Le mois de l’opérette

Les spectateurs parisiens ont été gâtés ce mois de juin. Après Mam’zelle Nitouche (lire Sainte Nitouchece fut la dernière, jeudi dernier, de l’unique opérette d’Albert Roussel – Le testament de la tante Caroline – au théâtre de l’Athénée et avant-hier la première à l’Opéra Comique de Madame Favart d’Offenbach, né il y a tout juste 200 ans, le 20 juin 1819 !.

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L’accueil critique et public de l’opérette de Roussel a été unanime. On ne peut que regretter, comme Laurent Bury sur Forumopera, qu’il n’y ait eu que cinq représentations : …Les Frivolités Parisiennes ont su également faire les bons choix, avec une équipe de chanteurs-acteurs qui se donnent sans compter. A tout seigneur tout honneur, il faut inévitablement commencer par chanter les louanges de Marie Lenormand, qui hérite du rôle en or de Béatrice, la nièce religieuse, irrésistible dans l’air où elle confesse avoir jadis péché. Quelques mots suffisent à Till Fechner pour imposer un savoureux personnage de notaire revêche, imperméable mastic et clope au bec. Les deux couples formées par les nièces et leur conjoint sont admirablement caractérisés : la Noémie versaillaise de Lucile Komitès et son époux coureur de jupon Aurélien Gasse, la Christine superbement idiote de Marion Gomaret son lamentable conjoint Charles Mesrine. En Lucine, Marie Perbost fait valoir un timbre limpide et une excellente diction, mais son personnage reste très sage. Noël donne à Fabien Hyon l’occasion de montrer une belle vaillance vers la fin de l’œuvre, et Roussel est bien heureux qu’on ait confié ce rôle à pareil titulaire. Pour avoir peu à chanter, Romain Dayez n’en manifeste pas moins une très séduisante désinvolture dans le rôle du docteur. »

On n’aurait pas dit mieux. Un pur régal !

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Pour célébrer au jour près le bicentenaire de la naissance d’Offenbach, le Palazzetto Bru Zane et l’Opéra Comique avaient bien fait les choses en choisissant Madame Favart, dans la salle… Favart !

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Dans cet opéra comique, créé en 1878, Offenbach s’empare d’un sujet historique :

« Le maréchal de Saxe veut séparer Charles-Simon et Justine Favart afin de faire de l’actrice sa maîtresse. Les voilà forcés de vivre séparés et cachés. Leur génie de l’intrigue sauvera-t-il leur couple ?
Immense actrice de l’époque des Lumières, Justine fut aussi une héroïne. Fuyant entre France et Pays-Bas les assiduités du maréchal, elle change d’identité pour sauver son honneur, le bonheur de ses amis, la carrière de son époux dramaturge et, sans le savoir… l’avenir de l’Opéra Comique. À peine romancée, l’anecdote se mêle à l’Histoire pour s’achever par un spectacle dans le spectacle.
Avec Madame Favart, Offenbach a réussi à conjuguer récit picaresque et célébration de l’opéra-comique dans une pièce lyrique à souhait. Presque oubliée après des décennies de succès, cette grande comédie renaît pour le bicentenaire du compositeur. »

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Avouera-t-on une petite déception ? Des longueurs, un livret décousu, des dialogues parlés inutiles, et un final faiblard. Mais une résurrection bienvenue sur le plan musical, grâce à une belle équipe menée tambour battant par Laurent Campellone à la tête d’un orchestre de chambre de Paris qui trouve vite ses marques dans une partition qui ne lui est pas familière.

Marion Lebègue embrasse le rôle-titre avec une présence scénique indéniable. une voix opulente à la diction souvent problématique. Anne-Catherine Gillet est une parfaite Suzanne. candeur, élégance, pétulance !

Chez les ténors, François Rougier campe un Hector un peu lourdaud. Si la voix est claire et bien projetée, on aurait aimé davantage de demi teintes ; cependant le chanteur utilise efficacement ses aigus émis en force à des fins comiques dans une tyrolienne bien acrobatique. Eric Huchet incarne un gouverneur Pontsablé d’une fatuité et d’un ridicule irrésistibles.

Le Charles-Simon Favart de Christian Helmer semble gêné par la tessiture tendue.  En Cotignac et Biscotin, Franck Leguérinel et Lionel Peintre ont, eux, peu à chanter : par leur présence scénique ils n’en campent pas moins des personnages savoureux.

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Théâtre

Mardi soir au Théâtre de Paris, l’affiche était alléchante.

