Michel Corboz (1934-2021)

Il faut bien s’y résigner, ceux qu’on aime ne sont pas immortels. J’avais fini par croire que lui échapperait à la règle. Michel Corboz est mort aujourd’hui à 87 ans.

J’ai tant aimé l’homme, le musicien, l’artiste, même si je n’ai jamais travaillé avec lui.

Cette image de décembre 1987, la première émission de Disques en lice (Une naissance) autour de l’Oratorio de Noël de Bach, et ma première rencontre avec Michel Corboz :

(à la Radio suisse romande à Genève, de gauche à droite, François Hudry, le producteur de l’émission, JPR, Chiara Banchini, Michel Corboz et Pierre Gorjat)

Si Armin Jordan a été mon père en musique, son compatriote a été, sans le savoir, mon parrain. J’ai tant appris de lui sur tout le répertoire qu’il a exploré, parfois défriché, de Monteverdi à Bach, jusqu’à Fauré, Mendelssohn ou Brahms.

Michel Corboz était un bloc d’exigence et de bonté, de ferveur radieuse. Lire le bel article que lui consacre la Radio Télévision Suisse : Michel Corboz s’en est allé

Je reviendrai sur une discographie aussi riche que diverse: voir Michel Corboz : une discographie . En témoigne ce Requiem de… Franz von Suppé, dont Michel Corboz avait gravé une lumineuse version à la tête des forces musicales de la fondation Gulbenkian de Lisbonne

Témoignages

Depuis cette réaction à la mort de Michel Corboz, nombreux sont celles et ceux qui ont témoigné de leur attachement à ce grand musicien. Je reproduis ici deux textes, bouleversants autant qu’éclairants, rendus publics sur Facebook, l’un de Jeanne Perrin qui a travaillé avec et auprès de Michel Corboz, l’autre du merveilleux Leonardo Garcia Alarcon. Tout y est dit.

Jeanne Perrin

Son amour des bons vins, ses insomnies, ses partitions, ses lunettes, ses chaises sans barreaux, ses réponses toute prêtes pour les interviews, son sourire de circonstance, son froncement de sourcil avec le Ah bon ?, son chapeau, ses restos à proximité de l’hôtel, sa place dans le car (premier tiers avant à tribord), ses chaussettes en fil d’Écosse, ses colères monumentales, ses baguettes de direction différentes selon les compositeurs (courte et trapue pour le Rossini, longue et brute pour le Schubert), sa mauvaise foi, son humour, sa manière de nous pétrir le bras, sa simplicité, sa manie de changer le plan de scène, ses migrations de piano à chaque concert qui nous font noter sur la fiche technique Mettez le piano où vous voulez, de toute façon ça n’ira pas, son sens helvétique du timing, sa force de devenir à lui tout seul le quatrième mur, son siège de contrebasse, son intérêt sincère pour la vie des gens, pour les gens, pour leur histoire, ses enfants, ses blagues grivoises qu’il raconte dans le car en tournée dans la Loire, sa manière de siffler le rythme qu’on distingue jusque sur le CD, ses bobos qui apparaissent quand il n’est plus occupé et qu’il a le temps de se regarder le nombril, ses bobos plus sérieux.Son sourire humble d’artiste très ému, celui qu’il affiche à l’occasion des saluts et quand il serre chaleureusement la main à quelqu’un qu’il ne remet pas du tout… Le seul mot qu’il connaisse en anglais (Begining !), qui oblige Sinfonia Varsovia à recommencer au début de l’œuvre alors qu’on aurait pu reprendre à la mesure 52 – mais 52, il ne sait pas dire…Ses maisons qu’il aime à Lausanne, Cevins et Lens et les trajets qui en résultent, sa manière de parler du dernier match de Federer 4 secondes avant d’entrer en scène, le rendez-vous chez Pablo après la répétition, ses phrases assassines (Votre la aigu était excellent, formidable ! Dommage qu’il vous serve de si bémol !), sa manière de s’adresser en allemand à toute personne qui ne parle pas français, son allemand de cantate et son italien d’opéra, sa manie d’être toujours en avance et de laisser entendre que les autres sont en retard, sa carrière, sa générosité, les amis restés en arrière, ses salutations par mail issues d’un autre siècle, toutes ces messes, sa discographie, sa filmographie et ses séances de dédicaces qu’il honore en traînant les pieds, sa Prius rouge, sa culture qu’il n’étale pas, ses petits-enfants, son salut par les œuvres, ses yeux devant le plateau des desserts du Baron Lefebvre, ses remèdes miracle découverts cette nuit sur internet. Tout ça et bien plus encore. Son panache.Tant d’églises, de cathédrales, d’abbatiales, de salles de concerts, tant de messes grandes et petites, de requiem, de cantiques… Tu l’auras bien gagné, ton paradis. Bon voyage.

