Troisième tour

Le 5 mars dernier, à la fin d’un long article – Élections municipales : hier et aujourd’hui – j’écrivais : « Que donneront les élections du 15 et du 22 mars prochains ? Je suis évidemment de très près les campagnes dans quelques villes où j’ai des attaches, Thonon-les-Bains bien sûr, Paris évidemment, Montpellier, et quelques autres encore…Bien malin qui pourrait faire un pronostic dans les trois villes que j’ai citées… et dans bien d’autres. L’éclatement de l’offre politique, le nombre de listes en concurrence, la perte des repères traditionnels – cause et conséquence des élections présidentielle et législative de 2017 – rendent les résultats plus qu’incertains. Les sondages ? cela fait des années qu’ils sont régulièrement démentis ou corrigés par les élections. Le suspense est entier… »

On a désormais la réponse, à l’issue d’un second tour qui n’a pas eu lieu le 22 mars, mais le 28 juin dernier !

J’aurais pu ajouter une quatrième ville, celle de mon enfance, de mon adolescence, celle aussi où je fus pour la première fois candidat sur une liste municipale en 1977, Poitiers

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Le taux d’abstention, depuis plus de dix ans, à des élections traditionnellement très suivies – présidentielles et municipales – est évidemment l’élément essentiel du dernier scrutin. Et, contrairement à la majorité des commentateurs, je ne pense pas que la crise sanitaire en soit la principale raison. La démocratie représentative a plus que du plomb dans l’aile: en témoigne éloquemment le mouvement des « Gilets jaunes » qui a établi, dans l’opinion, qu’une minorité agissante, voire violente, pouvait penser dicter sa loi à la majorité par essence silencieuse.

Mais les électeurs ont voté, et comme en 1977, ils ont « dégagé » des équipes depuis trop longtemps au pouvoir. Inutile de reprendre la liste : Bordeaux, Lyon, Marseille…

À Poitiers, la ville était PS depuis 1977, Jacques Santrot d’abord, Alain Claeyes ensuite. Rien de répréhensible dans ce long règne socialiste. De l’usure, de la lassitude, de l’envie de voir d’autres visages, politiquement proches, mais différents.

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Pour citer les trois autres villes où j’ai des attaches, c’est au contraire la constance dans la fidélité à des valeurs, à des idéaux, qui a été « récompensée » par les électeurs.

À Paris, une ville où une majorité d’habitants n’a pas de voiture, Anne Hidalgo a eu beau jeu de mettre en oeuvre, systématiquement, méthodiquement – obstinément lui reprocheront beaucoup – une politique délibérément hostile à l’automobile, favorable au vélo et autres « mobilités douces » pour reprendre l’abscons verbiage à la mode. Mais qui oserait revenir à la voie Georges Pompidou livrée à la circulation automobile ? Anne Hidalgo a fait ce qu’elle a dit, et les électeurs l’ont reconnu.

À Thonon-les-Bainsla constance d’un candidat de droite modérée a fini par payer. Après des essais infructueux en 2008 et 2014, l’avocat Christophe Arminjon a fini par triompher de l’immobilisme immobilier qui avait caractérisé son prédécesseur, élu à chaque fois à une très courte majorité depuis 1995.

À Montpellier, où l’on a localement l’habitude de dire que rien ne se passe comme ailleurs, la démonstration a été faite, au contraire, qu’il y a des invariants en politique.

Bref rappel historique : en 1977, le socialiste Georges Frêche, éminent professeur d’université, fait basculer à gauche une belle assoupie dans le giron de la droite depuis 1959. Georges Frêche meurt subitement en 2010. L’équipe qu’il avait formée et qu’il tenait d’une main de fer se disloque, et en 2014, les élections municipales voient s’affronter les amis d’hier. Philippe Saurel se présente en dissident, au milieu du quinquennat Hollande marqué par les frondes internes au PS, Philippe Saurel ex-adjoint de Georges Frêche, puis d’Hélène Mandroux qui a succédé à Frêche. Saurel profite de cette posture « dégagiste » et se fait élire maire, puis président de la Métropole de Montpellier (contrairement à ses engagements de campagne).

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(Juillet 2015: de g.à d.R.Koering, J.P.R., Jean-Noël Jeanneney, Damien Alary, Mathieu Gallet et Philippe Saurel)

Nommé en juillet 2014 directeur du Festival Radio France Occitanie Montpellier, c’est avec Philippe Saurel que j’aurai à faire dès ma prise de fonction. Etrange personnage, à qui me liera une connivence qui surmontera les divergences, les à-coups que sa pratique solitaire et versatile du pouvoir ne manquera pas de susciter au fil des ans. Comme si, ayant pris goût à la part d’absolutisme que confère le mandat de maire et surtout de président d’une métropole qui regroupe 31 communes, il s’était rêvé en lider maximo, oscillant entre Podemos en Espagne, Macron en France – il reniera sa proximité avec les « marcheurs » présidentiels dès que l’étoile du président commencera à pâlir -, s’acharnant contre ses anciens amis du PS, au point parfois d’aboutir à des situations absurdes, simplement pour s’opposer à la Région présidée par la PS Carole Delga, ou au département de l’Hérault présidé par le PS Kléber Mesquida.

Le 28 juin, Philippe Saurel a été sévèrement distancé (13 points d’écart) par son ancien collègue de la municipalité Mandroux, alors adjoint à la Culture, Michaël Delafosse. 

Le battu l’a reconnu, sans base politique, sans soutiens structurés, l’aventurier qu’il était, et qui avait forcé le destin en 2014, n’avait aucune réserve électorale, alors même que sa gestion de la crise sanitaire avait été plutôt appréciée.

Le nouveau maire de Montpellier – 43 ans – a le mérite de n’avoir jamais varié de ligne politique, même quand l’étiquette PS était au plus creux de la vague. Il a construit une majorité de projet, logique, avec les écologistes. Il a émis deux ou trois idées-force. Sa constance a payé. Il a donné le sentiment aux électeurs qu’il tiendrait ses engagements. Qu’on pouvait lui faire crédit de ses engagements en faveur de la culture, de la justice sociale, d’une gouvernance respectueuse de la démocratie.

Si l’on voulait extrapoler la situation de Montpellier, de Paris, de Lyon et d’autres, on pourrait conseiller au président de la République de prendre garde à ce qu’enseignent ces élections municipales : débâcle d’un parti qui n’a d’autre légitimité et de raison d’être que le soutien à l’épopée victorieuse d’un candidat qui, défiant (presque) toutes les lois de la politique, s’est fait élire en 2017 à la fonction suprême, débâcle d’un parti qui n’a aucune ramification avec le pays profond, d’un parti qui n’a jamais su (ou voulu ?) valoriser ses candidats, ses élus. Qui connaît aujourd’hui plus de deux ou trois ministres de l’actuel gouvernement ? Qui pourrait citer les futures élites du parti présidentiel ?

Emmanuel Macron l’a emporté en 2017 en prenant tout le monde par surprise. En 2022, il risque fort de lui manquer ce qui a toujours constitué le socle électoral des présidents de la Vème République, une base populaire, ancrée dans les territoires.

