L’illumination Britten (I)

Faut-il prendre prétexte du cinquantenaire de sa mort, le 4 décembre 1976, pour célébrer Benjamin Britten ? Une fois qu’on a répété que c’est « le plus grand compositeur anglais » du XXe siècle, qu’on a cité les deux opéras qu’on représente régulièrement (Billy Budd, Peter Grimes), que sait-on vraiment, en France, de celui qui fut aussi un formidable pianiste, chef d’orchestre, et même altiste ?

C’est pourquoi j’ouvre une série d’articles consacrée à une personnalité, qui me rappelle une conversation d’il y a quelques années avec ma mère. J’essayais de lui faire raconter ses années à Londres, ses études à l’école d’infirmières du Kensington Hospital, et en même temps son rôle de nurse pour les enfants d’une famille aisée. C’est là qu’elle me dit que les B. recevaient régulièrement des amis le dimanche, et que parmi eux il y avait un couple d’hommes musiciens ou « quelque chose comme ça ». Je lui citai les noms de Benjamin Britten et Peter Pears, elle me confirma que ces visiteurs étaient bien le compositeur et son partenaire. Je n’en saurai pas plus et n’aurai jamais moi-même l’occasion de les approcher.

Le concert de jeudi dernier à Radio France (compte-rendu à lire sur Bachtrack) mettait à l’honneur deux des oeuvres les mieux connues de Britten.

Les Illuminations

Contrairement aux autres cycles vocaux de Britten expressément dédiés à Peter Pears, les Illuminations sont dédiées à la cantatrice suisse Sophie Wyss et créées par elle en 1940 à Londres. Ce qui nous vaut au disque des versions avec soprano… et avec ténor. Comme celles qui figurent dans ma discothèque :

Felicity Lott / Bryden Thomson / Chandos

Pour moi la référence, surtout depuis que j’ai eu la chance d’inviter Felicity Lott et de l’entendre en concert chanter l’oeuvre en Suisse sous la direction d’Armin Jordan

Dame Felicity a aussi enregistré l’oeuvre avec le chef anglais Steuart Bedford (1939-2021) qui fut un proche du compositeur et qui reprit la direction du festival d’Aldeburgh de 1974 à 1998.

Heather Harper / Neville Marriner /EMI Warner

Comme la version de Heather Harper, j’ai découvert celle de Sylvia McNair dans un gros coffret des enregistrements de Seiji Ozawa pour Philips (voir Ozawa #80)

Quatre versions pour ténor aussi dans ma discothèque, avec évidemment l’incontournable Peter Pears

Peter Pears / Benjamin Britten / Decca

John Mark Ainsley / Nicholas Cleobury / EMI

Robert Tear / Carlo Maria Giulini / DG

Un classique indémodable surtout pour la Sérénade pour cor, ténor et orchestre (on y reviendra plus tard)

On ne m’en voudra pas d’évoquer ici à nouveau la figure de Dudley Moore (1935-2002) qui, outre qu’il était lui-même un merveilleux musicien, imite comme personne et la musique de Britten et le chanteur Peter Pears !

Variations et fugue sur un thème de Purcell (The Young Persans Guide to the Orchestra).

Le tube des oeuvres prétendument destinées aux enfants (avec Pierre et le Loup et Le Carnaval des animaux) n’a pas en Europe continentale la notoriété incroyable qu’il a au Royaume-Uni. On est donc heureux de l’entendre dans le cadre d’un programme « normal », où il apparaît pour ce qu’il est, une sorte de mini-concerto pour orchestre.

On aurait pu, jeudi soir, faire entendre au moins le rondeau de la suite Abdelazer ou la vengeance du Maure qui a fourni à Britten matière à variations

Sachant que Britten était un chef d’orchestre hors pair et que, dans pratiquement toute son oeuvre, il est le meilleur interprète de lui-même, c’est sa version qu’on recommande avant toute autre.

Pas moins de 21 versions différentes dans ma discothèque, rappelées ici dans l’ordre alphabétique : Bernstein, Boult, Britten, Andrew Davis, Dorati, Fiedler, Groves Haitink, Jansons, Paavo Järvi, Karajan, Maazel, Markevitch, Marriner, Ormandy Ozawa, Rattle, Sargent, Felix Slatkin, Stokowski, Temirkanov !