Leonardo Garcia Alarcón

Michel Corboz, le Grand, vient de quitter ce monde. Il n’y a pas de mots pour dire exactement à quel point ce musicien hors pair a inspiré les voix et les instrumentistes qui ont travaillé avec lui.Son bras dialoguait avec d’autres mondes et ses mains donnaient corps et chair au silence, le transformant en Musique, une Musique qui naissait dans un lieu que lui seul fréquentait. Je n’oublierai jamais nos concerts de la Passion selon saint Matthieu au Teatro Colón de Buenos Aires le 4 août 2000 et dans la cathédrale de La Plata (ma ville natale) le 6 août 2000, miracles inégalés pour moi dans une salle de concert. Les solistes étaient tous argentins, Bernarda Fink, Adriana Fernández, Víctor Torres, Markus Fink et un évangéliste dont, hélas, je ne me rappelle pas du nom. Qu’il me pardonne.Juan Manuel Quintana a la viole de gambe ( Michel l’aimait tellement, avec raison) . Je dois faire une confession publique, c’est le jour pour ça. Michel Corboz m’a montré une voie, une voie de relation directe avec les sons, avec le « bel canto », avec la respiration et la dynamique. J’ai pu lui dire cela plus tard. En observant ce que j’obtenais grâce à sa direction, j’ai commencé à me méfier de trop d’intellect appliqué à la musique, du microcosme ornemental dont on peut habiller les grandes œuvres et de la recherche d’un esthétisme superficiel sans profondeur métaphysique.La foi de Corboz en la musique dépassait tout.Il est impossible de revenir en arrière après avoir vécu une expérience musicale avec cet artiste unique. Je pense qu’il faudrait inventer un vocabulaire pour définir la ligne vocale qu’il obtenait avec ses gestes et ses mouvements, à la fois plastiques et solides, aériens mais avec un densité spécifique.Il était sans doute un « médium » entre le Ciel et Terre, ou plutôt entre le monde extérieur et les profondeurs de nos âmes. Je ne pense pas exagérer dans ce que je dis, car tous ceux qui l’ont connu pensent, je le crois, comme moi. Un grand alchimiste nous a quittés.Nous nous sentons comblés par sa mémoire éternelle, mais orphelins de son charisme, de ce regard et de ce sourire indéfinissables qui contenaient toutes les émotions humaines et cachaient un mystère que je n’ai jamais pu dévoiler.J’ai eu le plaisir de partager une table avec lui à Buenos Aires. Tout ce qu’il a partagé sur Johann Sebastian Bach, la musique ancienne et la musique polyphonique en général, la Résurrection de l’Ercole Amante de Cavalli, le Vespro de Monteverdi, le Dixit de Haendel, ou même sa pratique des instruments anciens et son expérience avec eux, je pense qu’il mérite que je transcrive à mon tour. Je n’étais qu’un jeune musicien de 23 ans, mais je pense que je pouvais déjà me rendre compte de la grandeur de celui qui était en face de moi. Monsieur Corboz, merci de m’avoir guidé dans de nombreux choix artistiques de manière constante, comme cela a été le cas, je crois, pour tous les musiciens qui ont été irradiés par votre personnalité artistique. Haendel et Bach doivent se faire concurrence pour savoir quelle musique vous accueillera dans ce voyage.Merci Michel . Je vous remercie encore et encore

Lire aussi : Michel Corboz, une discographie

Les chefs de l’été (IX) : Armin Jordan et Teresa Zylis-Gara

En apprenant le décès, à 91 ans, de la grande soprano polonaise Teresa Zylis-Gara, je me suis rappelé que mon cher Armin Jordan (1932-2006) avait réalisé avec elle deux enregistrements sortant, pour le moins, des sentiers battus.