Les filles du vent

L’écologie est à la mode… électorale : il n’est que de voir la situation dans une grande partie des villes françaises à la veille du second tour des élections municipales dimanche prochain. On saura le 28 juin au soir si le vert a le vent en poupe…

En musique on pourrait s’amuser – ça prendrait un temps certain ! – à distinguer les compositeurs écolo, tous ceux que la Nature inspira, sans qu’ils eussent même idée que cette sensibilité à leur environnement constituerait un jour un programme politique. Haydn, ses Saisons et sa Création, Beethoven et sa Pastorale, pour ne citer que les plus évidents…

L’excellent animateur de Table d’écoute, l’émission de critique de disques de la RTBF – à qui on souhaite au passage un bon anniversaire, un anniversaire qui compte dans une vie d’homme ! – a eu la bonne idée de programmer, le 14 juin dernier, une oeuvre aussi rare au concert qu’au disque, Les Eolides de César Franck. 

Onze ans – 1875 – avant l’unique Symphonie qui lui assurera une célébrité universelle, le compositeur né à Liège en 1822 (précision historique: la Belgique n’ayant été fondée qu’en 1830, le jeune César est né dans une province des Pays-Bas, dans une famille germanophone !) écrit son deuxième poème symphonique, Les Éolides, inspiré d’un poème éponyme (vraiment très mauvais) de Leconte de Lisle (à lire intégralement à la fin de cet article).

En une dizaine de minutes, César Franck semble tester ce qui fera la marque de sa symphonie, un seul thème cyclique, une mélodie chromatique ascendante, qui tourne sur elle-même, se nourrit de ses variations et renversements. Une oeuvre puissamment romantique. L’émission est à réécouter ICI.

Des six versions choisies par Camille de Rijck, écoutées à l’aveugle comme de bien entendu, j’ai été heureux que mes camarades et moi ayons choisi deux interprétations qui nous semblaient restituer l’essence de cette oeuvre, et parmi elles celle d’un orchestre pour qui Franck n’a aucun secret, l’orchestre de sa ville natale, l’Orchestre philharmonique royal de Liège. Une phalange qui a gravé par trois fois « la » symphonie – des versions toujours citées en référence (L’or des Liégeois) – sous les baguettes successives de Pierre Bartholomée, Louis Langrée et Christian Arming. 

Malgré la brièveté de son mandat, François-Xavier Roth a eu le temps de graver deux disques magnifiques avec l’OPRL, dont ce disque tout Franck. Version voluptueuse, sensuelle, qui épouse le mouvement de ces filles d’Éole.

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L’autre version arrivée en tête est celle de Yan Pascal Tortelierfils du grand violoncelliste Paul Tortelierun chef français qui, comme 90 % de ses compatriotes, a fait toute sa carrière hors de France, essentiellement au Royaume-Uni (Ulster, BBC Philharmonic à Manchester, aujourd’hui directeur musical de l’orchestre symphonique…. d’Islande !

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Nous n’avons pas beaucoup aimé – c’est la loi du genre – les glorieux aînés, Ansermet, Cluytens, l’un et l’autre compassés, inutile d’insister.

En revanche, j’ai regretté l’absence – c’est toujours le reproche qu’encourt le producteur d’une telle émission ! – d’une version traversée d’un souffle (!!) prodigieux, superbement enregistrée avec et dans le Concertgebouw d’Amsterdam, par un chef hollandais que je tiens pour l’un des plus grands, Willem van Otterloo (1907-1978)

Une version qu’on peut retrouver dans un beau coffret emblématique de l’art de ce grand chef.

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Les Éolides (Leconte de Lisle)

Ô brises flottantes des cieux,
Du beau Printemps douces haleines,
Qui de baisers capricieux
Caressez les monts et les plaines !Vierges, filles d’Eole, amantes de la paix,
La Nature éternelle à vos chansons s’éveille ;
Et la Dryade assise aux feuillages épais
Verse aux mousses les pleurs de l’Aurore vermeille.Effleurant le cristal des eaux
Comme un vif essaim d’hirondelles,
De l’Eurotas aux verts roseaux
Revenez-vous, Vierges fidèles ?Quand les cygnes sacrés y nageaient beaux et blancs,
Et qu’un Dieu palpitait sur les fleurs de la rive,
Vous gonfliez d’amour la neige de ses flancs
Sous le regard charmé de l’Epouse pensive.L’air où murmure votre essor
S’emplit d’arome et d’harmonie :
Revenez-vous de l’Ionie,
Ou du vert Hymette au miel d’or ?

Eolides, salut ! Ô fraîches messagères,
C’est bien vous qui chantiez sur le berceau des Dieux ;
Et le clair Ilissos d’un flot mélodieux
A baigné le duvet de vos ailes légères.

Quand Theugénis au col de lait
Dansait le soir auprès de l’onde,
Vous avez sur sa tête blonde
Semé les roses de Milet.

Nymphes aux pieds ailés, loin du fleuve d’Homère,
Plus tard prenant la route où l’Alphée aux flots bleus
Suit Aréthuse au sein de l’étendue amère,
Dans l’Ile nourricière aux épis onduleux,

Sous le platane où l’on s’abrite
Des flèches vermeilles du jour,
Vous avez soupiré d’amour
Sur les lèvres de Théocrite.

Zéphyros, Iapyx, Euros au vol si frais,
Rires des Immortels dont s’embellit la Terre,
C’est vous qui fîtes don au pasteur solitaire
Des loisirs souhaités à l’ombre des forêts.

Au temps où l’abeille murmure
Et vole à la coupe des lys,
Le Mantouan, sous la ramure,
Vous a parlé d’Amaryllis.

Vous avez écouté, dans les feuilles blotties,
Les beaux adolescents de myrtes couronnés,
Enchaînant avec art les molles reparties,
Ouvrir en rougissant les combats alternés,

Tandis que drapés dans la toge,
Debout à l’ombre du hallier,
Les vieillards décernaient l’éloge,
La coupe ornée ou le bélier.

Vous agitiez le saule où sourit Galatée,
Et, des Nymphes baisant les yeux chargés de pleurs,
Vous berçâtes Daphnis, en leur grotte écartée,
Sur le linceul agreste, étincelant de fleurs.

Quand les vierges au corps d’albâtre,
Qu’aimaient les Dieux et les humains,
Portaient des colombes aux mains,
Et d’amour sentaient leurs coeurs battre,

Vous leur chantiez tout bas en un songe charmant
Les hymnes de Vénus, la volupté divine,
Et tendiez leur oreille aux plaintes de l’amant
Qui pleure au seuil nocturne et que le coeur devine.

Oh ! combien vous avez baisé
De bras, d’épaules adorées,
Au bord des fontaines sacrées,
Sur la colline au flanc boisé !

Dans les vallons d’Hellas, dans les champs Italiques,
Dans les Iles d’azur que baigne un flot vermeil,
Ouvrez-vous toujours l’aile, Eolides antiques ?
Souriez-vous toujours au pays du Soleil ?

O vous que le thym et l’égile
Ont parfumés, secrets liens
Des douces flûtes de Virgile
Et des roseaux Siciliens,

Vous qui flottiez jadis aux lèvres du génie,
Brises des mois divins, visitez-nous encor !
Versez-nous en passant, avec vos urnes d’or,
Le repos et l’amour, la grâce et l’harmonie !

Elections municipales : hier et aujourd’hui

Dans dix jours ont lieu les élections les plus importantes pour la vie quotidienne des Français : les municipales. Mais on n’en parle pas ou si peu.

À Paris, une lamentable histoire d’érection a failli occulter l’élection, en tout cas le débat électoral. Et si l’on comptabilise le nombre de sujets, d’articles consacrés à cet épisode, à ses acteurs, témoins ou complices, on dépasse de très loin le temps et le volume impartis aux programmes des candidat(e)s. Pour le reste de la France, silence radio ou presque dans les journaux et sur les antennes nationales.

