Le pianiste oublié

Le pianiste américain Abbey Simon est mort le 18 décembre à Genève, à quelques jours de son centième anniversaire.

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Les hasards de la composition d’un jury m’avaient permis de le rencontrer, il y a une trentaine d’années. Nous siégions au jury du Concours de Genève. J’avais été frappé d’abord par son look et son allure d’acteur américain, par son exquise courtoisie. Je le connaissais de nom et par quelques-uns de ses disques, pour la plupart publiés chez Vox.

Il m’avait expliqué qu’il était de la même génération, de la même race (si j’ose encore utiliser ce mot !) qu’un autre pianiste américain dont il était très proche, Julius KatchenJe voyais, à ses réactions face aux jeunes concurrents, qu’il détestait les effets de manche, les techniques approximatives, le non-respect du style de l’oeuvre jouée. Il ne manquait pas d’en appeler à l’exemple de Rachmaninov ou de son maitre Josef Hofman.

A la question que je lui avais posée de savoir pourquoi il ne jouait jamais en Europe, en France en tout cas, alors qu’il résidait une partie de l’année à Genève, il m’avait dit qu’il n’avait jamais cherché à « se faire de la publicité »…

Heureusement, la discographie d’Abbey Simon est abondante et de très haute qualité. Et facilement accessible sur les sites de téléchargement. Ses Chopin, Ravel, Rachmaninov sont d’éloquents témoignages de cette « école » américaine de piano qui privilégie une technique à toute épreuve au service exclusif du texte, une rigueur stylistique parfois accentuée, comme dans ces disques, par une prise de son qui confine à la sécheresse.

 

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Philippe Cassard écrivait hier sur sa page Facebook :

« Il devait avoir 100 ans le 8 janvier prochain, mais il vient de nous quitter. J’avais prévu, pour fêter ce rare anniversaire, une émission de Portraits de famille le 11 janvier : cela prendra donc la forme d’un hommage. ABBEY SIMON, ce grand pianiste américain, quasiment inconnu sous nos latitudes, avait été formé par le légendaire Josef Hofman, et incarnait, un peu à la manière de Byron Janis, Gary Graffmann, Earl Wild, Agustin Anievas, William Kappell, le « virtuose américain » par excellence, avec les précautions à prendre en employant cette expression-cliché. C’était un de mes préférés. Il magnifiait, de son jeu aristocratique, Liszt, Chopin et Rachmaninov. Mais quel poète aussi dans la musique française et quel leçon de style dans Mozart et Beethoven ! »

On écoutera donc avec beaucoup d’intérêt ce portrait-hommage sur France Musique le 11 janvier prochain.

 

Le deuxième concerto

Le grand vainqueur du Concours Tchaikovski, Alexandre Kantorows’est d’emblée distingué en choisissant le Deuxième concerto de Tchaikovski au lieu du célébrissime Premier,

Bien lui en a pris ! Cet opus 44 n’est ni moins long, ni moins exigeant techniquement que l’opus 23, il en partage même beaucoup d’aspects : un premier mouvement qui est un monde en soi, qui dure plus de la moitié de l’oeuvre, une virtuosité spectaculaire. Et en introduction de son mouvement central – à l’instar du 2ème concerto de Brahms, son exact contemporain – un long dialogue entre violon et violoncelle solos avant que n’entre le piano, comme sur la pointe des pieds..

Tchaikovski , pas rancunier, dédie ce deuxième concerto à Nikolai Rubinstein (1830-1881) qui avait pourtant refusé la dédicace du Premier, jugeant celui-ci injouable et si mauvais qu’il en avait la nausée (sic)! Le dédicataire meurt brutalement, la partition à peine achevée. Après une première new-yorkaise le 12 novembre 1881, le Deuxième concerto est créé à Moscou en mai 1882 par Serge Tanéiev au piano et le frère de Nikolai, Anton Rubinstein à la baguette. Il est plusieurs fois remanié par le compositeur lui-même et surtout par l’un de ses élèves, Alexandre Ziloti (1863-1945) dont la version est la plus fréquemment jouée aujourd’hui.

