Krips le Viennois

Josef Krips, né à Vienne en 1902, mort à Genève en 1974, est sans doute l’incarnation du chef d’orchestre viennois. Reste à définir ce qui distingue Vienne du reste des capitales européennes.. et ce n’est pas ici qu’on va s’y risquer en quelques mots. Historiquement, c’est en tous cas le centre et le phare de l’Europe musicale aux XVIIIème, XIXème et (début du) XXème siècles.

J’ai failli ne pas apercevoir une édition/réédition qui me réjouit au plus haut point.

L’intérêt considérable de ce coffret c’est de regrouper des disques publiés jusqu’alors sous des labels disparates, voire de révéler des enregistrements que je ne connaissais pas. Voir le détail ci-dessous.

Premier souvenir personnel : pour l’option musique du bac, il y avait au programme la première symphonie de Beethoven. J’ai déjà raconté mes premiers pas dans la constitution d’une discothèque classique (Initiation), c’était à Poitiers. Priorité aux collections « économiques », vu la modestie de mes moyens. Et pour écouter cette première symphonie de Beethoven, c’est sur ce disque bon marché que je jetai mon dévolu :

Déjà à l’époque, sur ma petite chaîne stéréo Dual, et malgré un diamant de bonne qualité sur ma platine, je trouvais que la prise de son et/ou la gravure n’étaient pas satisfaisantes.

Plus tard, sous différents labels, je chercherais à acquérir l’intégrale de ces symphonies gravées à Londres par Josef Krips au début des années 60. On frisait souvent la catastrophe, comme le montre cet extrait :

Le coffret Scribendum nous restitue enfin cette intégrale de référence dans un son enfin lumineux.

Il y a bien sûr quelques enregistrements bien connus, déjà réédités par Decca, et récemment dans la merveilleuse collection Eloquence (les Strauss par exemple).

C’est ici que s’exprime le mieux l’art de Krips le Viennois, le sens parfait des proportions, la justesse des tempi, des articulations : rien n’est plus difficile à diriger qu’une valse de Strauss, on en a la démonstration chaque année le 1er janvier. Avec Krips tout semble si naturel. Comme dans ses Schubert.

Pour le reste, les collectionneurs avaient depuis longtemps repéré des Mozart et Haydn parus, entre autres, sous le label Chesky, les ouvertures de Beethoven (avec un « orchestre du festival de Vienne » qui n’est autre que le faux nez des Wiener Philharmoniker), des Brahms et Schubert chez Concert Hall, et – pour moi une découverte – des Brahms et Richard Strauss gravés avec le Philharmonia, réédités par Testament.

Encore un indispensable de toute discothèque.

Les détails du coffret

CD 1
  Franz Joseph Haydn (1732-1809)
Symphony No.94 in G major « Surprise »
Symphony No.99 in E flat major
  Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Symphony No.40 in G minor KV 550 *

Wiener Philharmoniker
Orchestre National de France *
Recording: Sept. 1957 [Haydn]; Nov. 2, 1965 [Mozart]  

CD 2
  J. Strauss II (1825-1899)
An der schönen blauen Donau Op.314
  J. Strauss II (1825-1899) & Josef Strauss (1827-1870)
Pizzicato-Polka Op.447 
  J. Strauss II (1825-1899)
Kaiser – Walzer Op.437 
Rosen aus dem Süden – Walzer Op.338 
Accelerationen – Walzer Op.234 
  Josef Strauss (1827-1870)
Dorfschwalben aus Österreich – Walzer Op.164 *
  J. Strauss II (1825-1899)
Frühlingsstimmen – Walzer Op.410 *

Hilde Gueden soprano (*)
Wiener Philharmoniker
Recording: Sept. 9-14, 1957; Oct. 12, 1956 [*] 

CD 3
  Piotr Illich Tchaikovsky (1840-1893)
Symphony No.5 in E minor Op.64
  Franz Peter Schubert (1797-1828)
Symphony No.8 in B minor D. 759 « Unfinished » *

Wiener Philharmoniker
Wiener Symphoniker *
Recording: Sept. 1958; June 3, 1962 [*] 

CD 4
  Johannes Brahms (1833-1897)
Symphony No.1 in C minor Op.68 *
  Robert Schumann (1810-1856)
Symphony No.1 in B flat major Op.38 « Spring » 

Wiener Philharmoniker *
London Symphony Orchestra
Recording: Oct. 1956 [*]; May 1957 

