L’été 24 (IX) : Kurt Sanderling

J’ai passé une partie de l’été qui s’achève à réécouter les disques d’un très grand chef, Kurt Sanderling, né il y a 112 ans le 19 septembre 1912, mort 99 ans plus tard le 18 septembre 2011 ! Il y a un an j’avais consacré un billet à ces chefs d’orchestre pères et fils :

« Je pense ne pas être démenti si j’affirme que la famille Sanderling est unique en son genre : le père Kurt (1912-2011) a donné naissance à trois chefs, Thomas(1942), Stefan (1964) et Michael (1967). J’ai eu l’immense privilège de les voir diriger tous les quatre, et d’inviter Thomas et Stefan à Liège.

Je suis inconditionnel de Kurt Sanderling, dont il existe heureusement nombre de témoignages enregistrés, de disques qu’on chérit comme des trésors. Je me rappellerai jusqu’à la fin de mes jours les deux Neuvième – Mahler et Beethoven – que Sanderling avait dirigées à la tête de l’Orchestre de la Suisse romande au début des années 90. » (Chefs pères et fils, 18 juin 2023).

Etablir une discographie de Kurt Sanderling relève du parcours du combattant. D’autant que la plupart de ses enregistrements de studio ont peu ou prou disparu des rayons, alors que surgissent ça et là des « live » bien cachés dans des coffrets récapitulatifs (lire Bruckner et alors ?)

Dans Bruckner comme dans Mahler, on perçoit bien les caractéristiques de l’art du grand chef allemand; le creusement continu des partitions, une maîtrise impérieuse des grands équilibres, le refus de l’esbroufe.

Celui qui a travaillé auprès du grand Mravinski à Leningrad adopte le même traitement pour les symphonies de Chostakovitch. On cherchera autant le studio que les « live » plutôt nombreux.

Comme tous les chefs de sa génération, Kurt Sanderling s’est d’abord nourri des grands classiques, Haydn, Beethoven, Brahms, curieusement pas de Mozart. Son intégrale des symphonies « parisiennes » est depuis longtemps dans mes préférées.

Tout comme une intégrale des symphonies de Beethoven captée au début des années 80 à Londres avec le Philharmonia.

Autres pépites d’une discographie dont aucun élément n’est négligeable :

Vive le « live »

Bien sûr je ne suis jamais mécontent de voir réédités de glorieux enregistrements du passé, captés en studio avec tout le soin que savaient y mettre des directeurs artistiques et ingénieurs du son passés pour certains à la postérité.

Mais, comme maints articles de ce blog le montrent, j’éprouve une très nette préférence pour la musique « sur le vif », le concert, et toute la documentation – YouTube, DVD, CD – qui restitue aujourd’hui à foison des moments de musique inoubliables.

J’étais hier soir au concert de rentrée de l’Orchestre de Paris et de son chef Klaus Mäkelä. Je n’aurais pas voulu manquer ce moment, et la déception relative que j’ai éprouvée ne change rien à l’admiration que je porte au jeune chef et à un orchestre qu’il a profondément fait évoluer.

Lisa Batiashvili et Klaus Mäkelä saluent à l’issue du concerto de Tchaikovski – très réussi.

Même exercice ce soir pour l’Orchestre national de France et Cristian Macelaru. Cette fois compte-rendu à venir dans Bachtrack.

Bertini, Stokowski

Après Georges Prêtre et la réédition d’enregistrements de la SWR de ses années Stuttgart (lire L’été 24: Georges Prêtre #100), deux autres grands chefs du XXe siècle bénéficient de rééditions qui complètent utilement leur discographie.

Le chef israélien Gary Bertini (1927-2005) n’a pas eu, de son vivant, la renommée que son talent aurait dû lui valoir, sa postérité n’est guère plus fameuse. Ce que traduit une discographie plutôt réduite, mais d’une qualité exceptionnelle, comme cette intégrale des symphonies de Mahler à laquelle je reviens souvent.

