Stephen Kovacevich 1940-2026 : souvenirs et hommage

Un soir à Genève

C’est un souvenir que je ne suis pas près d’oublier : en décembre 1986, je fis en même temps la connaissance de Martha Argerich, de sa troisième fille Stéphanie (11 ans à l’époque) et du père de celle-ci, Stephen Kovacevich.

J’avais commencé en septembre à travailler à la Radio suisse romande à Genève, chargé, entre autres, de la production de certains concerts de l’Orchestre de la Suisse romande. En l’occurrence, la saison de concerts de l’OSR était le fruit d’une « coproduction » entre l’orchestre, la Radio et la Ville de Genève, chacun gérant les aspects pratiques de « ses » concerts. C’est ainsi que pour le concert du 19 décembre 1986, il me revint de m’occuper du chef – Okko Kamu* – et du soliste, Stephen Bishop-Kovacevich… qui faisait alors ses débuts avec l’Orchestre de la Suisse romande ! J’étais allé chercher le pianiste à l’aéroport la veille du concert et dans la voiture il me posa d’emblée une colle : où pourrait-il faire nettoyer et repasser son frac ? Je ne me rappelle plus la solution finalement trouvée. Lorsque je l’interrogeai sur sa carrière qui m’impressionnait beaucoup, il m’avoua que c’était la première fois qu’il jouait à Genève alors que, me dit-il, « je viens souvent ici voir ma fille et Martha ». Le soir du concert, il me proposa d’aller dîner « chez Martha » qui habitait un bel hôtel particulier à quelques centaines de mètres du Victoria Hall. C’est ainsi que je rencontrai pour la première fois la pianiste argentine, dans son univers, une sorte de phalanstère, du monde à tous les étages, un joyeux désordre, des pianos et des discussions animées. Lorsque Stephen me présenta à elle, elle me demanda aussitôt : « Vous jouez du piano » ? Je m’entends encore lui faire cette réponse : « À vous je ne dirai jamais que je sais jouer du piano »… La suite avec Martha je l’ai racontée dans plusieurs épisodes de ce blog.

Quant à Stephen Kovacevich, je l’ai entendu par la suite en concert, pas aussi souvent que je l’aurais souhaité, mais plus jamais eu l’occasion de partager un moment plus privé avec lui.

Il me reste, il nous reste un héritage discographique exceptionnel.

Le pianiste oublié

A l’occasion de son 75e anniversaire, Decca avait publié la totalité de ses enregistrements réalisés dans les années 60 et 70 pour Philips (voir le détail sur bestofclassicfr.wordpress.com)

« Il va fêter ses 75 ans le 17 octobre, un an avant celle qui est la mère de leur fille Stéphanie, Martha Argerich. Il s’est appelé Stephen Bishop, puis Bishop-Kovacevich, et enfin Kovacevich (Stephen_Kovacevich).

C’est un formidable, magnifique pianiste, qui n’a jamais eu la célébrité, ni même la notoriété de sa compagne. En quelque sorte, un pianiste pour connaisseurs.

Decca réédite heureusement ce que Stephen Kovacevich a enregistré pour Philips dans les années 60/70. Puisse ce coffret permettre au plus grand nombre de (re)découvrir un artiste vraiment exceptionnel. Ses Beethoven et ses Brahms sont tout simplement des références, éloquence, clarté, virtuosité, il les reprendra, piano seul et concertos, avec presque autant de réussite pour EMI dans les années 90 (cf. ci-dessous).

Depuis toujours, ses Variations Diabelli sont mon disque de chevet pour cette oeuvre.

Mais Mozart, Bartok, Chopin, toute une discographie qui, au fil des ans, était devenue quasiment introuvable, nous sont enfin restitués.

CD1
Beethoven: Diabelli Variations op.120

CD2
Beethoven: Piano Concerto No.1 & Piano Sonata, op.10/1
BBC Symphony Orchestra, Sir Colin Davis

CD3
Beethoven: Piano Concertos Nos. 2 & 4
BBC Symphony Orchestra, Sir Colin Davis<
br> CD4
Beethoven: Piano Concerto No.3 & Piano Sonata, op.13 “Pathétique” BBC Symphony Orchestra, Sir Colin Davis

CD5
Beethoven: Piano Concerto No. 5 BBC Symphony Orchestra, Sir Colin Davis

CD6
Beethoven: Piano Sonatas opp.101 & 109

CD7
Beethoven: Piano Sonatas opp.110 & 111

CD8
Beethoven: Piano Sonatas op.31/2 & 3

CD9
Beethoven: Bagatelles op.33, 119, 126

CD10
Chopin: Polonaise No.7, Impromptu No.3, Mazurka No.39, etc.