Qu’on me permette d’évoquer quelques souvenirs personnels qui témoignent, pour le moins, d’une certaine permanence dans les comportements politiques.

1983 Thonon-les-Bains

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En 1983, j’habitais et je travaillais à Thonon-les-Bains comme assistant parlementaire (lire Réhabilitation d’un député élu en 1981, qui était adjoint au maire de Thonon. Celui-ci, Paul Neuraz (1932-2018) avait succédé en 1980 à Georges Pianta, qui régnait sur la sous-préfecture haut-savoyarde depuis 1945.

Il n’y avait pas grand risque pour la liste sortante, rassemblant beaucoup de « sans étiquette » et des élus du centre et de droite modérée, mais Paul Neuraz devait faire ses preuves et sortir de l’ombre de son prédécesseur. Il me demanda de l’aider dans sa campagne, ce que je fis volontiers. En réalité, tout était à faire et imaginer, Georges Pianta n’ayant jamais eu besoin de faire campagne.

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Face à une liste de gauche menée par un entrepreneur local, président du club de foot, élu conseiller général PS en 1979, Michel Frossard, la campagne du maire sortant se présentait comme une promenade de santé, jusqu’à ce que la rumeur enfle de la constitution d’une troisième liste, où figuraient quelques notabilités locales, le patron de l’hebdomadaire régional Le Messagerun promoteur immobilier qui n’avait pourtant pas eu à se plaindre des largesses de la municipalité sortante.

La panique gagna les co-listiers de Paul Neuraz, l’intox – les réseaux sociaux n’existaient pas encore, mais le bouche à oreille et les comptoirs de bistrots si ! – prospérait au point de faire douter les plus sérieux. Le moral des troupes était au plus bas…

Une nouvelle loi électorale

Il faut rappeler ici que Gaston Defferre, le premier ministre de l’Intérieur de François Mitterrand avait fait voter une loi, en 1982, qui constituait une révolution dans le paysage municipal français. Jusqu’alors, dans les villes de plus de 3500 habitants, les listes majoritaires emportaient la totalité des sièges des conseils municipaux. Ainsi, pendant des années, les partis comme le RPR (ancêtre des Républicains), le PS ou le PC purent gouverner, verrouiller des villes sans aucune opposition. La loi Defferre, à laquelle aucun gouvernement n’a touché depuis quarante ans, a bouleversé la donne : la liste majoritaire obtient 50% des sièges, les autres 50% étant répartis à la proportionnelle entre les listes ayant obtenu plus de 10 % des voix (dont bien sûr la liste majoritaire). Ainsi la iiste qui a obtenu la majorité des voix dispose d’une majorité confortable des siègles, mais les oppositions sont présentes au conseil municipal.

La même loi prévoit qu’entre les deux tours, des listes qui ont obtenu plus de 12,5 % des voix (à vérifier, je ne suis plus sûr de cette clause) peuvent fusionner et ainsi former une nouvelle liste avant le second tour.

Un quarteron de notables

C’était sans doute l’idée des initiateurs de cette « troisième liste » thononaise que de se placer pour contraindre le maire sortant à les intégrer sur sa liste à l’issue du premier tour.

Je faisais, quant à moi, l’analyse – et le pari – qu’on devait absolument éviter ce cas de figure et faire une campagne qui assure la victoire de la liste sortante dès le 1er tour. Le maire, Paul Neuraz, et son entourage, partageaient mon point de vue, mais redoutaient que le reste de la liste ne continue à faire, involontairement, la publicité de la troisième liste. Je soumis l’idée d’un tract qui prendrait la forme un peu solennelle d’un appel aux électeurs, qui userait à dessein de mots et d’expressions familières à certains membres de la « troisième liste » qui se revendiquaient comme purs gaullistes. Je convainquis le maire de réunir toute sa liste dans un café de Vongy, qui servait de permanence électorale, pour remobiliser ses colistiers et les persuader qu’une victoire au premier tour était non seulement possible mais indispensable ! Nous fîmes distribuer à chacune et chacun un paquet de tracts, ainsi que des cartes des quartiers à couvrir : à l’issue de la réunion, aidés de quelques militants, tous les colistiers devaient à leur tour parcourir la ville et distribuer la bonne parole ! Inutile de dire que 80% d’entre eux n’avaient jamais fait cela…

Les réactions ne se firent pas attendre de la part de la troisième liste. Courageusement, certains co-listiers du maire sortant s’étaient défaussés sur moi  – c’est toujours la faute à Rousseau ! – de l’idée et du ton du tract distribué nuitamment. Je me fis directement engueuler par la tête de la 3ème liste qui nous menaçait de sévères représailles. Ses amis et lui n’avaient pas beaucoup apprécié de se faire qualifier de « quarteron de notables plus préoccupés de leurs propres affaires que de l’avenir de la cité ».

Mais, comme je l’avais confié aux inspecteurs des Renseignements généraux – c’était devenu une habitude entre nous à chaque scrutin : je leur donnais mon pronostic, ils le notaient, et si je perdais je leur devais une tournée, et à l’inverse – ce qui s’est toujours produit ! si mes prévisions étaient exactes, c’est eux qui me la devaient ! – les résultats du premier tour de ces élections municipales de 1983 à Thonon-les-Bains, furent sans appel : 51,8 % des voix pour la liste du maire sortant, et à peine 12 % pour cette 3ème liste qui avait fait trembler l’establishment local…

DSK en Haute-Savoie

En 1986, je cesse mon activité d’assistant parlementaire. La donne politique a changé dans le département de la Haute-Savoie à la suite du changement de mode de scrutin – la proportionnelle – aux élections législatives.

800px-Dominique_Strauss-Kahn_-_Strauss-Kahn_meeting_in_Toulouse_for_the_2007_French_presidential_election_0032_2007-04-13_croppedLa direction du PS a imposé Dominique Strauss-Kahn comme chef de file dans un département où il n’a jamais eu aucune attache (connue), le maire d’Annemasse, Robert Borrel, socialiste de toujours, monte une liste dissidente.  L’UDF qui détenait les 3 circonscriptions – à partir de 1986 il y en a 5 – forme sa liste mais il faut faire une place – la première – au jeune maire d’Annecy élu en 1983, Bernard Bosson (lire Les années Bosson) Le député sortant de Thonon est en quatrième position, il a très peu de chances d’être réélu (il m’en voudra longtemps, pensant que j’ai agi contre son intérêt !).

En 1988, Mitterrand, réélu président de la République, dissout l’Assemblée nationale élue en 1986.  Pendant la première cohabitation – le gouvernement de Jacques Chirac a modifié la loi électorale pour revenir au scrutin classique par circonscription. Les accords nationaux UDF-RPR aboutissent, en Haute-Savoie, à ce qu’on « offre » à un cacique du RPR, maire de Saint-Julien en Genevois (dans la circonscription d’Annemasse !), Pierre Mazeaudl’investiture pour la députation dans le secteur Thonon-Evian ! Le maire de Thonon, Paul Neuraz, pourtant membre du parti radical (donc de l’UDF) ne bénéficie d’aucun soutien politique. C’est Pierre Mazeaud qui va l’emporter, de peu, et qui dès le soir de son élection comme député de Thonon, annonce qu’il « prendra la mairie » l’année suivante !