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Longtemps ce deuxième concerto est resté l’apanage de quelques originaux, certes pas des moindres (voir ci-dessous), il a aujourd’hui les faveurs de la nouvelle génération de pianistes, Boris Berezovsky, Denis Matsuev, Yuja Wang… et bien sûr Alexandre Kantorow, magnifiquement soutenu par Vassily Petrenko

Mikhail Pletnev est sans doute le pianiste russe le plus admirable dans cette oeuvre (comme dans tant d’autres évidemment !).

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Ce n’est pas avec Pletnev que j’ai découvert l’oeuvre mais avec une pianiste argentine, Sylvia Kersenbaumqui a connu une célébrité plutôt éphémère en France, lorsqu’au début des années 70, elle grava quelques disques pour EMI, dont ce Deuxième concerto avec l’Orchestre National de l’ORTF et Jean Martinon. Une version qui m’est toujours chère, puisque ce fut ma première, et qui a été heureusement rééditée dans le beau coffret hommage au chef français.

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A peu près en même temps parut un coffret qui fit sensation, les trois concertos de Tchaikovski avec un Emile Guilels au sommet de sa carrière, accompagné par Lorin Maazel et le New Philharmonia.

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A la réécoute, je suis moins enthousiaste face à cette version un peu trop carrée, prévisible, à laquelle il manque l’étincelle, la folie, qui rendaient nombre de « live » de Guilels proprement irrésistibles.

Boris Berezovsky est époustouflant, notamment dans le finale, mais l’hyper-virtuosité dont il fait preuve ôte à ce mouvement son caractère de danse populaire endiablée et le rend injouable pour les pauvres musiciens d’orchestre qui s’essoufflent littéralement à essayer de le suivre.

817+GYrEzpL._SL1500_Denis Matsuev succombe un peu au même travers…

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Enfin, last but not least, un artiste que j’admire infiniment (et à qui je n’ai, étrangement, jamais encore consacré le moindre article de ce blog… il faudra corriger cela !), un personnage, une personnalité unique, que j’ai eu la chance d’entendre en récital il y a une trentaine d’années dans le cadre de Piano aux Jacobins à Toulouse : Shura Cherkassky (1909-1995). Préparant cet article, j’ai trouvé cette prodigieuse vidéo, qui réunit deux géants à la fin de leur carrière, Cherkassky et Svetlanov, captés au Japon en 1990. Il y a des notes à côté chez le pianiste, mais quelle classe, quel art de faire sonner son instrument, et surtout quelle manière inimitable de faire chanter le pays natal, ce foisonnement de thèmes et mélodies populaires russes et ukrainiennes qui ont toujours nourri et inspiré Tchaikovski. L’essence du romantisme en quelque sorte…

Je connais au moins deux enregistrements studio du pianiste russe, le second réalisé à Cincinnati (en stéréo) avec un grand chef, Walter Süsskindaujourd’hui bien oublié (un autre article à prévoir !) :

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Alexandre le bienheureux

Avant-hier (Demandez le programme !) on n’osait y croire. Le verdict est tombé hier : premier Français à remporter la prestigieuse compétition, Alexandre Kantorow22 ans,  s’est vu décerner le Premier Prix du Concours Tchaikovski de Moscou.

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On se réjouit infiniment de ce résultat qui consacre un talent exceptionnel et une maturité qui pourrait surprendre ceux qui n’ont pas suivi le parcours du jeune Alexandre.

Le Festival Radio France Occitanie Montpellier  l’avait déjà invité en juillet 2016 et les publics de Montpellier et de Restinclières comme les auditeurs de France Musique n’ont pas oublié la virtuosité et le panache jamais tape-à-l’oeil du jeune pianiste

C’est son père, Jean-Jacques Kantorowimmense violoniste, excellent chef d’orchestre qui, à Liège, pendant des séances d’enregistrement avec l’OPRL, m’avait parlé de ce fils chéri avec autant de pudeur que d’admiration. L’adage populaire Bon sang ne saurait mentir n’a jamais été aussi pertinent !

J’ai toutes raisons de penser que le succès d’Alexandre au  Concours Tchaikovski ne va pas lui tourner la tête ni le détourner du chemin artistique qu’il a emprunté dès son adolescence. Ses premiers disques en attestent. On espère qu’il nous donnera vite le 2ème concerto de Tchaikovski qu’il a eu la très bonne idée de préférer au premier… Et plein d’autres récitals.

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De l’utilité des concours (suite) ou la disparition de Daniel K.