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Les raretés de l’été (VIII) : les dernières mélodies

En redécouvrant le coffret Zinman (voir Zinman chez les Suisses), j’ai aussi redécouvert l’une des… 33 versions que je compte dans ma discothèque de l’ultime chef-d’oeuvre de Richard Strauss (1864-1949), ses Vier letzte Lieder.

J’aime beaucoup Melanie Diener, une belle artiste que j’ai eu le bonheur d’accueillir à Liège.

Une fois de plus, le dernier article du blog de Joseph Zemp est une mine d’informations : Richard Strauss en Suisse, notamment sur les circonstances, les lieux et les dates de composition de ces quatre dernières mélodies, écrites en 1948 entre Montreux et l’Engadine. Avec bien entendu partition et poèmes de Hermann Hesse (1877-1962) et Josef von Eichendorff (1788-1857). Je ne peux jamais écouter ces quatre Lieder, surtout le dernier (Im Abendrot) sans être saisi d’un bouleversement intérieur, qui fait sans doute écho à des souvenirs, à ce que seul le mot allemand Erlebnis – qu’on traduit imparfaitement par « expérience personnelle » – exprime.

Une fois que j’ai redit ma faveur de toujours pour deux versions immortelles,

je propose quelques raretés de ma discothèque, sans aucun ordre de préférence(*)

Evelyn Lear (1926-2012)/ Karl Böhm

Tout ou presque sur ce disque et cette chanteuse ici : La reine Lear

Charlotte Margiono / Edo de Waart

Souvenir très particulier de l’une des chanteuses préférées de Nikolaus Harnoncourt, Charlotte Margiono, que j’avais invitée pour la Neuvième symphonie de Beethoven qui marquait la fin du mandat de Louis Langrée à Liège en juin 2006.

Nina Stemme / Antonio Pappano (2007)

Lisa della Casa / Karl Böhm (1953)

Teresa Stich-Randall / Laszlo Somogyi (1964)

L’inoubliable Sophie du légendaire Rosenkavalier de Karajan (1956) avec Schwarzkopf, Ludwig et Edelmann, Teresa Stich-Randall (1927-2007) a gravé ces Vier letzte Lieder en 1964.

Felicity Lott/Neeme Järvi (1987)

Ai-je besoin de rappeler l’admiration que j’ai pour elle, l’amitié qui nous lie depuis 1988. On cite rarement Felicity Lott comme interprète de ce cycle, alors qu’elle est chez elle dans Richard Strauss (une Maréchale d’anthologie !). Et j’aime la manière fluide, presque allégée, de Neeme Järvi qui ne surcharge pas le sublime écrin orchestral de ces Lieder.

Kanawa/Solti (1991)

C’était de notoriété publique la chanteuse préférée de Georg Solti. La voix de miel de Kiri Te Kanawa séduit toujours, même si on peut préférer des interprètes plus engagées.

Trois ans après ses débuts au Carnegie Hall de New York (lire Varady 80 ) Julia Varady donnait ces Vier letzte Lieder en 1992 à Leipzig. Incroyable que personne n’ait jamais songé à les lui faire enregistrer…

(*) Voici la liste des 33 versions que j’ai dans ma discothèque :

Arroyo/Wand, DellaCasa/Böhm, Diener/Zinman, Flagstad/Furtwängler, Fleming/Eschenbach, Harteros/Jansons, Isokoski/Janowski, Janowitz/Haitink, Janowitz/Karajan, Janowitz/Stamp, Jurinac/Sargent, Kanawa/A.Davis, Kanawa/Solti, Kaune/Oue, Kühmeier/Nott, Lear/Böhm, Lott/Järvi, Margiono/de Waart, Mattila/Abbado, Müller/Eschenbach, Norman/Masur, Pieczonka/Haider, Popp/Tilson-Thomas, Popp/Tennstedt, Rothenberger/Previn, Schwarzkopf/Ackermann, Schwarzkopf/Karajan, Schwarzkopf/Szell, Söderström/Haitink, Stemme/Pappano, Studer/Sinopoli, Tomowa-Sintow/Karajan, Voigt/Masur.

