Offenbach et Stravinsky

Le rapprochement des deux noms peut surprendre. Il n’est que circonstanciel.

J’ai donné récemment deux chroniques à Forumopera, deux manifestations d’enthousiasme (relire Ardeurs et pudeurs de la critique). Les voici :

Embarquement pour la lune

Avignon, Clermont-Ferrand, Compiègne, Limoges, Marseille, Massy, Metz, Montpellier, Nancy, Nice, Reims, Rouen, Toulon, Tours, Vichy : ce sont les quinze villes françaises où l’on a vu ou verra bientôt ce Voyage dans la Lune. Une impressionnante coproduction initiée par l’ex-Centre français de promotion lyrique, aujourd’hui Génération Opéra, avec le concours du Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française, jamais à court d’une aventure éditoriale. C’est à ce dernier qu’on doit d’avoir entre les mains le 44e livre-disque d’une collection devenue incontournable dans un paysage discographique lyrique où les nouveautés sont rares.
Cet opéra-féerie d’Offenbach écrit en 1875, le cinquième et dernier d’une série commencée en 1872 avec Le Roi Carotte, s’inspire plutôt librement de Jules Verne (De la terre à la lune), se déroule en 4 actes et 23 tableaux.
Pour ce qui est de l’intrigue et de la féerie, on renvoie aux précieuses Cinq clés pour Le Voyage dans la Lune que Christophe Rizoud et L’Avant-Scène Opéra nous fournissaient ici même au début de ce périple sur les scènes de France. On renvoie aussi aux comptes rendus contrastés qu’en ont donnés les critiques de Forumopera , à MarseilleNiceLimoges.
L’enregistrement de ce Voyage dans la lune résulte… d’une annulation pour cause de crise sanitaire ! En effet, c’est à Montpellier que devait commencer la tournée de ce Voyage en décembre 2020. Représentations en public impossibles ! C’était sans compter sur l’obstination de la directrice de l’Opéra Orchestre national de Montpellier, Valérie Chevalier, qui tenait à ce que le travail des chanteurs et de l’équipe réunie autour du metteur en scène Olivier Freidj et du jeune chef Pierre Dumoussaud (assisté de Chloé Dufresne) aille à son terme et que les générales (deux puisque double distribution) aient lieu… mais sans public ! On imagine que le Palazzetto avait prévu, comme c’est souvent le cas, un enregistrement « live ». Manqué ! Mais personne ne pouvait imaginer renoncer à graver ce « premier enregistrement mondial intégral ». Il fallut attendre la levée des restrictions sanitaires et tout le monde se retrouva début septembre 2021 dans la salle Béracasa du Corum de Montpellier.
Comme nous n’avons pas encore vu ce Voyage dans la Lune sur scène, nous nous contenterons de ce que nous entendons sur ce double CD, non sans avoir lu l’avertissement d’Alexandre Dratwicki sur les conditions de l’enregistrement : « Le spectacle élaboré par Olivier Fredj et son équipe fut un temps paralysé puis reformulé à cause du Covid : il a fallu opérer plusieurs coupures dont le désagrément musicologique est relativisé par la nouvelle dynamique des enchaînements. Le présent enregistrement permet d’entendre l’intégralité de la musique et les principales scènes dialoguées, raccourcies pour favoriser la fluidité de l’écoute musicale ».
Et ce qu’on entend est fort réjouissant !