CD11
Dvořák: Piano Quintet op.81 & String Quintet op.97

Mozart: Kegelstadt Trio*
Members of the Berlin Philharmonic Octet
* With Jack Brymer and Patrick Ireland

CD12
Brahms: Piano Concerto No.1 London Symphony Orchestra, Sir Colin Davis

CD13
Brahms: Piano Concerto No. 2 London Symphony Orchestra, Sir Colin Davis

CD14
Brahms: Scherzo in E Flat Minor op.4, 4 Ballades op. 10, 8 Klavierstücke op.76

CD15
Brahms: Klavierstücke Op. 116, 117 & 119

CD16
Brahms: Variations and Fugue on a Theme by Handel op.24, Klavierstücke op. 117 & 119 [Analogue]

CD17
Brahms: 16 Waltzes, Op.39, 2 Rhapsodies, Op.79, Klavierstücke op.118

CD18
Mozart: Piano Concertos Nos. 21 & 25
London Symphony Orchestra, Sir Colin Davis

CD19
Mozart: Piano Concertos Nos. 20 & 23
London Symphony Orchestra, Sir Colin Davis

CD20
Grieg & Schumann: Piano Concertos
BBC Symphony Orchestra, Sir Colin Davis

CD21
Bartók: Mikrokosmos Nook 6* / Out of Doors / Sonatina [*first international CD release]

CD22
Stravinsky: Concerto for piano and wind
Bartók: Piano Concerto No. 2
BBC Symphony Orchestra, Sir Colin Davis

CD23
Bennett: Piano Concerto No. 1 & Jazz Calendar
London Symphony Orchestra, Sir Alexander Gibson

CD24
Bartók: Piano Concertos Nos.1 & 3
London Symphony Orchestra, Sir Colin Davis

CD25
*Bartók: Sonata for 2 Pianos and Percussion
Andante and Five Variations for Piano duet in G, K.501
Debussy: En blanc et noir
With Martha Argerich,
*With Martha Argerich, Willy Goudswaard and Michael De Roo » (13 septembre 2015)

Le duo

Tout comme le duo que Martha Argerich forma longtemps avec Nelson Freire au concert et au disque, il faut chérir les plus rares occasions où Martha Argerich et Stephen Kovacevich se retrouvaient pour des moments d’une poésie infinie.

Ici il y a dix ans à la Philharmonie de Paris

Plus tard pour EMI, il enregistra le corpus des sonates et des bagatelles de Beethoven, les concertos de Brahms à nouveau avec Wolfgang Sawallisch, et les Valses de Chopin qui lui donnèrent, paraît-il, beaucoup de mal, parce que le compositeur lui « résistait » !

Je m’en veux encore aujourd’hui d’avoir manqué le tout dernier concert que Stephen Kovacevich donna en France – c’était à quelques kilomètres de chez moi, dans les écuries de Chantilly, en avril 2026 – Ces images si tendres de ce duo avec Martha Argerich ne cessent de me bouleverser. Hommage !

Ileana Cotrubas (1939-2026)

Je n’aime pas que ce blog soit un recueil de nécrologies, mais je fais quelques exceptions pour des musiciens qui m’ont touché particulièrement. C’est le cas de la soprano roumaine Ileana Cotrubas, décédée ce 20 août.

Le seul souvenir que j’ai d’elle, ce n’est pas sur scène – elle s’en était retirée en 1990 – mais un appel téléphonique lors de l’émission du 23 décembre 1995 que France Musique avait consacrée à Elisabeth Schwarzkopf pour son 80e anniversaire (lire L’aventure France Musique : Fortes têtes). Elisabeth Schwarzkopf était sur le plateau du studio 104, invitée de Jean-Michel Damian et entourée de plusieurs personnalités qui avaient pu faire le déplacement (Georges Prêtre notamment qui avait dirigé la soprano allemande dans la première française de Capriccio à l’Opéra-Comique de Paris en 1962). Et plusieurs autres amies, collègues, admirateurs ou admiratrices avaient été appelés au téléphone pendant l’émission. L’intervention qui m’a le plus ému, fut celle précisément d’Ileana Cotrubas, qui dans un français parfait, dit sur et d’Elisabeth Schwarzkopf des choses que seule une cantatrice aussi gentille, simple, affectueuse, pouvait dire sans que rien ne ressemble à de la flagornerie. Même Schwarzkopf en était émue.

Quelques années plus tard, interrogeant Armin Jordan sur les chanteurs ou chanteuses avec qui il avait aimé travailler, j’avais compris qu’Ileana Cotrubas était au panthéon – finalement peu peuplé – de ses admirations.