On se réjouit donc de la publication de ce coffret de captations réalisées par la radio allemande SWR.

Le chef connaissait ses classiques, comme tous ceux de cette génération : admirables sont ses Mozart, Haydn, Schubert, Beethoven, étonnante est sa Symphonie fantastique de Berlioz. Mais la pépite de ce coffret est certainement cette Demoiselle élue de Debussy avec la merveilleuse Ileana Cotrubas

Quant à Leopold Stokowski (1882-1977), c’est plutôt la surabondance qui menace. Les rééditions sont multiples. Ici c’est un coffret qui regroupe des prises de concert de la BBC déjà publiées du grand chef anglais, mais qui bénéficient d’un travail spectaculaire de « remasterisation ».

On est à nouveau frappé par l’immensité du répertoire que Stokowski a abordé tout au long de sa carrière et jusqu’à un âge très avancé. Il a longtemps passé pour un chef excentrique, privilégiant le spectaculaire au respect de la partition. Stokowski vaut infiniment mieux que cette caricature : il n’est que de l’écouter dans Vaughan-Williams ou son bouleversant Alexandre Nevski de Prokofiev !

Après Colmar

J’ai relaté mon bref périple dans le Grand Est (Vents d’Est), et promis de revenir sur les concerts que j’ai suivis à Colmar et chroniqués pour Bachtrack.

Le quartier de la Petite Venise à Colmar

Richard, Gustav et César en ouverture

D’habitude il fait une chaleur étouffante dans l’église Saint-Mathieu de Colmar où se déroulent les concerts symphoniques. Ce n’était pas le cas vendredi dernier… et c’était bien !

Lire : Ouverture de fête à Colmar

Je conseille à ceux qui ont manqué ce concert comme à ceux qui y ont assisté de le (re)voir sur Arte Concert : L’ouverture du festival de Colmar avec Alain Altinoglu et Stéphane Degout

Les pompes et circonstances du samedi soir

Le samedi c’était double dose, d’abord le quatuor Modigliani au théâtre municipal

puis de nouveau l’orchestre de la Monnaie et Alain Altinoglu, avec un programme que j’aurais rêvé d’afficher à Montpellier en 2022.

Lire mon compte-rendu sur Bachtrack : Sérénades britanniques à Colmar.

Avec un soliste que je ne m’attendais pas à retrouver dans ce programme, le ténor anglais Ed Lyon que j’avais vu dans My Fair Lady au Châtelet en 2012 dans le rôle de Freddy.

En conversation avec Ed Lyon

La sérénade pour ténor, cor et cordes de Britten est avec les Illuminations du même Britten l’une de ces oeuvres qu’on ne peut écouter distraitement et qui vous touchent profondément. Les deux oeuvres sont sur un disque de référence absolu :

Les joies de juin

D Day #80 : Félicitations

Félicitations à France 2, à la télévision publique en général, pour cette journée très réussie de commémoration des 80 ans du Débarquement. De Télématin à la cérémonie de fin d’après-midi, j’ai appris beaucoup de choses, de détails historiques, que j’ignorais, et cela sans le recours à d’incessants micro-trottoirs qui tiennent trop souvent lieu de reportages. Musicalement, la cérémonie internationale d’Omaha Beach avait l’allure et la carrure nécessaires : tout et tous étaient à leur place. Lambert Wilson, magnifique récitant, Alexandre Tharaud et son piano poétique, le choeur de l’Armée française préparé par sa cheffe Aurore Tillac, et peut-être surtout la Maîtrise populaire de l’Opéra Comique qui nous a profondément émus.

Chantilly sans crème

En septembre dernier, j’avais bien aimé le rendez-vous festif qu’Iddo Bar-Shai propose à Chantilly (Double crème). Je me réjouissais de retrouver le cadre imposant des anciennes écuries royales, en ce premier jour de juin, pour les Coups de coeur de Steven Isserlis.