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J’ai encore un souvenir très précis. Ce jour-là – un dimanche – j’étais allé travailler à la Radio suisse romande à Genève, je rentrais chez moi à Thonon, en passant par la place de l’Hôtel de Ville. Je croise le maire, plusieurs élus, j’arrête ma voiture. Ils m’invitent à monter dans le bureau du maire – alors que je n’ai plus d’activité politique à Thonon depuis deux ans ! Les mines sont défaites, la garde rapprochée du maire est accablée, certains envisagent même de démissionner sans attendre l’échéance de 1989.

Une élection n’est jamais faite d’avance

Je prends la parole et je tiens à cette assemblée une analyse qu’aucun n’est prêt à entendre : une élection nationale n’est pas une élection locale. Pierre Mazeaud a certes gagné le siège de député, grâce au soutien des partis de droite et du centre, le maire n’a pas fait un résultat honteux, et en 1989, on votera pour un maire et non pour une personnalité politique. Et, comme en 1983, je redis qu’au lieu de se lamenter et de faire la promotion du concurrent annoncé, il faut d’abord croire en soi et s’organiser pour gagner un an plus tard. Mais – je me garde bien de leur dire – je suis passé à autre chose depuis deux ans et je ne me vois pas dans le futur film.

Quelques mois plus tard, j’ai pris rendez-vous avec le maire, pour évoquer le sort de l’Ecole de musique locale dont on m’a pressé de prendre la présidence. Paul Neuraz ne peut s’empêcher d’évoquer la prochaine échéance, et me dit qu’il aurait besoin de moi. Je lui rappelle que je suis très pris par mon activité à la radio et que je me vois mal refaire une campagne. Mais il me propose d’être sur sa liste – il faut du sang neuf ! -. Je m’entends encore lui répondre : D’accord, mais pas pour faire de la figuration. Comme adjoint à la culture pourquoi pas, et à condition de renouveler de fond en comble la liste et la campagne.

En fait, l’enjeu m’excite. Comme prévu, les partis de la majorité d’alors vont soutenir et investir la liste de Pierre Mazeaud, constituée de bric et de broc (l’ancien député non réélu en 1986, d’anciens de la troisième liste de 1983), je reçois des injonctions de Bernard Bosson, le leader centriste du département, qui me prédit une déroute cuisante si je persiste à soutenir Paul Neuraz, a fortiori à faire partie de sa liste.

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En réalité, nous allons renverser la table. En prenant le contrepied de tous les usages électoraux.

Le slogan et l’affiche d’abord. Tous les concurrents, à commencer par Pierre Mazeaud, mettent en avant la tête de liste et les soutiens politiques. Je teste l’idée auprès de quelques proches. Notre liste aura pour titre et slogan : Tous pour Thonon. Qui pourrait être contre, dans une ville sportive, où quasi tous les citoyens sont les supporters du Thonon FC ? Cela évoque aussi une pub très fameuse à l’époque pour un produit laitier (« On se lève tous pour Danette« ). Et on fera une photo de groupe !

Dans l’ordonnancement de la liste, on met en avant les nouveaux noms – une bonne moitié de la liste sortante a été renouvelée. Les anciens regimbent, mais comprennent l’objectif.

Dans le journal électoral, même idée : surtout pas une liste de promesses, ni d’autocélébration de la tête de liste, mais, à la manière de Paris Match (les moyens en moins !), une série de photos et d’articles sur les membres de la liste, qui ils sont, ce qu’ils représentent dans leur quartier, leur vie professionnelle, leurs propositions concrètes pour améliorer la vie dans la cité. Le journal a un succès sans précédent lors d’une consultation électorale, tout le monde a lu les anecdotes, vu les photos… C’est bien une équipe qu’on va élire, avec des visages familiers, pas des notables, des apparatchiks.

Le reste je l’ai raconté ici : UDF et RPR sont furieux, Bernard Bosson me menace de toutes sortes de représailles et de conséquences funestes si nous persistons à faire équipe avec le Maire sortant, et donc contre le candidat investi par les partis de la majorité, le député Mazeaud. Ce dernier, avec qui j’aurai toujours un contact franc et direct, me dira, au beau milieu de la campagne municipale, et devant témoins : « De toute façon, vous allez gagner, vous faites une excellente campagne, moi je suis plombé par la bande de branquignols (sic) qu’on m’a imposés« . Au soir du 1er tour, la liste du maire sortant (renouvelée à 50 %) obtient 41% des voix, celle de P.Mazeaud soutenue par les états-majors parisiens et départementaux, fait péniblement 19%. Grand prince – ou dépité – Mazeaud refuse toute idée de fusion de sa liste avec celle du maire. J’aurai la maigre satisfaction de recevoir un message de félicitations de Bernard Bosson pour notre « brillante réussite ».

De nouveau, la preuve est faite que les élections ne sont jamais jouées d’avance, et qu’un scrutin national (législatives) n’a pas toujours d’effet sur un scrutin local (municipales).

A l’issue de ce scrutin, je serai bien élu Adjoint au Maire, chargé de la culture, de la jeunesse et de la vie associative, une fonction qui m’aura profondément passionné de 1989 à 1995.

1473-capture-d-ecran-2019-11-14-a-17.18.54(J’eus à présider la Maison des Arts et Loisirs, l’une des premières maisons de la Culture Malraux, devenue Théâtre Maurice Novarinadu nom du célèbre architecte thononais qui l’avait conçue, père de l’écrivain, homme de théâtre, Valère Novarina).

1995, une autre vie

Nouveau scrutin municipal en 1995, un mois après l’élection présidentielle remportée par Jacques Chirac. La donne a changé, pour l’équipe sortante comme pour moi.

J’ai longuement raconté le nouveau tour qu’a pris ma vie professionnelle en 1993 (L’aventure France Musique). Me revient un souvenir émouvant : lorsque j’ai confirmation que je vais bien partir pour France Musique, je rencontre aussitôt le maire de Thonon pour l’informer de ce changement important de situation, et voir avec lui comment il envisage que je poursuive ou non ma mission à Thonon.

Paul Neuraz était un homme athlétique, grand, massif, qui en imposait mais cachait bien ses humeurs et ses sentiments derrière une moustache qui frisait pour un bon mot. Un grand pudique. Lorsque je lui eus annoncé la nouvelle de ma promotion professionnelle, il m’en félicita d’abord chaleureusement, puis je le vis ses yeux s’embuer  et l’entendis me dire à mi-voix : Bravo pour toi, mais dommage pour la suite. C’est toi qui devais reprendre le flambeau, la mairie, mais aussi la députation. Tu es jeune (j’avais 37 ans à l’époque) tu es le meilleur élément de l’équipe, moi j’ai fait mon temps… » Jamais depuis que nous formions l’équipe de la municipalité nous n’avions eu pareille discussion, je savais que le maire me faisait confiance dans les dossiers épineux que j’avais eu à traiter dès mon entrée en fonction. J’avoue que j’étais interloqué..

Il me fit promettre d’accomplir mon mandat jusqu’au bout, quitte à aménager les réunions de municipalité pour qu’elles soient compatibles avec mon agenda parisien.

