Mauvais traitements (V) : un scherzo de Bruckner

Tout est parti d’un dossier réalisé par Hugues Mousseau, dans le dernier numéro de Diapason, sur la 9e symphonie de Bruckner.

A sa manière, sans manières justement, le critique taille des croupières à des valeurs supposées sûres, élimine sans barguigner des versions considérées comme des références, en oublie surtout pas mal qui eussent largement mérité d’être au moins citées et mises en confrontation. D’où un débat comme Facebook les aime, dont je suis un peu responsable puisque c’est moi qui l’ai lancé en regrettant qu’Hugues Mousseau ait oublié Carl Schuricht comme l’un des chefs qui comptent dans la discographie de l’ultime symphonie de Bruckner.

Comme pour Schubert (Une affaire de tempo ) et bien d’autres partitions, je m’aperçois que je suis, depuis toujours, très sensible au respect du caractère d’un mouvement, singulièrement dans une oeuvre symphonique : le troisième mouvement est très souvent… à trois temps, un menuet, un scherzo, voire une valse. C’est moins affaire de tempo métronomique que d’esprit. En l’occurrence, dans la 9e symphonie de Bruckner, c’est le 2e mouvement qui est un scherzo dont le compositeur précise les contours : Bewegt, lebhaft, qu’on peut traduire par « Animé, vivace ». Le plus important, parce que c’est la partition qui le commande, c’est de respecter la pulsation de ce 3/4 qui prend appui sur le premier temps.

Le moins qu’on puisse dire est que les conceptions des (grands) chefs qui ont dirigé et enregistré cette symphonie divergent du tout au tout, surtout dans ce passage.

Commençons par les caricatures :

Je n’ai jamais compris la fascination qu’exerce encore Sergiu Celibidache sur les auditeurs de ses disques (en concert, la gestique, la posture pouvaient faire illusion).

Quant à Leonard Bernstein, le champion de Mahler, il n’a jamais enregistré de Bruckner que la seule 9e symphonie, à New York d’abord, à Vienne ensuite (quelques mois avant sa mort). Les deux fois, il est vraiment à côté de la plaque.

Carlo-Maria Giulini que nul plus que moi ne révère – j’ai eu la chance d’assister à ses derniers concerts à Paris – prend un parti étonnant dans sa gravure à Chicago. Dès que le scherzo est lancé, il ralentit le mouvement, l’enserre dans une tenaille incompréhensible, c’est raide et sans ressort.

Christoph von Dohnanyi (lire Authentiques) à Cleveland n’est pas très viennois dans son approche, mais au moins c’est un scherzo « bewegt » et « lebhaft » C’est l’un des plus rapides de toute la discographie.

Bernard Haitink dans son unique gravure de la 9e de Bruckner (voir L’intégrale Concertgebouw) est comme souvent, un modèle de respect du texte

Approchons-nous des versions chères à nos oreilles.

J’ai toujours admiré la liberté d’Eugen Jochum dans ses deux intégrales Bruckner. Il n’édifie pas d’impressionnantes cathédrales sonores, immuables, intangibles, il anime toujours, bouscule parfois, chaque partition. Ici personne mieux que lui ne rend ce scherzo aussi poussé dans ses retranchements, accélérant, retardant, relançant le discours.

Karajan en 1966, souvent cité comme une référence au sein même de sa propre discographie, c’est vraiment quelque chose :

On ne sera pas étonné que j’achève ce trop bref tour d’horizon par ma version de chevet, « oubliée » par Hugues Mousseau, qui la considère comme « médiocre », découverte lors d’un Disques en Lice il y a plus de trente ans, qu’au terme d’une écoute à l’aveugle nous avions de loin placée en tête : Carl Schuricht (81 ans) dirigeant l’Orchestre philharmonique de Vienne en 1961 dans une superbe stéréo.

Et puisque, dans cette confrontation, figurait l’un des tout premiers disques de Zubin Mehta avec le même Orchestre philharmonique de Vienne, enregistré il y a 60 ans, je ne résiste pas au plaisir d’en faire entendre cet extrait : le tempo est retenu mais le jeune Mehta respecte l’esprit et la lettre de la partition !

Post-Scriptum : j’ai pris connaissance du commentaire (voir ci-dessous) de Patrice Merville, et je m’apprêtais à lui répondre d’abord que je ne m’attribuais aucune compétence particulière de « Brucknérien », ensuite que dans cet article je ne prétendais à aucune exhaustivité. Mais je dois aussi reconnaître mes torts… ou mes travers : je n’ai jamais aimé ces tribunes, ces discographies comparées, où l’on ramène toujours tout à Furtwängler ou Toscanini. J’ai donc « zappé » le Bruckner de Furtwängler, et j’ai eu bien tort, tant cette version par exemple, et le scherzo central, sont proches de l’idéal que je décris au début de mon article, la fureur, la noirceur en plus. Prodigieux oui vraiment !

Bruckner et alors ?

On y est, on l’avait annoncé : Les anniversaires 2024 : Bruckner. Le compositeur autrichien est né le 4 septembre 1824 à Ansfelden près de Linz.