Le 13 octobre 1987, Jacques Lonchampt écrivait dans Le Monde : Armin Jordan dirigeait samedi les Saisons, salle Pleyel. C’était comme si Haydn en personne était là, le petit paysan du Danube jetant un regard naif sur la nature et les travaux des champs dans son village de Rohrau, et le vieux maitre chargé de gloire qui, une dernière fois, contemplait avec quelque mélancolie cette terre si riche avant de se présenter devant les  » portes éternelles « .…Il a choisi pour cela des solistes…d’une profonde humanité qui déborde de leur coeur pour envahir leur chant (le ténor Keith Lewis et la basse Robert Holl), entourant une radieuse fée au timbre diapré de mille couleurs (Ileana Cotrubas).

A l’opéra

Loin de moi l’idée de dresser une sorte de discographie idéale de la soprano disparue. Mais tous les mélomanes ont sûrement dans leur discothèque, la Traviata fameuse de Carlos Kleiber où elle incarne une Violetta touchante et vibrante, ou la Gilda bouleversante du Rigoletto de GIulini.

Dans la Carmen de Claudio Abbado où elle est une Micaela rayonnante de féminité.

Toujours chez Bizet elle est une merveilleuse Leïla des Pêcheurs de perles dirigés par Georges Prêtre.

Michel Plasson en fait sa Manon dans un enregistrement resté célèbre.

Elle est de plusieurs équipes dans les opéras de Mozart, Colin Davis, James Levine, Karajan sans que personnellement je l’y aie jamais vraiment remarquée, à tort sans doute. alors que dans la musique sacrée du Salzbourgeois je l’ai souvent admirée.

Dans Puccini, elle est une irrésistible Lauretta dans le Gianni Schicchi de Lorin Maazel

Il y a surtout une Bohème – dont je découvre l’existence en écrivant cet article, piètre lyricomane que je suis ! – captée à la Scala avec MM. Carlos Kleiber et Pavarotti s’il vous plait !

Il va falloir combler cette lacune vite fait !

On la retrouve sous la baguette de John Pritchard dans L’élixir d’amour de Donizetti.

Plus étonnant sans doute, Cotrubas est dans l’équipe rassemblée par Jean-Claude Malgoire pour un Rinaldo de Haendel qui a fait date.

Raretés

Avec Gary Bertini, elle a chanté La Demoiselle élue de Debussy.

Ileana Cotrubas est de la grande aventure Haydn emmenée par Antal Dorati. Elle chante dans ses Saisons britanniques, dans La fedelta premiata

Elle émeut simplement dans la Rosamonde de Schubert dirigée par Willi Boskovsky.

Et même si ce n’est que par extraits elle n’est pas moins convaincante dans l’opérette viennoise, comme cet air de Giuditta de Lehar capté au Met lors d’une soirée de gala.

Au moment de clore ce bref hommage, je lis ce texte magnifique de Sylvain Fort pour Forumopera : La lumière et la fêlure.

Et toujours mes brèves de blog à dominante brésilienne ces jours-ci !

Les fraîcheurs du chef (I) : Colin Davis

Pour cet été 2026, je me lance dans une série qui n’a d’autre prétention que d’explorer quelques secrets de la discographie et/ou de la carrière de grands chefs d’orchestre que j’admire. Et comme la canicule menace, mon choix se portera sur des musiques plutôt rafraîchissantes!

J’ai une profonde admiration pour Colin Davis (1927-2013) que j’ai eu la chance d’applaudir plusieurs fois en concert, la dernière fois à Londres en 2012 un an avant sa mort, ou en 2009 à l’Opéra Comique dirigeant l’Orchestre national de France dans un programme tout Berlioz.

Celui-ci s’ouvrait par la première et la moins connue des « ouvertures » de Berlioz : Waverley s’inspire d’un roman de Walter Scott et évoque.. l’Ecosse et ses climats d’ordinaire plus frais que notre continent. Quoique…

La collection Eloquence réédite tous les enregistrements réalisés par le chef anglais à Boston, où on lui avait le poste de directeur musical, qu’il avait refusé au profit d’une nomination comme « principal guest conductor » beaucoup moins contraignante.

Les mélomanes connaissent depuis longtemps le cycle Sibelius qu’il y a enregistré. Il y a vingt ans, j’avais eu le bonheur de parcourir la Carélie, cette longue frontière naturelle de la Finlande avec la Russie, et de visiter la demeure de Sibelius, Ainola.

On sait que Sibelius a puisé l’essentiel de son inspiration dans les paysages qui l’entouraient. J’ai toujours eu une affection particulière pour sa dernière oeuvre symphonique, tout juste centenaire, puisque Tapiola a été écrit et créé en 1926. Colin Davis en donne avec Boston une version de pure splendeur.

