Il n’y avait pas foule à Gaveau hier soir, malgré tous les efforts déployés par l’organisateur des Concerts de Monsieur Croche, l’enthousiaste Yves Riesel, et le support de France Musique à cette série de récitals garantis produits « sans subvention ».
Peter Rösel, le pianiste venu de l’Est, 74 ans, bardé de prix, n’avait pas joué à Paris en récital depuis quarante ans. Et il proposait rien moins que les dernières sonates de Haydn, Beethoven, Schubert. Frilosité, manque de curiosité, du public parisien ? Les absents auront eu bien tort… Ils pourront se rattraper bientôt en écoutant France Musique qui a capté le concert.
Quand on est familier d’un interprète, mais qu’on n’a toujours écouté qu’au disque (lire Le piano venu de l’Est), on peut craindre l’expérience du concert. Craintes vite levées hier soir dès l’attaque de la pré-beethovénienne Sonate n° 62 Hob.XVI.52 de Haydn. Le son est rond, chaud, le style authentiquement classique, et la technique pianistique infaillible. Aucune esbroufe, pas de forte foudroyants, de pianissimi murmurés, juste un magnifique piano qui chante et un musicien qui dit la partition sans se hausser du col.
Peter Rösel a joué et enregistré plusieurs fois les sonates de Beethoven (comme ici au Japon l’an dernier). Peu comme lui, et comme lui hier soir à Gaveau, parviennent à unifier le si complexe second mouvement de cette ultime sonate, comme s’il en avait percé tous les secrets.
Quant à la dernière sonate de Schubert, j’avais, il y a deux mois, exprimé l’admiration que je porte à l’interprétation, pour moi idéale, de Peter Rösel : lire Ma non troppo.
D’un bout à l’autre de cette longue, très longue sonate, Rösel nous captive, épouse les mouvements d’humeur, les échappées soudaines, les répétitions obsessionnelles d’un Schubert de 31 ans qui mourra moins de deux mois après avoir achevé son ultime sonate. Et toujours cette évidente simplicité, cette absence d’épate.
Trente ans après la chute du Mur de Berlin, cette soirée parisienne venait rappeler que les berceaux de la musique allemande, les grands centres d’enseignement et de diffusion de la musique que sont Dresde, Leipzig, Weimar, Berlin, pour ne citer que les principaux, n’ont pas cessé de vivre et de prospérer dans ce qui a été l’Allemagne de l’Est sous le joug communiste. Mais que les grands artistes qui y sont nés (comme Peter Rösel), y ont grandi et appris, sont, à quelques rares exceptions près, restés confinés dans la sphère orientale de l’Europe.
À plus d’un an du 250ème anniversaire de la naissance de Beethoven (Bonn, 16 décembre 1770), les éditeurs fourbissent déjà leurs coffrets. Le premier à dégaîner Universal (Deutsche Grammophon Decca) propose rien de moins qu’une « nouvelle édition complète » de l’oeuvre intégrale du compositeur allemand.
Ne pas croire cependant qu’il s’agit de nouveaux enregistrements, sauf pour certaines raretés. Plutôt d’une habile compilation du fonds considérable accumulé par la Deutsche Grammophon, Philips et Decca, avec des minutages très généreux (souvent supérieurs à 80′). : 118 CD, 3 Blue Ray Audio avec les symphonies de Karajan (1961-63), les sonates pour piano de Kempff (1963-1971) et les quatuors par les Amadeus (1959-1965). 2 DVD (Fidelio/Bernstein et les symphonies 4 et 7 dirigées par Carlos Kleiber au Concertgebouw). Le tout à un prix plus qu’attractif pour une somme pareille (env. 220 €).
Seule déception : l’ouvrage richement illustré qu’on découvre dans le coffret, tout comme les livrets qui accompagnent chaque catégorie de CD (musique orchestrale, piano, etc.), n’ont manifestement pas été conçus pour le public français, puisqu’ils ne sont présentés qu’en allemand et en anglais. Mais rien à dire sur la qualité et la quantité d’informations fournies (lieux, dates d’enregistrement, etc.)