Honnêtement, on n’a rien attendu, ni rien à attendre de ce bicentenaire. Rien à découvrir de caché, aucune nouvelle édition « originale », certes quelques nouveautés discographiques plutôt marginales. Mais une « première » au festival de Salzbourg le 15 août dernier : Riccardo Muti dirigeant la 8e symphonie à la tête des Wiener Philharmoniker ! Peut-être pas indispensable…

Alors pour marquer le coup, indépendamment de mes « références » Jochum, Schuricht (relire mon billet de janvier), quelques versions que je chéris particulièrement des symphonies et de quelques grandes oeuvres chorales de Bruckner :

1ere symphonie (1868) : pourquoi pas l’une des premières gravures du jeune Claudio Abbado avec l’Orchestre philharmonique de Vienne (1970) pour Decca… et la toute dernière à Lucerne en août 2012

Symphonie n°2 (1872)

C’est par Carlo-Maria Giulini et sa version enregistrée, en 1974, avec l’orchestre symphonique de Vienne que j’ai naguère découvert cette 2e symphonie. Je lui garde toutes mes faveurs.

Symphonie n°3 (1874)

Carl Schuricht bien sûr avec les Wiener Philharmoniker, mais aussi le grand Kurt Sanderling et le formidable Gewandhaus de Leipzig ou un « live » de 1978 aux Prom’s.

Signalons aussi un « live » prodigieux à Amsterdam, qu’on trouve désormais dans un coffret issu de la monumentale (et très coûteuse) édition de prises de concerts de l’orchestre amstellodamois.

Symphonie n°4 (1874)

La plus connue, la plus jouée (?) des neuf symphonies, peut-être à cause de son surnom « Romantique », est aussi la plus enregistrée. Il y a pléthore d’excellentes versions. Celle-ci est un peu passée sous les radars : Istvan Kertesz (1929-1973) l’enregistrait en 1966 avec l’orchestre symphonique de Londres.

Symphonie n°5 (1878)

Sans doute impressionné par sa longueur, son aspect monumental, c’est la symphonie de Bruckner que j’écoute le moins. Peut-être est-ce pour cela que j’aime la version du jeune Lorin Maazel à Vienne, parce qu’il ne la traite pas justement comme un monument, peut-être un peu trop « tchaikovskien » ?

On aura bientôt la chance de redécouvrir la somme enregistrée à Cleveland par Christoph von Dohnányi qui fête ses 95 ans (!) ce 8 septembre, en particulier les 6 symphonies de Bruckner qu’il a gravées et qui n’ont jamais été bien distribuées en France

Symphonie n°6 (1881)

A l’inverse de la Cinquième, c’est sans doute la symphonie de Bruckner que j’écoute le plus souvent. Je pourrais citer Klemperer, Rögner, Haitink, Sawallisch dans mes favoris, mais j’ai découvert récemment cette réédition d’un chef magnifique, qui n’a jamais bénéficié de la notoriété de ses contemporains, Ferdinand Leitner (1912-1996)

Je me rappelle avoir programmé cette 6e symphonie à Liège en 2008 avec le chef finlandais Petri Sakari. Grand souvenir !

Symphonie n°7 (1884)

Ici aussi pléthore de grandes versions. Pour l’émotion de ce concert de 2005 – avec en première partie Alfred Brendel dans Beethoven ! – Claudio Abbado au festival de Lucerne.

Symphonie n°8 (1892)

Au disque, définitivement et sans concurrence, Eugen Jochum à Berlin.

Et en vidéo, ce témoignage bouleversant d’un Karajan en fin de vie qui y jette ses dernières forces.

Symphonie n°9 (1887)

Comme Jochum pour la 8e, j’en reviens toujours à Carl Schuricht pour la 9e symphonie, magnifique gravure en stéréo (1961) avec l’Orchestre philharmonique de Vienne. Et un deuxième mouvement qui est véritablement un scherzo…

Pour les oeuvres chorales, en dépit de quelques réussites individuelles, la somme enregistrée par Eugen Jochum reste insurpassée.

PS Je préfère anticiper les commentaires/reproches que la publication de ce billet va inévitablement susciter. Ce sont ici quelques choix très subjectifs, qui ne prétendent aucunement constituer une sorte de « discothèque idéale » de Bruckner encore moins résumer ma propre discothèque en la matière. Inutile donc de me rappeler les mérites de Blomstedt, Celibidache, Karajan, Klemperer, Jochum/Dresde, Masur, Skrowaczewski, Wand et tant d’autres… !

L’été 23 (VII) : Dutoit à Montréal

Petite série estivale pendant que ce blog prend quelques distances avec l’actualité, quelques disques enregistrés en été, tirés de ma discothèque : épisode 7.

Il va vers ses 87 ans, et pour qui, comme moi, le suit sur les réseaux sociaux, le chef suisse Charles Dutoit semble ne jamais s’arrêter de voyager, de diriger, avec une fougue, une énergie indomptables !

C’est l’un des derniers de la génération des Abbado, Haitink, Blomstedt et Muti. J’ai eu la chance de le croiser quelquefois dans ma vie professionnelle, notamment lorsqu’il était le directeur musical de l’Orchestre national de France.

Dans un billet de l’été 2021 – Les chefs de l’été, Dutoit et Theodorakis – j’écrivais ceci :

« Étrangement, l’encore très actif chef suisse Charles Dutoit n’a jamais été considéré à sa juste mesure par une partie de la critique européenne.

Comme si le fait d’avoir fait du modeste Orchestre symphonique de Montréal une phalange de niveau international, comme si le fait d’avoir construit une impressionnante discographie (chez Decca) s’inscrivant dans la filiation de son illustre aîné Ernest Ansermet, étaient somme toute qualités négligeables ».

Il y a dans ce coffret – Charles Dutoit , the Montreal years – qui est pourtant loin de couvrir toute la discographie du chef suisse, nombre de très grandes réussites, notamment dans la musique française où Dutoit s’inscrit dans la filiation d’un Ansermet avec un fini orchestral souvent supérieur.