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Soirées 5 étoiles

Il est rare d’enchaîner deux soirées qu’on avait quelques craintes d’aborder – pour des raisons très différentes – et qui finalement vous comblent.

La Maréchale de Véronique Gens

Celle qui a si souvent chanté les tragédiennes baroques, des rôles rares dans des ouvrages méconnus – Véronique Gens était une invitée régulière du Festival Radio France à Montpellier – rêvait d’incarner la Maréchale du Chevalier à la rose de Richard Strauss. Michel Franck, pour sa dernière production comme directeur du théâtre des Champs-Elysées, lui a offert ce rôle, où elle nous a émus et éblouis tout à la fois.

Oui, j’étais un peu inquiet à l’idée de découvrir la mise en scène confiée au metteur en scène incontournable de la scène lyrique européenne, Krzysztof Warlikowski. et j’ai finalement adoré comme je l’ai écrit pour Bachtrack : La noblesse du Rosenkavalier de Warlikowski au théâtre des Champs-Elysées.

Le Chevalier à la rose n’est pas l’opéra que je regarde ou écoute le plus souvent, sauf par extraits. Je n’ai pas beaucoup changé de références au fil des ans.

Les deux DVD dirigés par Carlos Kleiber, dans la mise en scène archi-traditionnelle d’Otto Schenk, avec deux distributions d’exception et surtout, évidemment, la plus belle direction d’orchestre qui soit

Souvenir inoubliable des représentations données au Châtelet avec l’impériale maréchale de Felicity Lott dirigée par Armin Jordan en septembre 1993 (je venais d’arriver à la direction de France Musique.

Au disque, tout aussi impérissable, le miracle Karajan-Schwarzkopf-Ludwig-Stich Randall

Blomstedt pour l’éternité

Jeudi soir je redoutais un peu d’être le spectateur d’un vieillard jadis admiré, mais qu’on vient observer comme une curiosité, Herbert Blomstedt, 98 ans dans quelques jours ! Certes l’entrée et la sortie de scène deviennent très difficiles, mais une fois installé sur son banc de pianiste, le vieux chef suédois fait des miracles avec un Orchestre de Paris en état de grâce (voir Bachtrack: Herbert Blomstedt et l’Orchestre de Paris pour l’éternité).

Deux symphonies au programme : la Première de Brahms et en première partie la 2e symphonie de Berwald (1842). A ma connaissance, Blomstedt n’a gravé que les 1ere et 4eme symphonies à San Francisco. Les intégrales symphoniques de Berwald se limitent à quelques versions, avec une préférence pour Ulf Björlin et le Royal Philharmonic

C’est de la musique joliment troussée, qui se laisse écouter.

La Première de Brahms c’est évidemment autre chose, et les grandes versions au disque sont légion. Relire ce que j’écrivais ici à propos de l’un des plus beaux thèmes de toute la symphonie, chanté au cor dans le dernier mouvement : Le son du cor au fond de Brahms.

Il faut évidemment écouter Blomstedt dans une oeuvre dont il connaît tous les secrets

Une expo à voir et entendre

Passant par hasard devant l’hôtel de Soubise, dans le Marais à Paris – c’est le siège et le musée des Archives nationales – j’y ai découvert une belle exposition sur le thème Musique et République (voir mes brèves de blog).

Beaucoup de documents qu’on a rarement l’occasion de voir et de lire. Iconographie et muséographie de premier plan. C’est gratuit et on se précipite

Mon actualité sur brèves de blog.

Le vrai Fauré (suite)

Nous y voilà : Gabriel Fauré, né le 12 mai 1845 est mort il y a cent ans exactement, le 4 novembre 1924. En juin dernier j’avais déjà consacré un article au compositeur ariégeois (Le vrai Fauré) en citant quelques disques qui comptent pour moi. Entre-temps sont parues plusieurs nouveautés (au piano) et rééditions, qui ont suscité des critiques très partagées, par exemple sur les disques de Théo Fouchenneret et Aline Piboule

Je connais l’une et l’autre (Ils ont fait Montpellier : En blanc et noir), mais comme je n’ai pas écouté leurs disques, je me garderai bien d’en parler. Je peux seulement les féliciter d’apporter leur pierre à un édifice discographique qui n’a guère évolué depuis une trentaine d’années pour ce qui est du piano seul (relire Le vrai Fauré).

