Discothèque

J’avais ouvert, il y a quelques années, un blog en forme de discothèque idéaleMes coups de coeur, recommandations, bons plans. Ce blog était jusqu’à présent hébergé par un opérateur belge (Skynet) qui vient gentiment de signifier à ses centaines d’abonnés qu’il ne voulait plus assumer cette fonction. J’ai donc transféré ce blog chez un autre hébergeur… plus convivial !

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Aujourd’hui, pour faire suite à mon papier Schubert à Santorinma discothèque idéale – et très personnelle ! – des Symphonies de Schubert.

Réévaluation de certaines « références » et remise en lumière de versions injustement oubliées. Lire Les symphonies de Schubert

 

Tonhalle

Ils sont peu nombreux, dans le monde, les orchestres qui portent le nom de leur salle de concert. En général, c’est plutôt l’inverse : la salle porte le nom de l’ensemble qu’elle héberge (comme la Philharmonie de Berlin… ou la Salle Philharmonique de Liège !).

A Amsterdam, qui ne connaît le célèbre Het koninklijk concertgebouworkest –littéralement « l’orchestre royal de la salle de concert »- ?

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À Berlin, né de la fusion de plusieurs phalanges de l’ex-Berlin Est, l’orchestre du Konzerthaus est l’un des beaux orchestres de la capitale allemande

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À Zurich, l’orchestre symphonique de la ville porte aussi le nom de sa salle de concert, la Tonhalle,un bel ensemble contemporain des autres grandes salles d’Europe (Musikverein de Vienne, Concertgebouw, Victoria Hall de Genève, etc.).

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L’orchestre de la Tonhalle célèbre son sesquicentenaire.

J’ai plusieurs souvenirs de concerts dans cette belle salle, notamment avec l’Orchestre philharmonique royal de Liège, mais étrangement il m’a fallu attendre septembre 2014 pour entendre la phalange suisse dans ses murs. C’était la prise de fonctions du jeune chef français Lionel Bringuier dans un programme copieux : la création de Karawane d’Esa-Pekka Salonenle 2ème concerto de Prokofiev, éblouissant sous les doigts d’or et de feu de Yuja Wang et une Symphonie fantastique riche de promesses mais encore inaboutie.

On lit et on dit communément que c’est le meilleur orchestre de Suisse, devant l’Orchestre de la Suisse romande (qui fête, lui, son centenaire ! on y reviendra évidemment). Ce doit être vrai, mais oserai-je avouer que je n’ai jamais trouvé une grande personnalité à ce Klangkörper ? Autant on reconnaît immédiatement l’OSR sous la baguette de son fondateur, Ernest Ansermet, et même plus tard avec Armin Jordan, autant on serait bien en peine d’associer la Tonhalle à un chef qui en serait l’incarnation dans la mémoire collective.

12 chefs en 150 ans, ce n’est pas le signe d’une grande stabilité, au moment où Ormandy, Ansermet, Mravinski, Karajan s’identifiaient pour toujours à « leur » orchestre. Certes Volkmar Andreae fait une glorieuse exception (de 1906 à 1949) mais il reste trop peu de témoignages discographiques de cette période pour en répandre la légende. Certes David Zinman y a officié presque deux décennies et laissé un important legs discographique… des enregistrements certes intéressants mais qui ne bouleversent pas la hiérarchie des références pour aucun des compositeurs abordés. Et toujours cette difficulté de percevoir la personnalité, l’identité sonore, de cette phalange.

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Mais pour tant d’autres, Kempe, Rosbaud, Dutoit, Eschenbach, la Tonhalle ne fut qu’une brève étape dans des carrières bien fournies. Il n’est jusqu’au dernier arrivé, Lionel Bringuier, qui pourtant acclamé à son arrivée il y a quatre ans, s’est vu notifier quelques mois plus tard le non-renouvellement de son contrat en 2019 ! (lire ce papier de Remy Louis : Bringuier et la Tonhalle à Paris). 

De quoi cette instabilité est-elle le signe ?

Peut-être une partie de la réponse dans le coffret anniversaire que publie Sony : 14 CD en boîtiers séparés regroupés dans un coffret peu pratique.

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Uniquement des captations de concert. Parfois très précaires. On le comprend avec la 7ème de Bruckner de 1942 avec V. Andreae, moins déjà avec le CD 2 (le compositeur Othmar Schoeck dirigeant Schumann), et vraiment pas avec une médiocre 5ème de Beethoven en mono de 1968 (alors que Kempe la gravait au même moment pour Tudor).

L’événement de ce coffret c’est la Penthesilea du compositeur suisse Othmar Schoeck dirigée, en 1985, par Gerd Albrecht avec une distribution de premier plan (Helga Dernesch, Jane Marsh, Nadine Secunde…). Autre rareté avec l’immense concerto pour piano et choeur d’hommes de Busoni dirigé par Christoph Eschenbach. Ce qu’il faut de musique contemporaine. Le reste n’est pas exceptionnel, mais réserve quelques belles surprises : Lorin Maazel en grande forme dans une « Nouveau monde » épique et visionnaire, Jonathan Nott dans une approche très « harnoncourtienne » de Haydn, et les vétérans Blomstedt et Haitink impériaux dans Bruckner. Et c’est logiquement la captation de son concert inaugural -le 10 septembre 2014 – qu’on a choisie pour illustrer la brève ère Bringuier.