Il y a cinq ans, à propos du Concours Reine Elisabeth de Belgiquej’avais écrit un billet, que je retrouve incomplet (l’aurais-je moi-même censuré ?) : De l’utilité des concours.

Cette année, c’est le violon, et je vois se déchaîner, sur les réseaux sociaux, commentaires et polémiques sur la sélection des 12 finalistes opérée samedi soir par le jury . Ne figurent pas dans la liste des artistes pourtant repérés, appréciés, voire portés aux nues, lors des demi-finales, comme Daniel Kogandont Martine Dumont-Mergeay louait les sortilèges dans La Libre Belgique : Concours Reine Elisabeth ; les sortilèges de Daniel Kogan

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Camille de Rijck, qui officiait à la télévision pour présenter ces demi-finales, écrit lundi matin sur Facebook : Humeur du matin : je veux bien que des experts, certainement mille fois plus qualifiés que moi, m’expliquent que si un candidat fabuleux est éliminé c’est parce qu’un millier de détails imperceptibles à l’oreille inentraînée ont scellé son destin. Mais d’une part, les fautes de texte et les menues distractions font le sel de tous les enregistrements de légende de l’ère pré-chirurgicale (quand on n’enregistrait pas mesure par mesure) et d’autre part, quand l’identité d’un artiste est à ce point fédératrice (même le chef d’orchestre était béat), on est en droit de questionner la décision du jury qui passe à côté. C’est d’ailleurs le plaisir d’un concours : un jury interroge des propositions artistiques et nous interrogeons la proposition du jury.

Je m’attarderai plus loin sur ce violoniste, descendant d’une prestigieuse lignée, les grands parents, les violonistes Leonid Kogan et Elisabeth Guilels (la soeur d’Emile), la mère Nina Kogan, elle-même pianiste, l’oncle Pavel Koganvioloniste et chef d’orchestre.

Mais d’abord quelques réflexions sur ce concours Reine Elisabeth de Belgique !

Sujet tabou en Belgique, dans un pays divisé politiquement, linguistiquement, économiquement, le CMIREB, comme on le désigne par son acronyme, fait consensus. Il porte le nom – Elisabeth – de la grand-mère des rois Baudoin et Albert, de l’arrière-grand-mère de l’actuel roi Philippe. Une reine musicienne, originale, qu’on disait très proche (?) du grand violoniste Eugène YsayeJe reviendrai sur ce personnage que décrit Nathan Milstein dans ses Mémoires

Le Concours et ses satellites (la Chapelle musicale Reine Elisabeth) ont toujours été dans l’orbite de la famille royale, du Palais comme on dit à Bruxelles, sous la houlette de Jean-Pierre de Launoit, leur infatigable et inamovible président de 1987 à sa mort en 2014.

Florissante entreprise culturelle privée, le Concours a toujours draîné un sponsoring très important, et bénéficié d’une exposition médiatique sans équivalent, notamment sur les chaines publiques de radio et de télévision francophone et flamande de Belgique. Jamais aucun orchestre, aucun opéra, aucun organisateur de concerts, à Bruxelles, à Liège, à Anvers ou à Gand, n’a eu ce privilège. Je suis bien placé pour l’évoquer !

Au fil des années et des restructurations, la seule formation symphonique de la communauté francophone de Belgique, l’Orchestre philharmonique royal de Liège, financée par les deniers publics, a vu se réduire comme peau de chagrin les captations audio de ses concerts par la RTBF, sans même évoquer les captations télévisées qui ont purement et simplement disparu. Motif invoqué : restriction des moyens et des équipes. Refrain bien connu…et qui vaut pour l’ensemble des institutions culturelles publiques belges !

Mais ô miracle, jamais aucune restriction de ce type n’a jamais été opérée à l’endroit du Concours Reine Elisabeth ! Deux poids, deux mesures ? Sujet tabou, vous dis-je…

Autre singularité que je n’ai jamais comprise ni admise, le fonctionnement très particulier des jurys du concours. Comme le relève la fiche Wikipedia du concours :

« Ce concours se distingue d’autres par son originalité. Tout d’abord, il n’y a pas de délibération du jury dans le sens habituel du terme. Chaque membre du jury s’engage en effet à ne pas discuter des prestations des candidats avec d’autres membres du jury. Les notes sont traitées de manière confidentielle et le palmarès est, après ajustement éventuel, calculé sur la base de ces notes ».