Quant au choix des versions retenues dans ce coffret, on pourra toujours critiquer ou s’interroger sur certaines options.
Sur le corpus symphonique, l’éditeur ne manifeste pas une grande confiance envers la dernière intégrale en date, puisqu’il n’en a gardé que les 7ème et 8ème symphonies. Il faut dire que la déception est grande à l’écoute d’Andris Nelsons et de l’orchestre philharmonique de Vienne.
On n’est pas loin de partager l’avis de Pascal Brissaud qui souligne les précédents ratages de Rattle et Thielemann avec les mêmes Wiener Philharmoniker : Le chef letton, qui adopte une approche très traditionnelle -tempos, tendance vif, mais sans rien de la virtuosité et de la culture sonore d’un Karajan par exemple, phrasés, couleurs, articulations-, sans souci particulier d’exactitude historique ou de renouvellement du texte, sculpte les phrases et les contre-phrases, les irise, musarde dangereusement, le signifiant prenant presque toujours le pas sur le signifié, pour le moins nébuleux, au-delà d’un lustre ou d’un chatoiement de façade, où de grands éclats cuivrés alternent sans grande consistance avec des alanguissements lyriques assez fades. Nelsons s’approche assez de la lumière et de la générosité d’un Bruno Walter, dont il n’a pas tout à fait le galbe et le génie de la couleur : son objectif semble de rendre présent les aspects les plus humains, les plus sensibles, les plus lumineux de cette musique, au risque de s’attarder jusqu’à l’évanescence au chaud soleil du lyrisme beethovénien, sans aucune considération pour les ténèbres, le démonisme ou la dette métaphysique de cette musique que d’autres (de Furtwängler ou Klemperer à Harnoncourt ou même, paradoxalement, le tout récent et sublimement objectif Blomstedt/Gewandhaus), ont su magnifier. Ceci nous vaut d’excellentes symphonies 1, 2, 4 et 8 (cette dernière sans humour, hélas) même si le naturel de la propulsion et le jeu des accents apparaissent un rien timides et bien peu interrogatifs. En revanche, l’Héroïque manque de vigueur, d’aspérités et de drame, noyée dans une euphonie un brin superficielle, à l’instar de la Cinquième, dont le scherzo, sans aucun mystère, échoue à ouvrir sur la surprise d’un finale ici trop convenu. La Pastorale reste un chromo assez plat (et là encore, sous-dramatisé : les mvts 3 et 4 ! ) qui n’ouvre sur aucun mysticisme. La Septième, sous-dimensionnée (dès l’introduction lente), pâtit de temps intermédiaires trop édulcorés (même si l’inhabituelle poésie de l’allegretto ne manque pas d’intérêt) et la Neuvième, extraordinairement aérée et lumineuse, d’une approche sans hauteur ni profondeur, où les tensions apparaissent insuffisamment marquées et d’où la subjectivité est trop absente pur en révéler le caractère d’exception ».
Abbado, Bernstein, Böhm, Chailly, Giulini, Fricsay, Karajan, Carlos Kleiber, Monteux, Nelsons, Schmidt-Isserstedt se partagent les symphonies côté versions « traditionnelles », on nous ressert Gardiner pour les versions « historiquement informées » et on a puisé dans les archives des extraits de versions archi-connues (dont la toute première Cinquième enregistrée, en 1913, par Arthur Nikisch), Furtwängler, Richard Strauss, Van Kempen, Karajan 1941, etc. (détails à voir sur bestofclassic). Le 1er BluRay Audio redonne la première intégrale Karajan/Berlin)
Même mélange pour les concertos, avec des choix plus audacieux peut-être comme deux « live » de Martha Argerich (le 1er concerto avec Ozawa et le Mito chamber orchestra, le 2ème avec Chmura et l’orchestre de la Suisse italienne, capté à Lugano), les 3ème et 4ème tirés de l’intégrale Brendel/Rattle/Vienne, le 5ème par Zimerman/Bernstein, mais aussi Buchbinder/Thielemann (1), Gulda/Stein (2), Pollini/Abbado (3), Pollini/Böhm (4), Kempff/Leitner (5), pour le concerto pour violon les choix un peu étranges de la récente version Repin/Muti ou de Mutter/Karajan (bien compassée), mais très bienvenu pour Schneiderhan/Jochum. Même étonnement pour le choix de la version du trio Chung pour le Triple concerto. (détails sur bestofclassic).