D’abord Le roi Arthus de Chausson,

admirable version, datant de 1987, restée sans concurrence, où le chef suisse, à la tête d’une distribution presque exclusivement francophone – à l’exception des deux rôles principaux magnifiquement tenus par Teresa Zylis-Gara justement et Gösta Winbergh – donne un élan et une transparence toute française à une partition touffue qui ne peut renier son « wagnérisme ».

Moins attendu dans la discographie d’Armin Jordan, le Requiem de Dvořák, enregistré à peu près à la même époque avec les mêmes forces orchestrales et chorales, et de nouveau la présence lumineuse de Teresa Zylis-Gara :

Une très belle vision de l’oeuvre, plusieurs fois rééditée en CD, et tout récemment dans le coffret anthologie de Warner :

Dans cet extrait, Teresa Zylis Gara domine un quatuor de solistes par ailleurs excellent.

Pour rester dans l’hommage à Teresa Zylis-Gara, je ne peux omettre de mentionner une perle rare de ma discothèque, le plus beau disque des mélodies de Chopin :

Des morts vivants

La chronique mortuaire est l’une de celles qui ne risque pas de tarir. J’évite pourtant de faire de ce journal un obituaire.

Deux disparitions cette semaine qui marquent plus que d’autres. Mais l’art d’une interprète comme Jeanne Lamon, l’artisanat d’un éditeur comme René Gambini demeurent bien vivants.

Jeanne Lamon (1949-2021)

C’est un nom que les discophiles comme moi connaissaient depuis longtemps, mais on doute que sa disparition ait ému le monde musical européen : Jeanne Lamon, violoniste, cheffe d’orchestre canadienne, associée à l’ensemble Tafelmusik de Toronto, est morte à 71 ans le 20 juin dernier. C’est grâce à elle – même si elle partagea la direction de l’ensemble avec Bruno Weil – que s’est constituée une formidable discographie.

René Gambini

(Le couple Gambini, René et Suzanne, créateurs du label Lyrinx)

La disparition, mardi dernier, à 86 ans de René Gambini signe la fin d’une histoire, aussi féconde que romanesque, celle de ces couples d’artisans du disque – une spécificité française ? – qui ont forgé les catalogues les plus originaux de ces soixante-dix dernières années : Michel et Françoise Garcin pour Erato,

Eva et Bernard Coutaz pour Harmonia Mundi, et les Marseillais Suzanne et René Gambini pour Lyrinx

Le label est fondé en 1976 par René Gambini2 par un premier disque, La Nuit transfigurée de Schönberg, interprété par les Solistes de Marseille.

Le label s’est fait rapidement connaître au Japon et aux États-Unis par des prises de son naturelles, sans artifice, utilisant deux microphones et une électronique à tubes spécifiquement construite pour les besoins du label, dans des conditions de concert public.

Dans les années 1980 Lyrinx a attendu autant que possible avant d’abandonner le vinyle et de passer au format CD, la technologie de ce dernier n’étant selon nombre de spécialistes pas aboutie.

En 1998, à la suite de la présentation par Sony, dans les studios d’Abbey Road, du nouveau support numérique Super Audio CD (SACD) basé sur la technologie de numérisation Direct Stream Digital (DSD), Lyrinx s’est vu mettre à sa disposition du matériel expérimental, afin de le tester… le label réalise alors tous ses enregistrements en DSD stéréo depuis 1998, et en DSD « multichannel » (surround) depuis janvier 2001, devenant ainsi le premier éditeur français à utiliser cette technologie, et l’un des tout premiers dans le monde.