Quand arriva le temps de la campagne de 1995, le contexte politique avait changé, les appétits s’étaient aiguisés, l’image du maire sortant après 15 ans de mandat était écornée. Pourtant j’acceptai de figurer en numéro 3 sur sa liste, à sa demande, et soutenu par les plus jeunes de mes collègues conseillers municipaux sortants. Je pris congé pour faire campagne, mais le coeur n’y était plus comme en 1989. Les résultats du premier tour plaçaient certes en tête la liste sortante, mais venaient ensuite, dans un mouchoir, une liste conduite par un apparatchik giscardien, un avocat centriste qui voyait plus grand que la commune voisine d’Allinges dont il était le maire, une liste socialiste. Les quatre listes pouvaient se maintenir au second tour.

Le maire sortant, se sentant désavoué, fit savoir qu’il était prêt à laisser la tête de liste à son second, un assureur bien implanté, adjoint sortant aux Finances, si cela pouvait permettre une fusion avec une ou l’autre listes. Je fus sollicité par les socialistes et les centristes, qui mettaient comme conditions que je prenne moi la tête d’une éventuelle liste fusionnée et que l’assureur en question s’en retire… Avec le recul, je pense que si j’avais dit oui et que je m’étais prêté à ces négociations et combinaisons, j’aurais eu une chance de l’emporter.

Mais j’avais fait un choix de vie, un choix professionnel, qui n’étaient pas compatibles avec une « carrière » politique locale.

Au second tour, avec quelques voix d’avance, la liste de celui qui allait être le maire de Thonon pendant… 25 ans, l’emporta à la surprise générale. Je me retrouvai élu conseiller municipal dans l’opposition…. et très souvent conseiller de mon successeur, un ami, au poste d’adjoint à la culture! Le nouveau maire eut la délicatesse de ne jamais m’attaquer sur mon bilan et, à plusieurs occasions, de reconnaître qu’il n’avait pas mieux à proposer que ce qui avait été fait sur le plan culturel…  En janvier 1999, j’abandonnai mon siège de conseiller municipal, par manque de temps et de disponibilité, et pour qu’un de mes colistiers prenne la suite. Malheureusement, cet ami cher, ce compagnon de tant d’aventures amicales et municipales – c’était l’une des nouvelles figures qui m’avaient suivi sur la liste de 1989 – devait mourir d’une crise cardiaque un mois plus tard après que nous eûmes passé une fabuleuse journée à dévaler les pistes d’Avoriaz…

2020, quelles perspectives ?

Depuis 1995, j’ai plusieurs fois eu la tentation de reprendre une activité élective. Parce que j’ai depuis toujours la passion de la politique, conçue comme le service de la cité, le service des citoyens. Je m’en étais ouvert une fois au Bourgmestre (maire) de Liège, mais ce ne fut qu’une hypothèse vite refermée, ma fonction d’alors de directeur d’une entreprise culturelle étant évidemment incompatible avec un mandat électif. À Thonon, les amis que j’y ai gardés m’en ont aussi reparlé. Mais les temps ont changé, et on ne construit pas l’avenir dans les pas du passé.

En fin de compte, je n’ai jamais cessé de faire de la politique, dans les postes que j’ai eu la chance d’occuper et que j’occupe encore. Diriger un festival qui non seulement prône l’accès de tous à la culture, mais met en oeuvre cet idéal à l’échelle de toute une région, affirmer et faire en sorte que la musique aille partout où elle peut aller, où elle est attendue, c’est bien une autre manière de faire de la politique.

Que donneront les élections du 15 et du 22 mars prochains ? Je suis évidemment de très près les campagnes dans quelques villes où j’ai des attaches, Thonon-les-Bains bien sûr, Paris évidemment, Montpellier, et quelques autres encore.

IMG_7370(Les couleurs de l’automne dernier à Montpellier).

Bien malin qui pourrait faire un pronostic dans les trois villes que j’ai citées… et dans bien d’autres. L’éclatement de l’offre politique, le nombre de listes en concurrence, la perte des repères traditionnels – cause et conséquence des élections présidentielle et législative de 2017 – rendent les résultats plus qu’incertains. Les sondages ? cela fait des années qu’ils sont régulièrement démentis ou corrigés par les élections. Le suspense est entier…

PS Un jour sans doute je raconterai les moments forts de mon mandat à Thonon-les-Bains, l’une des plus belles expériences humaines et civiques qu’il m’ait été donné de vivre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rien ne se passe comme prévu

Il n’aura échappé à personne que la séquence politique que nous avons traversée, en France mais pas seulement, ces douze derniers mois, n’était inscrite dans aucun scénario.  Et si rien n’était joué ? écrivais-je le 6 septembre 2016…

Je viens de terminer deux bouquins qui, à défaut d’expliquer, éclairent le quinquennat écoulé et l’émergence du phénomène Macron.

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 » C’est l’histoire d’un grand basculement. Elle met en scène des ambitions peu communes et des trahisons d’une qualité rare. Elle raconte à la fois un échec sans précédent, puisque soldé par un renoncement lui aussi inédit, et une conquête d’une audace incroyable, puisque partie de rien, si ce n’est des rêves d’un jeune homme à l’appétit carnassier.
Emmanuel Macron est l’enfant du règne. Le double et le contraire. L’héritier et l’inverse. Qui dit mieux, au moins dans la conquête ? Celle-ci n’a pas été le fruit d’une improvisation. Elle vient de loin. Ella a été préméditée. C’est en cela que le crime fut parfait. La victime et l’assassin l’ont souvent admis, à l’heure des confidences. Tout cela a été fait « avec méthode’, comme l’a dit un jour l’ancien président. Et maintenant ? Personne ne saura jamais ce que pensaient vraiment Emmanuel Macron et François Hollande lorsque, un matin de la mi-mai 2017, à l’Élysée, l’un est devenu retraité et l’autre président. On fera ici l’hypothèse qui en vaut bien d’autres qu’ensemble, fût-ce un bref instant, ils se sont remémoré cette histoire de cinq ans qu’ils ont vécue côte à côte, chacun à sa façon, et qu’il s’agit de raconter à présent dans sa totalité parce qu’on n’en reverra pas de sitôt de plus ébouriffante. « 

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« Il remonte de son interview au pas de charge. Sautillant. Soulagé. Presque heureux. Il a réussi sa sortie. Il vient de rentrer dans sa pyramide. Enfermé vivant. Le prix à payer pour en finir avec cet insupportable pression : même lui n y a pas résisté. »
Entre Manuel Valls, dont la colère et les chantages l’épuisent, Valérie Trierweiler, dont les SMS ne cessent pas, les visiteurs du soir qui se succèdent, les conseillers qui se font la guerre, et Macron l’enfant gâté, les 100 derniers jours de François Hollande n’ont pas été moins agités que le reste de son quinquennat.
Avec un sens savoureux de la formule, Françoise Degois dresse un portrait inédit, aussi truculent qu attachant, du « président normal chez qui il n’y a rien de normal ». Fine connaisseuse des arcanes du pouvoir, elle nous fait vivre jour après jour les coulisses de la campagne présidentielle la plus inattendue de la Ve République. »

Pour reprendre l’expression de François Bazin, depuis l’élection d’Emmanuel Macron, rien ne se passe non plus comme prévu… par ceux qui faisaient métier de tout prévoir ! Et ce n’est pas la moindre des originalités du nouveau président que de prendre tout le monde à contre-pied et de s’inviter là où et quand on ne l’attend pas…

Message personnel pour Jean-Pierre Raffarin qui a annoncé, à la surprise générale, son retrait de la vie politique élective. Il avait 28 ans, j’en avais tout juste 21 ans, nous étions candidats aux élections municipales de 1977 à Poitiers sur une liste menée par le centriste Jacques GrandonNous fûmes battus, de peu, par une liste socialiste et communiste. « Raff » garda toujours ses racines politiques dans son Poitou natal, je le revis plus tard ministre du commerce et des PME de Chirac Premier ministre puis lui-même Premier ministre de Chirac Président. Dans son cas, retrait ne veut pas dire retraite !

