Les malheurs de Julie

Elle est jeune, elle est belle, elle chante, elle joue magnifiquement mais elle a un problème : elle est enceinte !

Eh oui, en 2018, c’est un problème que Julie Fuchs soit enceinte. La formidable Comtesse d’un Comte Ory unanimement salué à l’Opéra Comique à la fin de l’année dernière, tout à sa joie d’annoncer sur les réseaux sociaux qu’elle attendait un heureux événement pour septembre prochain, n’avait sûrement pas prévu les conséquences de cette « révélation ».

26992080_1540766952645967_5955605479294227989_n(Photo Sarah Bouasse)

La jeune soprano, engagée par l’Opéra de Hambourg, pour chanter Pamina dans une série de reprises de la Flûte enchantée, a relaté elle-même ses malheurs sur sa page Facebook

Merci pour votre soutien énorme pendant ces derniers jours un peu difficiles! Mon intention n’était pas de créer de l’animosité ou une « tempête médiatique », mais simplement d’être honnête avec mes amis, fans et followers sur la raison pour laquelle je ne chanterai pas Pamina à l’Opéra de Hambourg ce mois-ci. Néanmoins ce post m’a fait réaliser que j’étais loin d’être un cas unique et je suis attristée d’entendre que nombre de mes collègues ont vécu et vivent en ce moment des expériences similaires, sans avoir l’opportunité de s’exprimer librement.

Je ne veux pas débattre de chaque détail mais j’aimerais clarifier certains points déjà mentionnés dans mon communiqué de presse : J’ai informé le théâtre de ma grossesse un mois avant le début des répétitions afin de laisser à chacun le temps de résoudre tous les points nécessaires. On m’a assuré jusqu’au dernier moment que les quelques minutes de mise en scène concernées par une éventuelle modification pourraient être adaptées pour permettre ma participation. Puis, jeudi 19 avril, j’apprends que le théâtre me congédie, celui-ci ayant finalement décidé que les changements induits par ma participation nuisaient à l’intégrité artistique du spectacle. Pour être claire, mes répétitions devaient commencer 4 jours plus tard, lundi 23 Avril, hier.
Vous imaginerez aisément que je ne me suis pas sentie respectée en tant qu’artiste et être humain. Cela m’a également fait réaliser à quel point il était facile pour un théâtre de renvoyer un artiste sans même proposer de compensation.

Même si je comprends évidemment que les théâtres sont assujettis à la loi, je crois fermement qu’une femme est en mesure de décider en accord avec ses médecins de ce qui est dangereux pour elle ou son bébé.
D’autant plus que nous savons tous que les mises en scènes sont communément modifiées pour un artiste blessé, malade ou même en fonction de préférences personnelles.

J’espère très sincèrement que des progrès seront faits dans tous les domaines pour que tous ceux qui exercent leur métier dans les arts, hommes et femmes, soient respectés dans leur travail. (https://www.facebook.com/juliefuchssoprano/)

Il n’y a guère plus à dire que ce qu’exprime Julie Fuchs. Sauf à rajouter qu’à l’injustice s’ajoute ici l’outrecuidance, la prétention quand la direction de l’opéra de Hambourg ose invoquer « l’intégrité artistique » de la mise en scène de Jette Treckel…

On se consolera (?) de cet outrage en revoyant Julie Fuchs triomphante dans le Comte Ory de décembre dernier – en particulier à partir de 48′ –

L’orchestre en gloire

On doit à celui qui avait déjà réalisé une impressionnante plongée Au coeur de l’orchestre

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un nouvel ouvrage tout frais sorti des presses, que Christian Merlin a lui-même sous-titré Biographie d’un orchestreL’Orchestre philharmonique de Vienne, ce corps musical glorieux s’il en est, célèbre ses 175 ans d’existence, et mérite bien le travail d’orfèvre auquel s’est livré l’auteur depuis plusieurs années. Résultat : un magnifique ouvrage qui peut passionner le plus grand nombre, et pas seulement les admirateurs inconditionnels des Philharmoniker !

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L’Orchestre Philharmonique de Vienne est une légende. La formation qui a créé la Deuxième Symphonie de Brahms, la Quatrième de Bruckner ou la Femme sans ombre de Richard Strauss est universellement connue à cause du traditionnel Concert du nouvel an. Convaincu depuis longtemps qu’un orchestre existe d’abord par ses membres, Christian Merlin a résolu d’entreprendre ici la biographie des « Wiener Philharmoniker ». Son ouvrage explore ainsi les spécificités qui font de cet orchestre un phénomène unique au monde : le mode de recrutement des musiciens, leur origine nationale ou ethnique, leur forte dimension familiale, pour ne pas dire dynastique, la place des femmes dans cette communauté longtemps exclusivement masculine, la manière dont ils défendent leur autonomie artistique et renversent le rapport traditionnel au chef d’orchestre, qu’ils élisent et peuvent révoquer, tous ces aspects sont mis sans cesse en parallèle avec la grande histoire, celle de l’Autriche et celle de l’Europe. En fil rouge de cette histoire, l’auteur n’a de cesse de s’interroger sur l’existence et la persistance d’un  » style viennois « , revendiqué par ces musiciens se réclamant d’une identité musicale spécifique. Cette exploration est émaillée d’innombrables anecdotes destinées à lui donner vie, notamment grâce aux fortes personnalités des musiciens qui se sont succédé aux différents pupitres. (Présentation de l’éditeur).

