à sa fin.

Soutenu par le gouvernement ouest-allemand même après la chute du Mur de Berlin en 1989 et la réunification de l’Allemagne, la Philharmonia Hungarica perd peu à peu les soutiens artistiques et financiers qui faisaient sa légitimité historique.

Le 22 avril 2001, l’orchestre donne son dernier concert à Düsseldorf, sous la direction de Robert Bachmann : avec l’ultime symphonie de Bruckner !.

Le vent de l’Histoire a tourné, la Guerre froide est terminée, le souvenir des sacrifices des Hongrois de 1956 a disparu de la mémoire collective.

Reste cette somme incomparable laissée par Antal Dorati et la Philharmonia Hungarica à la postérité.

 

Visegrád ou Vyšehrad ?

Lors d’un récent sommet européen consacré à la question de l’accueil des migrants, il a beaucoup été question du Groupe de Visegrádun groupe informel réunissant quatre pays d’Europe centrale, la Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie, du nom de la petite ville, aujourd’hui hongroise, de VisegrádCe « groupe » n’est pas récent puis dès 1335 les rois de Bohème, de Pologne et de Hongrie s’y rencontraient pour créer une alliance anti-Habsbourg, alliance renouvelée en 1991 pour accélérer le processus d’intégration européenne des trois mêmes pays (la Bohème étant devenue la Tchécoslovaquie qui allait se scinder en 1993)

Les prononciations les plus fantaisistes ont cours dès lors qu’il s’agit de noms slaves (les journalistes et les dirigeants européens s’en sont donné à coeur joie… Viz-grade, Ouaille-z-grad !) La meilleure approche, pour un non slavophile, serait : Voui-chê-grade. 

Voilà pour la cité-forteresse aujourd’hui située en Hongrie, dont l’étymologie est simple : Vise = haut, grad = ville. Visegrad = la ville haute.

Les mélomanes connaissent un autre Vyšehradle premier volet du cycle de six poèmes symphoniques Ma Patrie du compositeur tchèque Bedřich SmetanaVyšehrad est le quartier le plus ancien de Prague, le plus élevé aussi, où avait été édifié le premier château-fort au Xème siècle.

1024px-Vysehrad_as_seen_over_the_Vltava_from_Cisarska_louka_732(Vue sur Vysehrad de la MoldauVltava en tchèque = prononcer Veul-tava, et non Vi-ta-va, comme je l’entendis un jour, répété plusieurs fois, sur France Musique !!)

Le festival Le Printemps de Prague s’ouvre chaque année le 12 mai (date anniversaire de la mort de Smetana) par l’exécution du cycle Ma Patrie. Au terme de la Révolution de Velours, qui mit fin à la dictature communiste, l’édition 1990 du Printemps de Prague fut un événement considérable, puisqu’elle marqua le retour de Rafael Kubelik sur sa terre natale, après 41 ans d’exil. La version du cycle de Smetana que donnèrent ce 12 mai 1990 le vieux chef, déjà atteint par la maladie et sa chère Philharmonie tchèque est portée par un souffle, une vision, véritablement historiques.

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Voir la discographie de Rafael Kubelik ici : Rafael Kubelik, un chef en liberté

Je connais une autre belle gravure de ce premier volet de Ma Patrie de Smetana, assez inattendue, mais très réussie (comme les poèmes symphoniques de Liszt qui figurent sur le disque), celle de Karajan

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Le gamin de Paris

On ne pourra jamais lui faire le reproche – et on ne le lui a d’ailleurs jamais fait ! – de ne pas savoir bien parler le français. D’être parfois trop long oui, un bavard impénitent oui. Mais quand on aime, on accepte (presque) tout..

Je viens de terminer Une minute pour conclure de l’ami Ivan Levaï.

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Pas vraiment des mémoires, quoique l’échéance – redoutée ? -de ses proches 80 printemps ait sans doute incité celui qui restera pour moi et quelques millions d’auditeurs « la » voix de la revue de presse quotidienne de France Interà livrer bien des souvenirs intimes, sa naissance à Budapest, une enfance de migrant, le gamin de Paris, de la rue des Pyrénées à la rue François Ier et aux studios d’Europe 1.

