La découverte de la musique (XVI) : Mozart, Beecham, Klemperer

Je vous parle d’un temps que les moins de… trente ans ne peuvent pas connaître. Lorsque la FNAC était installée (était-ce le premier magasin ?) au début du boulevard de Sébastopol à Paris (et avenue de Wagram dans le 17ème), bien avant l’ouverture – qui avait fait sensation – de la très grande surface de la rue de Rennes.

J’ai un souvenir particulier de la FNAC Sébastopol, où le provincial que j’étais dans les années 70 avait pris ses habitudes à chaque fois que je pouvais « monter » à Paris. En l’occurrence, un an après la mort soudaine de mon père, ma mère avait éprouvé le besoin, sur le conseil du médecin de famille, d’aller passer quelques semaines en Suisse chez frères, soeurs et cousins. Je l’accompagnai donc en train jusqu’à Paris, d’où elle repartirait jusqu’à Berne.

J’avais quelques heures avant mon train de retour vers Poitiers. C’est ce jour-là que j’entrai pour la première fois à la FNAC Sebastopol. Je n’ai jamais oublié l’odeur particulière… de la grille d’aération du métro au droit de l’entrée du magasin. Et bien sûr l’odeur d’un magasin où le disque vinyle régnait en maître (il n’y avait alors dans les magasins FNAC que disques et matériel haute-fidélité)

Ce jour-là de 1973, je me rappelle avoir acheté deux (ou trois? )disques Mozart, un peu sur les conseils d’un vendeur très attentionné (sans doute étonné de voir un jeune homme de 17 ans fureter dans son rayon !), un peu en fonction de ce que j’avais dû entendre sur France Musique.

Ce furent mes premiers 33 tours avec des géants, Otto Klemperer (voir Eloge de la lenteur) et Thomas Beecham, que je ne cesserais plus de révérer, et des disques qui sont restés des modèles.

A réécouter ces Mozart, même après les « relectures » des Mackerras, Gardiner, Harnoncourt ou l’excellente intégrale d’Adam Fischer, je ne renie pas, bien au contraire, ces premières amours discographiques.

C’est tout aussi vrai de ce disque de concertos, où Beecham et ses superbes solistes prennent leur temps, chantent éperdument, au risque de perdre de la vitalité essentielle de Mozart.

Jack Brymer (1915-2003) a gravé plusieurs fois ce concerto, dont j’ai depuis acquis et entendu maintes autres versions, peut-être plus conformes à ce que j’attends/entends de l’oeuvre. Mais celle-ci garde ces couleurs d’automne de mon adolescence.

Et puis quelle allure, quelle classe dans le début du concerto pour basson !

Beethoven 250 (XIX) : les géants d’Amsterdam

Après l’année du 250ème anniversaire de la naissance de Beethoven, c’est encore l’anniversaire !

Je ne sais à vrai dire pas quand est paru le coffret que je veux évoquer aujourd’hui. Je viens de l’acheter et j’ai commencé à l’écouter, avant ce long week-end pascal confiné.

A l’occasion de son 125ème anniversaire – décidément qu’est-ce qu’on aime les anniversaires dans le monde de la musique ! – l’Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam, pour le dénommer complètement, avait publié deux forts coffrets, composés de prises de concert. La liste des chefs et des solistes qui ont fait la glorieuse histoire de la phalange néerlandaise donne le vertige (tous les détails à lire ici : Concertgebouw Amsterdam 125).

On pensait que ces coffrets avaient fait le tour de la question, et que cette nouvelle boîte doublonnerait avec ce qui avait déjà été publié. Ce n’est pas le cas et l’affiche fait rêver !

Certains chefs sont attendus (Harnoncourt dans l’Héroïque, Carlos Kleiber dans la Septième) d’autres moins (Bernstein dans la Deuxième, Dorati dans la Neuvième) et pour des chefs, comme Norrington, Herreweghe, Zinman qui ont gravé avec les formations dont ils étaient les patrons, des intégrales des symphonies de Beethoven, il est fascinant d’entendre le son qu’ils obtiennent du Concertgebouw. Un orchestre qui n’a pas travaillé pour rien avec Harnoncourt dans les années 80 et 90, et qui en a gardé une formidable capacité d’adaptation stylistique et sonore.

Le vétéran Herbert Blomstedt prouve, une nouvelle fois, que le grand âge n’a pas prise sur sa vision juvénile du finale de la Quatrième symphonie


Seul doublon entre ce coffret et celui qui fut consacré à Mariss Jansons, directeur musical du Concertgebouw, la 5ème symphonie :

Roger Norrington, qui n’avait laissé personne indifférent, c’est peu de le dire, avec son intégrale des années 90 avec les London Classical Players (souvenir d’un passionnant Disques en Lice autour de la Pastorale justement )

Quant à la Septième dirigée, en 1983, par Carlos Kleiber, elle est depuis entrée dans la légende. Et, s’il est possible de comparer l’incomparable, je préfère – de peu – cette version à celle, tout aussi légendaire, que le chef, disparu en 2004, a gravée avec les Wiener Philharmoniker.

Philippe Herreweghe est égal à lui-même, tendre et bienveillant dans ce menuet de la Huitième symphonie.

Quant à Antal Dorati, cet immense chef qu’on n’a, à tort, que rarement associé à Beethoven, prouve qu’en concert il était toujours inspiré. Qu’on écoute simplement le récitatif qui ouvre le 4ème mouvement de la Neuvième symphonie…

Mauvais traitements (IV) : une affaire de tempo

J’ai commencé cette série de chroniques par Schubert (Quand ça se termine mal pour Schubert) et j’y reviens aujourd’hui… pour les mêmes raisons.