Déception, frustration de ne pas plus et mieux entendre des musiciens que j’admire, comme je l’ai écrit pour Bachtrack : Frustrations à Chantilly

Oslo à Paris

Mardi dernier en revanche, l’affiche a tenu ses promesses. Un programme tout Brahms proposé par l’Orchestre philharmonique d’Oslo en tournée, dirigé par un chef qu’on connaît bien à Paris, Klaus Mäkelä, jouant aussi la partie de violoncelle du double concerto de Brahms. En compagnie d’un violoniste, Daniel Lozakovich, qui ne cesse de nous impressionner, concert après concert. Compte-rendu enthousiaste à lire sur Bachtrack : Klaus Mäkelä voit double avec l’Orchestre philharmonique d’Oslo

En marge du concert, deux brèves rencontres inattendues. Dans le métro de retour d’abord, une vieille dame un peu voûtée, le regard pétillant, s’adressant à deux jeunes hommes qui venaient manifestement d’assister au concert, et une voix que je n’ai reconnue qu’au dernier moment avant qu’elle ne sorte à la station Stalingrad, l’une des productrices emblématiques de France Musique, Martine Kauffmann, que je n’avais plus revue depuis près de trente ans.

En revanche, je savais d’avance que j’apercevrais au pupitre de clarinettes, Pierre Xhonneux (prononcer O-noeud), un musicien que j’avais engagé tout jeune – il avait 18 ans ! – à l’Orchestre philharmonique de Liège, et qui avait rejoint les rangs du philharmonique d’Oslo en 2015. Impossible de le retrouver dans le dédale de couloirs et de salles qui forme les coulisses de la Philharmonie, au milieu des « flightcases » de l’orchestre. Le lendemain matin, sortant du Café Charlot, rue de Bretagne où j’ai mes habitudes pour le petit déjeuner, je tombe sur Pierre et deux de ses collègues norvégiens. Ou comment le hasard fait bien les choses…

Sawallisch inconnu

Je l’ai longuement évoqué il y a un mois (Sawallisch ou les retards d’un centenaire) à propos de deux publications récentes. Je n’avais pas encore reçu le premier des deux coffrets que Warner consacre au chef allemand, né en 1923, disparu en 2013. Par rapport à un premier coffret EMI, acheté naguère au Japon, qui était limité au répertoire symphonique et concertant, il y a bien sûr l’œuvre chorale (Schubert) et de nombreux disques de Lieder où Sawallisch est au piano, mais aussi quelques pépites que je n’avais jamais vues en CD parmi les premiers enregistrements du jeune chef avec le Philharmonia.

ou encore une complète découverte pour moi que ces mélodies de Pfitzner avec Dietrich Fischer-Dieskau

Et puis, last but not least, l’excellent texte de Remy Louis, qui est une mine d’informations de première main sur l’art de ce chef.

Mon marché de printemps

J’ai une dilection particulière pour ces musiques qu’Armin Jordan qualifiait de « décadentes » avec une gourmandise non feinte, comme celles de Schreker ou Zemlinsky. Christoph Eschenbach nous offre une belle nouveauté avec ce double album enregistré à Berlin, et deux solistes splendides, Chen Reiss et Mathias Goerne.

Trouvé à petit prix sur jpc.de, je n’avais jamais repéré ce CD paru en 1998 de Stephen Hough (pour la prononciation, je renvoie à Comment prononcer les noms de musiciens ?) consacré à un compositeur singulier autant qu’admirable, Federico Mompou

