« C’est fou comme Maurane suscite des réactions personnelles, des souvenirs précis et précieux, avec cette impression si rare qu’elle était proche de nous, avec nous dans nos vies ».
C’est exactement cela – merci à Séverine M. pour ces mots parfaits – le sentiment qui nous étreint après l’annonce de la mort soudaine de Maurane.
En 2002, j’ai eu l’occasion d’approcher la chanteuse dont j’admirais déjà la chaleur de la voix, la douce nostalgie des chansons. Nous avons partagé de savoureux moments, autour d’une bonne table, et bien sûr plusieurs concerts avec l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège.
Maurane m’avait confié sa fascination pour la musique classique, son complexe aussi de n’être qu’une chanteuse « de variété » – je me rappelle un débat animé sur la position de Gainsbourg, lui aussi fasciné par la musique classique, qui considérait la chanson comme un art mineur, Maurane n’était pas loin de penser la même chose, alors que je pensais – et continue de penser – tout le contraire – Maurane était si fière de son père Guy Luypaerts (prononcer L’oeil-parts), mort en 1999, directeur estimé et aimé de l’Académie de Musique (Conservatoire) de Verviers.
La cheffe d’orchestre Claire Gibault me rappelait ce matin qu’elle avait eu la chance de travailler avec Maurane, grâce à l’Orchestre philharmonique de Liège, au cours de trois concerts en juin 2002 dans le cadre du Festival de Wallonie sur le thème de Ainsi soient-elles.
Je n’ai plus guère revu Maurane après cette rencontre de 2002. Nous avions tenté, elle et nous, de retrouver des dates, les choses ne se sont pas faites.
Quelques années plus tard, j’ai aimé retrouver Maurane, actrice, donnant la réplique à Catherine Deneuve dans le délicieux Palais Royalde Valérie Lemercier.
Et puis restent la générosité, les fêlures, les engagements, les souvenirs, comme ce duo inoubliable lors d’une soirée des Enfoirés en 1996…
D’un lundi à l’autre, j’ai vécu, comme spectateur/auditeur, le grand écart en matière de concert classique : programme, lieu, contenu, format, présentation, public, tout distinguait les soirées du 19 et du 26 mars derniers.
Dans l’un des quartiers les plus populaires et bigarrés de Paris, les Bouffes du Nord sont un lieu de culture unique, irremplaçable qui porte encore l’esprit de celui qui lui a redonné vie il y a une quarantaine d’années, Peter Brook, et qui, aujourd’hui, propose une programmation comme je les aime, comme j’essaie de le faire par exemple au Festival Radio France, une programmation qui fait confiance au public, à son goût de la découverte.
Je craignais – à tort – que la soirée des Découvertes classiques de l’ADAMI ressemble à un défilé de jeunes musiciens genre concours de fin d’année, un peu gauche, maladroit. Ce fut tout le contraire grâce à une mise en espace intelligente, un déroulé fluide et habile du programme qui a permis de se faire une juste idée du talent des huit musiciens, quatre chanteurs, quatre instrumentistes. J’en ai repéré quelques-uns qu’on invitera à Montpellier, ils ont ce quelque chose de plus qu’une belle voix ou un beau jeu. Adrien Boisseau relègue définitivement aux oubliettes les mauvaises blagues sur l’alto (lire Le mal aimé de l’orchestre, Blaise Rantoanina a la lumière de Mozart dans sa voix de ténor, Jonathan Fournel fait sonner son piano (une Etude de Debussy somptueuse, un Jésus que ma joie demeure impérial) comme on se souvient avoir entendu Nicholas Angelich tout jeune le faire…
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Lundi dernier, c’était une tout autre ambiance, celle des grandes soirées chic du Théâtre des Champs-Elysées, la présence de l’un des meilleurs orchestres d’Europe, un chef charismatique, qui vient de fêter ses 75 ans, et un pianiste volcanique.
Public d’abonnés, et d’invités des sponsors du concert ou des ambassades. Certains manifestement ne savaient pas ce qu’ils venaient entendre. Juste derrière moi dans la file des spectateurs qui attendaient d’être placés au parterre, j’entends un homme jeune faire remarquer à sa compagne… qu' »il y a aussi un orchestre qui joue ce soir » (!).