Comme dans cette superbe intégrale de Daphnis et Chloé de Ravel enregistrée du 25 juillet au 2 août 1985 dans l’église Saint-Eustache de Montréal. Prise de son superlative !

Bâtons migrateurs

Je disais, dans mon dernier billet, à propos d’une Bohème de rêve, que j’avais eu la révélation d’un jeune chef, Lorenzo Passerini. Si j’étais encore en situation de le faire, je m’empresserais de le réengager dans un programme symphonique.

Je veux ici parler des chefs d’orchestre, de la vie musicale actuelle, et de certaines décisions que je ne comprends pas.

C’était mieux avant ?

Ici même j’ai évoqué, le plus souvent pour m’en réjouir, nombre de rééditions discographiques parfois considérables qui restituent des carrières fabuleuses : Ansermet, Klemperer, Gardiner, Muti, Böhm, Abbado, Haitink, pour ne citer que les plus récentes. Tous ces chefs ont laissé une trace indélébile dans l’histoire de l’interprétation et de la direction d’orchestre. On peut les caractériser, les identifier à un ou des répertoires. Pourra-t-on en dire autant d’un certain nombre de baguettes d’aujourd’hui ?

Maazel et Blomstedt

Ces jours-ci on réédite les enregistrements de deux chefs quasi contemporains, Lorin Maazel (1930-2014) et Herbert Blomstedt (né en 1927… et toujours en activité !).

Pour le chef américain né à Neuilly, c’est un ultime recyclage qui réussit même à être incomplet :

Quelques ajouts par rapport à un précédent coffret – dont une miraculeuse Symphonie lyrique de Zemlinsky avec un couple star Julia Varady et Dietrich Fischer-Dieskau -, les concerts de Nouvel an confiés de 1980 à 1983 à Lorin Maazel après le retrait de Willi Boskovsky… mais pas celui de 2005 !

Question qu’on se posait déjà lors de précédentes rééditions d’une discographie pléthorique éclatée entre de multiples éditeurs : quelle trace Maazel laisse-t-il dans l’histoire de la direction d’orchestre ? Qu’a-t-il laissé à Paris (Orchestre national), Cleveland, Pittsburgh, Munich, New York, où il a occupé des fonctions de direction musicale ? En dehors du fait d’avoir été un prodigieux technicien, qui impressionnait les formations qu’il dirigeait par la sûreté de sa baguette, qu’a-t-il laissé de musicalement marquant, décisif ? Tant d’intégrales Beethoven, Brahms, Mahler, Schubert, Bruckner… restées sous les radars.

Je n’oublie pas pour ma part que mes premiers coffrets Sibelius et Tchaikovski, c’était les siens : Maazel était dans sa trentaine, et pas encore blasé !

Il y a cinq ans, j’applaudissais Herbert Blomstedt – 90 ans à l’époque – à la Philharmonie de Paris (lire L’autre Herbert) devenu la star des philharmonies de Berlin et Vienne ! Decca réédite les enregistrements que le chef américain avait réalisés du temps de son mandat à San Francisco et quelques-uns de ceux gravés à Leipzig.

A la différence de Maazel, Blomstedt n’est pas un stakhanoviste du disque. Mais comme pour Maazel, on peine un peu à distinguer ce qui caractérise vraiment un chef qui est toujours intéressant sans jamais bouleverser, au disque tout du moins.

On parle à son propos d’équilibre, de justesse stylistique – qualités infiniment appréciables, comme on l’a écrit par exemple au sujet de ses intégrales des symphonies de Beethoven : Blomstedt, Dresde et Leipzig.

Bâtons voyageurs

Tous les chefs cités plus haut ont marqué de leur personnalité les institutions, orchestres, opéras, qu’ils ont dirigés, parfois fondés (comme Ansermet avec l’Orchestre de la Suisse romande). Parce qu’ils y sont restés de longues, parfois très longues années.

De telles « carrières » ne sont plus possibles aujourd’hui. Les orchestres qui, par parenthèse, ont tous, sans exception, gagné considérablement en qualité technique ces cinquante dernières années, ne veulent plus, ne supportent plus d’avoir en face d’eux le même chef. D’ailleurs les mandats longs, y compris pour les plus illustres, se sont rarement bien terminés. La liste des fâcheries, voire des divorces, est éloquente : Karajan à Berlin, Haitink à Amsterdam, même Barenboim à la Staatskapelle de Berlin…

Est-ce que pour autant l’instabilité permanente qui a gagné la vie musicale depuis une vingtaine d’années est préférable aux situations figées d’antan ?

Pour des Dudamel et Nezet-Seguin, qui ont pris leurs marques à Los Angeles pour l’un, à Montréal et New York pour le second, le « turn over » chez les chefs donne le tournis.

Prenons au hasard deux chefs de même génération, Jaap van Zweeden et Marin Alsop. Cette dernière s’est récemment illustrée dans une polémique ridicule à propos du film Tar, où Cate Blanchett incarne une cheffe d’orchestre à la trajectoire compliquée…

Voilà des parcours, des carrières mêmes incompréhensibles, sauf si la seule motivation de ces chefs est la puissance et… l’argent. Rien de ce que j’ai entendu d’eux, rarement en concert, plus souvent à la radio ou au disque, ne m’a jamais ni convaincu ni même retenu l’attention. Je cherche en vain dans la liste de leurs enregistrements, d’abord de la cohérence, ensuite et surtout l’affirmation d’un propos, d’une personnalité artistique qui ferait d’eux une référence dans tel ou tel répertoire.