Pendant mes années liégeoises, j’ai évidemment côtoyé, rencontré, nombre de membres prestigieux de jurys du concours, eux-mêmes souvent anciens lauréats. Tous, sans exception, relevaient cette étrangeté, cette compartimentation, et leur frustration de n’avoir aucune prise sur le résultat final. Leur surprise souvent de découvrir un palmarès qui ne correspondait pas à leur propre classement ! Ayant été moi-même à plusieurs reprises juré de concours (Besançon, Genève entre autres), je n’ai jamais connu pareille situation où un jury d’experts est interdit de délibération !

Pour en revenir au cas du jeune Daniel Kogan, je n’ai pas eu l’occasion de l’entendre, pas plus que les autres concurrents, les éliminés comme les finalistes.

Intéressante cette déclaration du violoniste à France Musique, il y a quelques mois, lorsqu’il se présentait au Concours Long-Thibaud à Paris (il a eu le 6ème prix !) : « Je vais être honnête, je ne suis pas sûr qu’il y ait une seule personne au monde qui aime vraiment jouer pour un concours. Participer à ce genre de compétition tient presque du masochisme. C’est une épreuve pour soi-même. C’est intense, très stressant, psychologiquement difficile et complètement différent de jouer en concert. Ce que je préfère donc ? J’espère juste rester moi-même, ne pas trop penser aux conséquences, ce qui peut aller bien ou mal… Juste essayer de m’exprimer à chaque instant. »

Je suis sûr qu’il aura bien d’autres occasions de révéler son talent, autrement que comme bête de concours.

En attendant, on peut, on doit réécouter son illustre grand-père, Leonid Kogan (Lauréat du… concours Reine Elisabeth en 1951 !)

 

PS Cela fait exactement cinq ans aujourd’hui que j’annonçais mon départ de l’OPRL : Jean-Pierre Rousseau quitte l’OPRL

 

 

 

 

L’hommage à Svetlanov

Tandis que se déroulent les épreuves du 4ème Concours international de Chefs d’orchestre Evgueni Svetlanov, Radio France s’apprête à célébrer les 90 ans du chef russe, né le 6 septembre 1928, disparu en 2002.

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Un programme, comme on les aime, parce qu’il reflète idéalement la personnalité d’un musicien hors norme, pianiste, chambriste, compositeur et chef immense.

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Nikolaï Medtner
Sonate pour piano « Réminiscence »

Sergueï Rachmaninov
Trio élégiaque n°2

Evgeny Svetlanov
Poème pour violon et orchestre

Piotr Ilyitch Tchaïkovski
Roméo et Juliette

et la crème des interprètes russes : Vadim Repin, Dmitri Makhtin, Alexandre KniazevBoris Berezovsky, Andrei Korobeinikov, qu’on a souvent vus au Festival Radio France tout comme le jeune chef Andris Pogalauréat du 1er concours Svetlanov à Montpellier en 2010.

J’ai déjà raconté mon admiration pour Evgueni Svetlanov, et mon unique rencontre avec lui, à Montpellier. Lire : Le génie de Genia

Son legs discographique (de la période soviétique) a été magnifiquement réédité, ou plus précisément, la considérable anthologie de la musique russe entreprise au mitan des années 60.

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Un premier coffret centré sur la musique symphonique, par ordre chronologique de Glinka à Kalinnikov, avec une pépite : Svetlanov jouant au piano des pièces de Medtner (d’où la présence d’une sonate de Medtner ce soir au concert) : détails du coffret à voir ici  Le monument Svetlanov (I)

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Un deuxième coffret achevait la partie symphonique de cette anthologie (mais omettait, malheureusement, les gravures de l’après-URSS, comme une intégrale des symphonies de Miaskovski, heureusement rééditée par ailleurs). Voir les détails ici : Le monument Sveltanov (II).

Et voici que paraît le troisième et dernier coffret de cette anthologie, 11 CD seulement, consacré aux oeuvres chorales, avec plusieurs raretés, des compositeurs et des oeuvres inconnus en dehors de Russie, et bien sûr des Rachmaninov (Les Cloches) ou Prokofiev (Alexandre Nevski) de référence.