Programme finalement moins conventionnel que d’ordinaire surtout pour un orchestre en tournée : 1ère symphonie « Le printemps » de Schumann en première partie, Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov, et l’une des dernières oeuvres – pas la plus essentielle, de Leonard Bernstein – centenaire oblige – son Divertimento pour orchestre.
C’est une pure jouissance que d’écouter un orchestre à la sonorité si fondue, chaleureuse, méridionale si on ose le cliché – mais Munich et la Bavière ont toujours été le « sud » des terres germaniques. Surtout quand Mariss Jansons gomme les aspérités de partitions qu’il dirige comme de vastes paysages élégiaques, un traitement qui convient à Schumann, nettement moins à Bernstein qui prend un coup de sérieux que l’auteur de West Side Story n’imaginait sans doute pas (l’ouverture de Candide en bis confinait au contre-sens). Dmitri Matsuev est égal à lui-même : capable de démonstrations spectaculaires de virtuosité, mais aussi de véritable poésie dans un Rachmaninov plutôt tenu que débridé.
Deux concerts contrastés, pour le moins, ces derniers jours à Paris. Des programmes « exigeants » comme on dit quand on veut s’excuser de ne pas a priori complaire au « grand public » (lire Le grand public). Et des programmes qui ont conquis, enthousiasmé les publics réunis pour ces concerts.
D’abord jeudi soir, au Théâtre des Champs-Elysées, le pianiste Christian Zacharias.
Je connais Christian depuis presque trente ans, lorsqu’il avait accepté de remplacer un jeune pianiste souffrant comme soliste d’un concert dirigé par Armin Jordan à Genève ! C’était, je crois, en 1990. Même au faîte de sa carrière de pianiste, il n’avait encore jamais joué en Suisse ! Et ce fut, pour lui, le début d’une aventure musicale qui allait notamment le conduire à diriger l’Orchestre de chambre de Lausanne de 2000 à 2013 (à la suite du regretté Jesus Lopez Cobos), et pour moi le commencement d’une amitié qui ne cesserait plus.
Ainsi, en 1997 – j’étais alors directeur de France Musique – j’avais été mis dans la confidence de la préparation d’un concert monté par les Amis de l’OSR (Orchestre de la Suisse Romande) pour fêter les 65 ans d’Armin Jordan, en même temps que la fin de son mandat à la tête de la phalange genevoise. J’avais trouvé un studio à la maison de la radio à Paris pour que Christian Zacharias et Felicity Lott puissent répéter, dans le plus grand secret, une séquence dont ils feraient la surprise au chef suisse.
En 2010, j’invitai Christian Zacharias à jouer dans la nouvelle série Piano 5 étoiles à la Salle Philharmonique de Liège. Un an plus tard, il dirigeait les forces de l’Opéra royal de Wallonie pour de subtiles Noces de Figaro de Mozart mises en scène par Philippe Sireuil.
Ce jeudi soir, faisant le pari de la confiance du public, il avait choisi un programme très classique, et plutôt rare en récital : Bach et Haydn. Rien pour l’épate, rien pour la virtuosité transcendante ou le romantisme échevelé. Austère presque… Mais quel bonheur d’entendre un piano sonner clair et dense, qui jamais ne cherche à singer ou imiter le clavecin ou le pianoforte. C’est la première fois que j’entendais Zacharias chez ces deux compositeurs, mais je vis depuis longtemps avec ses Scarlatti…sans parler de l’autre grand classique dont il est un interprète de prédilection, Mozart !
L’autre moment fort de rencontre entre un musicien hors norme et un public aventurier, ce fut vendredi soir, à l’auditorium de la Maison de la radio. L’Orchestre philharmonique de Radio France avait convié la jeune cheffe polonaise Marzena Diakun(qu’on reverra à Montpellier le 13 juillet prochain – Made in France)à diriger un programme extrêmement (trop ?) copieux. Rien moins que Taras Bulba de Janáček d’entrée de jeu, suivi d’un long (trop ?) concerto pour percussions du Finlandais Kalevi Aho, et en seconde partie la 9ème symphonie de Dvořák.