On vient d »annoncer la nomination de Marin Alsop… à l’orchestre de la radio polonaise ! Après avoir dirigé les orchestres du Colorado (USA), de Bournemouth (Grande-Bretagne), de Baltimore (USA), Sao Paolo (Brésil), de la radio de Vienne (Autriche).

Peut-on trouver enregistrement plus ennuyeux de la 1ère symphonie de Schumann ?

J’ai eu beau chercher dans une discographie relativement abondante chez Naxos, ou des « live » disponibles sur YouTube, je n’ai vraiment rien trouvé qui me donne envie de sauver le soldat Alsop.

Quant à celui qui fut longtemps le premier violon du Concertgebouw d’Amsterdam (de 1979 à 1995), il s’était distingué il y a quelques années comme étant le chef le mieux rémunéré des Etats-Unis, donc du monde, avec un revenu de plus de 5 millions de dollars pour l’année 2013 ! (source : New York Times). Comme Marin Alsop, rien n’explique la carrière du chef hollandais, et pourtant : successivement chef du symphonique des Pays-Bas (1996-2000), de la Résidence de La Haye (2000-2005), de la radio néerlandaise (2005-2013), entre temps de l’orchestre des Flandres en Belgique et de Dallas (2008-2011), du Hong Kong Philharmonic (2012), et last but non least, du New York Philharmonic (2018-2024)… On notera tout de même que JvZ ne reste jamais longtemps quelque part, peut-être parce que les musiciens (ou les sponsors) de ces orchestres finissent par s’apercevoir de ses limites. De nouveau quelles traces un chef peut-il laisser lorsqu’il passe d’un pays, d’une culture, d’une formation à l’autre tous les cinq à dix ans ?

Jaap van Zweden n’est pas un mauvais chef et, question stylistique, il a été à très bonne école à Amsterdam. Mais cela suffit-il à en faire un grand chef ?

Pour terminer ce billet sur une note plus positive – et en prévision d’une série de portraits que je voudrais égrener tout au long de l’été – il y a heureusement dans la jeune génération des moins de 50 ans, des contre-exemples de très grand talent, pour n’en citer que quelques-uns que j’ai eu la chance d’inviter, des Alain Altinoglu, Domingo Hindoyan, Santu-Mattias Rouvali, Philippe Jordan… je complèterai la liste !

PS. En anglais, « baguette » de chef d’orchestre se dit « baton »… par allusion à ce bâton qui servait à battre la mesure et qui a été fatal à Lully (qui se l’était planté dans le pied et est mort des suites de la gangrène occasionnée par cette blessure)

Une Cinquième très politique

J’assistais dimanche dernier au concert de l’Orchestre philharmonique de Vienne, dirigé par Jakub Hrůša au théâtre des Champs-Elysées. J’en ai rendu compte pour Bachtrack : Des Wiener Philharmoniker double crème.

En seconde partie de ce concert, la Cinquième symphonie de Chostakovitch.

Texte et contexte

Sujet inépuisable de thèses et d’analyses, la musique de Chostakovitch est-elle ou non séparable du contexte qui l’a vue naître ? Autrement dit, peut-on interpréter par exemple cette 5ème symphonie, créée en 1937, sans tenir compte des circonstances de sa création, sachant qu’en 1936, au plus fort des purges staliniennes, la 4ème symphonie n’a pas pu être créée et l’opéra Lady Macbeth de Mzensk a été interdit de représentations sur toutes les scènes russes ?

Alain Lompech qui a eu, lui, la chance d’assister il y a une semaine au concert de l’Orchestre de Paris dirigé par Klaus Mäkelä, qui comportait une autre symphonie de Chostakovitch, la Septième, elle aussi très marquée par le contexte, le siège de Leningrad en 1941, intitulait son papier pour Bachtrack : La Symphonie Leningrad désoviétisée par Mäkelä.

L’impression que j’ai ressentie dimanche dernier en écoutant Hrůša et les Viennois, c’était un peu du même ordre : le jeune chef tchèque semblait se tenir à distance des versions « soviétiques », comme celle du créateur de l’oeuvre, Evgueni Mravinski avec l’orchestre philharmonique de Leningrad. Tempi beaucoup plus lents, au point de dénaturer quelque peu le substrat de cette symphonie.

Chostakovitch la présente comme une « réponse d’un artiste soviétique à une juste critique », faisant mine de complaire au régime, utilisant d’un arsenal souvent trivial – cette immense accord majeur final tenu jusqu’à l’insoutenable, pourtant parcouru de cris déchirants des cuivres – de thèmes banals, simplistes pour évoquer la joie populaire. Alors que tout n’est que révolte, lamentation, douleur, tension.

La comparaison entre quelques-unes des grandes versions de cette symphonie est éloquente :

Nous avons heureusement, au disque et en vidéo, plusieurs témoignages d’Evgueni Mravinski (1903-1988). Le tout début chez lui annonce toute la suite, une tension qui ne cessera jamais, et la manière dont il amène la péroraison finale est terrifiante, glaçante, insoutenable.

A Vienne en 1978 toujours avec le philharmonique de Leningrad, il achève la symphonie en 42 minutes, là où Jakub Hrůša prenait dix minutes de plus dimanche soir !

Kirill Kondrachine, quant à lui, adopte des tempi à peu près similaires, mais il dévoile dès le premier mouvement un paysage désolé, comme sans issue.

Les enregistrements de l’Orchestre philharmonique de Vienne de Chostakovitch sont rares. J’ai voulu réécouter leur gravure de la 5ème sous la direction de Mariss Jansons. A l’époque déjà, je me rappelle certaines critiques qui reprochaient au chef de s’être laissé « avoir » par les sonorités capiteuses des Viennois, évidemment à l’exact opposé des orchestres soviétiques.