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(Comme les précédents, ce coffret n’est pas vraiment bon marché, le meilleur prix est sur amazon.it)

Svetlanov au piano dans le Trio élégiaque de Rachmaninov, joué ce soir au concert-hommage à Radio France.

La grand-mère du piano

Avalanche de bonnes nouvelles discographiques ce week-end.

Un coffret attendu, espéré, cinquante ans après la disparition prématurée du chef allemand Joseph Keilberth (1908-1968) : Lire Joseph Keilberth, 50 ans après

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Mais j’avoue que le plaisir de retrouver ces enregistrements jusqu’alors mal diffusés du chef allemand n’était rien en regard de celui que j’ai éprouvé avec le cadeau que nous fait Scribendum.

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37 CD c’est une somme, la somme qu’on attendait pour rendre à la grand-mère du piano russe, Tatiana Petrovna Nikolaieva (1924-1993), l’hommage qui lui est dû, vingt-cinq ans après sa mort.

J’ai eu le privilège de siéger au sein du jury du Concours de Genèveà deux reprises, en 1988 et 1990, comme représentant de la Radio suisse romande. Deux crus très différents, en 1990 Nelson Goerner, 1er prix à l’unanimité, haut la main, au sein d’une compétition très riche en talents. En 1988, pas de premier prix, mais un jury où je vais côtoyer la pianiste russe, allure et tenue de бабушка (babouchka)Petite, replette, chignon de cheveux gris. Adorable, mais intraitable lorsqu’il s’agissait de défendre les intérêts des candidats russes. Il était évident pour tout le jury qu’aucun candidat ne pouvait prétendre au premier prix. Mais les deux jurés russes (outre Tatiana Nikolaieva, il y avait un professeur du Conservatoire de Moscou, Viktor Merjanov, look d’apparatchik grisâtre, taciturne) ne pouvaient revenir bredouilles au pays. Le jury finit, bien contre mon gré – mais mon avis pesait bien peu face à ces contraintes diplomatiques – par décerner un deuxième prix à une bien pâle candidate, dont plus personne n’a jamais entendu parler par la suite.

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Au gré des pauses, je l’entreprends, en russe (pour une fois que j’ai l’occasion de pratiquer une langue apprise pendant mes études !), elle me dit qu’elle n’a jamais joué à Genève, qu’elle aimerait bien que… J’en parle aussitôt à Armin Jordan, le patron de l’OSR. Tatiana Nikoliaeva fera ses débuts (!) à Genève au printemps 1990 dans deux concertos de Bach. Puis je l’entendrai à nouveau au festival d’Evian dans le concerto en ré mineur BWV 1052 : plus jamais entendu aussi fabuleuse interprétation…

J’ai ensuite collectionné à peu près tout ce que je pouvais trouver de Tatiana Nikolaieva, d’abord ses Bach (Quand j’ai eu mon Bach), ses sonates de Beethoven, et deux disques de concertos de Bach et Mozart…puis les préludes de Chostakovitch, et ses Tchaikovski.

Tout cela nous est restitué dans de très bonnes conditions, si je me fie aux premiers CD écoutés.

Détails du coffret ici : Tatiana Nikolaieva, les indispensables.

Carrie, Debbie, ABBA et quelques autres

Puisque ce blog est un peu un journal, ma chronique du temps présent, il fait aussi office de mémoire nécrologique. Le rythme est soutenu en cette fin d’année, Carrie Fisher (que je n’ai jamais vue en princesse Leia puisque je n’ai jamais vu aucun film de la série Star Wars !), Claude Gensac (elle, je ne dois pas avoir loupé un de ses films avec Louis de Funès), Pierre Barouh (je connaissais le nom, un peu ses chansons, mais j’ai aimé les hommages qu’on lui a rendus), ce matin la mère de Carrie Fisher, l’inoubliable Kathy Selden de Chantons sous la pluieDebbie Reynolds :

Evidemment d’autres souvenirs affluent : l’inoubliable spectacle monté par Jean-Louis Grinda à l’opéra de Liège en 1999 puis repris à Paris, Molière du meilleur spectacle musical 2001, avec dans le rôle de Kathy Selden, Isabelle GeorgesEt la production tout aussi magique du Châtelet en 2015 : Singin in the rain.