CD 5
  Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Overtures:
Fidelio, Op.72 
Egmont, Op.84 
Coriolan, Op.62 
Leonore No.3, Op.72a 
Die Weihe des Hauses, Op.124 

Wiener Festspielorchester
Recording: 1962 

CD 6
  Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Symphony No.1 in C major Op.21
Symphony No.3 in E flat major Op.55 « Eroica »

London Symphony Orchestra
Recording: Jan. 1960 

CD 7
  Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Symphony No.2 in D major Op.36 
Symphony No.6 in F major Op.68 « Pastorale »

London Symphony Orchestra
Recording: Jan. 1960 

CD 8
  Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Symphony No.5 in C minor Op.67 
Symphony No.7 in A major Op.92 

London Symphony Orchestra
Recording: Jan. 1960 

CD 9
  Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Symphony No.4 in B flat major Op.60 
Symphony No.8 in F major Op.93 
Egmont; Overture Op.84

London Symphony Orchestra
Recording: Jan. 1960 

CD 10
  Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Symphony No.9 in D minor Op.125 « Choral »

Jennifer Vyvyan soprano, Shirley Verrett mezzo-soprano
Rudolf Petrak tenor, Donald Bell bass
BBC Chorus, Leslie Woodgate Chorus Master 
London Symphony Orchestra 
Recording: Jan. 1960 

CD 11
  Robert Schumann (1810-1856)
Symphony No.4 in D minor Op.120 *
  Franz Peter Schubert (1797-1828)
Symphony No.9 in C major D. 944 « The Great »

London Symphony Orchestra
Recording: Oct. 1956 [*]; May 1958 

CD 12
  Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Symphony No.35 in D major KV 385 « Haffner »
  Franz Joseph Haydn (1732-1809)
Symphony No.104 in D major « London »
  Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Symphony No.41 in C major KV 551 « Jupiter » *

Royal Philharmonic Orchestra
Israel Philharmonic Orchestra *
Recording: Sept. 28-29, 1962; April 1957 [*] 

CD 13
  Johannes Brahms (1833-1897)
Academic Festival Overture Op.80 *
Variations on a theme by Joseph Haydn, Op.56a
Tragic Overture Op.81 *
  Richard Strauss (1864-1949)  
Der Rosenkavalier Suite

Philharmonia Orchestra
Recording: June 22, 1963 [*]; June 1, 1963  

CD 14
  Johannes Brahms (1833-1897)
Symphony No.2 in B minor Op.73  *
  Richard Strauss (1864-1949)  
Till Eulenspiegels lustige Streiche Op.28

Tonhalle Orchester, Zürich  *
Wiener Symphoniker
Recording: May-June 1960 [*]; August 1972

Printemps qui commence

#Confinement3 COVID-XIX

J’ai décidé de m’abstenir de commentaires – ici et sur les réseaux sociaux – sur les épisodes successifs de la crise sanitaire. D’abord parce que ça ne sert à rien, le virus et ses mutations se déjouant de nos analyses et pronostics.

Juste deux choses qui relèvent de la politique gouvernementale :

  1. Si l’on nous dit – une évidence – que seule la vaccination massive et rapide nous sortira d’affaire, il faut cesser de promettre, et suivre, en France, l’exemple de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis qui ont été et sont encore capables de performances record en matière de vaccination. Aujourd’hui encore, il est impossible de prendre rendez-vous dans un centre de vaccination ou chez un médecin ou pharmacien !
  2. La bureaucratie/technocratie a encore donné un bel exemple de ce qu’elle est capable d’engendrer avec les autorisations administratives (jusqu’à 15 « motifs » !) qu’elle avait pondues pour les régions reconfinées, jusqu’à ce que Matignon rétro-pédale dans la journée d’hier. Sans d’ailleurs que les choses soient beaucoup plus claires pour les pauvres citoyens que nous sommes !

Et comme il faut toujours sourire, j’ai décidé de nommer désormais le virus COVID-XIX, après que des musées parisiens se sont signalés – avant de se déjuger eux aussi – pour avoir voulu bannir les chiffres romains (Louis 14 a ainsi régné au 17ème siècle !) : Les chiffres romains ne sont pas bannis au Musée Carnavalet.

Le marronnier du printemps

Un peu facile de faire un billet sur le printemps – c’est ce qu’on appelle un marronnier chez les journalistes – même si je ne me lasse pas – reconfinement oblige ! – de revisiter ma discothèque.