Mais quand on écoute les autres versions de Mariss Jansons, pourtant formé à l’école de Mravinski, à Oslo, Amsterdam ou Munich, on a peu ou prou les mêmes partis pris.

Autre témoignage phénoménal d’un contemporain de Mravinski, dont il a plus d’une fois partagé le pupitre à Leningrad, le grand Kurt Sanderling (1912-2011) qui creuse la partition sans surligner le texte de Chostakovitch et en accentue ainsi la grandeur tragique.

Toutes ces versions sont de chefs qui ont sinon vécu, du moins connu le contexte de la composition et de la création de l’oeuvre.
Il est peut-être après tout normal qu’à partir de chefs comme Haitink, la musique de Chostakovitch se dépouille des circonstances de sa naissance, trouve une forme d’approche plus pure, moins connectée à l’histoire du temps.

Je persiste à penser que Chostakovitch est indissociable de l’histoire dans laquelle il s’insère, et que la puissance émotionnelle de son oeuvre, sa valeur musicale, n’en sont que plus considérables lorsqu’on n’essaie pas d’objectiver cette musique.

J’ai une grande admiration pour l’intégrale des symphonies que le jeune Vassily Petrenko a gravée avec l’orchestre de Liverpool dont il fut quinze ans le directeur musical (2006-2021), et en particulier sa version de la 5ème symphonie :

#RVW 150 (I) : A Sea Symphony

#FestivalRF22 #SoBritish

Une fois de plus, il y a bien peu de chances que soit célébré, en Europe continentale, le sesquicentenaire (150ème anniversaire) de la naissance du plus grand symphoniste britannique, Ralph Vaughan Williams, né le 12 octobre 1872 à Down Ampney et mort le 26 août 1958 à Londres.

Au moins le Festival Radio France relève le gant, le 21 juillet prochain, en donnant ce qui pourrait bien être une première française (pour une oeuvre créée en 1910 !), la Première symphonie, intitulée « A Sea Symphony » de Vaughan Williams. Des interprètes d’exception pour cette oeuvre monumentale : Lucy Crowe, soprano, Gerald Finley, baryton, le Choeur de Radio France et l’Orchestre national de France, dirigés par Cristian Macelaru.

Un océan de musique

« Avec son orchestre volumineux, son grand chœur, ses solistes et son finale d’une demi-heure, la mer de Vaughan Williams est nettement plus vaste et profonde : ce n’est pas pour rien que le compositeur avait songé à appeler son ouvrage Ocean Symphony ! Vaughan Williams mit sept ans à élaborer ce qui devint sa première symphonie. Pendant cette période, il étudia auprès de Maurice Ravel, collecta des centaines de folksongs, produisit de premières esquisses de pièces chorales… Créée en 1910, sa Sea Symphony porte cet héritage et plus encore : la partition s’inspire de l’oratorio d’Elgar The Dream of Gerontius, tant dans la forme – le mouvement lent pour baryton et demi-chœur – que dans le fond – la méditation mystique du finale.

L’évocation de la mer est en effet essentiellement métaphorique pour Vaughan Williams dont l’œuvre traite surtout de la traversée de l’existence. Le premier mouvement est ainsi un acte de naissance solennel, qui prend la forme d’un hymne à l’humanité prête à prendre le large (« un chant pour les marins de toutes les nations »), tandis que le finale interroge le temps qui passe et le sens de la mort (« Que cherches-tu, âme inquiète ? »). Entre ces deux mouvements qui constituent les piliers de l’œuvre, un nocturne contemplatif et un scherzo vif font office d’intermèdes, dans la pure tradition des symphonies romantiques. Le troisième mouvement est celui qui se rapproche le plus de l’élément marin : avec son style luxuriant qui multiplie les effets de vague et les coups de vent, ce scherzo montre que le jeune Vaughan Williams maîtrise parfaitement les lois de l’écriture orchestrale – huit autres symphonies suivront jusqu’à la mort du compositeur en 1958″. Tristan Labouret pour lefestival.eu

La version donnée par Sakari Oramo lors des Prom’s 2013 donne une assez juste idée de l’ampleur et du souffle de l’oeuvre :

Des disques

Pas mal de versions séparées. On privilégie deux d’entre elles, parues d’ailleurs dans le cadre d’intégrales des symphonies, Bernard Haitink qui concilie grandeur et intelligence du détail, et André Previn qui impressionne dans un discours qui s’avoue post-romantique.

Fascinations

Mes camarades critiques, professionnels ou occasionnels (j’en fais partie ! cf. Offenbach et Stravinsky), ont parfois des admirations pavloviennes, sans toujours le recul… critique qui devrait être de mise !

Deux exemples opposés : la nomination de Klaus Mäkelä au Concertgebouw, les derniers disques d’Herbert Blomstedt.

Est-ce bien raisonnable ?

Ainsi on annonçait la semaine passée la nomination du chef d’orchestre finlandais Klaus Mäkelä, 26 ans (un vieux!), à la direction musicale de l’orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam à partir de… 2027 ! Dans cinq ans donc.

Le jeune homme occupe déjà la même fonction avec l’Orchestre philharmonique d’Oslo depuis 2020, et avec l’Orchestre de Paris depuis 2021. Au moins les choses sont claires pour les musiciens et les responsables de ces deux orchestres : leur chef les quittera dans moins de cinq ans.