Le public n’aura peut-être retenu de cette soirée que la prestation exceptionnelle, étourdissante, ébouriffante, de Martin Grubinger, la star de la percussion. Déjà en novembre 2014, quelques jours après l’inauguration de l’Auditorium de Radio France, il avait donné un aperçu de son fantastique talent en interprétant Speaking drums de Peter Eötvössous la direction du compositeur.
Vendredi il a fait une nouvelle démonstration d’un art incomparable, sa seule prestation sauvant de l’ennui une oeuvre vraiment longuette et répétitive qui n’est pas la plus inspirée de son auteur. En bis, Martin Grubinger a proposé un numéro plus sportif que musical, comme il l’a annoncé lui-même pour le plus grand bonheur d’un public aux anges. Court extrait :
On connaît cette collection déjà très fournie de pavés publiés par Plon, une vénérable maison d’édition naguère installée rue Garancière à Paris, à quelques mètres du Sénatet que j’ai un temps fréquentée pour préparer la sortie d’un ouvrage fondamental (!!) auquel j’avais contribué comme assistant parlementaire – je n’ai pas dit nègre ! – de l’auteur.
L’idée qui a présidé à cette collection a donné quelques pépites.. et quelques ratés, la célébrité des auteurs n’étant pas toujours une garantie de qualité littéraire ou scientifique.
Ainsi le tout dernier paru m’enchante, d’abord par une qualité d’écriture qui transparaissait déjà dans ses précédents ouvrages, ensuite par la précision d’anecdotes et de souvenirs vécus au plus près de l’événement. Qui mieux que l’ancien tout-puissant Délégué général puis président Gilles Jacob pourrait nous faire aimer le festival de Cannes ?
« Il y a les films, les évènements, les palmarès. Il y a l’air du temps. Les stars que j’ai aimées et dont je tire le portrait – personnel, artistique, réel, rêvé. Il y a les metteurs en scène venus de partout, et qui me sont proches. Les pays, les écoles, les genres. La presse. Les photos. Les jurys, les discussions, les rires. Les pleurs aussi. Il y a la palme d’or. Il y a les fêtes, les surprises, les polémiques, les excentricités. Il y a les festivaliers, tout ce monde mystérieux du cinéma que le public envie et auquel chacun voudrait appartenir. Ce dictionnaire amoureux conte le roman vrai du plus grand festival de cinéma au monde, et en révèle quelques secrets. Tour à tour historien, romancier, diariste, commentateur, j’ai souhaité témoigner de ces moments tragi-comiques qui forment la folle aventure du Festival. J’aimerais que le lecteur se coule dans l’esprit d’un sélectionneur, d’un juré, d’un critique, d’un cinéaste, et suive en coulisses le spectacle inouï de ces années éblouissantes. » (Gilles Jacob)
En revanche, on peut se demander qui a eu l’idée de confier un Dictionnaire amoureux de Mozart à une auteure qui, certes, a réussi à laisser accroire qu’elle était une spécialiste de musique classique, mais dont la compétence et la rigueur scientifique restent à démontrer. Une chose est de raconter des histoires dans le poste, une autre est de ne pas écrire n’importe quoi, formules à l’emporte-pièce, clichés en abondance, sur un compositeur qui a déjà été largement – et excellemment – vulgarisé.