Et puisque j’écris ce billet à Montpellier, une nouvelle qui a surpris tout le monde, la disparition, le jour de son 74ème anniversaire, d’une figure très populaire de la vie locale et du football, Louis Nicollin

 

Reconversion

Pas besoin d’attendre les résultats de ce second tour des élections législatives, pour savoir que plusieurs centaines de personnes vont se retrouver sans emploi. Les députés battus bien sûr, mais aussi leurs assistant(e)s parlementaires.

Leur sort n’a aucune chance d’émouvoir qui que ce soit… Sur les réseaux sociaux, c’est plutôt le déchaînement : « Bien fait pour eux, au moins ils vont savoir ce que vivent des millions de chômeurs, finis leurs privilèges, tous ces types qui s’en mettent plein les poches », on en passe et de plus vertes encore…

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Je m’étonnerai toujours de cette violence verbale (parfois, malheureusement, réelle – cf. l’affaire NKMà propos des élus, des élus de la Nation de surcroît s’agissant de l’Assemblée Nationale. On me dira que c’est ça la vie politique ! Non, vraiment non.

Ceux qui s’engagent dans un mandat public le font parce qu’ils sont d’abord animés de convictions profondes, de l’envie de servir leurs concitoyens, de défendre leurs idées. Sûrement pas pour devenir riches (d’ailleurs, il se dit que bon nombre de candidats de La République en marche qui seront élus députés ce soir, pour peu qu’ils soient cadres supérieurs, chefs d’entreprise ou professions libérales, vont tomber de haut en découvrant le « salaire » d’un député).

L’affaire Fillon a, de surcroît, couvert d’opprobre une catégorie professionnelle – les assistants parlementaires – qui ne méritait en rien d’être aussi mal traitée par l’opinion et les médias. J’ai raconté ici une partie de mon expérience (Attaché parlementaireRéhabilitation) . Extraits :

…Je ne peux souscrire aux arguments des journalistes, politologues et autres commentateurs. Ils citent nombre d’hommes politiques qui n’ayant pas connu la vraie vie des vraies gens, parce qu’ils ont toujours évolué dans les appareils des partis, des groupes politiques, travaillé comme assistants parlementaires ou membres de cabinets, seraient incapables de comprendre le monde « normal », celui du travail, du chômage, de la précarité, bref les difficultés de millions de citoyens.

J’ai été au presque début de ma vie professionnelle, assistant ou attaché parlementaire d’un sénateur, puis de deux députés. Non seulement je n’en éprouve aucune honte, mais j’ai beaucoup plus appris de la vraie vie des vraies gens pendant ces huit années en exerçant ces fonctions aussi bien à Paris qu’en province, que par n’importe quel autre métier plus classique. Et j’ai connu aussi les affres du chômage, les angoisses du lendemain…Je n’ai jamais eu de statut protégé, au contraire !

Je me rappelle, notamment pendant mes années thononaises, où j’étais « sur le terrain » comme on dit, avoir souvent expliqué aux amis ou à ceux qui m’interrogeaient sur mon étrange métier, que c’était probablement le seul où dans une même journée on devait être capable, avec la même qualité d’attention,  d’aider et de répondre  à un chômeur en fin de droits, à une mère célibataire qui ne pouvait plus payer son loyer, et à un ministre qui sollicitait le député pour qui je travaillais. Le seul métier où, dans une même journée, il fallait pouvoir traiter un dossier de voirie dans une petite commune de montagne, un projet de loi sur les appellations d’origine d’un vin ou d’un fromage (l’abondance !), une campagne électorale qui se dessinait, un coup de main à un maire un peu paumé, un amendement à un texte en discussion au Parlement. Bref être ouvert à toutes les situations, et surtout répondre vite et bien à des urgences humaines.

J’ai une pensée ce soir pour tous ceux, l’immense majorité, qui, ayant connu les servitudes d’un métier souvent ingrat et exigeant, se retrouvent, certes comme des centaines de milliers de nos concitoyens, en recherche d’emploi. Ils sont riches d’une expérience humaine qui est un atout incomparable.

 

Le problème des électeurs

« François Mitterrand disait que les économistes sont surtout excellents pour expliquer après coup pourquoi les choses ne se sont pas passées comme ils l’avaient prédit » (in Jean-Louis Bianco, Mes années avec Mitterrand – Fayard 2015).

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Ajoutons « analystes » ou « commentateurs » à « économistes » et la phrase reste d’une pertinente actualité. Cela vaut non seulement pour les professionnels de la profession, mais pour tous les adeptes des réseaux sociaux.

Il n’est plus une élection, en France ou dans les pays proches (les seuls auxquels on s’intéresse), dont les résultats ne contredisent prévisions, prédictions et sondages. C’est énervant ces électeurs qui ne votent pas comme ils devraient voter !

Cela devrait nous inciter (je me mets dans le lot des « analystes » et « commentateurs ») à un peu de modestie, à un peu de retenue. Et à chaque fois, à une remise en perspective.

La Turquie dimanche dernier ? L’affreux Monsieur Erdogan et son parti l’AKP gardent la majorité au Parlement au terme d’élections démocratiques. Horreur et stupeur ! Oui mais le vote a été truqué, les électeurs trompés par une campagne orientée par des médias dans la main du pouvoir. Sans doute – et je serai bien le dernier à défendre un parti et un régime qui a condamné mon ami Fazil Say pour délit d’opinion ! – mais les électeurs ont exprimé leur choix. À moins de considérer que les électeurs turcs ne sont pas de même catégorie que les électeurs français ou allemands. Comme l’aurait dit Desproges, ces électeurs votent mal, supprimons les électeurs !

La Grèce ? Que n’a-t-on lu et entendu sur ce pauvre peuple grec, étranglé par une chancelière allemande sûre et dominatrice (tiens ça nous rappelle quelque chose !), par les technocrates de Bruxelles,  heureusement défendu par ces chevaliers blancs qui ont nom Tsipras ou Varoufakis. Qui, dans la cohorte de ceux qui proclamaient leur soutien indéfectible à la Grèce opprimée, avait eu juste un peu de curiosité, qui, parmi les grandes consciences d’une certaine gauche qui n’était pas la dernière à crier, avait relevé le niveau de corruption, de laisser-aller budgétaire atteint par un pays gouverné pendant des décennies par le PASOK (le parti socialiste grec !). Personne n’a plus rien à redire à l’alliance pour le moins hétérogène qu’a constituée et reconstituée Tsipras après deux consultations électorales, personne ne prône plus le Grexit… et personne ne semble surpris que M. Varoufakis se fasse rémunérer ses prestations médiatiques…

Et la France ? Je lis en ce moment beaucoup de mémoires, de livres de souvenirs d’acteurs ou de témoins des vingt dernières années (comme le bouquin de Bianco cité plus haut, comme le dernier opus d’Eric Roussel, biographe de haute volée de Pompidou, De Gaulle, et maintenant Mitterrand)

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Depuis une bonne vingtaine d’années, l’élection présidentielle de 1995, il n’est pas une consultation électorale qui n’ait démenti ou corrigé sérieusement les pronostics établis par les spécialistes, journalistes, sondeurs, politologues.