Lyrinx, c’est surtout pour les mélomanes, amateurs de beau piano, que nous sommes, une famille d’artistes, surtout des pianistes, réunie par Suzanne et René Gambini. La fidélité à des personnalités originales, singulières.

Parmi tous ces artistes, une tendresse particulière pour la si regrettée Catherine Collard (1947-1993) et ses Schumann d’anthologie, plusieurs ont fait les beaux soirs ou vont faire ceux l’été prochain du Festival Radio France, Muza Rubackyte, Vittorio Forte, Ingmar Lazar..

Eternelle Christa Ludwig

Christa Ludwig est morte trois ans après un 90ème anniversaire qui lui avait été fêté partout et par tous.

« Christa Ludwig fête aujourd’hui ses 90 ans, en pleine santé, sans rien avoir perdu de son humour et de son franc-parler, comme en témoigne l’interview qu’elle a donnée au Monde : Je suis une vache sacrée.

Au milieu de tous les hommages qui lui ont été ou seront rendus (notamment par France Musique), juste un souvenir, celui d’une très belle journée de radio, en juin 1998, sur France Musique précisément… pour les 70 ans de la chanteuse allemande. Un bonheur de tous les instants, la dernière sortie publique de Rolf Liebermann, déjà très fatigué, mais qui avait tenu à venir témoigner son affection et son admiration à sa chère Christa. La présence évidemment du second mari de Christa Ludwig, Paul-Emile Deiber. Et dans ma discothèque, une précieuse dédicace signée sur le livret d’un « live » auquel la chanteuse tient particulièrement.

Tant de souvenirs non de la scène mais grâce au disque et au DVD.

Au moment de son départ, trois moments parmi tant de miraculeux illuminent notre gratitude envers une si belle et grande interprète :

Mahler : Ich bin der Welt abhanden gekommen / Philharmonia Orchestra / dir. Otto Klemperer

Mahler : Das Lied von der Erde, Der Abschied (L’adieu) / Berliner Philharmoniker / dir. Herbert von Karajan

Et parce que Christa Ludwig c’était aussi cette Old Lady du Candide de Bernstein :

Bertrand Tavernier : coup de torchon

J’ai suffisamment raillé les émotions téléphonées, les R.I.P. automatiques des réseaux sociaux, pour revendiquer cette fois l’aveu d’une vraie tristesse à l’annonce de la mort de Bertrand Tavernier (lire Le Monde).

Comment dire ? Ce personnage était tellement tout ce que j’aime chez un humain, il ressemblait tellement à l’oncle qu’on rêve d’avoir, que sa disparition m’affecte comme le ferait celle d’un proche. Pourtant je n’ai jamais ni travaillé, ni côtoyé à quelque titre que ce soit Bertrand Tavernier. Tout juste l’apercevais-je parfois dans les rues de mon quartier parisien, le 3ème arrondissement, qu’il habita longtemps avant de quitter la capitale. J’en eus souvent l’envie, mais jamais je n’osai l’aborder pour lui dire bêtement : « J’aime qui vous êtes, j’aime ce que vous faites et ce que vous dites ».

Je ne vois rien de médiocre dans sa vie et son oeuvre, qui m’ont toujours semblé sous l’emprise de la gourmandise, d’une insatiable curiosité, nourrissant une culture phénoménale.

D’aucuns tentés par l’exhaustivité d’un bilan trouveront bien ici et là des failles, des faiblesses, des défauts dans sa filmographie. Je ne conserve, pour ma part, que de l’admiration pour les 25 longs-métrages qu’il laisse, et dont je pense avoir vu, souvent revu, la presque totalité.

J’ai beau chercher, je ne vois rien de médiocre, ni de banal.

Je vais me replonger dans ce formidable documentaire au long cours, qu’on eût rêvé voir se prolonger, tant l’oncle Bertrand savait nous raconter les si belles histoires du cinéma, de tous les cinémas.