Il y a dix ans (III) : Liège à Vienne

Je ne vais pas rappeler ici une évidence : autant que les voyages forment la jeunesse, les tournées forment les orchestres. Plus précisément, on n’a jamais trouvé mieux qu’une tournée de concerts pour conforter, développer, améliorer la cohésion, l’unité d’un orchestre. Il est essentiel pour toute formation de se confronter à d’autres publics, d’autres salles, d’autres conditions de travail. C’est pourquoi, malgré les difficultés financières, les budgets restreints, j’ai toujours tenu à organiser pour l’Orchestre philharmonique royal de Liège entre 2000 et 2014 des tournées de concerts qui répondraient à cet objectif. Nous avons eu beaucoup de chance – nous l’avons certes favorisée ! – de pouvoir encore entreprendre ces voyages, que j’ai évoqués au fil de ce blog. Difficile de choisir dans les souvenirs, même si l’Amérique du Sud en août 2008 (lire Un début en catastrophe) reste à tous égards indélébile.

Mais les trois concerts (2005, 2011, 2014) dans la grande salle dorée du Musikverein à Vienne demeurent, encore aujourd’hui, mes souvenirs les plus forts. Le dernier avait lieu, il y a précisément dix ans le 22 mai 2014. Lire Les soirées de Vienne

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Le Viennois Christian Arming chez lui, dans le parc municipal de Vienne, à côté de la statue d’hommage au roi de la Valse Johann Strauss.

J’ai cité les trois dates mais pas toujours raconté les coulisses de l’exploit. En 2005 : Je me rappelle, comme si c’était hier, l’émotion qui nous avait tous saisis, des plus chevronnés aux plus jeunes musiciens de l’Orchestre philharmonique – qui n’était pas encore Royal ! – de Liège, lorsqu’en octobre 2005 nous étions entrés dans les coulisses, puis sur la scène de la grande salle du Musikverein. Pour un concert dirigé par Louis Langrée – le concerto en sol de Ravel avec Claire-Marie Le Guay, et bien évidemment la Symphonie de Franck.

Lorsque l’orchestre était arrivé de Zagreb l’avant-veille du concert, il avait rejoint, dans la banlieue de Vienne, l’hôtel que l’organisateur de la tournée avait réservé. J’étais de mon côté en voiture avec le chef et la soliste, tout juste arrivé à un autre hôtel jouxtant le Musikverein lorsque je reçus un appel affolé du régisseur de l’orchestre : beaucoup de musiciens refusaient de séjourner dans un établissement qui sentait l’oeuf pourri (à cause de la présence d’une usine de traitement des eaux usées à proximité!). J’entrepris une rapide discussion avec les représentants de l’orchestre et pris l’engagement de reloger l’orchestre au centre de Vienne, sans savoir s’il y avait ou non des disponibilités. Mais je me disais qu’en mobilisant la petite équipe qui accompagnait l’orchestre, on y arriverait… quoi qu’il en coûte ! Nous pûmes finalement reloger presque tout le monde à l’Intercontinental. Et il fallut ensuite réussir à prévenir tous les musiciens, dont beaucoup s’étaient déjà égayés dans la nature. Il y eut quelques scènes cocasses mais tout finit bien !

En 2011, situation plus compliquée, mais cette fois pas du fait de l’organisation ou des musiciens. Deux concerts étaient prévus, le premier à Varsovie, le second à Vienne, avec le chef qui avait inauguré en septembre 2009 le plus bref des mandats de directeur musical de l’OPRL, François-Xavier Roth*, et qui nous avait lâché au printemps 2010. Il avait fallu le remplacer pour toutes les prestations prévues au cours de la saison 2010-2011 des 50 ans de l’Orchestre ! Pour Varsovie, Louis Langrée avait relevé le gant, Pour Vienne, nous avions eu la chance de compter sur un autre chef viennois, Christoph Campestrini, avec la participation de l’excellent Cédric Tiberghien.

* Difficile d’ignorer la tourmente dans laquelle se trouve plongé François-Xavier Roth depuis l’article que lui a consacré Le Canard enchaîné ce mercredi. Je n’entends pas participer à la curée. Je me suis déjà exprimé ici – Remugles – sur les « affaires » qui avaient déjà éclaboussé le monde musical. La prudence s’impose et seule la justice, pour autant qu’elle soit saisie, peut qualifier la réalité des faits allégués.