Schubert est le compositeur de l’intime, de la tendresse, de la douleur retenue, des bonheurs simples et bucoliques.

Dans ses symphonies, les indications de tempo sont tout sauf précises, elles donnent une idée, une allure, de ce que le compositeur avait en tête. D’où des différences, parfois abyssales.

Allegro moderato (6ème symphonie)

Le meilleur exemple en est donné par le finale de la 6ème symphonie marqué « allegro moderato » (bel oxymore !)

Karl Böhm penche nettement du côté moderato :

Mais il est largement battu par un Harnoncourt soporifique !

Le jeune Lorin Maazel, en 1961, oublie complètement le « moderato »

Quarante ans plus tard, il récidive en public avec l’orchestre symphonique de la radio bavaroise – dont il fut le directeur musical de 1993 à 2002.

Ecouter à partir de 17’12

Si le chef américain voulait démontrer la virtuosité collective de son orchestre, c’est réussi. En revanche, on est à des lustres de l’humeur joyeuse de Schubert, plutôt dans une bande-son d’un Tom and Jerry ! À côté de la plaque.

Dans la jeune génération, Andres Orozco Estrada fait la preuve qu’on peut adopter un tempo rapide et varier les atmosphères : la reprise du thème comme un écho alenti de l’allégresse initiale, une trouvaille ! Et quel magnifique orchestre ! à partir de 22’02

A l’inverse, on ne pourra pas accuser René Jacobs d’irrégularité métronomique. Ce dernier mouvement avance désespérément tout droit, comme si le chef s’y ennuyait, avant de décider de bousculer la coda pour en finir !

Et si les clés de cet « allegro moderato » se trouvaient dans la version du Viennois Josef Krips ? Tout y est, un tempo alerte, l’humeur joyeuse qui musarde, s’attarde, la respiration collective d’un orchestre dont ce n’était pas le répertoire d’élection.

Andante (9ème symphonie)

Je ne devrais pas l’écrire, mais, s’agissant de la « Grande » 9ème symphonie de Schubert, je ne trouve pas ses longueurs toujours « divines« , pour reprendre un mot prêté à Schumann qui se démena pour faire créer l’oeuvre, le 21 mars 1839, neuf ans après la mort du compositeur (c’est Mendelssohn qui dirigeait l’orchestre du Gewandhaus de Leipzig !).

De nouveau, la question du tempo se pose dans l’andante initial, confié au cor solo. Le tempo mais surtout l’esprit, le phrasé. C’est peu dire qu’indépendamment des générations, les chefs abordent l’oeuvre très différemment.

Il y a d’abord un problème de matériel : sur les partitions les plus anciennes, cet andante est indiqué à 4/4, sur les plus récentes (et donc les plus conformes au manuscrit de Schubert), il est à C barré autrement dit 2/2, et donc deux fois plus rapide..

Et ce n’est pas qu’affaire de tempo, mais d’articulation, de phrasé, d’imagination aussi.

Si l’on prend la version de Georg Solti qu’on présente souvent comme une référence, on a un bel exemple de lenteur scolaire, peu inspirée…

Charles Munch paraît presque précipité en comparaison, en tout cas il est « allant », vraiment andante !

Wolfgang Sawallisch qui a laissé l’une des plus belles (et l’une des premières) intégrales des symphonies de Schubert dans les années 60 avec la Staatskapelle de Dresde, nous donne ici au soir de sa carrière, avec les glorieux Wiener Philharmoniker, une version magnifiquement équilibrée

Une autre proposition « viennoise » qui retient l’attention est celle de John Eliot Gardiner

C’est d’un natif de Vienne que vient cette toute récente version – que j’avais chroniquée pour DiapasonChristoph von Dohnanyi dirigeait le Philharmonia de Londres le 1er octobre 2015. Et comme je l’écrivais : les choses commencent bien : le vieux chef entame la symphonie d’un pas alerte, un authentique andante, là où tant d’autres posent des pieds de plomb, mais dans l’allegro ma non troppo qui suit (avec toutes les reprises !) l’ennui va progressivement s’installer, qui ne se dissipera pas avec un 2 ème mouvement (andante con moto) rythmiquement instable. Le scherzo manque de rebond et de tendresse – on devrait y entendre l’écho des Ländler et autres
danses populaires viennoises chères à Schubert – et le finale tourne en rond comme épuisé, malgré quelques sursauts inopinés des timbales !

Je me demande si, à tout prendre, ce n’est pas Carlo Maria Giulini qui a réussi la version la plus aboutie de toute la discographie, en 1976 avec l’orchestre symphonique de Chicago. Un début qui donne envie de parcourir jusqu’au bout cette bien longue symphonie, avec un finale fulgurant, qui nous rappelle que Schubert n’avait pas 30 ans lorsqu’il composa son ultime chef-d’oeuvre symphonique !

Les raretés du confinement (IX) : Mazeppa, l’été des festivals, Chick Corea, Kleiber, Britten et Bedford

#Confinement

Sur le confinement de la culture, cette phrase alambiquée de la ministre de la Culture française, Roselyne Bachelot : « L’hypothèse d’un été sans festival est exclue » (France 5, C à vous, 10 février).

Je n’ai pas attendu la déclaration ministérielle pour écrire ceci sur le site du Festival Radio France Occitanie Montpellier :

Sous le signe de la fête

Voici des mois que la culture est confinée, qu’une part essentielle de nous-mêmes est privée d’une liberté, d’une nourriture, indispensables. Pourtant nous avons besoin de musique, d’art, de beauté, nous avons besoin de retrouver la réalité vivante du concert, du spectacle. C’est tout le sens de l’édition 2021 du Festival qui aura lieu du 10 au 30 juillet, à Montpellier et dans toute l’Occitanie.