Bref rappel : 1995 je le donnais en tête du 1er tour, tout le monde se riait de moi, résultat : Lionel Jospin arrive devant Chirac et Balladur (sans parler de la campagne qui a précédé où tous les médias annonçaient Balladur élu même dès le premier tour !); 2002 personne n’avait imaginé Jospin éliminé et un duel Chirac-Le Pen au second tour; 2007 Ségolène Royal écrasant ses rivaux – Laurent Fabius, Dominique Strauss-Kahn quand même ! – à la primaire socialiste, Bayrou dépassant 18% des voix; 2012 Monsieur 3%, c’était Hollande en 2008, battant Aubry, Montebourg, Valls, Royal, à la primaire et l’emportant – c’était plus prévisible – sur Sarkozy. Mais il y a aussi 2005, le référendum sur le nouveau traité constitutionnel européen, perdu et bien perdu. Et quasiment toutes les élections européennes, la plus récente – 2014 – étant la plus spectaculaire à la fois par le taux record d’abstentions et la première place du Front National.

Pour tous ces rendez-vous électoraux, sans exception, il suffit de relire la presse de l’époque, avant et après, c’est tout juste si on n’engueule pas les électeurs. Parce que les éditorialistes ont toujours raison, forcément raison !

Churchill, qui eut pourtant à pâtir de l’ingratitude des électeurs, n’en tenait pas moins fermement pour la démocratie : Democracy is the worst form of government – except for all those other forms, that have been tried from time to time.

Pour ne pas se décourager complètement, croire encore dans les vertus de la démocratie, il faut absolument lire l’un des essais les plus intelligents, cultivés, courageux de ces dernières années : Le bon gouvernement, de Pierre Rosanvallon. Salutaire, et bienfaisant !

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Une déclaration d’amour

De retour de dix jours de vacances dans les Balkans, après avoir traversé quatre pays de l’ex-Yougoslavie, cinq villes importantes, j’avais commencé un billet pour dire combien l’Europe – pour laquelle on vote dans un mois – est non seulement nécessaire mais humainement, culturellement, politiquement indispensable.

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Cetinje, ancienne capitale du Montenegro, siège de la Présidence de la République, et ci-dessous une belle maison abandonnéeImage

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Trogir (Croatie)

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Le tristement célèbre Stari Most de Mostar (Bosnie)Image

Dubrovnik (Croatie)

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Je ne publierai pas les lignes que j’avais écrites, je préfère reproduire ici intégralement un texte qui dit beaucoup plus haut, beaucoup plus fort, tout ce qu’on a envie de dire de et à l’Europe. Il émane d’un responsable politique, que j’ai toujours respecté même si je n’ai pas les mêmes orientations que lui. Merci Alain Juppé pour cette déclaration d’amour !

Europe, mon amour

(Publié le 22 avril 2014 par Alain Juppé)

Je mesure ce qu’il y a de provocateur dans le titre que j’ai choisi de donner à ma déclaration.

Par les temps qui courent, ma douce Europe, tu inspires plus de désamour que de sentiments amoureux.

Il n’est question que d’euro-scepticisme, voire d’euro-hostilité. Chaque matin, médias et politiques te chargent de tous les péchés du monde. Tu es, à les en croire, trop peu démocratique et beaucoup trop technocratique, souvent naïve, impuissante et divisée, assoiffée d’austérité et source de chômage, j’en passe et des pires.

« Bruxelles » est devenu le grand épouvantail, que nos amis belges nous pardonnent.

Nier qu’il y ait une part de vérité dans le procès qui est instruit contre toi serait faire preuve d’aveuglement.

Ceux qui t’aiment ont beau dire que ton Parlement a conquis de réels pouvoirs de co-décision, les Européens ne se pressent pas aux urnes quand il s’agit d’élire leurs députés.

Il est vrai que la bureaucratie bruxelloise est nombreuse, lointaine, compliquée et qu’elle produit trop de normes dans trop de domaines.

Ta banque centrale gère ta monnaie sans qu’un véritable gouvernement économique puisse dialoguer avec elle comme, aux Etats-Unis, le Secrétaire au Trésor, Ministre des Finances, le fait avec la Réserve Fédérale.

Schengen, cet accord qui devrait réguler les mouvements de population, ne marche pas parce que tu n’es pas capable de contrôler tes frontières extérieures.

Les Européens ont le sentiment que tu ne sais pas répondre à leurs attentes en mettant, par exemple, en œuvre une politique de croissance efficace fondée sur l’innovation, ou en organisant une réelle transition énergétique pour relever le défi du changement climatique.

Tu n’as pas pu empêcher l’annexion de la Crimée par Poutine ni la déstabilisation de l’Ukraine.

Avant de te décider à soutenir l’action de la France au Mali où tes intérêts sont directement en jeu, tu as atermoyé pendant des mois.

La vision du commerce international qui continue d’inspirer ta Commission est en retard d’une globalisation. Le dogme de la concurrence pure et parfaite semble intangible dans tes hautes sphères, alors que nos grands partenaires, américains ou chinois, assurent la protection de leurs intérêts comme Monsieur Jourdain faisait de la prose : sans user du mot mais en profitant de la chose.

La manière dont tu négocies avec les Etats-Unis d’Amérique un accord de libre-échange présenté comme stratégique n’est pas un modèle de transparence. J’entends bien que dans une négociation aussi âpre on ne met pas d’emblée toutes ses cartes sur table. Mais il est essentiel que l’exécution du mandat donné au négociateur reste sous contrôle.

Tu vois, je ne suis pas complaisant avec toi. Je te dis tes quatre vérités. Qui aime bien châtie bien.

Ce qui m’autorise à parler vrai, aussi, à tes détracteurs. Et de leur dire : non l’Europe n’est pas responsable de tous nos maux ! La crise qui a failli emporter non seulement la finance mais aussi l’économie mondiale en 2008-2009 n’est pas son fait. La pratique des «subprimes» et le dérèglement des marchés qui en est résulté a pris naissance en Amérique. Et la crise des dettes souveraines en Europe n’est pas à mettre au débit de « Bruxelles ». Il faut chercher les responsabilités à Dublin, à Athènes, à Rome, à Madrid… ou à Paris dont les gouvernements n’ont pas respecté leurs engagements de réduction des déficits publics et de maitrise de l’endettement.

Certains, en France, sont malvenus de s’insurger contre les rappels à l’ordre de la Commission : c’est nous-mêmesqui l’avons chargée de vérifier que nous nous mettons en conformité avec les règles que nous avons nous-mêmesédictées, et, à défaut de nous sanctionner.

Je vais plus loin : non seulement tu n’es pas responsable de tous nos maux mais tu nous as protégés au milieu de la tourmente que l’économie mondiale traverse depuis quelques années.

C’est une grande chance que d’avoir une monnaie stable. A mes amis gaullistes, je demande de faire retour une cinquantaine d’années en arrière : le premier objectif du Général de Gaulle quand il revint au pouvoir ne fut-il pas de guérir la France de l’instabilité monétaire et de la doter d’un nouveau franc ?

L’euro stable, ce sont des taux d’intérêt historiquement bas, sans quoi le refinancement de notre dette nous entraînerait droit dans le mur.

Et là encore, ne rejetons pas la responsabilité de nos mauvaises performances sur autrui.