C’est vrai de l’ensemble de l’oeuvre de Fauré, comme en témoigne le coffret récapitulatif que publie Warner/Erato.

Le plus étonnant – à moins que ce ne soit un choix ? – est qu’il ne s’y trouve aucun des enregistrements d’une intégrale de la musique de chambre réalisée, un peu à la va-vite, pour le même éditeur il y a quatorze ans, intégrale aujourd’hui indisponible (à l’exception du Quatuor Ebène)

Une adresse à l’éditeur : en dehors d’un index des oeuvres en anglais, le livret ne donne aucune indication sur le contenu des 26 CD ni sur les interprètes !

Seul apport à une discographie déjà multi-rééditée, la tragédie lyrique Prométhée dénichée dans les archives de l’INA, un « live » réalisé le 19 mai 1961 à l’Orangerie du parc de Sceaux par Louis de Froment dirigeant l’Orchestre national et le choeur de la RTF avec une distribution grand format : Berthe Monmart, Jeannine Collard, Janine Micheau, Emile Belcourt, André Vessières et Jean Mollien. Plus une palanquée d’archives. Et des versions connues et reconnues qui n’ont rien perdu de leur superbe !

Mon Fauré

En plus des versions que j’ai déjà signalées (Le vrai Fauré) j’aimerais signaler quelques-uns des disques auxquels je reviens régulièrement

Ai-je besoin de rappeler l’admiration que j’éprouve pour ces deux amis de longue date, Tedi Papavrami et Nelson Goerner ?

Mention aussi de Giulio Biddau, un jeune pianiste sarde, dont j’avais découvert le disque il y a quelques années :

On ne sera pas surpris de trouver ici le nom de Felicity Lott, dont il faut thésauriser les disques, très épars, de mélodie française

Même admiration pour ma très chère Sophie Karthäuser et son merveilleux partenaire Cédric Tiberghien.

Dommage que le coffret Erato/Warner ne reprénne aucun des enregistrements d’Armin Jordan, comme un merveilleux Requiem

Version 1.0.0

Les audaces de Marianne

J’assistais vendredi soir à la première parisienne du dernier ouvrage lyrique de George Benjamin et Martin Crimp – Picture a Day like this -, à l’Opéra-Comique, un an après sa création au festival d’Aix-en-Provence.

J’en ai rendu compte pour Bachtrack : Marianne Crebassa bouleverse l’Opéra-Comique dans Picture a Day like this.

Discrètement assise à la corbeille de l’Opéra Comique, une spectatrice attentive – ma chère Felicity Lott (Voisine)

Comme je l’écris dans mon article, deux souvenirs m’ont envahi : celui de la création, à laquelle j’avais assisté, en 2012, de Written on Skin à Aix-en-Provence, qui m’avait durablement bouleversé

et, plus récemment, le 21 juillet 2022 à Montpellier, la formidable interprétation des Sea Pictures d’Elgar que Marianne Crebassa chantait pour la première fois.

J’ai d’autant plus de raisons de me rappeler cette soirée, que ce fut la dernière où je vis et entendis notre si regrettée Jodie Devos (lire Jodie dans les étoiles) chanter, malgré quelques péripéties, dans la Première symphonie de Vaughan Williams.

Ce soir-là, Marianne Crebassa nous avait tous convaincus que ce répertoire britannique peut être chanté par d’autres que par les Britanniques. J’ignorais alors qu’elle serait choisie pour créer le quatrième ouvrage lyrique de George Benjamin en juillet 2023 !

J’ai eu la chance de pouvoir inviter Marianne, née à Béziers, restée si attachée à sa région natale, plusieurs fois durant mon mandat de directeur du Festival Radio France de Montpellier.