Chaque concert sera une fête ! Une fête pour ces milliers d’artistes, de travailleurs du spectacle, privés depuis trop longtemps de la liberté d’exercer leur métier, une fête pour tous les publics, une fête de la musique et de la culture partagées.

Les nouvelles stars

Ils s’appellent Jakub Józef Orliński, Benjamin Grosvenor, Alexandre Kantorow, Yoav Levanon, Filippo Gorini, Thibaut Garcia ou Adriana Gonzalez, ce sont les nouvelles étoiles de la musique, pour beaucoup des découvertes du Festival. Ils sont nombreux au Festival 2021 !

La famille du Festival

Eux aussi ont furieusement envie de faire la fête cet été : les chefs Hervé Niquet, Santtu-Matias Rouvali, Cristian Măcelaru, François Xavier Roth, Michael Schønwandt, Domingo Garcia Hindoyan, mais aussi Sonya Yoncheva, Renaud Capuçon, Michel Dalberto, Bertrand Chamayou, ou encore Félicien Brut, Thom Enhco, Magic Malik, le quatuor Ellipsos. Liste non exhaustive !

La grande famille du Festival s’est donnée rendez-vous en juillet à Montpellier.

De la Terre aux étoiles

Le Festival 2021 c’est aussi la promesse d’aventures exceptionnelles, de journées entières de musiques de fête venues du monde entier. Comme le cycle des Leçons de Ténèbres dans sept des plus hauts lieux de patrimoine de l’Occitanie. Comme les spectaculaires Pléiades de Xenakis, confiées aux percussionnistes de l’Orchestre national de France, une musique de plein air qui tutoie les étoiles. Comme ces temps forts au Mémorial du Camp de Rivesaltes, au nouveau musée #NarboVia de la Narbonne antique, à l’Abbaye de Valmagne (Festival de Thau) au festival des Lumières de Sorèze, au nouveau Conservatoire de Montpellier… Nous sommes prêts à faire la fête avec vous l’été prochain, plus résolus que jamais à retrouver la musique et les musiciens en liberté. (Jean-Pierre Rousseau Directeur)

6 février : Mazeppa

La vie et le destin d’Іван Степанович Мазепа/ Ivan Mazepa (1639-1706) devenu héros de la nation ukrainienne a inspiré les poètes romantiques, Lord Byron, Victor Hugo (dans Les Orientales), Pouchkine (Poltava), les peintres, Delacroix, Géricault, Vernet, et bien sûr les compositeurs, Tchaikovski avec son opéra Mazeppa, et Liszt d’abord avec la 4ème de ses Etudes d’exécution transcendante, puis avec son poème symphonique éponyme, datant de 1851, créé à Weimar sous la direction du compositeur le 16 avril 1854. Liszt a retenu trois éléments de la légende de Mazeppa :la course folle sur le dos du cheval, la chute qui semble annoncer la mort, le réveil et le triomphe. Mazeppa est l’un des poèmes symphoniques les plus flamboyants de Liszt. Peu de chefs ont, à mon goût, restitué la dimension épique, le caractère tourmenté, de cette musique puissamment romantique. Herbert von Karajan en a gravé, en 1959, à Berlin, une version qui reste une référence insurpassée.

7 février : Shura Cherkassky encore

Retour à ce grand musicien très singulier, Shura Cherkassky (1909-1995), à qui j’avais consacré mon « post » dans cette rubrique le 4 février, et qui a suscité nombre de commentaires et de souvenirs. Un répertoire absolument incroyable, je crois sans équivalent parmi ses contemporains et des interprètes de cette envergure.

La preuve, ces Trois pièces chinoises du quasi-contemporain de Cherkassky, élève comme lui de Josef Hofmann, le pianiste virtuose et compositeur américain Abram Chasins (1903-1987). Ici la troisième de ces pièces « Rush Hour in Hong Kong » que Shura Cherkassky adorait jouer dans la série de « bis » (jusqu’à six) qu’il offrait inévitablement à la fin de chaque récital.

On ne saurait trop conseiller le double CD publié par First Hand contenant « the complete HMV stereo recordings » de Cherkassky.

8 février : la disparition de Stefano Mazzonis, Mozart

J’ai appris hier tard dans la soirée la disparition soudaine de Stefano Mazzonis di Pralafera, qui dirigeait l’Opéra royal de Wallonie, à Liège, depuis 2007. On le savait malade, mais sa mort brutale a surpris ses amis, dont j’étais.

Nous savions, lui et moi, quelle était notre responsabilité de conduire les deux magnifiques vaisseaux amiraux de la flotte culturelle de Liège, lui l’Opéra, son choeur, son orchestre, moi l’Orchestre philharmonique royal de Liège, chacun dans deux magnifiques écrins – un luxe inouï pour une ville comme Liège – le « Théâtre royal » pour lui, la Salle Philharmonique pour moi. Il nous est arrivé d’être concurrents, parce que nous visions l’excellence, la conquête de nouveaux publics, il m’est arrivé de ne pas partager certaines des options artistiques de Stefano, mais l’amitié n’a jamais faibli ni failli. Je me rappelle encore cette grande entreprise menée de concert, cette soirée au Théâtre des Champs-Elysées le 31 octobre 2012, où ensemble nous étions allés promouvoir les couleurs de Liège (lire Giscard et la princesse). Je me rappelle aussi ma dernière venue à Liège, il y a plus d’un an, avant la crise sanitaire. Une belle soirée d’opéra, dans la loge royale, avec Stefano et Alexise. Un moment de bonheur. Pensées affectueuses pour celles et ceux qu’il laisse dans la tristesse.