Et toujours mes brèves de blog pour le tout venant de mes humeurs

Vu de dos

Dimanche dernier, j’ai visité le nouveau centre culturel de Deauville, installé dans un ancien couvent, Les Franciscaines, inauguré en 2021. Jusqu’au 31 mai, on peut y voir une exposition remarquable dont le titre est explicite : Vu(e)s de dos : une figure sans portrait

Gustave Moreau, Promenade dans un parc (1885)

Félix Vallotton, Intérieur, Femme en bleu fouillant dans une armoire (1909)

Eugène Boudin, Scène de plage (1872)

Eugenio Lucas Velazquez, La diligence sous l’orage (1856)

Charles Angrand, Couple dans la rue (1887)

Henri de Toulouse-Lautrec, Le jockey (lithographie)

Marc Desgrandchamps, Sans titre (2016)

Vladimir Veličković, Exit Figure IX (1980)

Et puis au début de l’exposition, une toile qui m’a aussitôt interpellé :

Felix Philippoteaux, Les gentilshommes du duc d’Orléans (1839)

Mozart Edition

Pour l’année du bicentenaire de sa mort, en 1991, Philips avait publié une « complete edition« , actualisée en 2006. Sur les couvertures et sur toute la pub faite autour de cette édition, des personnages vus de dos…qui ressemblaient fort à ces gentilshommes…puisque c’est cette toile de Philippoteaux qui a manifestement inspiré les publicitaires.

Et toujours dans mes brèves de blog humeurs et bonheurs du temps…

Le pouvoir du chef

Il est temps de regarder attentivement le numéro de janvier de Diapason qui remet en lumière le sujet pouvoir du chef d’orchestre.

Le regretté Georges Liébert (1943-2025) avait jadis consacré au sujet un ouvrage devenu un classique :

On ne sera pas surpris que ce soit l’excellent Christian Merlin, auteur d’un ouvrage de référence Au coeur de l’orchestre et d’émissions et podcasts sur France Musique, qui ait conçu ce dossier pour Diapason.

J’ai, sur ce blog, et même avant, souvent abordé le sujet du rôle, de la fonction, et finalement de l’image du chef d’orchestre (Suivez le chef).

Est-il encore ce personnage tout-puissant, ce dictateur en puissance, seul maître après Dieu des destinées de son orchestre ? Le titre de Diapason pourrait le laisser accroire : « Comment il a pris le pouvoir« . 

Depuis cinquante ans, la donne a complètement changé. Les dernières stars de la baguette ont presque toutes disparu : Karajan, Solti, Bernstein, Svetlanov, Abbado, Haitink. Ceux qui restent de ces générations glorieuses, Blomstedt, Dutoit, Mehta, Muti, offrent encore le témoignage précieux de leur art.

Mais il faut se résoudre à ce que l’équation un chef-un orchestre qui a si longtemps prévalu, n’existe plus, que les identités fortes qui ont caractérisé les grands orchestres durant près d’un siècle sont, sinon en passe de disparaître, du moins considérablement réduites par le turn over qui prévaut désormais dans la très grande majorité des phalanges symphoniques. Et que penser de ces chefs qui font le grand écart entre des formations qui n’ont rien en commun (Andris Nelsons à Leipzig et Boston, bientôt Klaus Mäkelä à Chicago et Amsterdam), que dire de ces orchestres même prestigieux, dont on serait en peine de faire la liste des derniers directeurs musicaux ? Dans la seule ville de Munich, qui pourrait, de but en blanc, citer sans se tromper les chefs qui se sont succédé à la tête de l’orchestre de la radio bavaroise d’une part, de l’orchestre philharmonique de Munich (Münchner Philharmoniker) d’autre part ?

Pour le Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks, après les mandats du fondateur Eugen Jochum (1949-1960) et surtout Rafael Kubelik (1961-1979), leurs successeurs n’ont jamais duré plus de dix ans en poste : Colin Davis (1983-1992), Lorin Maazel (1993-2002), à l’exception de Mariss Jansons (2003-2019) qui cumulait – déjà – avec le Concertgebouw d’Amsterdam. C’est aujourd’hui Simon Rattle qui est aux commandes, après un long mandat à Berlin et un passage plus bref par Londres.

Quand aux voisins – les Münchner Philharmoniker – le turn over est plus visible, et parfois étonnant puisque Lorin Maazel, après un décennat à la Radio bavaroise, revient en 2012 chez l’autre orchestre, pour un mandat qui sera interrompu par le décès du chef le 13 juillet 2014. Depuis Sergiu Celibidache (1979-1996), ce ne sont pas pas moins de cinq chefs certes prestigieux qui se sont succédé sans qu’on comprenne bien la logique de ces nominations et qu’on mesure leur apport artistique : James Levine (1999-2004), Christian Thielemann (2004-2011), Lorin Maazel (2012-2014), Valery Gergiev (2015-2022, mandat interrompu par le limogeage du chef, à la suite de l’intervention de la Russie en Ukraine), Lahav Shani nommé en 2023 pour prendre ses fonctions à l’automne 2026.