Le processus adopté par le Concertgebouw est pour le moins étrange. La prestigieuse phalange amstellodamoise, qui en 2018 a viré sans préavis son précédent directeur musical Daniele Gatti (Remugles) sur la base de rumeurs non vérifiées, donne l’impression d’adopter les moeurs du football professionnel : attirer une star par tous les moyens (on ne connaît pas le montant de la transaction, mais on peut se douter qu’elle n’est pas mince !). Et surtout de faire un pari risqué.

Aujourd’hui tout le monde se pâme devant ce chef à qui tout semble réussir. Même sa récente intégrale Sibelius semble anesthésier des critiques à la dent d’ordinaire plus dure.

Ce n’est qu’avec une extrême prudence que certains se risquent à trouver cet enregistrement inégal, inabouti.

J’espère, je souhaite de toutes mes forces, que Klaus Mäkelä développe et révèle une stature, une envergure musicale, que son très grand talent laisse pressentir. Mais il faut aussi lui laisser le temps de se construire dans la durée, accepter qu’il puisse parfois décevoir après avoir ébloui. Je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec Andris Nelsons (44 ans) qui tout jeune suscitait le même engouement à chacune de ses apparitions à Paris et dans ses premiers disques : quand on lit maintenant les critiques sur ses derniers enregistrements, Chostakovitch, Bruckner, Richard Strauss, on est loin des Diapasons d’Or et autres Choc de Classica, auxquels il était jadis abonné…

Le Concertgebouw d’Amsterdam fait le pari que, dans cinq ans, il éprouvera toujours la même admiration pour le chef qu’il s’est attaché. On le souhaite pour l’orchestre comme pour Klaus Mäkelä.

Mais – la question qui fâche – n’y avait-il vraiment personne d’autre qu’un chef déjà en poste dans deux grands orchestres ?

Avec nos meilleurs vieux

L’autre fascination partagée par une grande partie de la critique est celle qu’on éprouve à l’égard des vieux, des très vieux chefs. C’était le cas, par exemple, pour Bernard Haitink, disparu l’an passé à l’âge de 92 ans. Rares étaient ceux qui émettaient des réserves sur certains de ses derniers concerts et/ou enregistrements.

Aujourd’hui, tout le monde est – à juste titre – admiratif d’Herbert Blomstedt, 95 ans le 11 juillet prochain, et je ne suis pas en reste.

Mais être fasciné par Blomstedt en concert n’implique pas qu’on le soit par tous ses enregistrements les plus récents. Ainsi de la dernière nouveauté Deutsche Grammophon, les 8ème et 9ème symphonies de Schubert avec le Gewandhaus de Leipzig.

Une version contemplative, qu’on peut trouver trop statique, sans ressort.

Il y a quarante ans, le même Blomstedt gravait à Dresde, une intégrale des symphonies de Schubert qui reste pour moi une référence. Et quel élan, quelle poésie dans ce même premier mouvement de l’Inachevée…

J’ai un peu les mêmes réserves avec les récentes symphonies de Brahms parues chez Pentatone. C’est très beau, bien enregistré, mais, dans chacune, il me manque un élan, une énergie, que je trouve ailleurs. Mais on admire la science et la sagesse d’un grand maître.

La relève

Quinzaine plombante, les disparitions de deux géants Bernard Haitink et Nelson Freire n’ont pas fini de nous remuer.

Pour en sortir, j’ai repéré dans ma DVD-thèque deux visions extrêmement réjouissantes de la relève des générations montantes de musiciens. Des DVD regardés distraitement naguère, qui sont le meilleur remède à la mélancolie ambiante.

Les jeunes Vénézuéliens à Salzbourg

D’abord ce concert de 2013 au festival de Salzbourg, avec l’orchestre et les choeurs des jeunes Vénézuéliens du Sistema.

Je veux d’abord penser à ce pays magnifique, le Vénézuéla, qui nous a donné tant de musiciens de premier plan, plongé depuis des années dans un chaos politique et économique effrayant (lire Le malheur du Venezuela).

Je n’ai pas pu décrocher une seconde de ce fabuleux moment. Toutes les références qu’on peut avoir par exemple de la Première symphonie de Mahler tombent devant l’extraordinaire engagement de ces fiers musiciens.

Evidemment on les attendait dans leurs tubes, comme cet irrésistible Mambo de West side story de Bernstein

Boulez et l’Académie de Lucerne

Autre document retrouvé dans un coffret d’hommage à Pierre Boulez :

A vrai dire, je n’avais pas repéré dans ce coffret mêlant concerts et documentaires, un film passionnant réalisé durant l’été 2008 à Lucerne Inheriting the future of music

Or j’avais assisté à une partie de cette formidable aventure qui avait rassemblé jeunes musiciens et jeunes compositeurs autour de la figure tutélaire et si bienveillante de Pierre Boulez :

« En septembre 2008 je me rendis à Lucerne, où il animait cette phénoménale Académie d’été autant pour les jeunes musiciens que pour les compositeurs. Je lui avais demandé de m’accorder quelques instants, il m’accueillit durant tout un après-midi dans la modeste chambre qu’il occupait dans un hôtel un peu old fashioned sur les bords du Lac des Quatre-Cantons, très exactement en face de la villa de Tribschen où Wagner avait coulé quelques mois heureux (et composé notamment sa Siegfried-Idyll). Aucune fatigue chez cet homme de 83 ans qui dirigeait le soir même un programme colossal » (6 janvier 2016)

On verra dans ce documentaire un jeune homme de 83 ans, qui ne paraît jamais gagné par la fatigue ou la lassitude. On y verra aussi les figures de chefs aujourd’hui établis – Pablo Heras Casado – de compositeurs admirés, le doyen Peter Eötvös et le fringant quadragénaire Ondrej Adamek.