Ce 8 février je publiais cet article : Mauvais traitements, la Quarantième rugissante. Parmi les multiples versions de la 40ème symphonie de Mozart que j’y comparais, j’avais oublié celle, miraculeuse d’élan et d’équilibre, de George Szell

9 février : Raymond, Bernstein et l’Orchestre National

Le 21 novembre 1981, Leonard Bernstein dirigeait l’Orchestre National de France au théâtre des Champs-Elysées. Un programme tout français, avec la 3ème symphonie de Roussel et la Symphonie de Franck (lire Un été Bernstein). Et l’ouverture de « Raymond » d’Ambroise Thomas ! Je me rappelle avoir vu ce concert à la télévision et un Leonard Bernstein déchaîné qui sautait sur son podium.

Cette version a été éditée en CD dans le cadre du coffret anniversaire des 80 ans de l’ONF et figure sur un copieux DVD/Blu-Ray.

Ici c’est l’enregistrement réalisé à New York en 1966.

10 février : Muti et l’ONF

Dans le prolongement de mon billet d’hier (Leonard Bernstein et l’Orchestre National de France) une autre pépite du très beau coffret d’inédits publié en 2015 à l’occasion des 80 ans de l’ONF (voir les détails L’Orchestre national de France : 80 ans)

Le 15 janvier 2004, au Théâtre des Champs-Elysées Riccardo Muti dirige l’ouverture de l’opéra Lodoiska de Cherubini, à la tête de l’ Orchestre national de France

11 février : Carlos Kleiber et Richter

Une double rareté dans le répertoire de ces deux géants : le concerto pour piano de Dvorak sous les doigts de Sviatoslav Richter et la direction ô combien passionnée de Carlos Kleiber (1930-2004) – voir la discographie du grand chef : Carlos Kleiber

12 février : Hommage à Chick Corea

Quand le jazzman jouait Mozart avec Friedrich Gulda et Nikolaus Harnoncourt, un enregistrement rare et jubilatoire du concerto pour 2 pianos de Mozart (1989)

14 février : Hans Richter-Haaser

Le pianiste Hans Richter-Haaser (1912-1980) est un magnifique artiste, un interprète d’élection de Beethoven et Brahms, il a eu une carrière tardive et plutôt brève, mais sa discographie est exceptionnelle : L’autre Richter.

En 1957, il participe au seul enregistrement que Karl Böhm ait fait de la Fantaisie chorale de Beethoven, avec d’illustres partenaires – Teresa Stich-Randall, Hilde Rössel-Majdan, Erich Majkut, Paul Schöffler – et l’Orchestre symphonique de Vienne :

15 février : le Suisse oublié

Aujourd’hui une absolue rareté :un grand compositeur suisse – Othmar Schoeck (1886-1957) – complètement méconnu en dehors de son pays natal, son concerto pour violoncelle d’un lyrisme sans âge, des interprètes magnifiques : le violoncelliste Antoine Lederlin, jadis musicien de l’ Orchestre Philharmonique de Radio France, aujourd’hui membre du Belcea Quartet, l’ Orchestre national d’Auvergne dirigé par Armin Jordan (1932-2006)

16 février : deux décès

Hier soir on apprenait le décès, à 93 ans, des suites du Covid, de la cantatrice Andréa Guiot, dont j’avais raconté quelques souvenirs le 9 décembre dernier (voir Les raretés du confinement V)

Et aujourd’hui celui du chef d’orchestre britannique qui n’a jamais eu une grande notoriété sur le continent Steuart Bedford (1939-2021). Steuart Bedford a voué une grande part de sa vie et de sa carrière de chef à servir un compositeur qui l’avait pris sous son aile Benjamin Britten (1913-1976)

C’est Steuart Bedford qui dirige en 1973 la création du dernier opéra de Britten Death in Venice / Mort à Venise. C’est lui qui reprend en 1974 – jusqu’en 1998 ! – la direction du Festival d’Aldeburgh (sur l’impossible prononciation de cette charmante bourgade du Suffolk relire mon article : Comment prononcer les noms étrangers ?) fondé par Britten en 1948.

J’ai un souvenir à la fois émouvant et cocasse de Steuart Bedford. Je l’avais invité au début des années 90 à diriger un concert de l’Orchestre de la Suisse romande, qui devait se dérouler dans le cadre de la Fondation Pierre Gianadda à Martigny (dans le Valais). Pour aller de Genève à Martigny, et y conduire le chef, j’avais pris une voiture de la Radio suisse romande et choisi d’emprunter l’itinéraire sud du lac Léman (une route que je connaissais par coeur puisque je l’empruntais chaque jour pour faire le trajet Thonon-Genève). Moi qui passais la frontière franco-suisse sans jamais être arrêté par la douane, lorsque j’étais dans ma voiture personnelle, je fus stoppé au moment d’entrer en Haute-Savoie par des douaniers qui firent semblant de ne pas me reconnaître, qui m’interrogèrent sur le but de mon voyage, demandèrent les papiers de mon hôte… et – cerise sur le gâteau – l’autorisation de circuler en France pour un véhicule de la Radio suisse romande !! A l’époque, pas de téléphone portable, pas de possibilité de prouver qu’une répétition générale et un concert nous attendaient. Je jouai le tout pour le tout, en exigeant l’accès à un téléphone, pour prévenir qu’empêchés par la douane française, le chef et l’orchestre devaient annuler le concert… Le chef de poste finit par comprendre la totale absurdité de la situation… et nous laissa filer.

Ce long intermède et la route que nous fîmes ce jour-là me permirent de faire parler Steuart Bedford de Benjamin Britten, de son travail de chef, de ses passions musicales. Humour, calme, flegme, immense culture, il incarnait le parfait musicien britannique.