Comme cet air de Samson et DalilaPrintemps qui commence – par celle dont le nom et la voix restent à jamais attachés à ce personnage de Saint-Saëns, Rita Gorr

J’ai profité hier d’une très belle journée, un peu fraîche, pour parcourir la si joliment nommée Promenade de la Ramponne qui relie deux beaux villages du Vexin français, Labbeville et Vallangoujard.

Quel bonheur simple et toujours aussi bienfaisant que d’entendre ce concert d’oiseaux :

J’ai entendu très brièvement un coucou – que je n’ai pas capté sur cette courte vidéo – et pensé évidemment à cette pièce pastorale de Frederic Delius : On hearing the first cuckoo in Spring

Puisqu’on a rendu hommage à James Levine (lire Une vie pour la musique) disparu le 17 mars, signalons les deux versions que le chef américain a gravées de la première symphonie de Schumann « le printemps », d’abord à Philadelphie, puis à Berlin.

L’une des oeuvres les moins connues de Rachmaninov est sa cantate pour baryton, choeur et orchestre, Printemps, qui date de 1902 sur un poème de Nekrassov

Je n’ai jamais pu m’empêcher, écoutant le premier mouvement de la Première symphonie de Mahler, d’y entendre l’éveil de la nature… au printemps ! Surtout dans une version que je place au tout premier rang de mes (p)références, Paul Kletzki dirigeant l’orchestre philharmonique de Vienne en 1961

Incontournables de ma discothèque, les Voix du printemps évoquées par Johann Strauss, dans deux indépassables versions viennoises, la chantée par Hilde Gueden (et Josef Krips) et l’orchestrale dirigée par Carlos Kleiber lors du concert de Nouvel an 1989

Comment ne pas évoquer les Quatre saisons de Buenos Aires / Las Cuatro Estaciones Porteñas d’Astor Piazzolla – dont on a célébré le centenaire de la naissance le 11 mars dernier – :

ou encore Le chant de l’alouette, la troisième (Mars) des douze pièces pour piano de Tchaikovski intitulées Les Saisons, ici sous les doigts du pianiste américain Van Cliburn (1934-2013), qui avait fait sensation en remportant, en pleine guerre froide, le concours Tchaikovski de Moscou en 1958

Dans la suite des rééditions du legs discographique de Claudio Abbado chez Deutsche Grammophon, on signale ce coffret tout récent (sur lequel on reviendra)

Et dans ce coffret une version, à laquelle je n’avais jamais prêté attention, et qui vaut pourtant plus qu’une écoute distraite, d’abord en raison de son soliste, Gidon Kremer, des Quatre saisons de Vivaldi

Un lecteur attentif me rappelle que le grand violoniste belge Arthur Grumiaux est né il y a très exactement cent ans, le 21 mars 1921. Une imposante réédition de ses enregistrements pour Philips est prévue pour bientôt. On reparlera de Grumiaux à cette occasion. Promis !

Capitale de la nostalgie

Le 1er janvier prochain, serons-nous devant nos postes de télévision et/ou à l’écoute de France Musique ? Le d’ordinaire si traditionnel concert de Nouvel an des Wiener Philharmoniker devrait prendre un sérieux coup de jeune avec la présence au pupitre de Gustavo Dudamel. Une bonne surprise en perspective ?

10924258_1559922014246795_4672920754664783963_o(Avec Gustavo Dudamel, à la Philharmonie de Paris, le jour de son 34ème anniversaire !)

Ces musiques, d’apparence légère, sont en réalité si difficiles, comme si leur « viennitude » échappait à de grandes baguettes peu familières de ce qui fait le caractère unique de la capitale autrichienne, la ville de Klimt, Freud, Schoenberg, Mahler… et des inventeurs de la valse pour la Cour et le peuple, les Lanner, Strauss, Ziehrer & Cie…

J’écrivais ceci il y a un an dans Diapason à propos du très beau coffret publié par Sony :

« Mit Chic » (titre d’une polka du petit frère Strauss, Eduard) au dehors – pochettes cartonnées, papier glacé au blason de l’orchestre philharmonique de Vienne, mais tromperie sur le contenu : « The complete works », une intégrale de la famille Strauss ? des œuvres jouées en 75 concerts de Nouvel an ? Ni l’une ni l’autre.