Pour les autres oeuvres d’orchestre (ouvertures, ballets, musiques de scène), le nouveau coffret ne fait que reprendre des versions déjà publiées et republiées par DGG lors de précédents « anniversaires » ! Pour Fidelio, le choix en CD s’est porté sur la dernière version d’Abbado avec Kaufmann/Stemme, et un CD d’extraits des versions historiques de Böhm, Fricsay, Karajan. C’est Bernstein qui a été retenu pour l’un des 2 DVD du coffret.
La Missa solemnis est proposée dans deux versions, Gardiner et la première Karajan (1964).
Pour les sonates pour piano, outre le BluRay Audio de l’intégrale Kempff, les choix nous semblent particulièrement pertinents. On est heureux, en particulier, de retrouver les premières gravures beethovéniennes de Stephen Kovacevich (réalisées dans les années 70 pour Philips) pour plusieurs sonates et surtout les Variations Diabelli
Arrau, Brendel, Gilels, Pollini se partagent, sans surprise, les autres sonates. Plus rares, Demus, Kocsis, Freire, Lupu, Perahia, Uchida, Ashkenazy, et même Hélène Grimaud et Kissin.
La musique de chambre fait appel aux valeurs sûres, souvent consacrées (Kremer, Maisky, Argerich, Dumay, Pires, le Beaux Arts trio, les quatuors Emerson et Italiano (le 3ème BluRay Audio nous offre la célèbre intégrale des Amadeus).
On prendra un peu plus de temps à découvrir la centaine de de songs irlandais, écossais, gallois et de chants populaires collectés par Beethoven, dans les interprétations de référence d’artistes britanniques réunis autour de Felicity Lott, Ann Murray, Thomas Allen…
Warner annonce, dans quelques semaines, un coffret Beethoven Complete Works… en 80 CD ! A rebours de la variété de versions et d’approches proposées par le coffret Universal, il s’agira d’une compilation d’intégrales homogènes (les symphonies par Harnoncourt, les sonates par Kovacevich (2ème version), etc.)
Le chef autrichien Friedemann Layer est mort ce 3 novembre à Berlin, à l’âge de 78 ans. C’est peu dire que son nom est attaché à Montpellier, à l’Orchestre national de Montpellier, dont il fut le directeur musical de 1994 à 2007, et bien sûr au Festival Radio France Occitanie Montpellier.
Dernier souvenir de lui, un extraordinaire Fantasiod’Offenbach, donné le 18 juillet 2015 à l’opéra Berlioz de Montpellier, où Friedemann Layer retrouvait « son » orchestre après une éclipse de quelques années, et une distribution éblouissante dominée par Marianne Crebassa (Le Monde titrait Fantasio prend sa revanche à Montpellier
La discographie de Friedemann Layer avec Montpellier est impressionnante et résulte évidemment de la politique audacieuse de redécouverte de répertoires menée par l’infatigable René Koering, directeur du Festival Radio France de 1985 à 2011.
(Le 19 juillet 2015, le lendemain de Fantasio, j’avais tenu à honorer mon prédécesseur et à créer son concerto pour piano ! De gauche à droite : René Koering, Jean Pierre Rousseau, Jean-Noël Jeanneney (PDG de Radio France en 1985), Damien Alary, alors Président de la Région Languedoc-Roussillon, Mathieu Gallet, alors PDG de Radio France, Philippe Saurel, Maire de Montpellier)
Friedemann Layer portait bien son prénom (homme de paix). Sa vaste culture, son humanité dans ses relations avec les musiciens et les chanteurs, sa curiosité intellectuelle, en faisaient une personnalité extrêmement attachante, à part du star system. Hommage soit rendu à un authentique musicien !