Eléments d’une discographie :

Amadeus Corea

Chick Corea est mort hier, des suites d’un « cancer rare » selon les médias, à quelques semaines de son 80ème anniversaire.

C’est curieusement par et dans Mozart que j’ai découvert le jazzman. Il fallait être Harnoncourt pour réunir en 1989 deux personnages, deux personnalités aussi contrastées que Friedrich Gulda et Chick Corea pour enregistrer le concerto pour deux pianos de Mozart. Oserai-je dire, sans attenter à la réputation du pianiste autrichien, que les incursions de Gulda dans le jazz – même s’il pouvait être un improvisateur génial en concert – ne m’ont pas toujours convaincu ? Tandis que Chick Corea m’a toujours semblé être chez lui dans Mozart.

Autre témoignage très émouvant de la pratique mozartienne de Chick Corea, cette vidéo d’un concert partagé avec un autre géant du jazz… et du classique, Keith Jarrett, qui a dû renoncer à jouer, en raison d’une paralysie consécutive à deux AVC.

Il y a un autre disque que je chéris comme un trésor, Mozart encore cette fois avec Chick Corea et Bobby McFerrin. Une vision si libre et joyeuse, conforme à l’esprit d’un Wolfgang qui ne se privait pas d’improviser au clavier. « Cette pratique abandonnée depuis longtemps est l’un des éléments du style mozartien que le chef d’orchestre Bobby et le pianiste Chick Corea explorent dans The Mozart Sessions, qui comprend des enregistrements des Concertos pour piano n ° 20 de Mozart en ré mineur, K.466 et n ° 23 en la. Major, K.488, joué avec le Saint Paul Chamber Orchestra. Les sessions Mozart sont sorties en octobre 1996. Non seulement Corea joue ses propres cadences dans les concertos, mais lui et Bobby associent leurs improvisations individuelles pour conduire l’auditeur directement dans chacun des concertos. Ce qui rend ces improvisations si inhabituelles est le fait que Bobby et Chick, un pianiste de jazz, apportent leurs propres styles créatifs distinctifs à la musique de Mozart. L’improvisation était considérée comme un talent essentiel pour un pianiste de concert à la fin du 18e siècle. Mozart et Beethoven ont ébloui le public par leur talent d’improvisation » (Chick Corea : The Mozart Sessions)

Mauvais traitements (II) : menuet brandebourgeois

Avec les concertos brandebourgeois de Bach, j’avais mal commencé. Je ne sais plus pourquoi (le prix? mon club du disque suisse – lire La découverte de la musique -?), la première version que j’ai eue en 33 tours est celle d’Otto Klemperer avec le Philharmonia (1961).

Pas convaincu je fus, pas convaincu je reste. Surtout à l’écoute du menuet du 1er concerto brandebourgeois :

A l’époque, je n’étais pas vraiment préoccupé par les questions d’interprétation « historiquement informée », mais quand je jouais ou j’entendais du Bach, j’avais l’intuition du tempo giusto. Et jamais, au grand jamais, ce que j’entendais là ne ressemblait à un menuet, à une danse, à une danse à trois temps (qui, comme la valse plus tard, prend appui sur le premier temps de la mesure.

Des années plus tard, lorsque je jetterai une oreille aux Brandebourgeois de Karajan – voir Karajan l’intégrale -(il s’y est repris à deux fois !), je finirai par trouver Klemperer presque guilleret !

Après cette version « Bonne nuit les petits » de 1964, il y a un très léger mieux vingt ans plus tard. Mais comment Karajan (et ses musiciens) pouvaient-ils à ce point se vautrer dans cette mélasse informe ? à rebours de tout ce qui se faisait autour d’eux !

En 1959, Karl Ristenpart et son orchestre de chambre de la Sarre, bien passés de mode depuis, donnaient ceci :

A la même époque, Jean-François Paillard qui n’a jamais prétendu, quand il ne l’a pas simplement refusée, à l’authenticité historique : à 13’30 »

Puis vinrent Nikolaus Harnoncourt et Reinhard Goebel, et soudain on entendit un menuet joué comme… un menuet !

Paradis perdu et retrouvé

Les responsables de Forumopera – le « magazine du monde lyrique » – ont eu l’imprudente (!) idée de me proposer de participer à leur aventure. Mon premier papier sur un tout récent disque vient d’y paraître. J’ai failli renoncer à l’écrire, je m’en suis ouvert à CdR qui est finalement passé outre mes réticences. Je préfère, sur ce blog, comme sur les réseaux sociaux, évoquer mes enthousiasmes que mes déceptions, mais dans le cas de ce disque, je ne pouvais décemment pas écrire le contraire de ce que j’avais entendu.

Oui la diction est plus que problématique, quelle que soit la langue. Et l’absence de caractérisation des mélodies choisies.

Lecteur je t’en fais juge ici – ce que je ne pouvais pas faire dans mon article (Un Paradis jamais atteint).

Trois extraits, l’un en allemand – un air normalement confié au baryton – du Paradis et la Péri de Schumann, les deux autres en français – la Chanson d’Ève de Fauré, et Bonjour toi, colombe verte de Messiaen.

La comparaison avec son compatriote Christian Gerhaher est terrible pour la chanteuse allemande…

 

Elly Ameling (1937) est néerlandaise, le français n’est pas sa langue maternelle, et pourtant… on partage avec bonheur ce « matin du monde » (ces diphtongues – in -on -an si difficiles à attraper quand on n’est pas francophone!)

 

Contraste saisissant avec Rachel Yakar, accompagnée par Madame Messiaen, Yvonne Loriod !