Souvenirs encore hier soir, avec une Flûte enchantée à l’opéra de Stockholm. Chantée en suédois (!!), avec des chanteurs encore verts, une jeune cheffe d’orchestre pas très passionnante à la tête d’une formation qui n’avait pas – et de loin – l’allure et la justesse de celle de la veille (Fedora), mais une mise en scène ludique, poétique, à laquelle je n’ai pas compris grand chose, mais ce n’était pas non plus l’essentiel ! N’est pas Bergman qui veut… Souvenirs parce qu’en septembre 1991 (bicentenaire de la mort de Mozart); j’avais emmené mon fils aîné – 11 ans – voir son premier opéra dans un lieu magique, le Théâtre du Joratà Mézières dans le canton de Vaud en Suisse. Cette Flûte enchantée mise en scène par Patrice Caurier et Moshe Leiserdirigée par Armin Jordan

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Ce matin, ciel couvert sur Stockholm, météo idéale pour commencer la tournée des musées  dans le quartier de Djurgarden

img_7303img_7304img_7305Visite d’abord du Musée Vasaimpressionnant. J’en reparlerai demain…(à lire et voir ici : La Cathédrale engloutie)
Mais la curiosité du lieu c’est le musée consacré au groupe mythique de pop suédois ABBA

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Le ticket d’entrée est hors de prix (25 €), et même si l’exposition est plutôt bien faite et complète (une belle rétrospective de la pop suédoise des années 50 à aujourd’hui), on a un peu l’impression de s’être fait gruger par le système financier très efficace qui permet aux membres du groupe dissous en 1982 de continuer à prospérer au plus haut niveau ! Mais quand on aime, la nostalgie n’a pas de prix…

Un vieux festival

Ils ne sont pas si nombreux les festivals qui peuvent se targuer d’en être à leur 69ème édition ! C’est le cas de celui de BesançonQui s’achève à la fin de cette semaine et qui accueillait hier et aujourd’hui un orchestre, un chef et un soliste qui me sont particulièrement chers, l’OPRL, Christian Arming et Tedi Papavrami.

14355798_10154007850158247_5277474715835804185_n(Photo OPRL/Facebook)

Pour les Liégeois, c’est un retour dans la capitale franc-comtoise, très exactement 14 ans après un concert Beethoven dirigé par Louis Langrée (le 14 septembre 2002) avec Ning Kam, Vitali Samochko et David Cohen dans le Triple concerto !

J’ai trois autres souvenirs personnels de Besançon, 1991, 1992, 1995, mais liés non pas directement au Festival mais au Concours international de jeunes chefs d’orchestre

Comme producteur « responsable de la musique symphonique » (sic) de la Radio suisse romande, j’étais évidemment directement intéressé par les activités de ce concours, qui avait jadis distingué des chefs comme Seiji Ozawa (et plus récemment Kazuki Yamada ou Lionel Bringuier). 

En 1991, j’étais venu de Genève assister à la finale, trois concurrents, mais un seul qui, dès son entrée sur scène, sans qu’il ait encore dirigé une seule note, montrait qu’il était chef, ce sentiment imperceptible, indéfinissable, mais que tous les musiciens d’orchestre connaissent bien. Ils savent immédiatement reconnaître celui qui est.. ou n’est pas le chef, à tous les sens du terme ! En l’occurrence ce fut bien lui, George Pehlivanian, qui remporta un 1er prix à l’unanimité. Le public liégeois se rappelle encore cette boule d’énergie au pupitre de l’OPRL, la dernière fois c’était pour le festival Rachmaninov de février 2013 (lire ce papier enthousiaste de Jean-Marc Onkelinx : Festival Rachmaninov).

L’année suivante, 1992, je reçus une invitation à faire partie du jury du Concours ! Quel honneur, quelle responsabilité aussi ! Et quelle expérience passionnante. Voir tous ces jeunes chefs répéter, prendre leurs marques (ou pas), captiver ou au contraire lasser le jury, et puis voir un talent se révéler, sortir de sa chrysalide, un très grand souvenir. De surcroît le jury était présidé par le très distingué et délicieux Alexander Gibson, lui-même ancien lauréat du Concours.