 

 

 

Et alors ?

Et alors ? La réplique restera dans les annales !

Le petit côté rebelle, le « je fais ce que je veux » de l’adolescent pris en défaut, prêteraient à sourire si les circonstances n’étaient aussi sérieuses. Laissons le candidat Fillon à ses démêlés…Comme l’écrivait Françoise Giroud, dans un article d’une cruauté acérée (lire : L’Express 24 avril 1974à propos d’un autre candidat à la présidentielle, qui se réclamait lui aussi du général de Gaulle : « On ne tire pas sur une ambulance » !

Et alors ? C’est une formule que j’emploie souvent, non comme une bravade, mais pour ne jamais considérer une opinion, un avis, comme définitifs, surtout dans le domaine de la musique, de la culture en général. Il suffit qu’une plume « autorisée » ait émis un jour un jugement péremptoire sur tel interprète, tel enregistrement, pour que la simple contestation de cette position passe pour outrecuidante.

Et alors ? je n’ai jamais aimé qu’on m’impose du prêt-à-penser, ce n’est pas maintenant que je vais me mettre à la « conformité ».

Par exemple, une discussion sur Facebook il y a quelque temps sur le pianiste suisse Karl Engel m’a convaincu de racheter ses enregistrements des sonates et des concertos de Mozart, dont je m’étais séparé, lors d’un déménagement, les considérant comme non indispensables – ils n’étaient jamais cités comme des « références » -.

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Au cours de cette « discussion », je vois réapparaître le cliché sur le bon pianiste desservi par un accompagnement au choix terne, poussif, banal… Remarquez j’avais lu ou entendu la même chose – un avis expédié en deux lignes – sur la première intégrale des concertos de Mozart réalisée par Geza Anda avec la formation salzbourgeoise soeur, qu’on appelait alors Camerata academica. 

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C’était le temps où la critique ne jurait que par Murray Perahia, paré de toutes les vertus de l’interprète mozartien par excellence. Moi je n’ai jamais osé dire que ce Mozart gracieux et perlé m’indiffère, et que je lui préfère de cent coudées le piano charnu, charnel, humain de Geza Anda ou Karl Engel…

Autre « vérité »établie : Otto Klemperer est un chef lent, désespérément lent. On évoque donc à son sujet une vision marmoréenne, granitique, hiératique – on a le choix -. Et puis on s’avise de réécouter sa Missa solemniset on entend l’une des interprétations les plus incandescentes de l’histoire du disque !

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Pour en revenir à Mozart, pourrait-on imaginer que cette version toute de fougue et de fièvre de la 25ème symphonie est due au vieux Klemperer, en 1956, bien des années avant la révolution harnoncourtienne ?

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Autre certitude : Karajan, à la fin de sa vie, n’était qu’hédonisme sonore, legato moelleux, au détriment du respect de la partition. Et alors ? que dire de cette gravure de 1982 de la 94ème symphonie de Haydn ? en particulier le deuxième mouvement (à 9’30), un andante presque allegro. 

Frans Brüggen, en comparaison, semble avoir des pieds de plomb !

Et alors donc ? Ne jamais rien tenir pour acquis, et écouter d’une oreille neuve et fraîche même ce qu’on croit connaître par coeur. C’est la différence entre musique et politique : il y a souvent de bonnes surprises !

Max ressuscité

Marc Vignal me l’avait soufflé à l’oreille, comme on file un bon tuyau à un copain, Marc Vignal l’auteur, entre autres, d’une imposante monographie consacrée à Haydn : « Si tu trouves des enregistrements de Max Goberman, précipite-toi dessus ». 513JQ65Y8HL

En 1989, pendant une tournée de l’Orchestre de la Suisse Romande aux Etats-Unis et une étape dans la ville universitaire d’Ann Arbor, j’avais trouvé quantité de microsillons dans une véritable caverne d’Ali Baba, dont un 33 tours sous label Odyssey de symphonies de Haydn dirigées par ce fameux Max Goberman. 33 tours précieusement conservé jusqu’à ce jour, puisque je n’avais plus jamais retrouvé en CD quoi que ce soit de ce chef (http://www.haydnhouse.com/max_goberman.htm) Et voilà que Sony réédite un coffret miraculeux de 14 CD : 71XXtF28F5L._SL1500_ 45 symphonies et 3 ouvertures de Haydn captées dans une lumineuse stéréo à Vienne entre 1960 et 1962 avec l’orchestre « de l’opéra de Vienne », autrement dit l’Orchestre philharmonique de Vienne. Un projet d’intégrale des symphonies de Haydn – c’eût été la première gravée, bien avant celle de Dorati – interrompu par le décès brutal du chef en 1962. Extraordinaire parcours pour ce chef américain né en 1911 à Philadelphie, qui mêlait avec un bonheur apparemment égal Broadway, Bernstein et Bach, Vivaldi ou Haydn…comme son plus illustre contemporain, un certain Leonard Bernstein (http://en.wikipedia.org/wiki/Max_Goberman) Max_Gobermansm

Où l’on découvre qu’il y eut des précurseurs, des aventuriers, des audacieux, bien avant Harnoncourt, Gardiner ou Brüggen…