Parmi les « dictionnaires » de ma bibliothèque, je voudrais en citer beaucoup, auxquels je reviens souvent. Ceux qui connaissent mon amour des langues ne seront pas surpris que je cite celui-ci :
Personne n’est indifférent aux langues humaines, dont l’apparition, aux aurores de notre espèce, est ce qui a permis à ses membres de nouer des relations sociales qu’aucune autre espèce animale ne connaît. Ceux et celles qui n’aiment pas les langues, parce que la difficulté d’apprendre certaines d’entre elles les rebute, trouveront dans ce Dictionnaire, sinon des raisons de les aimer, du moins assez de matière pour rester étonnés devant tout ce que les langues nous permettent de faire, de dire, et de comprendre sur notre nature. Partout apparaît avec éclat l’ingéniosité infinie des populations humaines, confrontées au défi de dire le monde avec des moyens très limités. » Comme tout dictionnaire, celui-ci ne requiert pas de lecture d’un bout à l’autre : il est inspiré par l’amour des langues, qui est peut-être un des aspects de l’amour des gens. « (Claude Hagège)
Le titre du « dictionnaire » d’André Tubeufpeut être trompeur pour qui n’est pas familier du style, du personnage, de l’érudition de l’auteur. Qui explique lui-même ce qu’il a entendu fixer dans ce Dictionnaire :
Cet ouvrage est le livre d’une vie. Une vie d’écoute et donc de passion. D’aussi loin que je me souvienne, la musique fut pour moi comme une évidence. Du coté de ma mère, tout le monde avait chanté, joué du piano, été à l’opéra. Du coté de mon père, il y avait eu deux très bons professionnels. Enfin, les Sœurs m’ont fait un don, entre tous inestimable : elles m’ont appris à poser ma voix sur mon oreille. L’enfant solitaire que j’ai été n’a pas eu de mal à apprendre du Chérubin de Mozart et, quand on n’a personne pour qui chanter (ou même à qui parler), eh bien, on chante aux brises. Enseignant je fus, ce qui oblige à mieux savoir ce qu’on sait et mieux aimer ce qu’on aime. Rassure-toi donc, lecteur : de Glyndebourne à Salzbourg, de Bach à Dutilleux, tu trouveras ici tout ce qu’il faut pour te plaire tant le vagabondage de l’auteur est insatiable.
Au moment de commencer ce billet, me revient un souvenir de jeunesse. De mes études au modeste Conservatoire de Poitiers.
Je ne sais plus à quelle occasion nos professeurs et le directeur d’alors, Lucien Jean-Baptiste, étaient partis en voyage à Berlin, nous privant de cours pendant une petite semaine. À leur retour, j’avais interrogé ma professeure de piano, curieux de savoir ce qu’ils avaient vu et entendu, le clou de leur voyage étant un concert à la Philharmonie de Berlin
Je sentais un peu de déception dans son récit : ils avaient bien entendu l’orchestre philharmonique de Berlin, mais pas dirigé, comme ils l’espéraient, par Herbert von Karajan ! À la place de la star, ils avaient eu droit à un « vieux chef », un dénommé Eugen Jochum, personne ne connaissait… À l’époque, cela ne me disait rien non plus, mais ce nom s’était inscrit dans ma mémoire, et quelques mois plus tard j’achèterais ma première intégrale des symphonies de Beethoven, une « souscription » . parue à l’occasion du bicentenaire de la naissance du compositeur.
Une intégrale que je regrettais de ne pas voir incluse dans le beau boîtier proposé par Deutsche Grammophon à l’automne 2016 : lire Eugen sans gêne
Pourquoi avoir omis les quelques enregistrements symphoniques (outre cette intégrale Beethoven) parus pour étiquette Philips, notamment avec le Concertgebouw ? Mystère.
Le tir a été corrigé avec le second volume, qui vient de paraître.
Une aubaine que ce coffret (détails à lire ici : Jochum vol.2)
qui permet de réévaluer, sinon réhabiliter, des versions rarement citées comme des références des opéras de Mozart (Cosi fan tutte, L’enlèvement au sérail), ou de Weber (Der Freischütz), qui restitue des Wagner révérés, eux, par la critique (Lohengrin de 1952, Les Maîtres Chanteurs). Et les grands oratorios de Bach, contemporains des enregistrements de Klemperer ou Karl Richter, sans doute dépassés pour ceux qui ne jurent que par Herreweghe, Harnoncourt ou même Corboz. et pourtant si attachants, dans leur humilité expressive, tous captés à Amsterdam avec les meilleurs chanteurs du moment. Sans oublier les messes et motets de Bruckner, la grande messe de Sainte-Cécile et une somptueuse Créationde Haydn, un requiem de Mozart, une Missa solemnisamstellodamoise de grande allure, et bien entendu tout un ensemble d’oeuvres de Carl Orff, dont Jochum fut l’ami et le meilleur interprète.