Je ne reviens pas sur les processus de nomination des chefs (Le choix d’un chef) qui varient d’un orchestre à l’autre. Je n’évoque pas non plus – parce que je suis tenu au secret professionnel en raison de mes fonctions passées) la question qui ne devrait plus être passée sous silence, dans les pays où existe encore un service public de la culture, une politique culturelle publique : la rémunération des chefs d’orchestre. Aux Etats-Unis, la transparence est de mise, puisque ce sont des fondations de droit privé qui gèrent les grandes phalanges. En France, c’est secret d’Etat, et c’est souvent au petit bonheur la chance, en fonction de la pression des agents, des influences réelles ou supposées sur les décideurs.

A propos du « pouvoir » du chef, la réalité se niche souvent, presque toujours, dans les détails du contrat qui le lie à son orchestre, et c’est bien de là que naissent les problèmes en cours de mandat. J’ai déjà raconté ici les raisons de la brièveté du mandat de l’un des directeurs musicaux que j’avais engagés à Liège.

Quant à la nomination annoncée tout récemment par le directeur de l’Opéra de Paris, Alexander Neef, celle de Semyon Bychkov, elle ne manque pas d’interroger, quand on sait que celui qui occupa la même fonction à l’Orchestre de Paris de 1989 à 1998, aura 75 ans en 2028 ! Contraste avec le « coup » qu’avait frappé Alexander Neef en annonçant l’arrivée de Gustavo Dudamel en 2021, qui démissionnera moins de deux ans plus tard !

Le Nouvel an de Yannick Nézet-Séguin

Dans l’avion de retour de Vienne le 1er janvier, je n’avais pas pu suivre le concert de Nouvel an dirigé par Yannick Nézet-Séguin (Dudamel, lui, c’était en 2017, et il n’a pas été réinvité depuis…). J’avais lu quelques critiques assez méchantes, pas très tendres en tout cas. Alors j’ai commencé par écouter le concert, en m’attardant sur des oeuvres qui sont mes points de repère lorsque je veux juger d’un chef dans ce répertoire (ainsi les valses Roses du Sud et bien sûr Le beau Danube bleu) j’ai été plus qu’agréablement surpris. Il y a bien ici et là quelques coquetteries, mais stylistiquement c’est un sans faute.

Je peux comprendre que notre Québécois irrite, voire dérange, par l’exubérance de sa gestique, sa tenue, ses mimiques, et que certains en soient restés à cela pour critiquer sa prestation, mais le résultat est là. Et avec le recul 2026 me semble être un bon cru.

Et toujours humeurs et faits du jour dans mes brèves de blog

Le centenaire de Sir Charles

Question pour un champion : je suis né le 17 novembre 1925 dans l’état de New York aux Etats-Unis, je suis mort un 14 juillet (2010) à Londres, je suis Australien, j’ai étudié à Prague, je suis Commandeur de l’Ordre de l’empire britannique ? Je suis le chef d’orchestre Charles Mackerras, dont on célèbre aujourd’hui le centenaire de la naissance.

Warner a eu la très bonne idée de regrouper tous les enregistrements parus sous les différents labels de la galaxie Warner ex-EMI (Classics for Pleasure, EMInence, Virgin Classics…) de ce chef au long parcours emblématique d’une certaine tradition britannique.

J’ai déjà relevé ici la qualité exceptionnelle de son intégrale Beethoven captée à Liverpool.

En 1969, il grave un Messie de Haendel qui se démarque nettement de la pompe victorienne de ses prédécesseurs Beecham, Boult ou Sargent, mais n’atteint pas à la même réussite que son collègue Colin Davis qui trois ans plus tôt a vraiment révolutionné l’interprétation de ce chef-d’oeuvre.

Toujours chez Haendel, Mackerras a été l’un des premiers à graver la version « plein air » des Royal fireworks et de Water Music avec une grande formation de vents, cuivres et percussions. Et ces versions n’ont rien à envier aux « baroqueux » qui viendront ensuite…

Il y a plein d’autres pépites, musiques de ballet, arrangements à la sauce Mackerras, et en fait très peu de ce qui a fait la réputation du chef dans sa maturité : Haydn, Mozart et Janáček. Il faut aller chercher chez Decca, Telarc ou Supraphon, des témoignages inestimables de l’art de ce grand chef

Dohnányi suite et fin

On a appris le 7 septembre dernier la mort du grand chef allemand Christoph von Dohnányi. Decca avait publié – il était temps ! – à la veille de son 95e anniversaire, un coffret reprenant ses enregistrements à Cleveland, et avait annoncé une suite avec les disques enregistrés à Vienne.