Inutile d’en rajouter. Anna Prohaska a d’autres talents, sur scène notamment, son projet était ambitieux et intelligent, le résultat n’est pas à la hauteur de nos attentes.

Pour qui voudrait retrouver ces grandes interprètes, françaises ou étrangères, qui ont su nous mener vers les paradis de la mélodie française, ces quelques piliers impérissables de ma discothèque.

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Suggestion/supplique à Warner : rééditer au plus vite ce double album de la merveilleuse Rachel Yakar

A propos de Susan Grahamlire Le français chanté

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Doit-on redire ici l’admiration, l’affection qu’on éprouve pour la plus française des chanteuses britanniques, notre chère Felicity Lott ?

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Regret que ce beau disque gravé par Françoise Pollet et Armin Jordan n’ait pas été réédité dans le coffret consacré au chef suisse disparu en 2006 !

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Irma Kolassi (1918-2012) a pour longtemps fixé une sorte d’idéal dans nos mémoires.

Superbe réédition, en 4 CD, il y a quelques mois de quelques indispensables de toute discothèque

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Et puis comment oublierais-je Jessye Norman (lire Les chemins de l’amourdisparue en septembre dernier ? Même, surtout quand elle est un peu too much…  

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Le Paradis avec elle, je prends !

La musique pour rire (VI) : plaisantes plaisanteries

#Confinement jour 33

A l’approche d’un nouveau week-end confiné, quelques plaisants exemples de… plaisanteries musicales de la part des compositeurs eux-mêmes (pour les interprètes je renvoie à mes chroniques précédentes : La musique pour rire IIIIIIIVV).

Mozart

La plus connue n’est pas – et de loin – la plus simple à comprendre : Ein musikalischer Spaß (Une plaisanterie musicale) est un divertimento que Mozart achève le 14 juin 1787, qui est aussitôt créé à Vienne.

Mozart concentre dans cette partition, d’une écoute a priori agréable (sauf les accords conclusifs !), à peu près tous les défauts qu’un compositeur doit éviter, et parodie certainement nombre de ses contemporains. C’est ainsi en tout cas que fut reçue cette « plaisanterie » par le public et la critique viennois.

Pas sûr qu’aujourd’hui l’auditeur non musicien soit capable de repérer les éléments parodiques et comiques de la composition.

  • L’utilisation de dominantes passagères à la place des accords de sous-dominante.
  • Des dissonances entre les deux parties de cors.
  • Une montée de gamme par tons dans la cadence de violon.
  • Une orchestration maladroite, par exemple une ligne mélodique ténue absorbée dans un accompagnement lourd et monotone (quatrième mouvement).
  • Des modulations erronées pour la forme sonate (par exemple, dans le premier mouvement, les modulations progressives échouent toujours à atteindre la dominante, jusqu’à ce que la composition y saute sans préparation).
  • Le démarrage du mouvement lent se fait dans la mauvaise tonalité (sol majeur au lieu de do majeur)
  • Un minable passage en fugato dans le dernier mouvement qui enfreint toutes les règles de la composition fugale.

Ce morceau est également l’un des premiers à faire usage de polytonalité dans une composition classique. En effet, à la fin du morceau, chaque instrument joue l’accord final dans une tonalité différente, peut-être pour se moquer des instruments à cordes désaccordés (puisque seuls les cors demeurent dans la tonalité du morceau, Fa majeur). Les basses concluent le morceau en si bémol majeur, les altos en mi bémol majeur et les deux parties de violons en la majeur et sol majeur !!

Il est un autre morceau de Mozart, le plus célèbre peut-être, la sérénade Köchel 525, plus connue comme la Petite musique de nuit que le chef Armin Jordan, grand mozartien s’il en fut, trouvait indigne du génie de Mozart. Il trouvait les thèmes d’une banalité insigne, il refusait d’ailleurs de la diriger et ne comprenait pas la célébrité qu’elle avait acquise.

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Haydn

Chez l’aîné de Mozart, Joseph Haydn (1732-1809) l’humour, la surprise, sont des éléments inhérents à son mode de composition. Les pianistes savent ce que je veux dire, dans quasiment toutes les sonates. Dans les symphonies, c’est patent.

Le finale de la symphonie n°45 (1772) est peut-être la première expression du syndicalisme en musique ! Pour faire comprendre au prince Nicolas Esterhazy qui l’emploie et qui semble prolonger plus que de mesure son séjour estival dans son palais de Fertödque les musiciens de la Cour (et Haydn lui-même) aimeraient bien regagner leurs foyers à Eisenstadtle compositeur, dans le dernier mouvement de sa symphonie, met en scène le départ des musiciens l’un après l’autre, jusqu’à ce que restent plus que deux violons… Daniel Barenboim s’était bien amusé, lors du concert de Nouvel an du 1er janvier 2009, à reproduire la scène…

Deux autres symphonies célèbres de Haydn comportent des éléments de surprise… qui ont atteint leur but si l’on en croit les critiques de l’époque.

J’ai déjà évoqué la symphonie n°94 – intitulée « la Surprise » – et son mouvement lent dans mon billet consacré à Hoffnung. Haydn introduit, quelques minutes après l’énoncé du thème calme et tranquille de ce mouvement, un coup de timbales qui ne peut que réveiller l’auditoire.

Version Hoffnung

version « normale » avec le regretté Mariss Jansons dirigeant l’orchestre philharmonique de Berlin le 1er mai 2001 à Istanbul.

La symphonie n°103 s’ouvre de manière totalement inédite.. par un roulement de timbales.

Harnoncourt va jusqu’à laisser libre cours au timbalier de l’orchestre phiharmonique de Vienne pour improviser un long solo en ouverture.