Admirable duo Irmgard Seefried – Nan Merriman.
Comme souvent, le prix de ce coffret varie assez considérablement parfois dans la même enseigne (FNAC)
Je le disais avant-hier, je me suis remis sérieusement à Bach (Le mystère Jean-Sébastien Bach) mais comme j’aime bien courir plusieurs li(è)vres à la fois, je pratique toujours une lecture multiple. Je prends, je lis, je laisse reposer, je reprends. Format livre ou numérique.
Inutile de chercher quelque cohérence dans ces lectures, ou même quelque conformité avec mes opinions. J’aime bien, au contraire, être provoqué – intelligemment – par ce qui ne me ressemble pas.
Brillante, excessive, très cultivée, Aude Lancelin– ex-numéro 2 de L’Obs – ne fait pas dans la dentelle. Elle balance tout du long d’un bouquin, écrit à la pointe sèche, qui est plus et mieux qu’un règlement de comptes avec les nouveaux patrons de l’hebdomadaire, jadis référence d’une certaine gauche moderne,. C’est souvent jouissif, les pontes du Nouvel Obs – Jean Daniel, Claude Perdriel, etc. – sont habillés pour plusieurs hivers, l’actuel patron de la rédaction n’échappe pas au jeu de massacre. La dame bosse maintenant pour Mélenchon, on s’en serait douté. Mais on n’a pas souvent l’occasion de lire un pamphlet aussi bien écrit.
Tout autre chose : 50 ans après 1968, c’est le bouquin à lire !
Mai 68 : tous les cocktails ne sont pas Molotov. À quelques centaines de mètres de la Sorbonne où les étudiants font la révolution, l’hôtel Meurice est occupé par son personnel. Le plus fameux prix littéraire du printemps, le prix Roger-Nimier, pourra-t-il être remis à son lauréat, un romancier inconnu de vingt-deux ans ? Sous la houlette altière et légèrement alcoolisée de la milliardaire Florence Gould, qui finance le prix, nous nous faufilons parmi les membres du jury, Paul Morand, Jacques Chardonne, Bernard Frank et tant d’autres célébrités de l’époque, comme Salvador Dalí et J. Paul Getty. Dans cette satire des vanités bien parisiennes passe le personnage émouvant d’un vieux notaire de province qui promène son ombre mélancolique entre le tintement des verres de champagne et les réclamations de « rendre le pouvoir à la base ». Une folle journée où le tragique se mêle à la frivolité. (Présentation de l’éditeur)
C’est drôle, virtuose, insoutenablement léger.
Rien à voir avec ce qui précède, un bouquin acheté en solde à Dresde. Passionnant. Mais réservé aux germanophones !
Le nom de Richard Wagner est indissociable des deux villes saxonnes, Leipzig et Dresde, Ce bouquin est prodigue en informations sur ce personnage controversé, mais aussi sur le contexte culturel et musical de la capitale saxonne du XIXème siècle.
J’ai éprouvé, j’éprouve toujours à l’égard de Wagner les mêmes hésitations qu’avec Bach – mais pour de tout autres raisons – , de vraies réticences envers un personnage aux atours si contestables, voire détestables. Pourtant on ne résiste pas longtemps à un génie.
Si « les cantates de Bach sont ce qu’il a composé de plus beau, …cette musique mystérieuse et invisible, pleine de vie et d’énergie qui traduit l’idée d’un monde parfait» comme l’écrit John Eliot Gardiner(lire Le mystère Jean-Sébastien Bach), j’imagine l’embarras – qui fut longtemps le mien – de celui qui aimerait s’initier à cet univers.
Par quoi commencer parmi les plus de 250 cantates répertoriées du Cantor de Leipzig ? Quels interprètes, quelles versions ?
Une excellente compilation des chorals les plus célèbres extraits de cantates, des passions (St Jean et St Matthieu), de la Messe en si.