Marie Laforêt (1939-2019)
Hier aussi on apprenait la disparition de la chanteuse et actrice Marie Laforêt.
Bien sûr tout le monde se rappelle certains de ses tubes, qui nous trottent dans la tête depuis si longtemps
Petit tour d’horizon – non exhaustif – d’une discographie impressionnante.
Avec le Scottish Chamber, des disques qu’on aime particulièrement :
Clin d’oeil à trois artistes amis, dont ce fut l’unique enregistrement réalisé en Ecosse.
La période la plus faste, la plus intéressante aussi, du SCO en matière de disques, est sans conteste la décennie 90, avec la personnalité charismatique de Charles Mackerras(1925-2010)
Dans Mozart, le vieux chef australien opère un retour aux sources, donne une énergie et des couleurs « historiquement informées » à un orchestre dont il allège les textures. Même métamorphose dans d’idéales symphonies de Brahms. Des gravures qui ont été peu remarquées par la critique continentale, et qui, pour certaines, ont longtemps été indisponibles à la suite de la faillite du label américain Telarc.
Son successeur, Robin Ticciati(2009-2018), laisse quelques enregistrements de belle venue, même si, dans Berlioz ou Brahms, on ne retrouve pas toujours l’inspiration de son aîné.
On attend avec impatience la sortie, le 15 novembre, de la 9ème symphonie de Schubert, sous la houlette du tout jeune et nouveau directeur musical du Scottish Chamber Orchestra, le Russe Maxime Emelyanychev
La discographie du Royal Scottish National Orchestra s’est considérablement développée lorsque Neeme Järvi en a tenu les rênes de 1984 à 1988.
Une intégrale des poèmes symphoniques et des Lieder de Richard Strauss (avec Felicity Lott) que Chandos serait bien inspiré de nous proposer en coffrets.
Autre période féconde pour l’orchestre, avec quelques disques remarquables, le mandat de Stéphane Denève(2005-2012).
L’attachement du chef français au compositeur Guillaume Connessonest connu et le début d’une aventure discographique commune a eu lieu à Glasgow.
La discographie du BBC Scottish est plus hétéroclite, plus orientée vers des répertoires moins courus (missions de service public des orchestres de la BBC !).
C’est à cet orchestre, conduit par le chef français Jean-Yves Ossonce, qu’on doit l’une des rares intégrales des symphonies de Magnard
Samedi soir, c’est Toscade Puccini qui était à l’affiche du Scottish Opera, au Théâtre Royal– c’est le nom exact, en français, de l’établissement – de Glasgow
Rien ni personne, a priori, ne retenait l’attention dans la distribution d’une représentation qui annonçait la reprise d’une très ancienne mise en scène (1980) d’Anthony Beschconvoquant les mânes de Mussolini – et le dictateur lui-même dans le Te Deum du premier acte ! –
Et pourtant, comme cela m’est déjà arrivé plusieurs fois dans les lieux parfois les plus improbables (à Burgas en Bulgarie, à Split en Croatie), j’ai découvert des voix magnifiques, un orchestre somptueux… et une mise en scène qui fonctionne admirablement.
C’est la jeune soprano galloise, Natalia Romaniw, que je ne me rappelle pas avoir déjà vue sur une scène continentale, qui incarne une Toscacapiteuse, à la voix longue, pulpeuse et remarquablement homogène sur toute la tessiture, une découverte pour moi.
Son Cavaradossi est le ténor, gallois lui aussi, Gwyn Hughes-Jones, belle prestance, voix généreuse sans excès, tandis que le baryton anglais Roland Woodincarne, voix et physique, un Scarpia fourbe et tordu à souhait. Mêmes qualités vocales et scéniques remarquables pour les rôles d’Angelotti (Dingle Yandell), du Sacristain (Paul Carey Jones), et des deux policiers.