Fleurs de Paavo

Le 25 janvier 2012 disparaissait l’un des chefs les plus étonnants du XXe siècle, le Finlandais Paavo Berglund né à Helsinki le 14 avril 1929.

C’est un chef qu’on a découvert un peu sur le tard en France mais qui m’accompagne depuis longtemps dans le répertoire dans lequel sa nationalité lui a valu d’être cantonné au disque, alors qu’au concert il dirigeait autre chose que du Sibelius !

Warner vient de publier l’intégrale de ses enregistrements réalisés pour EMI et Finlandia, ce qui nous vaut trois fois les symphonies de Sibelius !

D’abord un souvenir personnel, c’était à Londres à la fin des années 80 : Berglund dirigeait le London Symphony au Barbican Center, un programme costaud – la 6e symphonie de Sibelius, le concerto en sol de Ravel avec Cécile Ousset, et la 2e de Brahms ! – J’avais été frappé par une particularité de sa gestique : Berglund était gaucher manifestement, puisqu’il tenait sa baguette dans la main gauche et faisait donc l’inverse de ses confrères. Je l’ai revu des années plus tard à la Cité de la Musique (avant l’ouverture de la Philharmonie) à la tête de l’Orchestre de chambre d’Europe, avec lequel il venait d’enregistrer sa troisième intégrale des symphonies de Sibelius. Il avait, entre autres, dirigé les 6e et 7e symphonies, en les enchaînant sans interruption ni applaudissements, en ayant dit quelques mots auparavant pour expliquer la logique de cet enchaînement, à vrai dire très convaincant.

Sibelius, comme les autres grands symphonistes, se prête à toutes les interprétations, les uns insistant sur sa modernité – la 4e symphonie ! -, les autres sur le post-romantisme de ses premières symphonies, certains recherchant la fusion des timbres, d’autres au contraire mettant en valeur une écriture qui procède par superposition de strates sonores. Mais il est vrai que le Sibelius de Berglund a toujours figuré au coeur de ma discothèque « nordique », et qu’on n’en a jamais fini de découvrir les singularités de ses versions successives.

Mais on peut regretter la timidité ou le manque de curiosité de ses éditeurs qui ont négligé tout le répertoire non nordique que Berglund aimait diriger : pourquoi, dans ce coffret, cet oubli des symphonies de Brahms captées avec l’Orchestre de chambre d’Europe (alors que les Sibelius contemporaines y figurent) ?

En revanche, j’ignorais que le chef finnois eût enregistré la symphonie et les Variations symphoniques de César Franck, un inédit en CD !

YouTube nous permet de retrouver des documents rares, comme ce 2e concerto de Rachmaninov joué en 1986 par Jorge Bolet, Paavo Berglund dirigeant l’orchestre de la BBC écossaise.

ou encore cette 4e symphonie de Tchaikovski, captée en 1999, avec l’orchestre royal du Danemark dont il fut le directeur musical de 1992 à 1998.

C’est avec ce même orchestre qu’il a enregistré une intégrale, qui fait toujours référence, des symphonies de Carl Nielsen :

Le Mormon de la musique française

Lorsque le pianiste américain Abbey Simon est mort, à 99 ans, le 18 décembre 2019 (lire Le pianiste oublié), je relevais notre méconnaissance, de ce côté-ci de l’Atlantique, des artistes qui ont fait ou font l’essentiel de leur carrière dans leur pays natal, les Etats-Unis. Je le rappelais l’été dernier à l’occasion d’une autre disparition, celle d’André Watts. Même si ce dernier a enregistré pour des labels bien distribués en Europe (CBS/Sony, EMI)

Il faut chercher dans le catalogue du label américain Vox, qui n’a jamais bénéficié d’une distribution correcte, pour trouver nombre d’artistes passionnants, et des enregistrements souvent réalisés… en Europe. Ainsi ma récente trouvaille d’un triple album :