Orphelin d’une femme libre et d’un père inconnu, Ivan Levaï commence sa vie en France, sous Pétain. Il a 7 ans quand le général de Gaulle s’écrie, du balcon de l’Hôtel de Ville :  » Nous sommes ici chez nous dans Paris levé, debout pour se libérer, et qui a su le faire de ses mains.  » C’est là, près de la Seine, que l’enfant caché venu du Danube décidera d’être français et plus tard journaliste, afin de raconter ce qu’il entend et voit. 
Pendant plus d’un demi-siècle, le chroniqueur, plus européen qu’austro-hongrois, interrogera tous les acteurs de la vie publique, politiques, artistes, créateurs, grands patrons, magistrats et personnalités étrangères… 
Mais c’est aujourd’hui qu’il dit tout des bons et des méchants qu’il a pris le temps d’observer durant sa carrière. En effet, pour Ivan Levaï, c’est à l’heure de conclure une longue et belle vie qu’il convient d’être gai et de chanter. Même si la musique diffusée garde son parfum de nostalgie, prix à payer d’une authentique sincérité.  (Présentation de l’éditeur).

Moi qui croyais connaître un peu Ivan Levai, ses amitiés éclectiques, sa fidélité à Mitterrand, Montand, Signoret, j’ai découvert dans ce bouquin des aspects de sa personnalité qui finalement ne me surprennent pas : une très grande culture, nourrie d’une insatiable curiosité, une vraie connaissance de la musique et des musiciens. Bref tout le contraire d’un conteur d’anecdotes superficiel.

Et en ces temps de grand remue-ménage électoral, certains candidats à la magistrature suprême seraient bien inspirés de lire ce témoignage de première main d’un observateur affûté qui fut aussi un acteur discret de l’histoire de notre République française du demi-siècle écoulé.

Pour Ivan, ces échos des bords du Danube :

Y aller ou pas ? Le choix de la liberté

Il y a une dizaine de jours j’étais à Istanbul, profitant du « pont » de la Toussaint (lire L’inconnu d’IstanbulLa magnifiqueConstantinopleByzance en majestéSoliman le MagnifiqueTopkapi). J’ai senti, de plusieurs de mes amis sur Facebook, comme des reproches, à tout le moins des interrogations sur l’opportunité d’un tel voyage alors que le régime de M. Erdogan emprunte toutes les apparences d’une dictature.

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J’ai bien écrit apparences et j’en vois déjà qui sursautent.

Explication : vue de nos confortables lucarnes, la Turquie d’Erdogan serait devenue invivable pour les tenants de la démocratie et de la liberté, et, de fait, les mesures liberticides du chef de l’Etat turc s’enchaînent avec une régularité implacable. Quand on est sur place – même si Istanbul n’est pas toute la Turquie, mais c’en est le coeur et le poumon – la réalité, la vraie vie des Stambouliotes qu’on croise pas seulement sur les lieux de tourisme, mais dans leurs quartiers, à la sortie des écoles, ou à l’heure de la prière à la mosquée, sont très différentes des images que les médias propagent. Les gens vont et viennent, s’attroupent, discutent, la présence policière est plus que discrète – même si la surveillance des lieux de forte concentration touristique est renforcée (mais plutôt moins qu’à Paris ou Bruxelles).

Le 29 octobre, jour de la Fête de la République, dans la rue la plus fréquentée du quartier de Beyoğlu, on s’est trouvé au milieu d’une manifestation de l’un des principaux partis d’opposition, dans le calme, sans répression apparente tout le long du cortège.

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Mais on sait bien que les apparences ne sont pas la réalité, et que, pendant ce même week-end, de nouvelles arrestations ont eu lieu, et que les grandes purges continuent dans l’armée, la police, l’administration après le coup d’Etat manqué de juillet dernier.

Dois-je rappeler que j’ai fait donner la création belge, à Liège de Gezi Park II de Fazil Say, et à Montpellier l’été dernier dans la version pour deux pianos et percussions ? Que nous sommes nombreux à nous être mobilisés pour le musicien turc, qui a enfin été acquitté en septembre dernier après avoir été condamné en 2013 à dix mois de prison pour « blasphème » sur Twitter !!