On revoit avec émotion cet extrait d’un concert de janvier 2019, au cours duquel l’Orchestre philharmonique de Radio France jouait, sous la direction de Bruno Fontaine, la musique de Bruno Coulais composée pour le film-documentaire (qui a précédé la série plus développée) « Voyage à travers le cinéma français »

Mariss Jansons les années Oslo

Préambule d’actualité

Le triple assassinat de Nice, le reconfinement, l’incohérence des décisions gouvernementales (les librairies fermées, mais les magasins de moquette ouverts !), la mort d’Alexander Vedernikov, l’actualité nous bouleverse, nous révolte. Y revenir par temps plus calme !

Mariss Jansons : les jeunes années

Il y a un exactement – le 31 octobre 2019 – Mariss Jansons donnait son dernier concert parisien à la Philharmonie à la tête de « son » orchestre de la Radio bavaroise.

Un mois plus tard, le 30 novembre, il mourait chez lui à Saint-Pétersbourg à 76 ans, épuisé par une maladie cardiaque qui l’avait contraint, à plusieurs reprises, à faire des pauses dans sa carrière.

A l’occasion de ce triste anniversaire, Warner publie un coffret bienvenu, du connu et de l’inédit, reprenant en 21 CD et 5 DVD, les enregistrements réalisés pour EMI par le chef letton avec l’Orchestre philharmonique d’Oslo dont il fut le tant aimé directeur musical de 1979 à 2002.

Il m’est arrivé d’écrire, ici ou dans tel magazine, que les remake ultérieurs de ce qui constituait le coeur de répertoire de Jansons, à Amsterdam (avec le Concertgebouw) ou à Munich (avec la Radio bavaroise) gommaient, amoindrissaient, alentissaient l’énergie vitale, l’élan irrésistible, qui caractérisaient la direction du chef dans ses jeunes années (c’est particulièrement net par exemple pour la Deuxième symphonie` de Sibelius : Oslo 1992, Amsterdam 2005, Munich 2016 – entre Oslo et Munich, le 3ème mouvement vivacissimo passe de 3’57 » à 5’56 » !!)

On est donc très heureux de retrouver ce qui nous avait tant séduit chez ce chef découvert dans les années 80 – lire Mariss Jansons : la grande tradition.

En premier lieu, Sibelius – les symphonies 1,2,3,5 – dont on regrettera longtemps que Jansons n’ait pas enregistré une intégrale, des Dvorak (5,7,8,9) de grande allure, Stravinsky bien sûr, des Respighi plus latins que nature, mais aussi des raretés qui sont des coups de maître – Saint-Saëns, Honegger, Svendsen

La belle surprise de ce coffret ce sont 5 DVD inédits, de captations réalisés en concert à Oslo entre 1985 et 1999. Notamment une symphonie de Franck, qui semble être une prestation unique dans la carrière du chef. Et des Sibelius absolument prodigieux !

DVD 1 : Tchaikovski Manfred (1987) voir ci-dessus, Capriccio italien (1985)

DVD 2 : Franck Symphonie (1986), Richard Strauss Also sprach Zarathustra (1995)

DVD 3 : Stravinsky L’oiseau de feu (1986), Mahler Symphonie n°1 (1999)

DVD 4 Sibelius Symphonie n°1 (1989), Symphonie n°2 (2002)

DVD 5 Beethoven Symphonie n°3 (1997), Symphonie n°7 (2000).

Alors admiration !

L’obituaire se remplit inexorablement en ce début d’automne.

Par delà les mots convenus, les R.I.P. de circonstance, je n’ajouterai, à l’endroit de deux tout récents disparus, que cette exclamation qui me vient d’une chanson de Souchon et Voulzy : « Alors admiration »!