Mais le double aveu de l’inamovible président-archiviste de l’orchestre, Clemens Hellsberg, nous rassure : l’origine peu glorieuse – 1939, les nazis, un chef Clemens Krauss compromis – est assumée, le ratage, en 1999, du centenaire de la mort de JohannStrauss fils (et les 150 ans de celle du père) aussi. En 60 ans, les Viennois n’avaient jouéque 14 % des quelque 600 opus des Strauss père et fils. Quinze ans après, le pourcentage s’est nettement amélioré : 265 valses, marches, polkas, quadrilles des Strauss, Johann I et II, Josef et Eduard, quelques Lanner (10), Hellmesberger (9), Suppé(5), Ziehrer (4), épisodiquement Verdi, Wagner, Brahms, Berlioz, Offenbach.

Un oubli fâcheux : les rares versions chantées de polkas (Abbado 1988 avec les Petits Chanteursde Vienne) et de Voix du printemps (Karajan 1987 avec Kathleen Battle),

Rien cependant qui nuise au bonheur de cet orchestre unique, sensuel, miroitant, tel quele restitue l’acoustique exceptionnelle de la grande salle dorée du Musikverein, le chic, lecharme, une élégance innée.

Les chefs, c’est autre chose : Carlos Kleiber, en 1989 et 1992, a placé si haut la référence– heureusement la quasi-totalité de ces deux concerts est reprise ici. Les grands habitués, Zubin Mehta, formé à Vienne (à lui Le Beau Danube bleu ) et Lorin Maazel se taillent la part du lion, Harnoncourt est insupportable de sérieux (une Delirien Walzer anémiée), Muti impérial, Prêtre cabotinant, Karajan réduit à la portion congrue (du seul concert de Nouvel an qu’il dirigea le 1er janvier 1987 l’anecdotique Annen Polka) et Boskovsky indétrônable pilier de 25 ans de « Nouvel an » (1955-1979) confiné aux compléments. Pourquoi tant de place pour les plus récents invités ? Barenboim empesé et chichiteux, Ozawa hors sujet, Jansons artificiel à force d’application, et l’anesthésique Welser-Moest.

81ti9celgnl-_sl1500_

Je me suis longtemps demandé pourquoi, d’abord, j’étais irrésistiblement attiré par ces musiques – à 20 ans, c’était une passion inavouable ! – ensuite toujours plongé dans un état de nostalgie avancé, la nostalgie étant le regret de ce que l’on n’a pas connu…

L’explication est d’abord musicale. Johann Strauss puis Lehar après lui, à la différence d’un Offenbach ou d’un Waldteufel en France, ne laissent jamais libre cours à la joie pure, au trois-temps allègre et débridé. Dans leurs valses – qui sont en réalité des suites de valses enchaînées – les frères Johann et Josef Strauss ne peuvent s’empêcher, soit dans l’orchestration, soit dans les figures mélodiques, d’assombrir la perspective, de décourager l’optimisme qui devrait normalement gagner l’auditeur ou le danseur.

Ainsi les premières mesures de Vie d’artiste :

Cette phrase initiale si douce-amère du hautbois et de la clarinette reprise par les violoncelles est une parfaite signature de la nostalgie viennoise…

Dans une autre valse, beaucoup moins connue, Le Papillon de nuit (Nachtfalter)toute l’introduction puis le lancement de la valse sont d’une tristesse infinie. Ce n’est plus une valse à danser, mais les échos d’un bonheur révolu…

Ce sentiment atteint des sommets dans La Chauve-Souris (Die Fledermaus)lorsqu’à la fin du bal chez Orlofsky, au deuxième acte, les convives entonnent Brüderlein, Schwesterlein

(Un extrait de la version mythique de Carlos Kleiber avec Brigitte Fassbaender en faux prince russe)

71xh4imulfl-_sl1400_

Et que dire du célébrissime duo valsé de La Veuve joyeuse (Die lustige Witwe) ? Ici dans l’incomparable version de Karajan avec Elizabeth Harwood et René Kollo.