Nul moins que moi ne peut être suspect de la moindre complaisance à l’égard du régime Erdogan, pas plus d’ailleurs qu’envers le gouvernement hongrois qui, lui, fait partie de l’Union européenne et bafoue sans vergogne (et sans réaction des autres membres de l’UE !) les valeurs fondatrices de l’Europe. Mais la Turquie est tellement stratégique dans le contexte des conflits en cours, en Syrie, en Irak, au Proche-Orient en général, que l’Ouest comme l’Est sont comme tétanisés, impuissants à contrer les visées dictatoriales du régime turc.

Mais quelque chose me dit que les Turcs ne se laisseront pas faire si facilement, que la jeunesse turque, si joyeuse et nombreuse dans les rues d’Istanbul, n’est pas prête à renoncer aux idéaux du fondateur de la république laïque, Kemal Atatürk. Suis-je trop optimiste ?

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Zoltan le bienheureux

Son coeur a lâché ce dimanche. Zoltan Kocsis en était malade depuis plusieurs années.

J’aimais beaucoup ce grand musicien, que j’ai vu trop rarement sur scène, mais il occupe depuis longtemps une place essentielle dans ma discothèque, et comme pianiste et comme chef d’orchestre. J’ai trouvé un grand nombre de ses disques à Budapest, l’essentiel de sa production pour le label hongrois Hungaroton ayant été peu ou mal distribué en Europe occidentale. Heureusement Philips en avait fait un de ses artistes « maison », ce qui nous vaut des intégrales de haut vol. Qui restituent l’acuité, la vigueur, la subtilité, l’élan d’un jeu de piano débarrassé de toute fioriture inutile. Tom Deacon l’avait justement retenu dans sa collection des Grands Pianistes du XXème siècle.

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Dans l’ordre de mes préférences, d’abord l’une des plus alertes visions de Rachmaninov, des concertos et une Rhapsodie à la pointe sèche.

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Une formidable intégrale Bartókun Debussy lumineux.

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Les mêmes qualités se retrouvent dans Chopin, Haydn, Mozart, Brahms, tous ses disques méritent plus que l’intérêt.

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Mais le chef d’orchestre Kocsis est tout aussi passionnant que le pianiste, et il applique au traitement du grand orchestre la même palette de couleurs et de transparences qu’au clavier.

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Peut-on espérer que Decca – qui a repris l’exploitation du catalogue Philips – rende au musicien disparu l’hommage qui lui est dû ? Peut-on espérer que les labels hongrois qui ont de splendides références à la fois du jeune pianiste et du chef dans sa maturité nous restituent cet impressionnant catalogue en mémoire de l’un de leurs plus illustres musiciens ?71xb6ydj3l-_sl1500_

La découverte de la musique (III) : l’été 73

Six mois après la mort brutale de mon père (dernière demeure), que faire de mon été 1973 ? J’avais fait le projet d’aller visiter la Hongrie puis la Roumanie où j’avais des « correspondants » qui, après de longs mois d’échanges de lettres, étaient impatients de voir en vrai ce jeune Français venu de l’autre côté du rideau de fer. Je m’étais renseigné sur le parcours en train, ce n’était pas vraiment l’Orient-Express, mais on n’en était pas loin. Des cousins de la famille de mon père, installés à Brie-Comte-Robert en région parisienne, habitués aux longs voyages en voiture (ils avaient fait d’incroyables trajets, jusqu’en Afghanistan !), me déconseillèrent de partir seul en train (je n’avais pas 18 ans), et me proposèrent de faire le voyage prévu en voiture. Avec un cousin de quelques années plus âgé que moi, et mélomane de surcroît.

Nous voici donc partis de Brie-Comte-Robert, le coffre de la Peugeot 204 chargé de boites de conserve et de matériel de camping, les bagages sur la banquette arrière, un lecteur de cassettes audio dernier cri.

11822239_620x465Première halte à Munich un samedi, mon cousin Pierre étant catholique pratiquant, nous repérons une église où suivre la messe le lendemain. Il est indiqué sur la porte que l’orchestre et le choeur de l’église en question joueront pendant l’office la messe dite « des moineaux » de Mozart. 