J’ai retrouvé par hasard le compte-rendu de l’Humanité de la finale de ce concours 1992 : Cela s’est joué entre un Belge, un Chinois, un Italien…

On ne sait pas trop ce qu’il est advenu du premier, en revanche le deuxième nommé a fait depuis un beau parcours, illustré encore cet automne par la parution de ce magnifique livre-disque, enregistré « sur le vif » le 24 juillet 2015 au Festival de Radio France Montpellier (CHOC de Classica)

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En 1995, je reçois une nouvelle invitation à siéger au Concours. Entre-temps je suis devenu directeur de France Musique (depuis l’été 1993), une absence d’une semaine de Paris n’est pas très bien vue par mes patrons de Radio France, mais le prestige du concours, etc… Cette année-là le jury est présidé par John Nelson. Personne parmi les candidats ne se détache vraiment, certains ne sont pas prêts – c’est le cas du fils d’un chef d’orchestre français, qui depuis a pris un bel envol, mais à qui John Nelson et d’autres membres du jury avaient dû expliquer amicalement qu’il devrait mûrir et s’aguerrir ). Un premier prix est attribué à un jeune Japonais, dont je n’ai plus jamais entendu parler depuis…

C’est finalement le lot de tous les concours, qui ne sont jamais une garantie de carrière pour les lauréats, mais qui, parfois, révèlent d’authentiques talents. Et pour qui a, comme moi, eu la chance de siéger dans plusieurs jurys, c’est sans doute l’expérience la plus enrichissante sur le plan artistique et humain. On ne voit plus jamais les artistes de la même manière, on mesure le courage, l’énergie, l’abnégation qu’il faut à un jeune musicien, au-delà de ses qualités musicales, d’abord pour affronter ces compétitions inhumaines, ensuite pour se lancer dans une carrière complètement aléatoire.

Victoires

On va tenter de ne pas relancer un débat aussi vieux que ce type de cérémonies : pour ou contre les Victoires de la musique classique – qui ont lieu ce mercredi soir à Toulouse ?

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Juste un point d’histoire, donc un rappel : lorsque France Musique, dont j’avais alors la charge, avait été sollicitée pour diffuser la soirée simultanément avec France 3, il y a une vingtaine d’années, j’avais répondu oui sans hésiter, même si, dans cette grande maison qu’est Radio France, une telle décision devait être avalisée, approuvée par toute une hiérarchie. Je me rappelle les hauts-le-coeur, les mines abattues, de producteurs de la chaîne, mais aussi d’autres collaborateurs, France Musique ne pouvait décemment pas s’abaisser à participer à une opération qui ne visait qu’à soutenir le commerce et l’industrie du disque…Et dont les modalités de vote et de sélection des « nommés » étaient discutables.

Ce sont les mêmes d’ailleurs qui, à la même époque, ne comprenaient pas que je veuille envoyer France Musique (et plus tard d’autres chaînes de Radio France) couvrir un phénomène qui me semblait appelé à se développer considérablement : la Folle Journée de Nantes…

Bref, je n’ai jamais regretté d’avoir poussé la chaîne musicale du service public à s’associer avec le seul prime time de l’année dévolu à la musique classique. Et je regarderai l’émission ce mercredi soir.

Le Figaro d’aujourd’hui consacrait un beau papier à ces jeunes artistes, pour qui une distinction comme Les Victoires de la musique classique a changé la donne. (http://www.lefigaro.fr/musique/2016/02/22/03006-20160222ARTFIG00212-classiques-les-nouveaux-chemins-de-la-reconnaissance.php).

Et tous ceux qui ont été récompensés ces dernières années l’ont mérité, et pour beaucoup, ont réussi à commencer une carrière (quel mot détestable s’agissant d’art) honorable. L’avantage de la jeune génération, c’est qu’elle n’a aucune illusion sur le monde culturel et musical d’aujourd’hui – même si bien des agents sont loin d’avoir évolué dans le même sens ! – et qu’elle connaît les codes, utilise, à bon escient, les modes de communication les plus adaptés à une large diffusion de leur art.

Oui Youtube, les réseaux sociaux, ont révolutionné l’accès à la culture et l’organisation du monde musical. Plus de faux-semblant possible, plus d’entre soi, de pratiques réservées au seul petit milieu professionnel. Instantanément, tel concurrent ou lauréat d’un prestigieux concours peut se faire connaître du monde entier, tel ensemble peut acquérir la notoriété – dès lors que le talent est là – sans passer par la case disque ou tournée de lancement. D’ailleurs, l’enregistrement d’un disque, les engagements, suivent, accompagnent, et ne précèdent plus que rarement le début de carrière.