On se gardera d’insister sur le fait que ce plateau est exclusivement britannique ! Tout comme le chef Stuart Stratford, directeur musical de l’Opéra d’Ecosse depuis 2015.
Glasgow on the Hill
La vieille ville d’Edimbourg est édifiée sur une colline dominée par un imposant Castle, tandis que la New Town se déploie en contrebas, le centre de Glasgow est enserré dans un étroit tissu d’autoroutes urbaines, et semble parfois avoir des airs de San Francisco, avec des rues à forte pente et des immeubles très typés début XXème siècle.
Alain Lompech (sur Facebook) : Beatrice Ranavient de publier un disque fabuleux… Perlemuterorichtérogilelsien… Elle sait tout de l’art du piano et de la musique… On s’incline… et on applaudit à tout rompre…
Jean-Charles Hoffelé (sur FB aussi, bientôt dans Classica) : Fabuleux et renversant.
Alain Lompech, encore : Elle est incroyable : la science de l’alchimie sonore et la perfection de l’analyse plus la domination totale du clavier – alla Richter ou dans un genre différent Lipatti -, plus le son rond, ample, profond qui fait entrer tout le piano en transe sonore… Ses Goldberg m’avaient bien sûr beaucoup plu, mais beaucoup moins que celles récentes de Gabriel Stern, je l’avais entendue en concert – malheureusement bridée par Krivine dans le 3ème de Prokofiev, entendue en récital… mais là d’un coup, elle ouvre grand ses ailes et, sans jamais faire l’intéressante, se hisse aux premiers rangs des pianistes de son temps…
J’ai téléchargé ce nouveau disque dès vendredi. Je serais bien incapable d’user de tous les qualificatifs que lui attribue Alain Lompech, je les partage complètement. Il faut aussi, et peut-être d’abord, ajouter que le programme de ce CD est d’une intelligence rare, et que c’est, à ma connaissance, la première fois que se côtoient Ravel et Stravinsky dans un disque de piano solo. Oui, tout ici est miraculeux. Finalement conforme à ce que j’ai aimé chez cette pianiste (tout juste 26 ans!) dès que je l’ai entendue en concert.
Le dimanche 26 janvier 2014, Beatrice Rana était la soliste d’un de ces concerts dominicaux qui font la joie d’un public familial à Paris. Fayçal Karoui dirigeait les Concerts Lamoureux et la jeune pianiste italienne jouait le 2ème concerto de Saint-Saëns. Subjugué, je fus immédiatement subjugué : la simplicité, l’absence de posture de la pianiste devant son clavier, une virtuosité et une maîtrise confondantes, sans esbroufe, le chic, l’allure qu’il faut dans cette oeuvre (qui commence comme Bach et finit comme Offenbach selon le bon mot de George Bernard Shaw).
« En seconde partie… le quintette pour piano et cordes de Schumann – on manque de superlatifs pour le qualifier ! et l’entrée en lice de Beatrice Rana, une musicienne de 22 ans dont j’ai déjà dit et écrit qu’elle a déjà tout ce qui fait d’elle une grande, une très grande artiste. Qui n’a besoin ni d’esbroufe ni de look savamment étudié pour imposer une présence. Au début du Schumann, on la trouvait presque effacée, trop discrète, face à ses compères du Modigliani, et puis on a vite compris que, mine de rien, c’est elle qui menait le train de ces quatre mouvements sublimes et suspendus de musique pure »
Il fallait absolument que j’invite Beatrice Rana au Festival Radio France à Montpellier. Elle y était déjà venue dans la série des jeunes solistes en 2012, mais cette fois je voulais qu’elle ouvre le festival dans la grande salle Berlioz du Corum. Le 11 juillet 2016. Et avec une première pour elle ! Rien moins que les Variations Goldbergde Bach. C’est à Montpellier qu’elle les donnerait pour la première fois en public, avant une tournée de récitals qui allait déboucher sur le premier disque de l’artiste italienne chez Warner.