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Je trouverai vite un disque, qui ne m’a jamais quitté, de cette messe vraiment brève et de la plus imposante messe dite « du couronnement », magnifiquement dirigées par l’abbé Karl Forster chef du choeur de la cathédrale Sainte-Edwige de Berlin.

Etape suivante : Salzbourg. Une visite de la ville natale de Mozart qui ne me laissera pas un grand souvenir, sauf celui de n’être pas à ma place un soir aux abords du palais des festivals où se pressent messieurs en smoking et dames en robe longue, sortant de luxueuses limousines. C’est donc cela le festival de Salzbourg ?

Sur la route, mon cousin conduit, je me charge de l’accompagnement musical. Il est plutôt musique ancienne, cantates de Bach (j’en reparlerai dans un prochain épisode), moi plutôt musique romantique ou « légère ». J’ai enregistré sur une cassette deux disques sortis au printemps 1973 et je ne me lasse pas de les réécouter.

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Je suis complètement fasciné par le traitement que Karajan réserve à la musique de ballet de Manuel Rosenthal sur des thèmes d’Offenbach Gaîté parisienne, élégance, sophistication, pure beauté de l’orchestre, sans une once de vulgarité. Je découvrirai quelques années plus tard une version encore supérieure, celle que Karajan grava avec le Philharmonia à la fin des années 50.

Quant aux Vier letzte Lieder de Richard Strauss, dans l’ultime version Schwarzkopf, que mon cousin appréciait peu, je pouvais difficilement m’en détacher. Encore aujourd’hui, c’est resté, avec Gundula Janowitz/Karajan, ma version de chevet.

Après une étape rapide à Vienne, sans concert ni musique, l’expédition continue cette fois au-delà du rideau de fer. Le passage de la frontière hongroise se fait étonnamment vite, nous avons juste un visa de transit de 48 h, nous passerons une seule nuit dans un camping de Budapest. Nous avons rendez-vous avec mon correspondant hongrois, dans la banlieue de la capitale magyare. Pas de GPS, très peu de panneaux indicateurs, peu de routes et de rues goudronnées. Je ne sais par quel miracle nous parvenons à trouver la modeste maison familiale. Le grand-père parle un peu allemand, la mère juste le hongrois, mon correspondant mal le français. Il est pressé de profiter de notre présence pour sortir dans un parc de loisirs avec bars et discothèques « à l’occidentale » sur l’île Elizabeth. Nous n’y passons qu’une petite heure, la nuit est avancée, il faut le ramener chez lui et retrouver notre camping, nous y mettrons deux heures à tourner en rond, à nous égarer. Nous promettons à S. de repasser le voir à notre retour deux semaines plus tard. Le lendemain matin, avant de mettre le cap sur la Roumanie, nous visitons le centre de Budapest, je trouve un magasin de disques, je voudrais trouver du piano, des concertos. J’ai beau dire piano, Klavier, pianoforte avec tous les accents possibles, le vendeur ne comprend pas ma demande. Au rayon Brahms, je finis par trouver quelque chose qui ressemble à ce que je cherche, mais tout le disque est écrit en hongrois (pas comme sur la pochette « internationale » ci-dessous) . Et concerto pour piano se dit zongoraverseny !

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Je découvrirai donc le 1er concerto de Brahms dans cette version hongroise pur jus.

Cela ne vaut sans doute pas les références Curzon/Szell, Anda/Fricsay ou Arrau/Giulini, mais pour moi c’est l’indissoluble souvenir d’un premier été à Budapest…

Demain suite du voyage : la Roumanie, Bucarest, la Bucovine, Enesco.

 

La valse de l’Empereur

Vienne commémore par plusieurs expositions et manifestations le centenaire de la mort – le 21 novembre 1916 – de son dernier empereur, François-Joseph (https://fr.wikipedia.org/wiki/François-Joseph_Ier_d%27Autriche).