On ne fait aucun pronostic sur les lauréats de ces Victoires 2016. Parce qu’on connaît tous ces musiciens, qu’on a parfois eu la chance de les repérer, de les soutenir, de les engager au tout début de leur carrière, qu’on aime leur parcours, leur attitude à l’égard des compositeurs et du public.

Beaucoup sont passés à Montpellier dans le cadre du Festival de Radio France et Montpellier Languedoc Roussillon ou seront présents dans l’édition 2016 (comme Florian Noack ci-dessus)*.

Une mention particulière pour un très beau disque, auquel j’ai pu contribuer, celui d’un merveilleux altiste, Adrien La Marca (le grand frère Christian-Pierre, au violoncelle, n’est pas mal non plus !). Un programme qui lui tenait à coeur, enregistré finalement à la Salle philharmonique de Liège…(L’album « English Delight », hommage à l’alto et aux compositeurs anglais est un voyage sur quatre siècles, de Dowland, Purcell, Vaughan Williams, Bridge, Clarke, Britten à Jonathan Harvey Chacune de ces pièces est liée à un moment spécial du parcours artistique et musical d’Adrien La Marca)

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  • Le détail de l’édition 2016 (11-26 juillet) du Festival de Radio France Montpellier et de la Région Languedoc Roussillon Midi Pyrénées (vivement un nouveau nom pour cette grande région !) sera dévoilé le 4 mars prochain.

 

Sibelius m’était conté

« Le plus mauvais compositeur du monde » – dixit René Leibowitz* – est né le 8 décembre 1865. On célèbre donc aujourd’hui le sesquicentenaire de Jean Sibelius, souvent évoqué ici :(https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/11/20/le-bonheur-sibelius/).

On ne devient pas sibélien par hasard. À part peut-être la Valse triste, Sibelius n’est pas abonné aux tubes de la musique classique. En ce qui me concerne, c’est un coffret acheté par souscription, donc à un prix que mes très modestes moyens d’étudiant me permettaient, qui m’a mis sur la route du compositeur finlandais. C’était un coffret de quatre 33 tours Deutsche Grammophon, je m’en souviens comme si c’était hier, tous dirigés par Karajan : la 2e symphonie de Brahms, les Tableaux d’une exposition de Moussorgski/Ravel, des intermezzi d’opéras… et le Concerto pour violon de Sibelius avec Christian Ferras en soliste ! Il y a pire comme initiateurs…

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Mais autant l’avouer, je n’accroche pas immédiatement à ce concerto, ce n’est ni Mendelssohn ni Tchaikovski. Il faudra que j’écoute passionnément La Tribune des critiques de disques de France Musique – le trio Panigel-Bourgeois-Goléa – pour que je découvre les mille beautés de l’oeuvre et ce qui allait définitivement m’arrimer à la musique de Sibelius : la rudesse et l’infinité des espaces imaginaires qu’elle ouvre. Et comme Goléa détestait ce concerto, je n’en ai été que plus convaincu de l’aimer.

Quelques années plus tard, mon premier achat dans une véritable caverne d’Ali Baba du disque classique au marché aux puces de Saint-Ouen sera l’intégrale des symphonies dans une version dont j’ignorais alors qu’elle serait louée par les meilleurs critiques et constamment rééditée : Lorin Maazel et les Wiener Philharmoniker.

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On l’aura compris, ce n’est pas d’hier que date mon histoire d’amour pour Sibelius.

Il y a dix ans, exactement à la même période, j’avais eu la chance d’assister aux épreuves du Concours Sibelius à Helsinki (la lauréate d’alors, la merveilleuse Alina Pogostkina, nous a laissé quelques beaux concerts à Liège). Souvenirs lumineux d’une semaine pourtant plongée dans la nuit (le soleil se levait timidement vers 11h du matin, pour disparaître à nouveau vers 14 h), le froid, le gel. J’étais retourné, en juillet 2006, pour visiter bien sûr Ainola, la maison de Sibelius, et la Carélie de lacs et de forêts qui a nourri toute son oeuvre.

Un conseil en cette période qui n’incite pas à l’espoir : écoutez, gavez-vous de Sibelius, d’une musique généreuse, qui respire loin et large.

*http://www.resmusica.com/2013/01/06/rene-leibowitz-l’assassin-assassine/