En 2015, elle « ressuscitait » Fantasio d’Offenbach sous la houlette de Friedemann Layer (1941-2019), en 2018 elle s’associait à Fazil Say pour un récital magnifique, la pandémie et les restrictions sanitaires avaient reporté à 2022 des projets déjà envisagés pour 2020 puis 2021.

J’admire profondément d’abord la personne Marianne Crebassa, qu’on ne peut dissocier de l’artiste hors norme qu’elle est devenue. Elle aurait pu se laisser entraîner sur la voie toute tracée de la « jeune mezzo-soprano française qui monte », de festival en festival, de rôle en rôle dé plus en plus lourd. Il faut réécouter ce qu’elle déclarait au micro de France Musique le 23 octobre dernier. On ne lui souhaite pas une belle carrière, mais une vie de femme, de mère et d’artiste réussie dans toute sa plénitude. :

Après Colmar

J’ai relaté mon bref périple dans le Grand Est (Vents d’Est), et promis de revenir sur les concerts que j’ai suivis à Colmar et chroniqués pour Bachtrack.

Le quartier de la Petite Venise à Colmar

Richard, Gustav et César en ouverture

D’habitude il fait une chaleur étouffante dans l’église Saint-Mathieu de Colmar où se déroulent les concerts symphoniques. Ce n’était pas le cas vendredi dernier… et c’était bien !

Lire : Ouverture de fête à Colmar

Je conseille à ceux qui ont manqué ce concert comme à ceux qui y ont assisté de le (re)voir sur Arte Concert : L’ouverture du festival de Colmar avec Alain Altinoglu et Stéphane Degout

Les pompes et circonstances du samedi soir

Le samedi c’était double dose, d’abord le quatuor Modigliani au théâtre municipal

puis de nouveau l’orchestre de la Monnaie et Alain Altinoglu, avec un programme que j’aurais rêvé d’afficher à Montpellier en 2022.

Lire mon compte-rendu sur Bachtrack : Sérénades britanniques à Colmar.

Avec un soliste que je ne m’attendais pas à retrouver dans ce programme, le ténor anglais Ed Lyon que j’avais vu dans My Fair Lady au Châtelet en 2012 dans le rôle de Freddy.

En conversation avec Ed Lyon

La sérénade pour ténor, cor et cordes de Britten est avec les Illuminations du même Britten l’une de ces oeuvres qu’on ne peut écouter distraitement et qui vous touchent profondément. Les deux oeuvres sont sur un disque de référence absolu :

Redécouvrir Samson

Pour une fois, je précède un anniversaire, le centenaire de la naissance, le 18 mai 1924, du pianiste Samson François. Je suis tombé, par hasard, avant-hier soir sur LCP (La Chaîne Parlementaire) sur une rediffusion de l’émission Rembobina, animée par Patrick Cohen.

J’ai découvert un talent que je ne connaissais pas à l’ancien matinalier de France Inter, que je saluais parfois chez Carrette à côté de la maison de la radio : une excellente connaissance de la musique, et en l’espèce de Ravel et du héros du jour, le pianiste français mort à 46 ans en 1970. Même Eve Ruggieri, qui m’insupportait par son ton mondain (« Pava-reu-ti ») et ses approximations, m’a agréablement surpris par une vivacité d’esprit intacte à l’âge vénérable qui est le sien. Evidemment nous étions, eux et moi, nostalgiques d’une époque, d’abord les années 70 où la musique classique avait droit à la télévision à des émissions hebdomadaires à des heures de grande écoute, puis des années 80 et 90 avec des « Musiques au coeur » (1982-2009 !) qui ont fait défiler les plus grands interprètes (c’est par cette émission que j’ai eu la révélation de Felicity Lott par exemple).

Le son de Samson

Mais si j’ai été scotché devant mon écran par un artiste que je connaissais finalement trop peu et mal, bien que j’aie acquis en son temps le coffret récapitulatif des enregistrements réalisés pour Pathé-Marconi

Je me rappelle l’émotion qui avait saisi mes professeurs du modeste Conservatoire de Poitiers (lire Retour à Poitiers) à l’annonce de la mort brutale de Samson François en 1970. Je ne sais plus à quelle occasion, en revanche, le directeur de l’époque du Conservatoire, Lucien Jean-Baptiste (pas l’acteur !), m’avait fait écouter dans son bureau le 6e prélude de Chopin – sans doute était-ce au programme d’un examen ? – joué par Samson François, qu’il trouvait exemplaire de poésie.