Si on ne veut/peut pas investir dans le projet grandiose entrepris par le chef anglais – l’enregistrement ou ré-enregistrement de l’oeuvre sacrée de Bach – on trouvera un panorama quasi idéal dans ce coffret à prix « budget »
Ce coffret de 22CD réunit pour la première fois tous les enregistrements de John Eliot Gardiner d’oeuvres vocales de Bach, réalisés pour Archiv Production et Philips du début des années 1980 à 2000. Plusieurs de ces enregistrements font office de référence : L’Oratorio de Noël, la Passion selon Saint Matthieu, la Passion selon Saint Jean et la Messeen si mineur. 12 CD sont consacrés à une large sélection de 37 cantates, odes et motets , comme Nun komm, der Heiden Heiland, Wachet auf, Herz und Mund und Tat und Leben, et Ich habe genug. On y trouve également le Magnificat et la Cantate 51 enregistrés pour Philips. Et quelle brochette de solistes ! Nancy Argenta, Olaf Bär, Barbara Bonney, Michael Chance, Bernarda Fink, Magdalena Kozená, Derek Lee Ragin, Sara Mingardo, Anne Sofie von Otter, Mark Padmore, Anthony Rolfe Johnson, Andreas Schmidt et Stephen Varcoe. La maîtrise du Monteverdi Choir et des English Baroque Soloists est comme toujours imposante. Un livret de 32 pages contient les tracklistings complets et renvoie sur un lien internet où sont disponibles textes chantés et traductions.
Et puis il y a des disques que je chéris particulièrement, même s’ils ne sont répondent pas aux critères actuels de l’interprétation « historiquement informée », parce que je les ai découverts un peu par hasard. Comme celui-ci :
Sans doute la fascination de la voix très particulière, sans aucun vibrato, de la soprano américaine Teresa Stich Randall…et ce sublime duo de la cantate 78
Et malgré la direction très planplan d’un pionnier du répertoire baroque, le trop oublié Karl Ristenpart, j’ai une affection toute particulière pour la version de la même soprano de la célèbre Cantate 51(avec le jeune Maurice André à la trompette). Bien des consoeurs de Stich Randall, et de plus célèbres qu’elle, s’y sont essayées et cassé les dents (on évitera soigneusement Mme Schwarzkopf qui y chante constamment faux et surjoué)
Au plus près de la tradition du légendaire Choeur de Saint-Thomas de Leipzig, on trouvera de réelles beautés dans cette généreuse collection de cantates d’église enregistrées in situ par l’un des successeurs de Bach à la direction de cette phalange, Hans-Joachim Rotzsch
Et, tout aussi avantageux, republié par Brilliant Classics, un coffret de cantates profanes, dirigées par le grand Peter Schreier.
Et puisque c’est la première cantate que j’ai entendue en concert, dans une modeste église de la région parisienne, j’aime toujours autant cette cantate 70 « Wachet, betet » (Veillez, priez), créée le 21 novembre 1723 à Leipzig.
Pour le reste, je renvoie aux spécialistes, aux revues comme Diapason ou Classica, ou à un site passionnant Wunderkammern.frqui fait la part belle à Jean-Sébastien Bach et à sa discographie récente.
J’évoquais hier le pavé de John Eliot Gardiner, on peut aussi se plonger avec délice dans les ouvrages du grand spécialiste français de Bach, Gilles Cantagrel, qui me précéda à la direction de France Musique, et avec qui j’ai eu le plaisir de travailler, regrettant qu’il ne fasse pas plus souvent profiter les auditeurs de la chaîne d’une science aussi vaste que gourmande.
Il est des monuments qui vous impressionnent tellement qu’on ne les approche qu’avec circonspection, timidement. Jean-Sébastien Bach en est un. J’ai mis, j’ai pris du temps pour entrer dans son oeuvre, et je suis encore loin d’en être familier (comme je l’ai raconté ici même : Quand j’ai eu mon Bach.)
Ma journée de visite à Leipzig, le 28 décembre dernier (Leipzig, ville musique) a évidemment ravivé des souvenirs et surtout réveillé ma curiosité pour un personnage et un musicien complètement hors du commun.