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Une pièce à succès d’Edouard Bourdet, Fric Frac, le film éponyme (1939) de Maurice Lehmann gravé dans toutes les mémoires de cinéphiles.

IMG_9116Il faut un certain culot et un courage certain à Michel Fau le metteur en scène, et au quatuor de rôles principaux constitué par … Michel Fau, Julie Depardieu, Régis Laspalès et Emeline Bayart, pour relever le défi de ne pas décevoir un public de 2018, auquel le thème même – le Paris popu des années 30 – et les caractères de cette pièce ne sont plus du tout familiers. Les dimanches à la campagne,  les loulous de Ménilmuche, les petites femmes de Pigalle, l’argot parigot, difficile de réitérer l’exploit d’Arletty, Fernandel, Michel Simon et Hélène Robert, pour ne citer que les principaux rôles…

Résultat mitigé : Michel Fau fait du Michel Fau – on ne déteste pas ! – et Laspalès finalement ne convainc qu’en retrouvant ses réflexes du duo qu’il formait avec Philippe Chevallier. En revanche, Julie Depardieu se sort plutôt bien d’un rôle casse-gueule, on finit par croire à son personnage sans qu’elle cherche à singer son illustre modèle, et la révélation de la soirée est l’impayable Emeline Bayart qui semble emprunter les délires et la vis comica d’une Valérie Lemercier à ses débuts,  et que je n’avais encore jamais vue ni sur scène ni au cinéma (où elle incarnait la récente Bécassine de Denis Podalydès.

D’Edouard Bourdet, je ne connaissais jusque là qu’une autre pièce, Le Sexe Faible, jadis vue à la télévision dans la célèbre série Au théâtre ce soir, avec une distribution éblouissante, d’où ma mémoire avait retenu l’extravagante Comtesse jouée par une Denise Gence hallucinante et Antoine, le maître d’hôtel/confident incarné à la perfection par l’immense Jacques Charon, et cette réplique de Gence à Charon prononcée avec un inimitable accent moldo-valaque : Morne soirée Antoine !

Revenant du théâtre mardi soir, j’ai retrouvé sur Youtube une autre version de la pièce, enregistrée à la Comédie Française en 1962, avec tous les grands noms du théâtre français de l’époque, Denise Gence bien sûr, Charon, Hirsch, Descrières, tant et tant d’autres, et le beau et fringant Jean Piat.

Jean Piat, dont on allait apprendre la disparition quelques heures plus tard. Et à propos duquel tous les médias ont fait assaut de platitudes pour saluer une carrière exceptionnellement longue et variée. Il paraît que « les Français » n’ont retenu de lui que sa participation aux Rois maudits, une série (et une oeuvre littéraire) à laquelle je n’ai jamais accroché. Moi je me rappelle un autre Jean Piat – en dehors de celui que j’ai souvent vu sur scène – son incarnation inoubliable de Lagardère dans le feuilleton en six épisodes de Marcel Jullian, diffusé fin 1967.

Hommage à un grand artiste !

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L’esprit Auber

Tous les Parisiens… et les touristes connaissent le nom de la plus grande station d’échange métropolitaine intra muros Auber voisine de l’Opéra Garnier. Mais savent-ils qui est cet Auber ? nettement moins sûr !

Daniel François Esprit Auber aurait sans doute tenu les premières places si les sondages de popularité ou de notoriété avaient existé au XIXème siècle. Né en 1782 il est mort, à 89 ans, en 1871, il incarne le genre et l’esprit de l’opéra-comique français.

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On retrouvait hier soir la Salle Favart, l’Opéra-Comique, où Auber connut ses succès les plus éclatants et les plus durables, avec un spectacle déjà donné le mois dernier à l’Opéra royal de Wallonie, Le Domino noir. 

On avait encore dans les yeux et les oreilles la réussite du Comte Ory de Rossini – direction de Louis Langrée, mise en scène de Denis Podalydès – fin décembre. Intéressant pour prendre la mesure de ce qu’Auber doit au compositeur italien installé à Paris depuis 1825 et de son émancipation par rapport à son prestigieux modèle.

Je vais donc répéter ce qui a été écrit à peu près partout – rare unanimité critique ! -.

Ce Domino noir est un pur régal pour les yeux comme pour les oreilles.

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Dans la fosse, Patrick Davin prouve, une nouvelle fois, qu’il est aussi à l’aise dans la création (Philippe Boesmans), dans le grand répertoire symphonique – combien de belles soirées à l’Orchestre philharmonique royal de Liège ! – que dans les ouvrages lyriques plutôt rares (c’est lui qui avait redonné vie à La Jacquerie de Lalo lors du Festival Radio France 2015).