Intéressant aussi de comprendre l’évolution de la musique contemporaine : ainsi on voit le travail des jeunes chefs et de leurs mentors autour d’une oeuvre emblématique de la musique du XXème siècle, Gruppen de Stockhausen, pour trois orchestres symphoniques, créée en 1958 à Cologne sous la triple direction du compositeur, de Bruno Maderna et de… Pierre Boulez.

Quelques semaines après ma rencontre à Lucerne avec Pierre Boulez, l’Orchestre philharmonique royal de Liège et son chef d’alors, Pascal Rophé, avaient ouvert le festival Musica de Strasbourg, avec Gruppen (les trois chefs requis étaient Pascal Rophé bien sûr, Jean Deroyer – qu’on aperçoit dans le documentaire ! – et Lukas Vis). Je comprends que l’oeuvre fascine les chefs qui la travaillent et qui ensuite la dirigent. L’extraordinaire complexité de l’oeuvre n’en débouche pas moins, pour moi, sur une caricature de ce que la « musique contemporaine » pouvait représenter de plus intimidant, repoussant même, pour le public. Tout ça pour ça, ai-je envie de dire !

De ce concert strasbourgeois, j’ai beaucoup plus retenu – et le public aussi ! – la création de Vertigo, une oeuvre concertante pour deux pianos et orchestre, de celui qui aurait eu 40 ans cette année, le surdoué Christophe Bertrand, qui s’est donné la mort à 29 ans le 10 septembre 2010…

Le Hollandais oublié

Il est né le 2 septembre 1862 à Amsterdam, et mort dans la même ville il y a cent ans très exactement, le 5 avril 1921.

Il n’est pas le seul dont on va, cette année, commémorer le centenaire de la mort (Saint-Saëns, Humperdinck) ou de la naissance (Piazzolla), mais il est à coup sûr, l’oublié de la liste, en dehors de son pays d’origine !

J’ai découvert l’existence d’Alphons Diepenbrock il y a quelques années, grâce à un disque de Riccardo Chailly, enregistré avec l’orchestre du Concertgebouw – dont le chef italien est alors le directeur musical – dans le cadre d’une intégrale des symphonies de Mahler. A la 7ème symphonie de ce dernier, était couplé Im grossen Schweigen (1905), une sorte de grand poème symphonique avec voix, sur un texte de Nietzche, dudit Diepenbrock.

La fascination pour une écriture orchestrale qui a des parentés évidentes avec Mahler ou Zemlinsky est immédiate, pour la forme, le format et la longueur, inédits, de ces mélodies avec orchestre.

Je ne cesserai plus d’explorer l’oeuvre de ce compositeur, grâce à d’autres disques trouvés en Hollande, où je m’approvisionnais régulièrement, venant de Liège (il n’y a qu’une toute petite trentaine de kilomètres entre Liège et Maastricht !).

Brilliant Classics rééditant, à tout petit prix, des enregistrements produits et publiés par Chandos.

En 2012, un autre label hollandais, Etcetera, consacre, à l’occasion du sesquicentenaire* de Diepenbrock, un coffret de 8 CD et un DVD, regroupant sinon la totalité de l’oeuvre, au moins tout ce qui a été enregistré du compositeur amstellodamois. Un coffret exemplaire à tous points de vue. Un livret richement documenté, comportant l’ensemble des textes et poèmes mis en musique, les témoignages de ses contemporains et interprètes, bilingue anglais-néerlandais.

Et tout récemment, extrait de ce coffret, Brilliant Classics édite les mélodies avec piano.

Une oeuvre atypique pour un compositeur contemporain de Mahler, Reger ou Debussy ! Rien pour le piano ou la musique de chambre, pas d’opéra, très peu pour l’orchestre symphonique – mais d’une grande qualité et toujours lié à des sujets littéraires – et pratiquement 90% d’une production vouée à la musique vocale et chorale.

(Die Nacht (1911) chantée par Janet Baker accompagnée par Bernard Haitink et le Concertgebouw)

Diepenbrock, né dans une famille qui ne connaît pas les fins de mois difficiles, se tourne plutôt vers l’Université que vers le Conservatoire. C’est un littéraire, épris de Baudelaire, Verlaine, Goethe, Hölderlin, Novalis, qui se lancera plutôt tardivement, et en autodidacte, dans la composition.

Pour son 50ème anniversaire, le 2 septembre 1912, c’est Willem Mengelberg lui-même qui lui dédie tout un concert de ses oeuvres à la tête de l’orchestre du Concertgebouw, comme Marsyas ou le printemps enchanté (1906) – une musique de scène pour la comédie de Baltasar Verhagen –

L’influence de Debussy dans le traitement de l’orchestre est évidente.

Mais Diepenbrock fera toujours un complexe par rapport à ses illustres contemporains, qui seront aussi ses amis, Mahler ou Richard Strauss par exemple. Il ne se sent pas capable d’oeuvres de l’envergure des symphonies de Mahler, encore moins des opéras de R. Strauss.

Mengelberg dit de lui, en 1909 : « Diepenbrock est un génie, mais sa musique est sacrément difficile« . Difficile à mémoriser, donc à apprendre, balançant constamment entre influences wagnériennes et raffinements debussystes. Difficile aussi parce que sa compréhension repose sur une connaissance approfondie du contexte littéraire.