La plupart des enregistrements ont été réalisés avec le Philharmonique de Vienne, quelques-uns, marginalement, avec le Symphonique de Vienne (deux concertos de Mozart avec Ingrid Haebler, des ouvertures de Beethoven) et on y a glissé les concertos de Grieg et Schumann avec Claudio Arrau captés.. au Concertgebouw d’Amsterdam ! Peu d’inédits, comme cette Burleske de Richard Strauss avec Rudolf Buchbinder.

Le legs Sibelius de Segerstam

Au moment où j’évoquais le premier coffret Dohnányi (lire Authentiques), j’avais appris la mort de Leif Segerstam. C’était le 11 octobre 2024.

Coïncidence : au moment de signaler la parution du coffret Dohnányi/Vienne, je reçois un beau. coffret hommage au chef finlandais regroupant ses enregistrements parus chez Ondine.

Le coffret est d’autant plus précieux qu’il dépasse l’oeuvre de Sibelius : 4 CD sont consacrés à d’autres compositeurs finnois.

Robert Massard #100

On fête aujourd’hui le centième anniversaire de Robert Massard, né à Pau le 15 août 1925.

Deux souvenirs m’attachent à ce grand monsieur du chant. 

Le premier ce devait être une Tribune des critiques de disques sur France Musique autour de Carmen de Bizet. Le rôle d’Escamillo n’est pas le plus facile à chanter, et beaucoup de ceux qui l’ont enregistré sont à la peine soit à cause de la tessiture – profondeur des basses et éclat dans l’aigu – soit à cause d’une prononciation souvent exotique (les fameuses diphtongues si difficiles de la langue française). Et soudain Robert Massard m’apparut comme un Escamillo idéal dans la célèbre version de Callas (où je découvris par la même occasion la Micaela elle aussi idéale d’Andrea Guiot)

En matière d’exotisme, la version du Faust de Gounod, dirigée par Richard Bonynge, qui aligne Corelli, Ghiaurov, Sutherland (on reste en famille!), sort du lot grâce à Robert Massard, absolument éblouissant dans l’air de Valentin. Il n’est que d’écouter un peu plus loin l’intervention de Nicolai Ghiaurov…

Tout aussi admirable, Robert Massard l’est dans la version de référence de Benvenuto Cellini de Berlioz dirigée en 1972 par Colin Davs

On aura compris qu’il faut rechercher et chérir tout ce que Robert Massard a pu enregistrer notamment dans l’opéra et l’opérette français.

Entretiens 

Dans cet entretien de 2021, Robert Massard évoque ses débuts à Aix et sa relation avec Carlo-Maria Giulini

Version 1.0.0

Mais c’est évidemment à mon cher Benoît Duteurtre qui aurait adoré célébrer ce centenaire, que je pense en évoquant Robert Massard, et aux émissions qu’il a consacrées au grand baryton.

Il faut réécouter ces « grands entretiens » entre Robert Massard et Benoît Duteurtre, réalisés il y a moins de deux ans..: Robert Massard sur France Musique.

Mes humeurs du jour toujours à suivre dans mes brèves de blog

Les raretés de l’été (I) : ténors mozartiens

Nouvelle série pour cet été 2025, que je nourrirai au gré de mes humeurs et de ma fantaisie.

Le récent décès de deux grands ténors mozartiens me donne l’occasion d’ouvrir cette série. Je précise, à nouveau, qu’il ne s’agit ici que de mes inclinations personnelles, pas d’une revue exhaustive des chanteurs étiquetés comme mozartiens. Même si je reconnais le talent indéniable de certaines voix très célèbres, je n’aime pas leur manière de chanter Mozart, je ne trouve pas mon bonheur dans leur timbre, leur interprétation. De gustibus…

Stuart Burrows (1932-2025) / Luigi Alva (1927-2025)

Les deux grands ténors mozartiens de la deuxième moitié du XXe siècle sont morts à quelques semaines d’intervalle, le Gallois Stuart Burrows le 29 juin, le Péruvien Luigi Alva le 15 mai. Ils sont de tous les grands enregistrements d’opéras de Mozart des années 60 à 70 avec Colin Davis, Georg Solti, Giulini ou Karajan, pour ne citer que les plus illustres.