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La mise en scène du Comédien-Français Christian Hecq – décidément c’est une spécialité de l’Opéra-comique ! – est brillante, virtuose, drôle, pétillante, jamais vulgaire. Et le plateau est composé à la perfection : Anne-Catherine Gillet, Cyrille Dubois, Marie Lenormand – impayable Jacinthe – Laurent Kubla, François Rougier, il faudrait tous les citer. Tous francophones.

29790068_10156239756783194_4593135319425646022_n(la Jacinthe de Marie Lenormand… qui me faisait penser, allez savoir pourquoi, à Montserrat Caballé !)

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Je signale qu’on retrouvera Anne-Catherine Gillet et Cyrille Dubois le 21 juillet prochain, dans le cadre du Festival Radio France Occitanie Montpellierpour la création – en version de concert – de l’opéra Kassya laissé inachevé par Delibes et complété par Massenet.

Quant au Domino noir, on ne peut pas dire que la discographie soit à la mesure du succès de l’ouvrage jusqu’au début du XXème siècle.

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On espère qu’une captation de ce spectacle aura été faite soit à Liège, soit à Paris, et sera bientôt disponible pour tous ceux qui n’ont pas eu la chance ou la possibilité d’y assister.

 

 

Hautes figures

Je l’ai lue. Puis je l’ai écoutée. Entendue. Et enfin rencontrée. Il était tellement aisé d’aimer sa pensée et sa personne. Et la voilà partie…
C’est ainsi que Christiane Taubira rend le plus poétique et doux des hommages à Françoise Héritier, l’anthropologue disparue mercredi, le jour de son 84ème anniversaire (lire son papier dans Le Monde Un esprit libre et opiniâtre).

J’avais bien aimé la sensualité et la légèreté qui se dégageaient de ce Goût des mots.

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Françoise Héritier poursuit ici son exploration tout en intimité et en sensualité de ce qui fait le goût de l’existence.
Elle nous invite à retrouver nos étonnements d’enfance, quand la découverte des mots, à travers leur brillance, leur satiné, leur rugosité, s’apparentait à celle de la nature et des confitures.
À travers les mots, c’est le trésor caché s’établissant en nous entre les sons, les couleurs, les saveurs, les touchers, les perceptions et les émotions qu’elle nous convie ici à redécouvrir.
À chacun, à son tour, à partir de quelques mots, de trouver la richesse de l’univers intime qu’il porte en soi. (Présentation de l’éditeur).

L’autre haute figure de notre mémoire vive, qui nous a quittés hier, est Robert Hirsch.

Eric Ruf, administrateur de la Comédie-Française : »Il a incarné cette maison. Si vous demandez aux gens de citer un grand acteur de la Comédie-Française, beaucoup vont vous dire Robert Hirsch. C’était un acteur rare, singulier, capable de tout jouer, il y avait de la folie en lui qui en faisait un caractère comique et tragique en même temps, il était l’acteur protéiforme par excellence. »

C’est d’ailleurs à l’occasion d’un hommage au doyen de la troupe Louis Seigner, que Robert Hirsch livre cette séquence-culte en 1974 :

Cette autre séquence de 1956 démontre l’incroyable versatilité des dons du comédien disparu :

On peut retrouver Robert Hirsch dans une partie des grands rôles qu’il a interprétés au Théâtre-Français dans ces DVD, notamment l’inénarrable Bouzin du Fil à la patte.

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On espère que les chaînes du service public auront à coeur de rediffuser quelques-uns de ces trésors.

Up and down

Un résumé de l’actualité de la semaine ? Faite de hauts et de bas, en effet.

On avait apprécié le beau spectacle proposé par le Théâtre des Champs-Elysées (https://jeanpierrerousseaublog.com/2016/02/17/ceci-nest-pas-un-opera/), on était très curieux de découvrir ce que pouvait donner, installé place des Nations à Genève, l’ancien théâtre éphémère de la Comédie-Française jadis installé dans les jardins du Palais Royal à Paris. Avec un Alcina de Haendel prometteur sur le papier.

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La critique a plutôt aimé (http://abonnes.lemonde.fr/musiques/article/2016/02/19/opera-alcina-dotee-de-nouveaux-charmes_4868196_1654986.html). Seul bémol – et de taille – de ma part, je n’aime pas la vulgarité gratuite de la mise en scène et le surlignage permanent des intentions et des gestes.