L’une des plus célèbres valses de Johann Strauss porte le titre de Kaiser Walzer (Valse de l’Empereur). On devrait plutôt écrire « Valse des Empereurs », puisque l’oeuvre résulte d’une commande faite au fils Strauss pour marquer la visite de François-Joseph d’Autriche à Guillaume II de Prusse à Berlin en 1869. Le titre initial était d’ailleurs Hand in Hand (le  précurseur germanique du  mano en la mano cher au général de Gaulle en visite au Mexique en 1964). C’est l’éditeur Simrock qui trouva plus habile d’appeler cette valse Kaiser Walzer, puisqu’ainsi nommée, on maintient l’ambiguïté sur l’identité du ou des Kaiser !

Pour une oeuvre de circonstance, on peut dire qu’elle aura porté chance à son auteur. Ici une version que je trouve idéale, sans empois, sans lourdeur, captée lors de l’un des deux concerts de Nouvel An que dirigea le regretté Claudio Abbado.

Deux disques indispensables :

Une seule oeuvre de Johann Strauss fait, en réalité, directement allusion à l’empereur d’Autriche-Hongrie. Précisément une marche  au titre compliqué : Kaiser Franz Joseph I. Rettungs-Jubel-Marsch. Ecrite pour célébrer avec pompe mais élégance le rétablissement de l’empereur après l’agression au couteau dont il avait été victime le 18 février 1853 de la part d’un jeune forgeron hongrois Janos Libenyi.

Emouvant de retrouver cette marche sous la baguette du plus viennois des chefs (même s’il était né à Berlin), notre cher Nikolaus Harnoncourt, disparu le 5 mars dernier.

Nettement plus dispensable le film de Billy Wilder La Valse de l’Empereur (1948) avec Bing Crosby et Joan Fontaine, qui pousse la caricature jusqu’à l’absurde.

http://www.tcm.com/mediaroom/video/377182/Emperor-Waltz-The-Movie-Clip-Voice-Of-Austria.html

Centenaire ou pas,  François Joseph n’aura jamais la postérité de son épouse Elisabeth, beaucoup plus connue sous le nom de Sissi. Et le promeneur des bords du Léman à Genève ne peut éviter le jardin et la statue qui immortalisent celle qui mourut sous les coups d’un anarchiste à sa descente de bateau sur le quai du Mont-Blanc

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Dans l’ombre

Dans un billet de novembre dernier (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/11/30/musiques-climatiques/j’évoquais les figures de deux compositeurs finlandais Leevi Madetoja et Uuno Klami, qui ne sont jamais sortis, sur le plan international, de l’ombre portée de Sibelius.

Ils sont nombreux ces compositeurs (la comparaison vaut pour les autres domaines de la culture) que la postérité a relégués à l’arrière-plan de figures de proue, et singulièrement dans des pays de tradition « nationale » vivace.

Je voudrais évoquer ici la personnalité de Leo Weiner (1885-1960), qui a fait pour la musique et les musiciens hongrois autant sinon plus que ses contemporains Bartok et Kodaly, mais n’a jamais connu leur célébrité, ni même une réelle reconnaissance internationale.

Naxos publie – enfin – une intégrale du grand ballet Le prince Csongor et la Cobolde (Csongor és Tünde), dont je ne connaissais que quelques extraits grâce à Georg Solti

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Qui était Leo Weiner ? D’abord un prodigieux pédagogue : la liste de ses élèves est impressionnante (http://www.musicologie.org/Biographies/w/leo_weiner.htm). Annie Fischer, Fritz Reiner, Antal Dorati, Georg Solti, Bela Siki, Ferenc Fricsay, György Kurtag…le meilleur de ce que la Hongrie a produit au XXème siècle.

Il est vrai qu’à la différence de Bartok et surtout de Kodaly, Weiner s’est peu intéressé aux sources populaires de la musique de son pays natal, il n’a pas non plus suivi le mouvement de la Seconde école de Vienne. Et puis il lui manque sans doute ce qui fait la stature des plus grands, si ce n’est du génie, au moins une originalité avérée dans son discours musical. Ce qui ne signifie en rien qu’il manque d’inspiration, ou d’invention mélodique. Au contraire, Leo Weiner prolonge ce courant romantique si typique de l’Europe centrale, qui nourrissait tous les compositeurs viennois du XIXème siècle, en intégrant les rythmes et modes traditionnels. Comme un autre de ses exacts contemporains, Ernö Dohnanyi (1875-1960), à qui je consacrerai un autre billet.

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