Un mot d’abord du pianiste : Grant Johannesen est né, le 30 juillet 1921, dans le berceau de l’église de Jésus Christ des saints des derniers jours à Salt Lake City, les membres de cette « église » étant plus connus sous la dénomination de Mormons. Mort en 2005, Grant Johannesen a enseigné à Aspen puis à Cleveland, et a démontré sa passion de la musique française et son intérêt pour des répertoires que bien peu de ses collègues ont explorés, comme en témoigne ce coffret de 3 CD

Franck: Prelude, Choral & Fugue
Fauré: Nocturne N° 7; Impromptus 3 & 5; Ballade pour piano et orchestre op. 19; Fantasie pour piano et orchestre op. 111 (Louis de Froment / Orchestre de Radio Luxembourg)
Chausson: Quelques danses
Saint-Saëns: Concerto pour piano n°4 (Bernard Kontarsky / Orchestre de Radio Luxembourg) Bourree
D’Indy: Chant de Bruyeres
Severac: Sous les lauriers roses; Pippermint-Get (Valse brillante de consert)
Dukas: Variations, Interlude & Finale sur des thèmes de Rameau
Chabrier: Bourrée fantasque; Ballabile; Impromptu
Satie: Preludes flasques pour un chien; Croquis et agaceries d’un gros bonhomme en bois; Poudre d’or
Roussel: Pièces op. 49
Milhaud: Quatre romances; Hymne de glorification
Ravel: Serenade grotesque
Debussy: Children’s Corner

Et comme c’est de saison, cette subtile Neige qui danse

Ansermet enfin

On savait par son biographe, l’ami François Hudry, que Decca avait prévu d’honorer le chef suisse Ernest Ansermet (1883-1969) par une monumentale réédition de son legs discographique à l’occasion des 50 ans de sa mort en 2019. Puis silence radio (lire mon billet de décembre 2021 Disques fantômes). Sur la foi d’une nouvelle date de parution annoncée pour avril 2022, j’avais commandé le premier et plus important coffret de cette édition – Ernest Ansermet, the Stéréo Years – chez l’éditeur allemand jpc.de. C’est finalement un an après la date annoncée que j’ai reçu le précieux coffret.

On n’a pas à regretter le retard pris sur la date initiale de publication, tant l’objet qui nous est livré est à tous égards remarquable.

A la différence d’autres éditeurs (Sony, Decca pour le récent Dorati/Detroit), on a ici des minutages très généreux… et des pochettes d’origine. Sur chaque pochette, figurent tous les détails qu’un mélomane curieux est en droit d’attendre, les interprètes bien sûr, les minutages, les dates et lieux précis d’enregistrement.. et de première publication, les équipes de prise de son, etc… Dans le livret quadrilingue (français, anglais, allemand, japonais), d’excellents, quoique trop brefs à notre goût, textes de François Hudry et Jon Tolansky. Et le tableau extrêmement détaillé de tous les enregistrements réalisés par Ansermet, de leurs dates de publication, etc. Un coffret « mono » doit suivre.

Je connaissais déjà la quasi totalité de ces enregistrements, et en admirais de longue date les prises de son, presque toutes réalisées au Victoria Hall de Genève, par les ingénieurs de Decca de la grande époque. De ce que j’ai pu entendre de ce nouveau coffret, les remastérisations sont impressionnantes, en ce qu’elles gomment les défauts des premières prises stéréo, sans altérer – au contraire – leur parfait équilibre. Et quand Decca annonce toutes les captations stéréo cela comprend aussi des enregistrements qu’on ne connaissait pas en CD, comme une 1ère et une 8ème symphonies de Beethoven captées en mai 1956 (sept ans avant l’intégrale des symphonies)

En terres germaniques

Quant au contenu, il permettra, on l’espère, d’élargir la perception qu’on a de ce grand chef, une fois pour toutes catalogué comme spécialiste de la musique française. On aime tellement enfermer les musiciens dans des cases…

Qu’on écoute seulement ce qu’Ansermet fait de la demi-douzaine de cantates de Bach qu’il a gravées, des symphonies parisiennes de Haydn (la première intégrale en stéréo !), bien sûr des symphonies de Brahms et Beethoven, si proches de conception de son contemporain Monteux

Les Weber, Mendelssohn, Schumann (magnifique 2ème symphonie) ne manquent ni d’élan ni de saveur.