Autre sujet qui, malheureusement, reste d’actualité : le nom d’un orchestre (https://jeanpierrerousseaublog.com/2016/02/09/une-forme-olympique/). Réjouissante séquence hier dans Le Petit Journal de Canal +

http://www.canalplus.fr/c-emissions/c-le-petit-journal/pid6515-le-petit-journal.html?vid=1364380

C’est le nom d’Umberto Eco qui fait l’actualité mortuaire ce matin. Le personnage est sans doute immense, et on attend la déferlante des hommages. Je serais bien incapable d’y ajouter le mien. Je n’ai pas lu Eco (mais n’ayant pas été ministre de la Culture je ne risque pas l’opprobre) ni même vu le film Le Nom de la rose. J’ai tort sans doute.

Un toujours bien vivant, lui, à bientôt 80 ans, le chef suisse Charles Dutoit à qui son éditeur historique Decca rend un hommage justifié, en même temps qu’il célèbre une aventure artistique exceptionnelle de 25 ans entre lui et l’orchestre symphonique de Montréal. Par bien des aspects, Dutoit est l’héritier du grand Ernest Ansermet (1883-1969). Il a rarement suscité l’enthousiasme de la critique européenne, sous des dehors de dandy élégant, le chef n’est pas dépourvu de caractère. Et quand on écoute ses enregistrements à l’aveugle – c’est arrivé plusieurs fois dans des émissions de critique de disques – il n’est pas rare que, dans la musique française en particulier, que ses disques obtiennent le haut du classement.

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35 CD généreusement remplis qui méritent beaucoup mieux qu’un coup d’oreille distrait. Et de nombreuses pépites dans la musique française.

http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2016/02/20/dutoit-80-8571057.html#more

Musique française

J’ai passé un délicieux week-end de musique… française, en France, à Paris même !

Un Cabaret Brassens au Studio de la Comédie-Française. Un spectacle conçu et mis en scène par un Namurois formé à Liège, sociétaire de la Comédie-Française depuis 1993, Thierry Hancisse.

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Oui les Comédiens-Français savent aussi chanter et danser ! Et quand il s’agit de Sylvia Bergé, Julie Sicard, Eric Genovese, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Jérémy Lopez et du pianiste-accordéoniste Benoît Urbain, du contrebassiste Olivier Moret, du guitariste Paul Abirached, ça donne une belle équipe, un joli spectacle (qui fait salle comble !). Du connu et du beaucoup moins connu parmi les chansons de Brassens.

À l’inverse de l’un de mes camarades de lycée qui ne jurait que par Brassens, qui connaissait tout son répertoire par coeur, qui s’enchantait de la poésie particulière de ses textes, je n’ai jamais été aussi mordu. Et je n’ai pas beaucoup changé d’avis samedi : Brassens est certes un monument de la chanson française, mais un monument daté, très années 50/60, beaucoup moins intemporel que ses contemporains Barbara, Brel, Ferré ou même Piaf. 

Mais il est bon et bien que la Comédie-Française serve aussi les grands auteurs de ce que Gainsbourg considérait – à tort ! – comme un genre mineur, la chanson !

Juste le temps de filer du Carrousel du Louvre jusqu’à la place Boieldieu, à l’Opéra Comique, pour la générale d’une opérette de Charles Lecocq, Ali Baba. Dans la fosse,  quelqu’un dont j’étais sûr qu’il allait donner toute la vie et l’allure qui conviennent à cette partition, le chef belge Jean-Pierre Haeck. Et c’est vrai que cet ouvrage, qui se refuse (trop ?) à tout orientalisme de pacotille, est sacrément bien ficelé, même s’il n’y a pas les traits de génie d’un Offenbach ou d’un Strauss. Comme toujours à l’Opéra Comique, le casting est quasi-parfait : Sophie Marin-Degor, Christianne Bélanger, Tassis Christoyannis,  Philippe Talbot, les excellents choristes d’Accentus, un orchestre d’une belle cohésion, celui de l’opéra de Rouen. Et une mise en scène d’Arnaud Meunier qui manie habilement humour, décalage, symboles. Le tout est un peu longuet, l’ouvrage manque de ces airs ou ensembles qu’on mémorise facilement. Mais c’est l’honneur de Jérôme Deschamps et Olivier Mantéi de ressusciter cet inestimable patrimoine de la musique française.

Oui, il n’y a définitivement aucune honte à aimer, défendre et promouvoir la musique française !

Piqûre de rappel avec ce coffret dont on a déjà parlé :

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