71rxzplclel-_sl1500_Un passage moins connu de la même opérette (Comme un bouton de rose) prend presque des airs du fin du monde, de fin d’un monde en tout cas :

Le même ténor Waldemar Kmentt rejoint l’une des plus voix les plus authentiquement viennoises, Hilde Gueden – mélange de sensualité, de douceur et de ce je ne sais quoi de tristesse – dans une autre opérette de Lehar, Le Tsarévitch

Dix ans avant la mort de Johann Strauss (1825-1899), Gustav Mahler crée sa Première symphonie. Ecoutez à partir de 20’45 » – l’imparable rythme de valse du second mouvement :

Et pour rester dans cette atmosphère Mitteleuropa, un petit bijou triste à souhait, cette valse lente du compositeur tchèque Oskar Nedbal :

mi0001019136

Pour finir, un regret en forme de coup de gueule. N’ayant encore jamais trouvé d’ouvrage sérieux en français sur la dynastie Strauss et leurs amis, je me réjouissais de découvrir une nouveauté parue chez Bernard Giovanangeli Editeur : Johann Strauss, la Musique et l’esprit viennois.

51dixxtj2cl

L’auteur se présente comme germaniste, maître de conférences, avec plusieurs ouvrages à son actif sur Sissi, Louis II de Bavière, Mayerling, Vienne, etc. Le problème est que ce livre hésite constamment entre plusieurs approches, la biographie plutôt people, les poncifs sur l’esprit du temps et des lieux, des anecdotes sans grand intérêt à côté d’un chapitre plutôt original sur la judéité revendiquée de Johann Strauss, un catalogue a priori complet des oeuvres du roi de la valse – mais à y regarder de près, truffé d’erreurs ! – tout comme une discographie complètement cahotique (Le Baron Tzigane d’Harnoncourt est daté de 1972 chez EMI (!) tandis que la version d’Otto Ackermann de 1953 est datée de 1988, tout le reste à l’avenant… Le pompon est détenu par la préface d’un illustre inconnu que l’auteur présente comme un grand  chef d’orchestre et de choeurs, qui ne manque d’ailleurs pas de citer tous ses titres de noblesse qu’on ne poussera pas la cruauté à citer ici. Disons que sa notoriété est circonscrite à un périmètre qui va d’Angoulême à Limoges et que l’art d’enfiler les perles n’a plus de secrets pour lui : « Il suffit d’écouter Le Beau Danube bleu, que j’ai eu le plaisir de diriger, pour percevoir toute la richesse mélodique et la construction symphonique de la reine des valses célèbre dans le monde entier… » 

Revue de chauves-souris

L’animal est la terreur des enfants (et des adultes aussi !), l’opérette fait le bonheur des mélomanes depuis sa création à Vienne en 1874 : La Chauve-Souris, ou Die Fledermaus en allemand. Premier grand succès lyrique de Johann Strauss, qui, encouragé par Offenbach, va persévérer dans un genre qui ne lui avait pas jusqu’alors réussi. L’Opéra-Comique a pour ces fêtes remonté l’ouvrage en français. Logique si l’on sait que Strauss s’est inspiré d’un vaudeville de Meilhac et Halévy « Le Réveillon« . On va découvrir ce soir cette nouvelle production.

En attendant, revue de détail d’un ouvrage dont je crois bien connaître toutes les versions importantes au disque, et les meilleurs DVD. C’est, osons le dire, une manière de chef d’oeuvre, et il n’y a rien de surprenant à ce que les plus grands s’y soient voués (Krauss, Böhm, Karajan,  Kleiber, etc.).

Dans l’ordre chronologique

61dhag42fFL

Avec Clemens Krauss (1950) c’est la quintessence du chant viennois et d’une troupe à son apogée

81LDL1Tz2HL._SL1417_

En 1954, une version qui passe pour mythique, à l’affiche alléchante, mais qui n’arrive pas à la cheville du remake viennois de 1959 : Karajan est virtuose, mais manque de grâce, et la Rosalinde d’Elisabeth Schwarzkopf est pénible à écouter (la fameuse csardas est savonnée et forcée). Gedda et Rita Streich impeccables évidemment.

71mgF4DHJcL._SL1288_

En 1959, dans la très grande stéréo Decca de l’époque, une version grand luxe, mais d’une classe, d’une élégance… et d’une nostalgie incomparables. On a reconstitué pour l’occasion un réveillon chez Orlofsky, où défilent toutes les stars présentes à Vienne avec des prestations d’anthologie, excusez du peu, de Renata Tebaldi, Mario del Monaco, Birgit Nilsson (I could have danced all night), Jussi Björling, Fernando Corena, Leontyne Price (chantant Summertime), Giuletta Simionato, Ettore Bastianini, Joan Sutherland, Teresa Berganza, Ljuba Welitsch (Wien, Wien, nur du allein). Karajan fait une démonstration de théâtre et de tendresse, avec des Philharmoniker capiteux à souhait et le meilleur cast qui se puisse imaginer: la grande Rosalinde c’est elle, Hilde Gueden, Erika Köth est l’Adele idéale et les hommes Waldemar Kmentt, Eberhard Waechter, Walter Berry sont juste parfaits, jusqu’à Regina Resnik, à qui seule Brigitte Fassbaender peut disputer le titre de meilleur Orlofsky