Je me suis replongé avec autant de curiosité que de délectation dans ce coffret, les Chopin bien sûr, les Ravel si connus, que je m’en veux d’avoir négligés si longtemps, et des Debussy admirables.

Je citais dans mon récent article – Retour à Poitiers – les grands artistes que j’avais eu la chance d’entendre dans ma ville de jeunesse. Malheureusement je n’ai jamais entendu Samson François en concert, et j’ai toujours été réservé sur la légende entretenue à son propos – l’oiseau de nuit, porté sur l’alcool, la cigarette voire d’autres substances – comme s’il fallait absolument expliquer l’originalité d’un génie, comme si on avait oublié que le véritable artiste n’est jamais « conforme ». Merci à Patrick Cohen et Eve Ruggieri de m’avoir permis de le redécouvrir.

L’été 23 (III) : la mer à Lucerne

Petite série estivale pendant que ce blog prendra quelques distances avec l’actualité, quelques disques enregistrés en été, tirés de ma discothèque : épisode 3

J’ai déjà raconté ici mon été 1974 à Lucerne (La découverte de la musique). Etrangement, problème de droits sans doute, il y a assez peu de témoignages discographiques « live » d’un festival qui, depuis sa fondation par Toscanini et Ansermet en 1938, et singulièrement après la Seconde Guerre mondiale, a été et reste l’une des plus grandes manifestations estivales d’Europe avec Salzbourg.

Le label allemand AUDITE a entrepris, depuis quelques années, de publier les belles archives de ce festival, dont celle-ci, en 2021.

Le disque est le reflet de deux concerts donnés en 1988 et 1994, et donne une image de l’art du chef suisse beaucoup plus conforme au souvenir que j’ai de ce qu’il pouvait donner en concert.

Il y a de surcroît ici un inédit dans l’abondante discographie d’Armin Jordan (1932-2006), la deuxième suite de Bacchus et Ariane de Roussel.

Et il y a surtout une fabuleuse version d’une pièce qu’Armin Jordan connaissait par coeur, qu’il est le seul à avoir enregistrée avec trois cantatrices différentes – Jessye Norman, Françoise Pollet, Felicity Lott, excusez du peu ! – le Poème de l’amour et de la mer de Chausson.

Baudelaire en musique

A l’occasion d’un autre anniversaire, le centenaire de la mort du compositeur néerlandais Alphons Diepenbrock – le 5 avril dernier – Le Hollandais oublié -, j’ai évoqué incidemment Baudelaire qui a inspiré à Diepenbrock plusieurs très belles mélodies, comme cette Invitation au voyage magnifiquement chantée par Aafje Heynis.

L’un de nos plus grands poètes, Charles Baudelaire, est donc né le 9 avril 1821, il y a deux cents ans.

J’emprunte à Jean-Yves Masson, écrivain, éditeur, professeur, une partie du magnifique texte qu’il publie sur sa page Facebook. A défaut d’avoir sa connaissance encyclopédique de Baudelaire, je partage son admiration, son amour de l’auteur des Fleurs du Mal et de tant d’autres chefs-d’oeuvre

« J’ai aimé Baudelaire d’instinct, dès que j’ai commencé à le lire sérieusement, c’est-à-dire je pense au tout début de mes études. Je l’ai aimé comme un frère puisqu’il m’appelait son semblable, son frère, et que j’ai compris que c’était vrai. Rimbaud l’avait déclaré « le premier voyant, roi des poètes, un vrai dieu « /…./ mais qu’il était évidemment Baudelaire est probablement le plus grand poète chrétien (je ne dis pas catholique) de toute la langue française, en tout cas le plus grand depuis les poètes baroques qu’il aimait tant.

Je me suis nourri de Baudelaire, j’ai vécu avec Baudelaire, je l’ai emporté partout en voyage, il est l’intelligence suprême faite poésie, jusque dans sa critique d’art….