Dans Le Monde du 12 juillet 2016, Marie-Aude Roux écrit : « Beatrice Rana n’a certes rien à prouver sur le plan technique. Mais sa maturité sereine et son sens architectonique impressionnent, qui font de cette œuvre monumentale – plus d’une heure et quart de musique – une véritable pierre de Rosette. Le thème initial de l’« Aria » semble en effet se poser comme une énigme. Elégance du phrasé, fluidité du jeu, sonorité d’une rondeur charnelle, Rana prendra le temps de dévoiler une à une les solutions proposées par chacune des variations ».
Entre-temps, elle avait publié son premier disque concertant, couplage à nouveau inédit, et toutes les qualités qu’on reconnaît à Beatrice Rana.
Merci, chère Beatrice, de démontrer que virtuosité, maîtrise époustouflante du clavier peuvent se marier à la musicalité la plus pure, et que vous n’avez besoin d’aucun artifice, de ne cultiver aucun look provocateur ou aguicheur, pour avoir le public à vos pieds. Restez ce que vous êtes, une très belle personne, une très grande artiste !
Piotr Anderszewski et le Scottish Chamber Orchestra
Jeudi rendez-vous, à Edimbourg, à une adresse qui a de l’allure : Royal Terrace. Au siège du Scottish Chamber Orchestra, l’un des fleurons des phalanges britanniques. Pour évoquer des projets pour de futures éditions du Festival Radio France.
Le même soir, au Queen’s Hall, une petite salle de concerts (une jauge d’environ 800 personnes) aménagée il y a 40 ans dans une ancienne église,
concert de l’orchestre et de l’un de ses hôtes réguliers, le pianiste Piotr Anderszewski, qui joue et dirige du piano le concerto en ré majeur de Haydn et le concerto de Schumann, tandis que le SCO et son leader Alexander Janiczek ont ouvert la soirée avec la 36ème symphonie de Mozart.
Piotr Anderszewski – qui avait donné un éblouissant récital lors du Festival Radio France 2015 – me confiera avoir un peu étouffé dans l’acoustique chaleureuse d’une salle sans doute plus appropriée à de petites formations. Comme auditeur, placé au premier balcon, je me suis, au contraire, régalé d’apprécier l’homogénéité, les couleurs d’un orchestre qui a été à bonne école avec Charles Mackerras entre autres. Quant au pianiste polonais, quinquagénaire depuis quelques mois, il est toujours aussi passionnant, nous faisant redécouvrir des partitions mille fois entendues.
Greco, Vermeer, Rembrandt, etc.
A Edimbourg, on ne peut éviter de visiter les Royal Galleries, comme la Royal National Gallery of Scotland – musée gratuit, où l’on peut photographier à sa guise les chefs-d’oeuvre exposés !
Malgré les travaux dans deux salles du musée, on accède à une collection exceptionnelle.
Deux Greco qui ne sont pas au Grand Palais à Paris.
Un Vermeer de grand format au sujet étonnant : Le Christ dans la maison de Marthe et Marie (1654-55)
Rembrandt, Autoportrait, 1657
Botticelli,La Vierge en adoration, 1485
Raphael, La Vierge à l’enfant (Madonna Bridgewater), 1508
Willem van Haecht, Cabinet d’art avec Le mariage mystique de Sainte Catherine d’Anthony van Dyck, 1630Le Tintoret, La mise au tombeau, 1563
Jan Steen, L’école des filles et des garçons, 1670
Van Gogh, Pruniers en fleurs, Arles 1888
Degas, Avant la représentation, 1890
David Gauld, Sainte Agnes, 1890
Scarlatti Night Fever
Ce samedi soir, à l’auditorium de Radio France, à 20h, et en direct, se conclut la folle aventure qui avait conduit France Musique et le Festival Radio France Occitanie Montpellier, à produire et enregistrer les 555 sonates de Scarlatti, en 13 lieux de la région Occitanie, lors de 35 concerts, avec 30 clavecinistes différents sous la houlette de Frédérick Haas, au cours du mois de juillet 2018 (Épidémie de Scarlatti)
Nous en parlions, Marc Voinchet et moi, hier matin sur France Musiquedans la matinale de Jean-Baptiste Urbain. Je n’y serai pas, mais j’écouterai dès que possible via le podcast !