Plus confidentielle encore – on veut dire par là complètement ignorée hors des Pays-Bas- son oeuvre chorale, liturgique ou profane, n’a jamais cessé d’être au programme des formations néerlandaises (le coffret Etcetera comprend plusieurs enregistrements avec Eduard Van Beinum, Bernard Haitink, Ed Spanjaard)

Le corpus de mélodies avec piano, quant à lui, se partage entre trois tiers presque égaux : 13 Lieder en majorité composés sur des poèmes de Goethe, 11 sur des textes latins, italiens ou néerlandais, et 11 sur des poèmes français, Verlaine, Baudelaire pour l’essentiel, mais aussi Gide (Incantation) ou Charles van Lerberghe (Berceuse).

On est évidemment surpris lorsqu’on a dans la tête l’Invitation au voyage avec les notes de Duparc

et qu’on découvre ce qu’en a fait Diepenbrock ! Ici dans une merveilleuse interprétation, celle de Aafje Heynis (1924-2015) – qui n’est pas celle qu’on trouve dans les coffrets Brilliant/Etcetera, gâchée par la diction chewing-gum de Jard Van Nes.

Si le centenaire de sa mort peut contribuer à le faire mieux connaître, à faire aimer un compositeur singulier, qui n’est pas un simple épigone, alors célébrons celui d’Alphons Diepenbrock !

*Sesquicentenaire = 150ème anniversaire

Beethoven 250 (XVI) : le Troisième concerto pour piano

Des cinq concertos pour piano de Beethoven, le Troisième est, de loin et de longtemps, mon préféré. Je ne me suis jamais lassé de l’entendre et de le réentendre, sous les doigts les plus divers, aussi souvent que possible en concert.

La tonalité d’ut mineur ? ce début éminemment romantique à l’orchestre – que tant de chefs ratent ou banalisent ? cette sorte de perfection formelle, que je n’ai jamais cherché vraiment à analyser, l’impression qu’il n’y a rien de trop ou de répétitif ? Tout cela et sans doute des souvenirs de jeunesse qui se sont à jamais gravés dans ma mémoire. Comme ce passage du film de François Reichenbach sur Artur RubinsteinL’Amour de la vie – que j’étais allé voir trois fois de suite en 1970 à Poitiers lorsqu’il était sorti au cinéma: à 1h13‘ sous le ciel d’Israël, Artur Rubinstein répète cette fin si mystérieuse du premier mouvement du 3ème concerto – sous la direction du jeune Zubin Mehta. Ces images continuent de me bouleverser.

Bien plus tard, j’ai retrouvé intacte la magie que dégage ce film dans cet enregistrement capté à Amsterdam, l’entente entre le magnifique vieillard et le jeune Bernard Haitink est indépassable.

En concert, j’ai eu mon lot de déceptions. De l’aveu même de pianistes et de chefs qui me l’ont confié, l’oeuvre est plutôt tricky. Elle ne tombe pas naturellement sous les doigts ni la baguette (moins par exemple que les deux premiers concertos ou l’Empereur)

Mais de grands souvenirs, j’en ai : en 1974, dans le cadre du festival de Lucerne (lire La découverte de la musique : Lucerne), Daniel Barenboim accompagné par… Zubin Mehta dirigeant l’orchestre philharmonique de Los Angeles. Pas grand chose à voir avec la version que j’avais en 33 tours, du fougueux Daniel bridé par un Klemperer plus hiératique que jamais.

En 1990, le pianiste allemand Christian Zacharias – lire L’audace du public – faisait ses débuts à Genève (!) en remplaçant un jeune collègue malade. L’entente avec Armin Jordan et l’Orchestre de la Suisse romande fut immédiate, totale. En 1994 les Amis de l’Orchestre éditaient les cinq concertos donnés en concert.

Souvenir plus récent de Maria-Joao Pires, à qui l’oeuvre semble aller si bien, avec Claudio Abbado er le Mahler Chamber Orchestra. Etonnant qu’elle ne l’ait jamais gravé au disque !

Mais grâce au disque (et au DVD) mon appétit de grandes versions « live » de ce concerto peut être assouvi.

Rudolf Serkin et Rafael Kubelik en 1977 c’est quelque chose !

En 2005 à Lucerne, le miracle se produit entre deux artistes – Alfred Brendel et Claudio Abbado – qui n’ont plus rien à prouver et qui pourtant semblent nous faire redécouvrir l’oeuvre.

Au hasard de mes visites chez Melomania (38 bd St Germain à Paris) j’avais trouvé un étonnant CD en import japonais, comme je le racontais il y a quatre ans : Monique de la Bruchollerieun peu comme Yvonne Lefébure (Clavier pas tempéré), c’était pour moi un nom, entouré de mystère (privée de l’usage de ses mains à 40 ans après un grave accident de la route, morte à 57 ans). Et ici je l’entends, je la découvre plutôt, fulgurante, incandescente, passionnée dans mon concerto préféré de Beethoven (le 3eme)  une captation stéréo de concert de 1966, à Budapest, avec le grand Janos Ferencsik dirigeant son orchestre d’Etat hongrois. Il y a bien quelques notes à côté, des traits un peu boulés, mais quelle ardeur, quel son, quelle autorité ! Et c’était sans doute l’un des derniers concerts de la pianiste avant son terrible accident.

Mais s’il y a une version de concert que je place au-dessus de tout, depuis que le label hollandais bon marché Brilliant Classics a eu l’heureuse idée d’éditer, c’est celle d’Emil Gilels captée en 1976, dans le cadre d’une intégrale des concertos dirigée par Kurt Masur à la tête de l’orchestre symphonique de l’URSS.

Electrique, magistral !