De retour d’Allemagne, j’ai ressorti de ma bibliothèque l’un des beaux cadeaux que j’avais reçus à mon départ de Liège (Merci), que j’avais feuilleté mais pas osé entreprendre, toujours cette timidité face à une figure aussi imposante.
«Bach était un homme mystérieux et a caché de nombreuses choses de sa vie personnelle, comme le fait qu’il fut orphelin à l’âge de 9 ans. C’était un très mauvais élève, souvent absent à l’école, qui avait un véritable problème avec l’autorité et ne supportait pas l’hypocrisie. Mais d’un autre côté, cet homme, qui a perdu ses parents, deux frères, sa première femme, et dix enfants sur les vingt qu’il a eus, n’était pas amer. Au contraire, sa musique est toujours lumineuse, humaine, tendre et réconfortante»
«Pour moi, les cantates de Bach sont ce qu’il a composé de plus beau, car on sent, derrière le masque de sévérité, une véritable sympathie pour les gens qui ont des problèmes et qui doutent, à qui il offre ce château dans le ciel, cette musique mystérieuse et invisible, pleine de vie et d’énergie qui traduit l’idée d’un monde parfait»
J’ai décidé cette fois de me plonger dans ce pavé qui n’a rien de rebutant, au contraire. L’érudition de l’auteur va de pair avec un art consommé du récit, qui tient en haleine le novice comme l’initié.
Visite de la maison Mendelssohn, dernière et unique demeure privée du compositeur de 1845 à sa mort en 1847.
Tout près du Goldschmidtstrasse 12, la maison Mendelssohn.
Le bureau de travail de Felix Mendelssohn.
Au mur le célèbre portrait du compositeur par Eduard Magnus(1845)
Une petite salle de musique de chambre.
La maison-musée évoque aussi l’incroyable précocité et multiplicité des talents de Felix Mendelssohn-Bartholdy. Avec une série d’aquarelles faites par le compositeur durant ses nombreux voyages, comme celle-ci réalisée à Lucerne (Suisse) le 2 juillet 1847… quatre mois avant sa mort.
Autre particularité de la maison, toute une série d’assiettes, en porcelaine de Saxe aux murs de l’un des salons du premier étage, nous rappelle le grand voyageur que fut Mendelssohn. Evidemment cette assiette a immédiatement attiré mon attention : Mendelssohn à Liège le 11 mais juin 1846, de surcroît pour une circonstance et dans un lieu que j’ai bien connu, puisqu’à mon arrivée à la direction de l’Orchestre philharmonique de Liège fin 1999, l’orchestre était « hébergé » dans la basilique Saint-Martin
Ainsi donc, Mendelssohn en personne vint assister à la création d’un motet Lauda Sion écrit pour le 600ème anniversaire de la célébration de la Fête-Dieu dans la basilique. Jean-Marc Onkelinx, à qui rien de ce qui a trait à la musique à Liège n’a jamais échappé, en avait parlé en détail sur son blog : Mendelssohn et Liège. Je ne me souvenais pas de cet article, que j’ai relu avec intérêt après la découverte de cette assiette commémorative !
Au deuxième étage de la maison, une évocation moins convaincante de la soeur aînée de Felix, Fanny Hensel-Mendelssohn, et quelques panneaux, chiches en informations, sur le chef d’orchestre Kurt Masurqui fit tant pour la restauration de cette demeure et l’installation de ce musée.
Et dont le nom, comme celui de Mendelssohn, sont indissolublement liés à l’institution musicale phare de Leipzig, l’orchestre du Gewandhaus !
Mendelssohn en est le directeur musical de 1835 à sa mort. Il faudrait pouvoir citer toutes les oeuvres de ses contemporains qu’il a créées, comme Liszt il fut un infatigable propagateur de la musique et des musiciens de son temps. Il a aussi, on le sait moins, contribué à la réhabilitation de son très illustre prédécesseur, le Cantor de Saint-Thomas, dont l’oeuvre avait peu à peu cessé d’être jouée après sa mort en 1750.