Juliette Gréco

Quand votre compagnon, époux, accompagnateur a disparu il y a deux ans, j’avais écrit ceci, de vous, sur vous, Juliette Gréco :

« J’aime lire les témoignages d’amis qui ont eu le bonheur de travailler avec Gérard Jouannest et qui sont sincèrement touchés par sa disparition hier à l’âge de 85 ans...Je pense aujourd’hui à celle qui fut la compagne à la scène comme à la ville de Gérard Jouannest, à cette soirée au Théâtre des Champs-Elysées en juin 2009, à jamais gravée dans ma mémoire (Le grand art de Juliette Gréco met K.O. le public du Théâtre des Champs-Elysées), je pense à vous, Madame Gréco, native de Montpellier, que la maladie a privée de l’incroyable énergie que vous nous offriez si généreusement.« 

Je repense aussi à ces quelques fois où je vous ai aperçue à l’Opéra comique ou à l’Opéra-Bastille, ou au sortir d’un dîner au Récamier.

Vous appartenez désormais à notre mémoire collective.

Michael Lonsdale

Mathieu Macheret a écrit dans Le Monde : Comédien excentrique et sophistiqué dont le maintien britannique lui permettait tous les dérapages possibles, Michael Lonsdale, mort le 21 septembre à Paris, à l’âge de 89 ans, a offert au cinéma français de ces cinquante dernières années l’une de ses présences les plus fascinantes et insaisissables. On se souvient de sa haute silhouette légèrement voûtée, plantée comme un point d’interrogation, de son visage aux bajoues plongeantes, mais surtout, peut-être, de sa voix sinueuse et grésillante, infiniment souple et capable de voler en éclats tonitruants.

Le cinéphile très lacunaire que je suis associe spontanément Lonsdale à Jean-Pierre Mocky et à sa folie douce. Mais il est juste parfait dans tous les rôles qu’il a joués au cinéma, parce qu’il n’a jamais joué que son propre personnage.

Ne pleurons pas ceux qui viennent de nous quitter. Regardons-les, écoutons-les, impérissables.

Ce qui reste d’une vie

On l’avait constaté à la mort d’Annie Cordy, une vie d’artiste se résume trop souvent à un seul aspect, quelques titres de chansons, dans la mémoire collective

Patrick Davin

Tous les témoignages qui ont afflué depuis jeudi et la mort soudaine de Patrick Davin (Un ami disparaît) démontrent, au contraire, que le chef disparu laisse à tous ceux qui le pleurent une multiplicité d’impressions, de souvenirs, d’expériences vécues. L’homme prend le pas sur le musicien, ou plus exactement chacun se rappelle l’humilité, la simplicité, la bienveillance, la bonne humeur, l’humour distancié, de l’artiste au travail ou en représentation.

L’Orchestre Philharmonique Royal de Liège a publié sur son site (http://www.oprl.be) ce que Patrick Davin avait écrit pour le Blog des 50 ans de l’orchestre, à l’occasion des concerts qu’il avait dirigés en avril 2011 (Carmina Burana de Carl Orff et Shaker Loops de John Adams), vingt ans exactement après son premier engagement à la tête de l’orchestre.

20 ans après!!!

La seule et principale difficulté pour un aspirant chef d’orchestre est de naître (appelons cela: débuter…).

 Après une petite vingtaine d’années de cours, d’étude, de rêves, de stages, de concours, de minuscules prestations, d’examens, d’assistanat, de mois vides, de soirées de découragement, de moments d’exaltation, de certitude et de doute, j’ai vécu cette semaine (car pour les musiciens un concert c’est aussi et parfois surtout la semaine de répétitions qui précède) sans vraiment  en remarquer la visibilité exceptionnelle et franchement disproportionnée (le public, la presse, la télévision…) L’orchestre qui jusque là (lors des concours du conservatoire) m’était tout acquis, a montré son vrai visage, celui de professionnels qu’il faut conquérir, convaincre et emmener avec soi, sous peine de succomber sous son corps glorieux .