Dans la moins connue symphonie n°60 (1775), qui reprend la musique de scène que Haydn avait écrite pour la pièce Le Distrait de Jean-François Regnard, le dernier mouvement prestissimo est brusquement interrompu par le grincement de violons désaccordés.

J’ai consacré tout un billet à Beethoven (La musique pour rire : Beethoven).

Leroy Anderson

J’ai déjà évoqué ce compositeur américain, Leroy Anderson (1908-1975), le maître d’une spécialité qui compte de nombreux et talentueux adeptes outre-Atlantique (lire Carmen à Hollywoodla musique orchestrale dite « légère ». En particulier à l’occasion du décès de l’acteur Jerry Lewis il y a bientôt trois ans : Leroy & Jerry

Cette scène est sans doute la seule qui est restée dans les mémoires d’un film de 1963 (Who’s minding the store / Un chef de rayon explosif) dont le scénario n’est pas inoubliable !

Avec un savoir-faire exceptionnel, Leroy Anderson met en valeur la virtuosité de ses interprètes, pastiche aimablement ses aînés. Il fera longtemps le bonheur des Boston Pops… et le nôtre !

La meilleure compilation Leroy Anderson / Boston Pops / Arthur Fiedler :

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Prétention

Le service des abonnements de Diapason s’avérant incapable de servir ses abonnés (ce qui fut mon cas) j’ai dû attendre deux semaines pour consulter le numéro de mars à mon bureau.

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La couverture de ce numéro ne laisse pas d’interpeller – c’était bien l’objectif recherché !

Alors, bien sûr, on se précipite sur l’interview – excellente – de ce chef « qui casse les codes ».

Je précise, par honnêteté, que je n’ai jamais entendu Teodor Currentzis en concert ou à l’opéra. Je voulais me rattraper en assistant au concert prévu lundi dernier à la Philharmonie de Paris, où le nouveau chef de l’orchestre de la radio de Stuttgart devait diriger Richard Strauss et Mahler. Loupé ! annulé pour cause de coronavirus ! Mais grâce à Youtube on peut entendre le même programme joué à Stuttgart il y a quelques jours :

Aux questions pertinentes, parfois impertinentes, de Vincent Agrech, Currentzis fait des réponses pour le moins surprenantes.

Eloge de Poutine : « La Russie est devenue plus autoritaire en réaction aux attaques venues de l’Ouest/…./ L’obsession de faire de la Russie un mauvais voisin, voilà le fait historique. Ce temps où elle était le pays le plus libre d’Europe me manque terriblement. Je déplore le tournant autoritaire, mais il se produit à chaque fois que nous devons défendre notre sécurité. Tout dirigeant refusant de vendre son pays à l’étranger adorerait la même attitude que Poutine/…./ Je ne trouve pas la vie plus contrainte en Russie qu’en Allemagne, qui reste un pays anti-démocratique.

Voilà qui est clair : les employeurs actuels de M. Currentzis, la radio publique allemande (le Südwestrundfunk) apprécieront ! On ignorait que la Russie fût à ce point menacée par ses voisins, on avait plutôt le souvenir, encore tout récent, de l’annexion de la Crimée, de la guerre du Donbass, d’interventions musclées en Tchétchénie, sans parler de la Syrie !

Saint-Pétersbourg et Gergiev : Teodor Currentzis a quitté Perm l’an dernier, au terme d’un clash avec les autorités de la ville (Vincent Agrech relate l’aventure artistique et musicale exceptionnelle du chef gréco-russe de 2011 à 2019). Il s’est installé, avec son ensemble MusicAeterna, à Saint-Pétersbourg.

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« Vous surestimez beaucoup Saint-Pétersbourg, à bien des égards plus provinciale que Perm aujourd’hui. Des institutions de répertoire exceptionnelles assurément. Mais la musique ancienne ? la création ? la rencontre entre les disciplines ? l’invention d’un nouveau rapport au public ? Le sommeil de cette cité merveilleuse mais incapable d’innovation sociale semble inscrit dans son ADN/…./Valery Gergiev et moi ne faisons pas le même métier. Il est l’un des plus grands patrons de maison que l’histoire musicale ait connus, un héritier de Karajan. Moi, je suis un chef de troupe, j’entraîne les interprètes et le public, dans ma passion pour les compositeurs vivants ou morts, l’expérimentation, l’underground. »

Et voilà donc Gergiev et l’ancienne capitale des tsars habillés pour l’hiver !

Je ne vais pas citer toute l’interview, notamment les développements autour du projet de festival Diaghilev au théâtre du Châtelet à partir de la saison 20-21.

Beethoven réinventé ?

Dans sa dernière question, Vincent Agrech interroge Teodor Currentzis sur l’intégrale des symphonies de Beethoven en cours de parution chez Sony.

V.A. « Abordez-vous la Cinquième de Beethoven avec la confiance donnée par votre parcours musical… ou l’angoisse d’ajouter votre nom à une discographie monumentale ?

T.C. Discographie riche de grandes personnalités qui avaient souvent davantage de respect envers elles-mêmes qu’à l’égard du compositeur/…./ Mon ambition est de construire cet édifice selon les proportions exactes voulues par Beethoven. Dès cette 5ème, j’espère faire entendre certains éléments pour la première fois – certains croiront que nous avons réorchestré ! Je serai satisfait qui l’on considère qu’il ne s’agit pas de détails, mais d’une vision renouvelée de la structure qui en magnifie la beauté! »

Harnoncourt, Gardiner, Norrington, aux oubliettes ! Beethoven a son nouveau héraut, qu’on se le dise !