. « Baudelaire est une origine », a dit Pierre-Jean Jouve, ce que le romantisme français n’a pas su être (ailleurs en Europe, oui, mais pas en France). Jouve a raison: ce qu’on appelle la poésie a révélé avec un lui un visage nouveau dans notre langue et personne ne peut l’ignorer…

Hugo serait bien surpris s’il revenait et découvrait que l’œuvre de Baudelaire pèse aussi lourd sur la balance de l’Esprit que les dizaines de milliers de vers de la sienne, et sans doute même plus lourd. Je sais ce que vaut quelqu’un au jugement qu’il porte sur Baudelaire et à la manière dont il en parle. S’il n’y avait pas Montaigne et Rimbaud, il est clair que, sur une île déserte, j’emporterais Baudelaire. Il est vrai que comme je le connais presque par cœur, autant que Rimbaud, le dilemme serait vite résolu. » Bon anniversaire, souverain maître ! (Jean-Yves Masson, 9 avril 2021)

L’invitation au voyage

C’est incontestablement L’invitation au voyage dans le recueil des Fleurs du Mal (1857) qui a eu le plus de succès chez les compositeurs : près d’une dizaine se sont essayés, avec des fortunes diverses, à parer ces vers de mélodies.

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté
.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
— Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Léo Ferré

Benjamin Godard

Emmanuel Chabrier

Mais c’est pour moi définitivement Henri Duparc qui donne sa perfection musicale à cette sublime Invitation

J’avoue aimer autant la version orchestrale que la version avec piano, surtout avec des interprètes de la qualité de Françoise Pollet et de José Van Dam !

Impossible d’être exhaustif quant aux multiples « mises en musique » de Baudelaire (on renvoie à une page Wikipedia très bien faite)

Encore quelques exemples, parfois inattendus.

Fauré : Chant d’automne

Chausson : L’Albatros

Harmonie du soir mise en musique par Debussy, donne aussi Harmonie des Abends sous la plume de Zemlinsky

Plus étonnant encore, le premier des trois Lieder que compose un Karlheinz Stockhausen de 22 ans, en 1950, Der Rebell / Le rebelle

Le Vin selon Berg

Alban Berg compose, en 1929, Der Wein, pour soprano et orchestre. Il choisit trois des poèmes des Fleurs du Mal parmi les cinq que contient la section intitulée Le Vin, dans la traduction du poète allemand Stefan George : L’âme du fin/ Die Seele des Weines, Le vin des amants / Der Wein der Liebenden, Le vin du solitaire / Der Wein des Einsames

Tout un monde lointain

L’oeuvre la plus célèbre d’Henri Dutilleux, dédiée à et créée par Mstislav Rostropovitch en 1970, Tout un monde lointain, emprunte son titre à un vers du poème La Chevelure :  Tout un monde lointain, absent, presque défunt.

Dutilleux cite Baudelaire en exergue de chacun des cinq mouvements enchaînés de son concerto pour violoncelle :

Énigme (Très libre et flexible)…Et dans cette nature étrange et symbolique… , Poème XXVII

Regard (Extrêmement calme)…le poison qui découle
De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs où mon âme tremble et se voit à l’envers
… , Le Poison

Houles (Large et ample) …Tu contiens, mer d’ébène, un éblouissant rêve
De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts…
 , La Chevelure

Miroirs (Lent et extatique) Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.
 », La Mort des amants

Hymne (Allegro) …Garde tes songes:
Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous!
La Voix

Ici dans une version enregistrée en 2013 à Helsinki par le tout jeune Aurélien Pascal, 19 ans à l’époque, Aurélien Pascal qui sera l’un des invités de marque, en duo avec Alexandre Kantorow le 24 juillet prochain à Montpellier (voir lefestival.eu

Ceux qui me connaissent ne seront pas étonnés que je recommande ces deux disques, de la plus francophile et francophone des chanteuses britanniques, la chère Felicity Lott

Les raretés du confinement (XI) : tristes Césars, Gainsbourg, Doria, Milhaud et la veuve de Karajan