Débuter (appelons cela naître…) c’est se dire qu’il reste alors toute une possible vie pour prolonger ces moments, pour conquérir, convaincre et surtout se montrer digne d’être là, en porte-parole pourtant dérisoire des compositeurs (vivants ou morts) et se préparer, jours et nuits après jours et nuits à étudier, rêver, se décourager, s’exalter, douter, conquérir, convaincre partager, donner, brûler et emmener avec soi cette petite flamme, cette bonne étoile, qui nous guide et nous dépasse.

Et tout le reste est carrière, succès, échecs et vanité….qu’il faut traîner aussi comme un fardeau maudit, mais sans grande importance… 

 Patrick Davin

Christian Merlin dans Le Figaro, Pierre Gervasoni dans Le Monde, Camille de Rijck dans Demandez le programme sur Musiq3 avec ses invités, anciens et actuels directeurs des opéras de Bruxelles et Liège, ont tous dit peu ou prou la même chose.

Au micro de France Musique c’est le Patrick Davin que j’ai connu « de l’intérieur » que j’ai essayé d’évoquer : Patrick Davin était un guide fantastique pour les musiciens

En regard de la variété et du nombre de productions lyriques que Patrick Davin a conduites, sa discographie reste relativement modeste, comme on l’a écrit sur Forumopera : Le legs lyrique de Patrick Davin.

Diana Rigg / Emma Peel

Jeudi aussi, c’est la grande actrice britannique, Diana Rigg, qui disparaissait à 82 ans.

Quelle qu’ait été sa carrière au théâtre ou au cinéma, Diana Rigg est, pour l’éternité, la partenaire (voire plus si affinités ?) de John Steed, alias Patrick MacNee, l’énigmatiquement belle et sensuelle Emma Peel de cette monumentale série qu’on n’eût manquée pour rien au monde : Chapeau melon et bottes de cuir et qu’on se repasse régulièrement !

Leon Fleisher : le pianiste aimé

Je n’ai jamais eu la chance ni de l’entendre en concert ni a fortiori d’assister à l’une de ses masterclasses, encore moins d’être son élève… Mais quand je vois ces extraits d’un atelier d’interprétation, je me dis que je regretterai longtemps de n’avoir pu fréquenter le pianiste Leon Fleisher né le 23 juillet 1928 à San Francisco, mort hier à 92 ans à Baltimore.

Quand je vois et lis tous les témoignages de ceux qui l’ont connu, approché, de ceux qui ont bénéficié de son enseignement, de ses conseils, je mesure la réalité de l’émotion que suscite sa disparition.

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Ici aux côtés de son aîné Menahem Pressler (né en 1923 !).

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Ici avec François-Frédéric Guy qui dit avoir perdu son deuxième père.

Roselyne Bachelot, la ministre française de la Culture, n’a pas attendu que son cabinet lui ponde l’une de ces réactions ministérielles si souvent banales et convenues, pour saluer ce grand musicien, confronté, à l’acmé de sa carrière en 1964, à une paralysie de la main droite – ce qu’en des termes choisis on appelle une dystonie focale – ,condamné à jouer le répertoire pour la main gauche qu’avait suscité le pianiste autrichien Paul Wittgenstein amputé du bras droit au cours de la Première Guerre mondiale, et à force de travail et d’obstination revenu à la pratique des deux mains : « Hommage à Leon Fleisher, pianiste et chef d’orchestre américain mort hier. Il perd l’usage de sa main droite à 36 ans, réussit à en retrouver l’usage après plusieurs années et célèbre ce retour par un enregistrement baptisé Two hands. Sa leçon de vie : ne jamais s’avouer vaincu. »

Restent heureusement de si beaux disques, notamment un admirable coffret, dont je m’étonne de ne jamais avoir parlé ici…. alors que j’y reviens régulièrement, pour y entendre notamment ces concertos de Mozart, Beethoven ou Brahms gravés pour l’éternité avec George Szell.

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Ou si l’on ne veut que les concertos :

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Requiem polonais

On annonce ce matin la mort du compositeur polonais Krzysztof Penderecki né le 23 novembre 1933 à Dębica.