En effet, cette phalange unique au monde n’est pas réductible aux viennoiseries qui ont fait sa célébrité mondiale chaque 1er janvier.

Il y a quelques mois, Decca et Deutsche Grammophon avaient proposé deux beaux coffrets (palme tout de même à Decca, partenaire historique des Viennois, pour la variété des répertoires et des artistes et la richesse de l’iconographie)

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J’ai justement croisé Christian Merlin (qui revenait de Hambourg et de l’inauguration de l’Elbphilharmoniehier soir à Radio France, où Emmanuel Krivine dirigeait, pour la seule fois de cette saison, l’Orchestre national de France dont il deviendra le directeur musical à part entière en septembre prochain. Evénement mondain et surtout musical. Tout ce que Paris compte dans le monde de la musique, une belle brochette d’anciens présidents de Radio France, comme une avant-première du mandat du bouillant chef français dans la Maison ronde.

15941361_10154301435707602_4762544916690418968_nAu programme, l’une des symphonies les plus « piégeuses » du répertoire romantique, la 7ème de Dvořák. Qui ne fonctionne au concert que s’il y a plus qu’entente, osmose entre le chef et les musiciens. Ce qu’on a entendu hier augure bien de la relation entre Emmanuel Krivine et l’ONF.

C’était pour moi aussi l’occasion de retrouvailles avec le phénomène Denis Matsuev.

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Le 22 juillet 2016, il livrait l’une de ces performances dont il a seul le secret, un Troisième concerto de Rachmaninov qui ne lui pose aucun problème technique et qu’il joue avec une jubilation toujours renouvelée. C’était à Montpellier avec Valery Gergiev et l’orchestre national des jeunes des USA.

Avec Emmanuel Krivine et le National, même feu d’artifice, même élan vital. Et deux généreux bis que cet athlète du clavier adore offrir au public.

Un concert à revoir et entendre ici : Denis Matsuev, Emmanuel Krivine, Orchestre National de France / ARTE TV / France Musique

Dans les cordes

Trump, la primaire à droite, les spéculations à gauche, j’ai mis sur pause. J’ai préféré faire le plein de musique, sans souci de l’actualité. Les gros coffrets s’accumulent, j’en reparlerai, mais voici un sujet que la disparition récente de Neville Marriner m’a suggéré : la littérature musicale pour les orchestres à cordes. Essentiellement celle des XIXème et XXème siècles.

C’est un souvenir précis et flou à la fois, j’étais encore au Conservatoire de Poitiers, était-ce dans le bureau du directeur, sur sa chaîne, que j’ai découvert la Sérénade pour cordes de Tchaikovski, dans la première version de Karajan ? 

Est-ce parce que j’y entends les échos des lointains d’une Russie millénaire (plus fantasmée que réelle) que j’aime si passionnément cette oeuvre ? Particulièrement dans les deux versions (1966 et 1980) qu’en ont gravées Karajan et ses Berlinois.

Un peu plus tard, c’est un disque en solde (les petits budgets des étudiants !) qui me révélait la Sérénade pour cordes de Dvořákun 33 tours Heliodor que j’ai mis des années à retrouver en CD, avec le grand Hans Schmidt-Isserstedt

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Puis suivront les sérénades de Dag WirénElgarSibelius (Rakastava), Nielsen (Petite suite), Grieg (Suite Holberg) presque toutes découvertes grâce à Marriner…

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Je garde le plus rare, mais pas le moins bon, pour la fin.

Franz Tischhauserce nom ne vous dit assurément rien ! Compositeur suisse né en 1921, sa notoriété n’a jamais vraiment franchi les limites de la Confédération. Prolifique, il écrit en 1963 une brève suite pour 12 cordes Omaggi a Maelzel, créée par les Festival Strings de LucerneUn petit bijou vraiment méconnu à tort : 

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L’autre Suisse Othmar Schoeck est évidemment d’une tout autre dimension, mais il est loin d’avoir chez nous la renommée que son oeuvre devrait lui valoir. En particulier cette Sommernacht /  Nuit d’été qu’Armin Jordan défendit, avec raison, comme un chef-d’oeuvre inspiré par La Nuit transfigurée de Schoenberg.

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