Maître de ballet

Qui pourrait oublier qu’Ansermet a été, de 1915 à 1923, le chef des Ballets Russes, qu’il a, à ce titre, créé les partitions du Tricorne de Manuel de Falla, de Noces de Stravinsky, qu’il a étroitement connu ceux dont il dirigeait les oeuvres ! Ses enregistrements des trois grands ballets de Tchaikovski, de Coppélia de Delibes, de Glazounov, évidemment de Stravinsky (malgré la brouille qui les a séparés après la guerre, Ansermet refusant de jouer les partitions « révisées » par Stravinsky, qui, ce faisant, régénérait le compteur de ses droits d’auteur!). Dans Tchaikovski en particulier, les tempi d’Ansermet peuvent parfois surprendre, on ne doit jamais oublier que lui savait ce qu’était qu’accompagner des danseurs !

Une curiosité sans limite

On ne peut résumer ici ce que fut l’incroyable carrière du chef suisse, fondateur en 1918 de l’Orchestre de la Suisse Romande qu’il dirigea jusqu’en 1967, ni l’étendue de ses curiosités et de ses répertoires. Mais on en trouve, dans ce coffret, l’éclatant témoignage.

De Sibelius, il a laissé deux symphonies, dont une surprenante Quatrième :

En septembre 1968 pour l’un de ses tout derniers enregistrements, il grave la 3ème symphonie d’Albéric Magnard.

Il n’oublie jamais ses contemporains suisses, Honegger bien sûr (c’est Ansermet qui crée le poème symphonique Pacific 2.3.1, Frank Martin

On l’a bien compris, ce coffret est une malle aux trésors, qu’on n’a pas fini de redécouvrir.

Le bicentenaire oublié : Lalo ou l’éternel second

Sur les réseaux sociaux, en ce 27 janvier, il n’y en a que pour Renaud C. qui fête ses 47 ans aujourd’hui. La belle affaire ! ce serait donc le seul musicien connu à être né un 27 janvier…

Un lointain Wolfgang Amadé Mozart? aussi un 27 janvier 1756, mais ça ne fait pas un compte rond.

Qui d’autre ? un Lillois au patronyme fleurant bon l’Ibérie de ses ancêtres ? Édouard Lalo est né, il y a 200 ans, le 27 janvier 1823. Mais tout le monde l’a oublié, à l’exception de Diapason dans son numéro de février. Pas un coffret annoncé chez Warner par exemple !

Je n’avais sans doute pas tort de commettre un texte intitulé : Lalo ou l’éternel second. Dans le livret du premier disque monographique que j’avais fait enregistrer à l’Orchestre philharmonique de Liège en 2002.

Je ne vais pas répéter ici ce que je rabâche depuis des années : pourquoi l’unique symphonie de Lalo n’est-elle jamais au programme d’aucun concert ?

J’ai repêché sur un site étranger de seconde main une version dont je connaissais l’existence mais que je n’avais trouvée en CD, celle d’Antonio de Almeida (1928-1997), ce chef français qui a tant fait, surtout en dehors de l’Hexagone d’ailleurs, pour la musique française. Decca aurait-il la judicieuse idée de la rééditer en numérique ?

Dommage que le dossier signé Gilles Saint-Arroman dans Diapason, ne consacre pas une seule ligne à cette symphonie contemporaine de la 3ème de Saint-Saëns, ni même une indication discographique (au moins la version Beecham !).