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Un souvenir direct de l’homme et de l’oeuvre qui lui a assuré une renommée internationale : la première suisse, au Victoria Hall de Genève, en 1993, de son Requiem polonais.

Penderecki dirigeait lui-même les forces instrumentales et chorales d’une oeuvre monumentale née dans les premières révoltes de Solidarność

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Les spécialistes diront mieux que moi l’importance de la figure de Penderecki dans la musique du XXème siècle. Le Polonais s’est toujours tenu à l’écart des écoles et des dogmes, même s’il a suivi un parcours finalement assez classique : anti-conformiste, voire extrême, dans sa jeunesse, devenu quasiment « officiel » une fois la reconnaissance internationale venue, pour finir comme un monument historique.

Le critique musical Renaud Machart en dresse un juste portrait ce matin sur Twitter :

Mort du compositeur polonais Krzysztof Penderecki, 86 ans, dont la musique a largement dépassé le cadre de la musique contemporaine savante. Son opéra Les Diables de Loudun (1968) et celui de Bernd Alois Zimmermann, Die Soldaten (1965), étaient les deux références hérissées et hérissantes de l’avant-garde des années soixante. Sa musique aura beaucoup été utilisée au cinéma, notamment par Friedkin (L’Exorciste) et Kubrick (Shining)…Le goût de #Penderecki pour le monumental frelaté me fâchait souvent, comme dans ce papier après un concert à New York, en 1998 :

« Durant les années 60 et 70, Penderecki était connu pour son écriture d’avant-garde extrêmement agressive, caractérisée par l’usage de masses sonores en forme de clusters. Agé de soixante-cinq ans, il a considérablement arrondi sa manière, reste, certes, un adepte du genre noble et glorieux, des machines à grand spectacle, mais pratique une écriture consensuellement atonalo-modalo-tonale.

Les Sept Portes de Jérusalem, oeuvre commandée par la ville de Jérusalem pour sa célébration « Jérusalem-3000 ans », furent créées en janvier 1997 par Lorin Maazel. Kurt Masur reprend l’ouvrage à la tête de l’Orchestre philharmonique de New York. Il dirige Les Sept Portes fermement et assez rudement. Les trois choeurs répartis en face de lui et sur les balcons des deux côtés de la salle, l’orchestre principal et les formations instrumentales satellisées répondent précisément à sa battue.

De toute évidence, il connaît la partition (d’une durée d’une heure environ). Elle s’offre d’ailleurs à la compréhension du premier venu tant ses ficelles sont grosses : pédales harmoniques, jeux de chromatisme, effets rythmiques (solos de basses d’archet, déflagrations spatialisées de percussions), emphases référentielles (un solo de trombone qui semble rappeler celui du plus célèbre des requiem, ponctuant un long et pompeux récit parlé en hébreu). Le larcin est copieux : souvenirs des Carmina Burana de Carl Orff mâtinés de lambeaux de Stravinsky volés dans la Symphonie de psaumes ou dans OEdipus Rex, un soupçon du Poulenc du Gloria, un peu d’Arvo Pärt planant et néo-médiéval, deux ou trois ensembles de solistes dans le genre du Requiem de Verdi ou de la Missa solemnis de Beethoven, etc.

On peut qualifier cela d’« oeuvre de synthèse », si l’on n’a rien contre la musique de seconde zone pour films dans le goût péplum. Pour notre part, l’air conditionné de l’Avery Fisher Hall n’a pas suffi à masquer la redoutable odeur de renfermé de ce que nous pouvons, au mieux, considérer comme un salmis musical oecuménique et fin de siècle. (Renaud Machart Le Monde23 juillet 1998)

Je voudrais conseiller à ceux qui ne sont pas familiers de l’oeuvre du compositeur disparu – ou qui n’ont suivi que de loin son évolution artistique (ce qui est mon cas), ce double CD qui donne un bon aperçu de ses premières étapes créatrices.

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Clin d’oeil à l’ami Emmanuel Pahud qui a enregistré le concerto pour flûte (1992) de Penderecki dans ce disque tout récemment paru.

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