J’avoue être passablement agacé par ce discours et cette posture. Je ne doute pas du talent, évident, réel, de ce chef d’orchestre, mais pour quelqu’un qui fait la leçon à ses collègues et à ses illustres aînés, qui se targue de respecter les compositeurs qu’il interprète, je trouve, dans ses enregistrements, au contraire, une recherche permanente de l’effet, du choc, qui font dresser l’oreille, plus que suivre la partition. Ainsi sa 1ère de Mahler (cf. vidéo ci-dessus) se révèle-t-elle un festival de trucs et de tics, qui vont jusqu’à dénaturer le propos du compositeur, or s’il y a un compositeur qui était extrêmement rigoureux, précis et disert dans ses annotations, c’est bien Mahler !

 

Lang de bois

Il n’a pu échapper à personne que le dernier « album » (puisque, dans ce cas, on ne parle pas de « disque » – trop classique sans doute !) du pianiste chinois Lang Lang a bénéficié d’une promotion à la hauteur de la célébrité de l’intéressé. Pour la seule France, il est passé à peu près dans toutes les émissions grand public, des Victoires de la musique classique au 20h30 de Laurent Delahousse un dimanche soir sur France 2 (où la vedette lui a été disputée par François Hollande et le remake de ses Leçons de pouvoir !), en passant par une journée sur France Musique.

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L’Obs de cette semaine n’y va pas par quatre chemins pour évoquer cet album et son interprète. Extraits :

« Quand un président, une reine, un pape, une coupe du monde, un jeu olympique a besoin d’un pianiste, c’est bien sûr à Lang Lang qu’on fait appel. Au plus véloce des soixante millions de pinaistes chinois, à celui dont la veste brille le plus sous les projecteurs/…/ Ce Piano Book réunit une trentaine de bis célèbres et mondialisés, une sorte de Lettre à Elise Inc. Lorsque Lang Lang décide de jouer le premier Prélude (du Clavier bien tempéré) de Bach, agrémenté du plus monstrueux crescendo de toute l’histoire du crescendo, c’est Bayer rachetant Monsanto, la Bourse frissonne d’aise (Elle déchantera elle aussi !)/…../

La qualité de Lang Lang est de savoir extrêmement bien jouer du piano; son défaut : le mauvais goût. Il est trop, comme on dit dans la banlieue de Pékin : il joue trop vite, trop alangui, trop fort, trop sentimental, trop étincelant. Sa musique est bodybuildée, son toucher est dur comme de l’or massif et ses sourires donnent envie de pleurer.

Le billet est signé Jacques Médina, un pseudonyme de Jacques Drillon, le critique historique de L’Obs ?

J’aurais pu signer ces lignes, parce qu’elles reflètent la triste réalité d’un artiste aujourd’hui âgé de 36 ans, que j’ai vu faire ses débuts à New York, à l’été 2003, dans le cadre du festival Mostly Mozart dont Louis Langrée venait de prendre la direction. Lang Lang, 19 ans, jouait le 1er concerto de Mendelssohn, qu’il venait d’enregistrer avec Daniel Barenboim.

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Il n’avait aucune idée du style de Mendelssohn, mais, guidé par Louis Langrée, il avait ébloui le public new-yorkais par son jeu plein de fougue, de virtuosité joyeuse. Je me rappelle ensuite un dîner d’après-concert où le jeune homme était entouré par ses parents, ses agents, et se montrait comme ce qu’il était, un adolescent tout heureux de cette célébrité qui lui tombait dessus.

Quelques mois plus tard, je visitais Pékin, en pleine modernisation avant les Jeux Olympiques de 2008. Sur la grande artère commerciale de Wangfujing, les premiers malls surgissaient de terre, et un grand magasin de disques et de vidéos de type FNAC – qui a disparu depuis, je l’ai vérifié il y a trois ans – attirait les chalands nombreux. A l’entrée et au milieu du rayon CD trônait une gigantesque affiche représentant Lang Lang en pied. Déjà une star dans son pays !

Le 12 avril 2007, je retrouvais Lang Lang à Londres, au Barbican Center, à l’orée du tournée qui devait mener le London Symphony et Daniel Harding au Japon et en Chine. Au programme Memoriale de Boulez, une Symphonie fantastique de Berlioz étrangement décousue et sans relief, et le concerto en sol de Ravel. J’avoue n’avoir jamais entendu un Ravel aussi… déconcertant. Techniquement défaillant dans le troisième mouvement, des « choses » très bizarres dans le premier mouvement, et une absence complète de simplicité dans l’adagio assai. Applaudissements tout juste polis d’un public londonien à qui on ne la fait pas…!

Ce qui n’empêcha pas Lang Lang de revenir faire un bis, une mélodie chinoise (de son cru ?) écoeurante à souhait. Le jeune pianiste s’attendait manifestement à une ovation, il fut prestement éconduit de la scène du Barbican.

Dernier souvenir in vivo de Lang Lang. En mai 2014, l’Orchestre philharmonique royal de Liège jouait dans la grande salle dorée du Musikverein de Vienne. Christian Arming, qui retrouvait sa ville natale, et moi étions allés rencontrer Thomas Angyan, le vénérable directeur de cette salle mythique. Dans son bureau, un écran de contrôle des différentes salles de répétition du bâtiment : Harnoncourt et son Concentus musicus Wien répétant avec Lang Lang, les Wiener Symphoniker dirigés par Simone Young, et les Wiener Philharmoniker avec Christoph Eschenbach.  Le lendemain, je reprenais l’avion pour Paris, avec deux illustres passagers que personne ne semblait avoir reconnus, l’architecte Jean Nouvel… et Lang Lang. A l’arrivée à Roissy, je me retrouvai juste à côté du pianiste dans les toilettes pour soulager un besoin pressant ! Et dire que certains attendent des heures pour l’approcher et faire signer des autographes…