József Réti, un centenaire (1925-1973)

J’ai déjà raconté – Chanter Mozart – quand et comment j’avais découvert ce chanteur hongrois qui continue de m’émouvoir comme au premier jour. Cette vibration et cette plénitude dans la voix ! Je m’aperçois qu’il est né il y a 100 ans, le 8 juillet 1925, je doute évidemment que quiconque célèbre ce centenaire. Si vous voyez, trouvez ce disque, précipitez-vous

Kenneth Tarver

Il y a aussi ce ténor américain qui, par coquetterie, ne mentionne pas sa date de naissance dans ses biographies, Kenneth Tarver. Je l’avais convié à Liège pour chanter la Messe en ut de Mozart sous la direction de Louis Langrée, en décembre 2001 (aux côtés de Sophie Karthäuser et Céline Scheen !). Le chef, étant comme moi séduit par ce timbre si idéalement mozartien – je précise que je ne connaissais pas ce ténor auparavant ! – nous avions prévu le mercredi précédent – le 18 décembre 2001 – un récital d’airs de Mozart. Je ne sais comment et par qui des extraits de ce concert se sont retrouvés sur YouTube… mais on est bien heureux d’avoir ces témoignages.

On retrouve Kenneth Tarver dans les enregistrements de René Jacobs.

Abel Zamora, Stanislas de Barbeyrac

Dans la jeune génération française, voici quelques années déjà que Stanislas de Barbeyrac (lire Les airs du bonheur) s’est imposé sans mal dans Mozart.

A sa suite, le tout jeune Abel Zamora fait mieux que promettre. Il était de l’équipe du génial Don Giovanni dirigé par Julien Chauvin à l’Athénée en novembre 2024, dans ma critique pour Bachtrack, j’écrivais : « Mais c’est sans doute avec Abel Zamora qu’on éprouve les plus belles émotions : le jeune ténor compose un Don Ottavio dont le tempérament contredit le physique frêle et romantique, il a déjà une science du chant mozartien, cette légère vibration dans une tessiture admirablement tenue. On n’est pas près d’oublier son miraculeux « Dalla sua pace ».« 

Les grands anciens

Bien sûr il y a tous ces grands chanteurs du passé, souvent cités comme des références. J’ai une tendresse particulière pour deux d’entre eux : Fritz Wunderlich et Leopold Simoneau. Ce qui ne veut pas dire que ceux que je ne cite pas ne sont pas aussi admirables, mais leur voix, leur timbre, leur chant ne me touchent pas au même point.

Fritz Wunderlich (1930-1966)

Leopold Simoneau (1916-2006)

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Ravel #150 : Shéhérazade

Bref retour sur le premier billet de cette mini-série consacrée à Ravel et à son fameux Boléro.

Je m’attendais à beaucoup d’écrits, de célébrations, d’hommages – mais il n’y a apparemment pas eu une note de Ravel, ni de Boulez dans la cérémonie des Victoires de la Musique classique du 5 mars dernier ! – mais rien qui m’eût laissé supposer un témoignage… d’Anne Hidalgo, la maire de Paris, publié avant-hier, le jour du 150e anniversaire du compositeur ! Je ne savais pas la bientôt ex-maire mélomane, mais dès lors qu’elle signe un texte, elle doit en assumer les termes. J’ignore qui a pu lui inspirer pareille navrance, des mots et des expressions aussi risibles (« fredonner une interprétation »). A moins qu’il ne faille comprendre, en filigrane, une auto-célébration, puisque honorer Ravel le Parisien, c’est honorer Paris, et par voie de conséquence honorer sa maire ! A lire à la fin de cet article.

En revanche, j’ai été heureux de découvrir sur Instagram les photos que Louis Langrée a prises lors de sa visite très privée, le 7 mars, de la maison de Ravel à Montfort-l’Amaury. Il faudra vraiment que je m’organise pour m’intégrer à une prochaine visite, puisque, vu l’étroitesse et la fragilité du lieu, ce ne peut pas être un musée qu’on visite à son gré.

Le piano de Ravel

J’ai songé à faire un billet spécial sur l’oeuvre pianistique de Ravel. Mais je ne m’en sens ni le talent ni l’envie. Ravel est interdit aux mauvais pianistes. Je ne connais pas une mauvaise intégrale. J’ai lu que la soirée du 7 mars à la Philharmonie de Paris, où Bertrand Chamayou a donné tout l’oeuvre pour piano, a été une formidable réussite. Je n’en suis pas surpris.

Et quand je veux écouter Gaspard de la nuit, je me tourne vers Samson François et Martha Argerich

Shéhérazade

J’ai une affection, un attachement sans borne pour le cycle de mélodies Shéhérazade , créé le 17 mai 1904. J’ai compté 25 versions différentes (par 22 chanteuses) de l’œuvre dans ma discothèque. Et j’en ai sûrement oublié.

En concert, j’ai eu la chance de l’entendre assez souvent, et je n’ai jamais manqué une occasion de le programmer quand j’avais la combinaison idéale chef-chanteuse.