Comme un avant-goût, l’une de mes sonates préférées de Scarlatti, la Kirkpatrick 141, dans deux versions qui ont le même sens de la folie…
La loi des séries se vérifie ces jours-ci avec la disparition coup sur coup de trois vétérans, les chefs d’orchestre Raymond Leppard, Hans Zender et du baryton Rolando Panerai.
Que dire des uns et des autres, hors des souvenirs d’antan ?
Le premier coffret des oeuvres pour orchestre de Haendel que je reçus – c’était un « service de presse » adressé au très jeune « animateur » du Conservatoire de Poitiers que j’étais ! – c’était un coffret Philips dont Raymond Leppard était le héraut. J’ai appris les Royal Fireworks, Water Music et autres concerti a due cori avec lui. Il est ensuite passé de mode, tout le monde a oublié Raymond Leppard. Et c’est bien dommage, parce que, comme ses contemporains Colin Davis et Neville Marriner, il n’a pas peu contribué à « rénover » la musique baroque. Grâces lui en soient rendues au moment de son décès !
Hans Zender(1936-2019), peu l’ont connu de ce côté-ci du Rhin. La rigueur, au risque de la sécheresse, sans la liberté créatrice d’un Michael Gielen, voire d’un Pierre Boulez. Je n’ai jamais été très convaincu par ses « réécritures » des cycles de Lieder de Schubert.
La longévité exceptionnelle du baryton Rolando Panerai(1924-2019) est en soi un exploit. La voix, le timbre, tout en vibrations contenues, rayonnant de mille lumières, restent gravés dans les mémoires.
D’autres feront le bilan discographique de cette voix magnifique. Pour moi, il est le Ford des deux Falstaffde Karajan. À jamais.
Edimbourg, c’est une première fois. Comme l’Ecosse. Et pourtant il y avait si longtemps que je le souhaitais. Les récits de mes amis, ou de ma mère partie découvrir les Highlands au début des années 50 avec son futur, mon père.
(La statue d’Adam Smith à côté de la cathédrale Saint-Gilles)
Pour paraphraser le titre d’un (pas très bon) roman supposé à clés (En attendant Boulez), on attendait vraiment cette somme magistrale, ces plus de 600 pages, consacrées à Pierre Boulez.
Non, cher Christian Merlin, inutile de t’excuser (on se tutoie dans la vie, pardon de ne pas recourir au vouvoiement d’usage !) comme tu le fais longuement dans le prologue de cet ouvrage : « C’est de la folie !…Je n’avais jamais écrit de biographie, je n’étais pas spécialiste de Boulez, je n’avais jamais fait partie du cercle rapproché de ce que le milieu musical appelle « la Boulézie ». Je ne me sentais pas la compétence musicologique pour analyser ses oeuvres….Boulez lui-même avait répété qu’il serait un compositeur sans biographie, exprimant souvent sa méfiance envers cette approche. Enfin, peu de personnalités polarisaient ainsi les esprits, entre adulation et détestation, sans qu’un juste milieu semble possible. En un mot, je ne me sentais pas légitime ».
C’est vrai, je n’étais pas dans le secret d’un travail qui a dû prendre des années, c’est vrai j’ai été surpris de voir paraître ce pavé, venant d’un critique musical, doublé d’un pédagogue, dont j’ai toujours apprécié la plume affûtée, éloignée de tout jargon, comme les émissions sur France Musique (comme chaque dimanche matin Au coeur de l’orchestre).
Mais dès que j’ai acheté ce Boulez, je me suis engouffré dans ces pages serrées, comme on entre dans un polar qui vous tient en haleine jusqu’au bout de la nuit.