A la même époque, Walter Legge fait enregistrer pour EMI une nouvelle Chauve-Souris en stéréo, avec le spécialiste maison, le trop méconnu chef suisse Otto Ackermann, mais Schwarzkopf étant malade pendant les sessions d’enregistrement, c’est une obscure quoique très convaincante Gerda Schreyer qui la remplace. Le tout vaut pour la cohésion d’une équipe idéalement rodée à ce répertoire et la direction emblématique d’Ackermann.

51S0rAP7PiL

On confie aussi au plus célèbre des Viennois du siècle, Robert Stolz, un enregistrement qui n’apporte rien de neuf, hormis le ténor vedette Rudolf Schock.51fE-KmkUmL

Il faudra ensuite attendre quelques années pour voir refleurir de nouvelles Chauves Souris.

On se dit a priori que Karl Böhm (1969) n’est pas le plus joyeux chef qui soit pour une opérette. C’est souvent sérieux, voire retenu, et pourtant si chic, presque aristocratique. Et quelle distribution  ! (on notera que Wächter, Kmentt, Berry sont abonnés aux rôles masculins dans toutes les versions de ces années 60-70). Rien que pour la beauté irréelle de Janowitz, on doit écouter cette Fledermaus.

61yRyR-JUrL

Boskovsky, en 1979, remet le couvert avec les Wiener Symphoniker mais une équipe féminine un peu usée (trémulante Rothenberger, comme trop souvent, Renate Holm qui n’a vraiment plus l’âge d’une soubrette) et la première version au disque de la meilleure incarnation d’Orlofsky, Brigitte Fassbaender. Gedda et Fischer-Dieskau rééquilibrent le plateau.

51zbctB0zQLA

À peu près à la même époque, Deutsche Grammophon convainc Carlos Kleiber – qui dirigera en 1989 et 1992 les deux plus extraordinaires concerts de Nouvel an que Vienne ait jamais vécus – d’enregistrer cette Fledermaus avec les troupes de l’Opéra de Bavière : le meilleur monde possible avec Julia Varady, Lucia Popp, Herrmann Prey, René Kollo et Bernd Weikl, mais alors une catastrophe de taille avec un Ivan Rebroff ridicule en Orlofsky de chez Michou. Et puis la Bavière n’est pas Vienne, et quelque chose ne fonctionne pas tout à fait dans cette version de haut vol.

51o5VUCBitL

Carlos Kleiber rectifiera le tir en 1987 en confiant Orlofsky à l’inimitable Brigitte Fassbaender, fort bien entourée de Pamela Coburn, Janet Perry…et de l’inusable Eberhard Waechter !

51nPcCCTN5L

Pour je ne sais plus quelle raison, on retrouve au milieu des années 80 Placido Domingo chantant et dirigeant  une équipe munichoise assez proche de celle de Kleiber. Pas vraiment idiomatique, mais ça tient la route !

91wucfp8CJL._SL1500_

La décennie 90 voit surgir un superbe ratage, dû moins aux chanteurs, chevronnés et parfois séduisants, qu’au chef qui est complètement à côté de la plaque, André Previn.

51HXGVbFZtL

Deux ans plus tard, c’est le très savant Nikolaus Harnoncourt qui s’associe au si peu viennois Concertgebouw d’Amsterdam pour une Chauve Souris exhaustive, fouillée, mais vraiment trop bridée, sans fantaisie ni second degré.

51ERTz3qqlL

Et depuis vingt ans… plus rien, personne ne se risque plus à ce répertoire si aimable et simple d’apparence, si complexe et difficile de réalisation.

Autre objet à signaler, un double CD (1963) comportant une version en allemand… et son pendant en anglais (en extraits), avec des distributions improbables – mélange du Met et de l’opéra de Vienne – menées grand train par un chef trop oublié aujourd’hui, Oscar Danon : Rothenberger, George London, Risë Stevens, Adele Leigh. Dans la version anglaise, Anna Moffo et Richard Lewis.

51k29v2EUBL