Comme cette Passion selon Saint-Matthieu« arrangée » par Mendelssohn et donnée à Leipzig en 1841 (version Fasolis chaleureusement recommandée !)
C’est toujours Mendelssohn qui crée, la même année, le 31 mars 1841, à la tête du Gewandhaus, la première symphonie de son ami Schumann– qui vivra quatre années heureuses à Leipzig après avoir – enfin – pu épouser Clara, la fille de Friedrich Wieck.
Cette première intégrale des symphonies de Schumann par Masur – bien préférable à son remake londonien ultérieur – est aussi trouvable dans ce coffret, sorti il y a quelques semaines, qui comprend aussi une intégrale très inégale, et bizarrement enregistrée (alors que toutes les captations réalisées à Leipzig par la Deutsche Schallplatten VEB– le label officiel de la RDA – étaient d’ordinaire exemplaires), des symphonies de Bruckner
Mais on trouve aussi dans ce coffret la première intégrale des Symphonies de Mendelssohn justement gravée par Masur au tout début de son mandat au Gewandhaus, On la préfère à celle qu’il a refaite entre 1987 et 1989 (voir ci-dessous)
Republié tout récemment, un coffret idéal avec les « grandes » symphonies de Mendelssohn dirigées par Masur, et les symphonies de jeunesse dans la version du Concerto Köln.
Encore plus récente, l’intégrale des Symphonies de Beethoven par le vétéran Herbert Blomstedt.
Scribendum vient aussi de rééditer le legs discographique d’un grand chef, Franz Konwitschny, intimement lié à Leipzig et à son orchestre, à la réputation beaucoup plus sulfureuse que ses glorieux contemporains, Furtwängler ou Karajan. Mais ses Beethoven, Mendelssohn, Schumann, Wagner, Bruckner méritent plus qu’une écoute distraite…
La discographie de l’orchestre du Gewandhaus est impressionnante. Impossible d’être exhaustif. J’y reviendrai avec quelques pépites glanées au fil des ans dans ma discothèque…
Comme Dresde, plus encore peut-être, la grande ville voisine de Saxe, Leipzigest une ville musique.
De part et d’autre de l’Augustusplatz, se font face l’opéra et le Gewandhaus, à quelques mètres du Gewandhaus se trouve la maison de la famille Mendelssohn. Bien entendu, on ne saurait manquer les églises Saint-Nicolas et surtout Saint-Thomas, où Jean-Sébastien Bach a officié comme Cantor – directeur de la musique – de 1723 à sa mort en 1750.
(Le choeur de l’église Saint-Thomas et la tombe de J.S.Bach)
(L’école Saint-Nicolas, devenue musée, où Richard Wagner, né à Leipzig le 22 mai 1813, fit ses études primaires)
(La statue de Goethe qui a étudié le droit à Leipzig de 1765 à 1768)
D’autres photos suivront, d’autres commentaires aussi sur une cité aussi riche.
C’est à l’opéra de Leipzig que j’ai entendu hier l’orchestre du Gewandhaus, dans un ouvrage emblématique des théâtres lyriques allemands, Der Freischützde Carl-Maria von Weber. Mêmes remarques que pour Eugène Onéguine avant hier : une honnête représentation d’un théâtre de troupe sans grand relief, les deux rôles féminins étant tenus par deux dames qui manquent de la grâce la plus élémentaire. Chef peu inspiré, incapable de faire jouer ensemble son bel orchestre – ah les cors du Gewandhaus ! – et le choeur bien indiscipliné. Mais c’était à Leipzig, et c’était bon d’entendre un ouvrage qu’on connaît par coeur. Evidemment quand on a dans l’oreille – dans l’ordre décroissant de mes préférences Carlos Kleiber (et l’orchestre voisin de Dresde !) avec GundulaJanowitz et Edith Mathis, Joseph Keilberth à Berlin avec Elisabeth Grümmer, Eugen Jochum à Munich avec Irmgard Seefried et la suave Rita Streich, c’est un peu difficile de se contenter d’une version simplement honnête.