En revanche, parmi les « cinq joyaux » discographiques recommandés par le magazine, figure en première place un coffret que j’avais ardemment souhaité, puis organisé, avec le concours du Palazzetto Bru Zane: toute l’oeuvre concertante de Lalo, avec l’orchestre de Liège bien sûr, la direction lumineuse de Jean-Jacques Kantorow et une belle brochette de jeunes solistes belges et français.

On aura l’occasion de revenir sur ce bicentenaire, et si je dois être le seul à faire revivre la diversité de l’oeuvre de ce grand compositeur, je m’en acquitterai avec ardeur. Prochains épisodes consacrés aux ouvrages lyriques, aux ballets et pièces d’orchestre, avec quelques pépites discographiques pour les oeuvres les plus connues (Symphonie espagnole, concerto pour violoncelle…)

Pépites suisses

Alain Lompech postait il y a quelques jours sur Facebook une vidéo qu’il trouve à juste titre extra-ordinaire : Nelson Freire jouant le 2ème concerto de Saint-Saëns avec l’orchestre de la Suisse italienne.

Cela m’a rappelé que j’ai dans ma DVDthèque un coffret de 10 DVD (avec des suppléments audio sur chacun), sans doute acheté un jour en Allemagne pour un prix dérisoire, et que j’avais sans doute négligé de regarder plus avant.

Ce ne sont que des pépites, de véritables trésors, des captations faites par la télévision suisse italienne dans son grand studio de Lugano dans les années 70 et 80.

Je viens de vérifier sur les sites de la FNAC et d’Amazon, le dit coffret plat est disponible chez des revendeurs chevronnés à des prix dérisoires.

Le contenu est incroyablement alléchant. A chaque fois c’est l’Orchestra della Svizzera italiana (Orchestre de la Suisse italienne) qui joue. La plupart des solistes invités sont dans leurs jeunes années. Qu’on en juge :

DVD 1 Beethoven concerto n°5 (Homero Francesch, piano), Brahms symphonie n°3 / Dir. Serge Baudo

DVD 2 Chopin concerto n°1 (Tzimon Barto, piano), Beethoven symph.n°3 / Dir. Roderick Brydon

DVD 3 Fauré Masques et bergamasques, Franck Variations symphoniques (Nelson Freire), Bizet Jeux d’enfants, Saint-Saëns Concerto n°2 (Nelson Freire, piano) / Dir. David Shallon. David Shallon était un chef israélien, incroyablement doué, qui avait dirigé notamment l’orchestre de Jérusalem et le philharmonique du Luxembourg, mort à 50 ans, en l’an 2000, dans des conditions atroces d’une crise d’asthme foudroyante sous les yeux impuissants de son épouse d’alors, l’altiste Tabea Zimmermann.

DVD 4 Haydn Symphonie n°103, Mozart concerto n°20 (Maria Tipo, piano) / Dir. Peter Maag

DVD 5 Lebrun concerto hautbois n°1 (Omar Zoboli), Mozart Symphonie 35 / Dir. Frans Brüggen

DVD 6 Mozart La Clemenza di Tito ouv., Concerto n°21 (Mikhail Rudy, piano), Schubert Symph.n°3 / Dir. Christof Escher

DVD 7 R.Strauss Der Rosenkavalier suite valses, Burlesque (Bernd Glemser, piano), Brahms Symph n°2 / Dir. Nicolas Carthy

DVD 8 Récital Zoltan Kocsis (Mozart, Beethoven sonate 32, Schubert sonate D 960

DVD 9 Roland de Lassus Les larmes de Saint-Pierre, Ockeghem Missa pro defunctis / Hilliard Ensemble, Consort of Musicke

DVD 101 Récital Marilyn Horne (Gluck, Meyerbeer, Saint-Saëns, Rossini, Bizet) / Dir. Martin Katz