Tristes Césars

Heureusement qu’il y eut Catherine Ringier, Alain Souchon, Benjamin Biolay – que des jeunes pousses de la chanson ! – pour donner un peu d’allure à une cérémonie qui n’en eut aucune : la 46ème édition des Césars était un ratage, une caricature, le comble de l’entre-soi, rien ni personne qui donne envie au public de retrouver le chemin des salles obscures. Lire ce texte de Nathalie Bianco (Un presque sans-faute)

En ce 13 mars, la culture n’est donc toujours pas déconfinée, et Roselyne Bachelot continue de croiser les doigts pour que les lieux de culture rouvrent…. dans le courant du deuxième trimestre !

2 mars : Gainsbourg et Brahms

Serge Gainsbourg (1928-1991) disparu il y a 30 ans a beaucoup emprunté à la musique classique. En particulier à Brahms, le 3ème mouvement de sa Troisième symphonie (pour Baby alone in Babylon). Lire : Les classiques de Gainsbourg) John Barbirolli dirige en 1967 les Vienna Philharmonic / Wiener Philharmoniker

3 mars : La Veuve de Karajan

Je considère depuis longtemps Die lustige Witwe / La Veuve joyeuse comme un absolu chef-d’oeuvre. En ces temps si incertains, on ne se lasse pas d’écouter cette valse si érotique, si bienfaisante, par des interprètes aussi exceptionnels.: Elizabeth Harwood, René Kollo, Herbert von Karajan et les Berliner Philharmoniker

4 mars : Nelson et Martha dansent

Quand deux géants s’amusent avec le troisième mouvement – « Brasileira » – de Scaramouche de Darius Milhaud. Ça danse et ça chaloupe – et c’est d’une mise en place périlleuse. Et ça nous fait un bien fou sous les doigts complices du Brésilien Nelson Freire et de l’Argentine Martha Argerich :

5 mars : Verdi revisité

Quand les musiciens se prêtent aux petits et aux grands arrangements (lire Petits et grands arrangements) cela peut donner des résultats étonnants. Honneur aux Britanniques ou quand Charles Mackerras revisite Verdi avec le ballet The Lady and the Fool (1954) :

6 mars : Les matinées et les soirées de Benjamin B.

Quand Benjamin Britten « arrange » Rossini (lire Petits et grands arrangements) cela donne deux suites d’orchestre, l’une pour le matin, l’autre pour le soir ! Richard Bonynge dirige les Matinées et les Soirées musicales de Rossini/Britten :

7 mars : Capriol suite

Dans mon article (Petits et grands arrangements) j’aurais pu ajouter le nom du compositeur anglais Peter Warlock, de son vrai nom Philip Heseltine, né en 1897, mort prématurément à 36 ans en 1930 (suicide ou accident ?), auteur d’une Capriol Suite (1926) inspirée de l’Orchésographie du compositeur français Thoinot Arbeau (1520-1595).

Neville Marriner dirige « son » Academy of St Martin in the Fields

8 mars : atout cheffes

Ce n’est pas parce que les cheffes d’orchestre sont moins nombreuses que les hommes qu’elles ont moins de talent ! Revue non exhaustive dans ce billet : Atout cheffes/ Un disque redécouvert dans ma discothèque, Tchaikovski dirigé par la cheffe britannique Sian Edwards, la fougue romantique de Roméo et Juliette :

9 mars : hommage à Renée Doria

J’ai toujours aimé cette voix si française. Renée Doria. Telle une ombre légère, est partie rejoindre les étoiles, quelques semaines seulement après avoir fêté ses 100 ans.

10 mars : La Grande Duchesse

L’une des plus impérissables incarnations de La Grande Duchesse de Gérolstein d’Offenbach, Dame Felicity Lott. Marc Minkowski dirige Les Musiciens du Louvre

11 mars : Astor Piazzolla et Liège

Astor Piazzolla est né il y a cent ans le 11 mars 1921 à Mar Del Plata (Argentine).En mars 1985, il crée à Liège avec l’ Orchestre Philharmonique Royal de Liège son célèbre concerto pour bandonéon et guitare.