La présentation de l’éditeur – une fois n’est pas coutume – dit exactement ce qu’est ce livre : Trois ans après sa mort, il était temps de revenir sereinement sur les neuf décennies de cette existence multiple : le compositeur, le chef d’orchestre, le penseur, le fondateur d’institutions, sont passés au crible dans cette biographie pour laquelle ont été exploitées des archives souvent inédites. On y pénètre les coulisses de ses combats (le Domaine Musical, l’IRCAM, l’Ensemble Intercontemporain, l’Opéra Bastille, la Cité de la musique, la Philharmonie de Paris). On le voit renouveler la technique et la fonction du chef d’orchestre tout en étendant son influence sur la politique culturelle. On le suit sur tous les continents… On tente aussi de donner des clés d’accès à sa musique, qui ne se livre pas en une seule écoute. Mais surtout cet ouvrage s’est fixé pour but de mieux comprendre la personnalité complexe et secrète de celui qui s’est ingénié à brouiller les pistes, en maintenant résolument un décalage rare entre son image publique de sectaire cérébral et l’homme privé, généreux, affectif et hypersensible »
Je suis loin d’avoir terminé ce pavé, et je ne le ferai sans doute pas avant longtemps. Je vais d’un chapitre à l’autre, et j’y puise d’abord une somme d’informations hallucinante, d’une précision que peu de journalistes pratiquent encore. C’est écrit sans lourdeur ni surcharge. Les témoignages abondent, le sujet est toujours traité avec la distance de l’enquêteur et l’empathie du biographe. Impressionnant ! Chapeau l’artiste !
Beaucoup plus qu’une biographie classique de compositeur, c’est un panorama extraordinaire du monde musical de la seconde partie du XXème siècle en même temps qu’une radiographie de la France politique et culturelle des années 1950 à 2010.
Souvenir de l’été 1992 : Boulez dirigeait les Wiener Philharmoniker aux Prom’s à Londres. J’étais à la Radio suisse romande, au lieu des traditionnelles et encombrantes bandes que s’échangeaient les radios publiques, j’avais reçu ce concert capté par la BBC sur deux CD pour le diffuser sur les ondes de la RSR. J’ai gardé précieusement ce double CD..
J’avoue que ma curiosité était à vif ce mardi soir pour la dernière représentation des Indes galantesde Rameau à l’Opéra Bastille. On avait à peu près lu tout et son contraire dans la critique : « déception » (Télérama), « l’ère du vide » (Forumopera), « la musique remporte la Battle » (ResMusica), « énorme succès public » (Le Monde)… signe qu’il se passait quelque chose.
Sabine Devieilhe dans le prologue.
J’ai rendu les armes dès le prologue. Et jusqu’au bout j’ai « marché » dans la proposition que j’avais sous les yeux et dans les oreilles. Je n’ai pas tout compris, je n’ai d’ailleurs pas cherché à tout comprendre de la mise en scène de Clément Cogitore. Je me suis laissé emporter par l’énergie furieuse, la beauté immobile, les images fortes, même un peu téléphonées, l’engagement des chanteurs, tous plus qu’admirables, les danseurs magnifiques…
Toute la distribution est parfaite. Eût-on seulement rêvé, il y a vingt ans, de pouvoir confier tous les rôles de ces Indes galantes à des interprètes francophones?
Même si la présence du hip hop dans la chorégraphie réglée par Bintou Dembélé a fait le buzz, et peut-être attiré un public qui ne se serait pas forcément déplacé pour un opéra baroque, ce n’est qu’un élément de la réussite de cette production. L’élément essentiel demeure la formidable direction de Leonardo Garcia Alarcon à la tête de sa Capella Mediterranea (ils seront les invités du prochain Festival Radio France en juillet 2020 !) et de l’excellent Choeur de chambre de Namur.
S’il y a une scène, un moment unique, que je veux retenir entre tous, c’est cette image sublime, cet instant d’intense émotion, d’une Sabine Devieilhe, bientôt maman d’un deuxième enfant, et de son exceptionnel partenaire danseur. D’une beauté irréelle.