Je m’en veux d’avoir manqué ce concert du 6 octobre 2023 :

Magnifique Fatma Said, mieux que magnifiquement « accompagnée » par Pietari Inkinen et l’orchestre philharmonique de Radio France.

Beaucoup de mes versions préférées sont le lot de chanteuses de langue anglaise. J’ai toujours été frappé par la qualité de la diction française d’interprètes qui parfois, dans la vie courante, ne parlent pas un mot de français. Souvenir d’une tournée en Amérique du Sud, en 2008, avec l’orchestre de Liège et Susan Graham chantant les Nuits d’été de Berlioz à la perfection, et ne parlant qu’anglais dans nos conversations.

Admirable Marilyn Horne en 1975 au théâtre des Champs Elysées avec l’Orchestre national de France et Leonard Bernstein

Jessye Norman, plus placide mais somptueuse de voix, avec Colin Davis et le London Symphony

Disparue il y a six ans, la soprano irlandaise Heather Harper m’a toujours séduit, quelque soit le répertoire abordé. Elle trouve en Pierre Boulez un partenaire idéal.

Oui j’en reviens souvent à Armin Jordan, tant son intégrale Ravel reste une référence. Peu se souviennent en revanche de la Shéhérazade qu’il grava avec la grande Rachel Yakar, disparue il y a deux ans. Armin Jordan récidivera plus tard avec Felicity Lott.

Anne Hidalgo : Ravel et moi

« Génie de la musique, la vie, l’art et la mémoire du grand Maurice Ravel sont intimement liés à Paris.

Arrivé en 1875 à Paris, Maurice Ravel y trouve son terrain d’inspiration.

Dès son entrée au Conservatoire de Paris et poussé par l’effervescence culturelle parisienne, il puise ses influences aux côtés de Fauré ou de Debussy. C’est de là que naissent à la fois ses premières compositions et ses premiers succès.

Mais c’est sans aucun doute avec son célèbre Boléro qu’il joue le 22 novembre 1928 à l’Opéra de Paris, que Maurice Ravel accède au rang des plus grands musiciens du monde. Cette interprétation que nous continuons encore aujourd’hui de fredonner marquera à jamais l’histoire de la musique.

Le Boléro est largement inspiré par la musique andalouse qui a bercé mon enfance et que j’aime tant.

Le Boléro, est sans doute l’œuvre la plus écoutée au monde, toujours réinventée ou réinterprétée. Partout où l’on va il n’est pas rare d’entendre le Boléro.

Ce morceau est pour moi l’incarnation de l’esprit de Paris, cette ville qui ne cesse de se réinventer, baignée par toutes les influences du monde, une ville où l’on marche, où l’on court parfois, où on se mélange, où on fait des rencontres improbables à toute heure ; bref c’est tout cela à la fois le Boléro. C’est Paris.

Alors que nous célébrons le 150e anniversaire de sa naissance, à travers lui, c’est la ville lumière que nous célébrons, moderne et ouverte sur le monde qui a su au fil des siècles accompagner les artistes et donner toute sa place à l’art et à la culture.

Merci Maurice Ravel.« 

Anne Hidalgo (Facebook 7 mars 2025)

Pour rappel le petit frère de ce blog : brevesdeblog

Une berceuse de la mort

Gabriel Fauré à propos de son Requiem : « On a dit qu’il n’exprimait pas l’effroi de la mort, quelqu’un l’a appelé une berceuse de la mort. Mais c’est ainsi que je sens la mort : comme une délivrance heureuse, une aspiration au bonheur d’au-delà, plutôt que comme un passage douloureux« 

Ce n’est pas exactement ce que le public de la Philharmonie a pu entendre hier ou mercredi soir, comme je l’ai écrit pour Bachtrack : Un requiem XXL par Mäkelä et l’Orchestre de Paris.

Je citais à mon voisin de concert la version par laquelle, adolescent, j’avais découvert l’oeuvre. Un des tout premiers disques enregistrés avec l’Orchestre de Paris par son directeur musical de 1975 à 1989, Daniel Barenboim. Je ne l’avais plus écouté depuis longtemps. En y revenant, j’y retrouve tout ce qui m’avait séduit dans cette « berceuse de la mort ».

Je suis beaucoup moins convaincu par la version du lointain successeur de Barenboim, Paavo Järvi…

J’ai une affection particulière pour cette version d’un chef que j’ai toujours admiré, Colin Davis, qui dispose avec le choeur de la radio de Leipzig et la Staatskapelle de Dresde de splendides interprètes de sa vision fervente et universelle de l’oeuvre.

Pour le reste, je renvoie aux articles déjà consacrés à Fauré et à quelques-unes des versions de son requiem (Le vrai Fauré, Le vrai Fauré suite).