Dans le commerce des biens industriels (j’emprunte ces chiffres à l’excellent livre de Pascal Lamy, « Quand la France s’éveillera ») tu dégages, mon industrieuse Europe, « un excédent qui a triplé en dix ans pour atteindre plus de 200 milliards d’euros et maintiens [tes] parts de marché, alors que celles de [tes] concurrents américains ou japonais ont régressé. »

Aujourd’hui le Japon qui pratique les « Abenomics » c’est-à-dire une politique du yen moins fort, enregistre le pire déficit commercial de son histoire.

Si la France souffre, elle aussi, d’un lourd déficit commercial, la raison n’en est pas principalement le cours de l’euro, mais l’insuffisante compétitivité de ses entreprises et l’inadaptation de son secteur productif à la demande mondiale, faiblesses qui résultent de notre propre incapacité à mettre en œuvre les réformes nécessaires.

Faut-il ajouter que, dans le nouveau monde qui a émergé depuis trois décennies, tu es, ma puissante Europe, une extraordinaire chance ?

Avec toi, nous pesons 500 millions de citoyens, le plus grand PIB du monde, et le quart des échanges mondiaux.

Nous, Français que la mondialisation effraie… au point que quelques bons esprits chez nous vont jusqu’à prôner la « dé-mondialisation » ; nous que traumatise le déplacement du centre de gravité de la richesse et de la puissance vers d’autres horizons ; nous qui souffrons de n’être plus le centre du monde… nous devrions nous tourner, plus que jamais, vers toi, Europe, nous jeter dans tes bras, t’exprimer la confiance que nous mettons en toi pour, ensemble prendre toute notre place dans le nouveau monde, y faire rayonner nos idées et nos valeurs, y défendre nos intérêts

Et pas simplement nos intérêts économiques.

D’abord et avant tout le bien suprême que tu nous as apporté : la paix après un siècle de massacres.

Avons-nous bien conscience que ce bien n’est pas acquis pour toujours ?

La guerre a sévi dans les Balkans il y a 20 ans, à nos portes.

Notre voisinage oriental, je pense bien sûr à l’Ukraine, traverse une crise d’une grande gravité.

Et dans les frontières de l’Union elle-même, les vieux démons ne sont pas morts : quelques groupuscules défilent aujourd’hui dans les rues de Budapest un brassard à croix gammée à l’épaule.

Faire exploser la zone euro, c’est engager un processus de déconstruction de l’Europe et dès lors, tout redevient possible y compris le pire. Pascal Lamy rappelle ce message de François Mitterrand : « Le nationalisme, c’est la guerre ».

Voilà pourquoi je plaide pour toi, Europe, et suis décidé à combattre avec toute mon énergie ceux qui veulent, en le disant ou sans le dire, te déconstruire.

La meilleure manière de te défendre, c’est évidemment de te réformer. Et Dieu sait si tu as besoin de réformes.

L’urgence, c’est de doter ton cœur battant, c’est-à-dire la zone euro, d’une gouvernance efficace. Des progrès ont été récemment accomplis en ce sens, souvent à l’initiative de la France. Il faut aller plus loin et doter le Conseil Européen des moyens d’assurer le pilotage qui lui revient : une présidence forte qui devrait incomber à l’une des principales économies de l’union, un secrétariat performant qui veille à la mise en œuvre des décisions prises.

Mon choix de gouvernance, on le voit, est plutôt de nature inter-gouvernementale parce que c’est là qu’existe la légitimité démocratique.

Mais pour éviter les blocages, il faudra bien progresser vers plus d’intégration et si l’on veut notamment une réelle harmonisation fiscale, cesser de faire de l’unanimité une règle intangible.

Tout le monde ne voudra pas suivre.

L’idée que la zone euro est le cercle de solidarité maximum et qu’au-delà, la souplesse est de règle pour tous ceux qui se contentent de moins, finit peu à peu par s’imposer.

La gouvernance n’est pas tout. Ce que les Européens attendent, c’est certes une Europe qui fonctionne mais surtout une Europe qui réalise.

Il faut, dès lors, que tu choisisses. Tu ne pourras pas tout faire. Il faut abandonner ton ambition de tout régenter.

Il faut te concentrer sur quelques objectifs prioritaires.

En voici trois, qui n’épuisent pas la question :

  • une politique de stimulation de la croissance par le soutien à l’innovation sous ses diverses formes. Une suggestion : le « programme des investissements d’avenir » que la France a lancé en 2010/2011 et qui commence à produire ses premiers effets pourrait inspirer une initiative européenne.
  • une politique de l’éducation qui favorise la circulation mais aussi la compréhension mutuelle de nos jeunesses. Je préconise depuis longtemps l’apprentissage obligatoire d’au moins 2 langues vivantes étrangères dans tous nos systèmes éducatifs.
  • une politique énergétique qui semble aujourd’hui hors de portée compte tenu des choix divergents faits par la France et l’Allemagne mais que l’urgence climatique et l’urgence diplomatique -je pense au desserrement de notre dépendance vis-à-vis du gaz russe- peuvent demain rendre possible.

Suis-je en train, mon Europe, de te faire rêver, de te raconter une belle histoire, de te promettre la lune ?

Beaucoup le pensent.

Mais je l’assume…

Peut-être est-il utopique de rêver d’une Europe politique, acteur à part entière de la scène mondiale, dotée des moyens de se défendre, capable de conduire une action diplomatique cohérente. Une Europe puissance, expression taboue.

C’est pourtant bien le but où nous conduit le chemin sur lequel je te propose d’avancer.

Y sommes-nous seuls ?

Sans doute aujourd’hui.

Est-il utopique de rassembler des partenaires prêts à partager notre espérance ? Peut-être.

Mais peut-on vivre sans utopie ?

J’ai deux raisons de penser que ce rêve n’est pas illusoire.

D’abord la France et l’Allemagne. C’est la clef. L’Allemagne hésite. Aujourd’hui, la France n’a pas la capacité de la convaincre parce qu’elle a perdu sa crédibilité. Si nous reprenons force et influence, nous pouvons redevenir un partenaire attractif et convaincant.

Tout en dépend.

Et puis, tu existes ma belle Europe.

Il suffit de voyager à travers le vaste monde, en Asie, en Afrique, en Amérique… pour prendre conscience d’une réalité que nous apercevons mal en vision rapprochée : tu existes. Nous, Européens, nous avons un bien commun, nous partageons une culture commune, des valeurs, des idées sur le monde.

Loin de moi de sous-estimer nos différences… ni de vouloir les effacer ; elles font notre richesse.

Mais il existe un socle commun. Démocratie, liberté, dignité de la personne humaine… où donc ces valeurs s’épanouissent-elles mieux qu’en Europe ?

Philosophie, littérature, musique, arts… n’existe-t-il pas une « marque » européenne ?

Il serait prétentieux, de ma part, de vouloir m’essayer à la définir en quelques lignes. D’autres, plus savants ou plus profonds, l’ont fait et le feront. Mais je ressens en moi-même tous les sentiments qui m’ont donné envie de te faire cette déclaration.

Les abominations dont tu as été le théâtre au siècle dernier ont certes ébranlé nos certitudes et nourri une vaste entreprise de déconstruction de l’humanisme dont nous nous enorgueillissions et qui a failli.

Mais je te sens capable, Europe, de reconstruire un humanisme du XXIème siècle, lucide et exigeant.

Tu en as les moyens. Tu dois en avoir la volonté.

Alain Juppé

(http://www.al1jup.com/europe-mon-amour/)