Un grand chef
Une fois n’est pas coutume dans une critique d’opéra, on va commencer par le chef. Car c’est bien d’abord celui que les Victoires de la musique classique ont désigné, il y a quelques semaines, comme « Révélation chef d’orchestre », le jeune trentenaire Pierre Dumoussaud, qu’il faut saluer comme le maître d’œuvre d’une vraie réussite.
On le sait, mais on le répète, rien n’est plus difficile à diriger que la musique dite « légère », d’illustres baguettes ne se sont jamais risquées à l’opérette viennoise ou française. A écouter ce Voyage, où les pages d’orchestre sont tout sauf négligeables – deux ballets tout de même, celui des Chimères, et, plus développé, celui des Flocons de neige, avec moult pièces de genre, mazurkas, valses, variations, polkas, galops – on mesure la formidable capacité du jeune chef à parfaitement restituer l’esprit d’Offenbach, l’humour, la vivacité, la tendresse, l’élégance d’une musique faussement simple. L’orchestre de Montpellier brille de tous ses feux (le Chœur de l’Opéra de Montpellier préparé par Noëlle Gény n’est pas en reste) et répond tout en souplesse aux moindres inflexions de Pierre Dumoussaud. Une leçon de style, une baguette déjà confirmée qui ira loin !
La réussite du chef est d’autant plus probante que la partition qu’il a sous les yeux n’est pas toujours d’un chef-d’œuvre. Offenbach reprend, emprunte, réassemble des thèmes, des idées musicales qu’il a déjà utilisés, sans toujours un souci de cohérence. Dès l’ouverture on reconnaît l’air de Dapertutto « Scintille diamant » des Contes d’Hoffmann, la polka du ballet des Flocons de neige sonnera familièrement aux oreilles des amateurs de la Gaîté parisienne de Manuel Rosenthal, et tout au long de ce Voyage, plus d’une fois on se dira que tel air, tel duo, tel ensemble est du déja entendu dans Offenbach.

Jeunes voix
La réussite de cet enregistrement tient aussi à l’homogénéité d’un cast où les jeunes voix sont encadrées par des aînés (relatifs, pas des barbons !) qui sont comme poissons dans l’eau dans ce répertoire.
Le prince Caprice est incarné par Violette Polchi : la jeune mezzo parisienne passée par la Maîtrise de Radio France a été repérée par le Palazzetto Bru Zane dès 2018 et s’est déjà frottée à l’opérette française. On la sent parfois embarrassée par un vibrato généreux et une diction qui peut certainement s’améliorer. Son amoureuse, dans Le Voyage, Fantasia, est délicieusement chantée par la jeune soprano bruxelloise Sheva Tehoval, timbre clair et sourire dans la voix. Leur « duo des pommes » à la fin du deuxième acte est irrésistible et devrait figurer dans toute bonne compil d’Offenbach !
Le roi Vlan, le père de Caprice, ne pourrait trouver meilleur interprète que le toujours fringant Matthieu Lécroart, tout récemment entendu dans Hulda au théâtre des Champs-Elyséees (tout comme Ludivine Gombert qui chante ici, tour à tour, Flamma, Adja, une bourgeoise ou une forgeronne !). L’autre Belge de la distribution, le ténor namurois Pierre Derhet, confirme, dans le personnage de Quipasseparla (sic), les espoirs que sa promotion comme lauréat de l’Académie de chant de La Monnaie avait fait naître en 2016. Le Microscopedu ténor gracieux de Raphaël Brémard ne déçoit pas ceux qui l’ont déjà entendu dans Offenbach. 
On ne sera pas étonné que Marie Lenormand, qu’on avait applaudie en irrésistible nonne dans Le Testament de la tante Caroline de Roussel, soit une parfaite PopotteCompliments à partager avec Thibaut Desplantes, le barytonnant Cosmosà moins qu’il ne soit le Commissaire ou Cosinus, avec l’expérimenté Christophe Poncet de Solages dans les brefs rôles de Cactus et Parabase.
La réussite de cet album tient aussi à la qualité des textes de Jérôme Collomb (Offenbach et la féerie), du spécialiste ès-Offenbach Jean-Claude Yon (Jacques Offenbach et Jules Verne : rendez-vous manqués) et d’Alexandre Dratwicki (Le Voyage… dans la presse). 
 
https://www.youtube.com/watch?v=ymls9DaGf34

(Forumopera, 8 juin 2022)

Le prince Igor

Auteur d’un remarquable essai, aussi pertinent qu’historiquement étayé (Le génie des Modernes – La musique au défi du XXIe siècle)  l’une des voix les plus familières et cultivées (l’un n’empêche pas l’autre !) de France Musique, Lionel Esparza, dresse, en 218 pages, un portrait savoureux du « père de la modernité au XXe siècle », le « flamboyant, complexe, autoritaire, inspiré » Igor Stravinsky (1882-1971).
Esparza, l’agrégé de musicologie, n’oublie jamais l’animateur de radio qu’il est depuis plus d’une vingtaine d’années : les mots-valises, les concepts fumeux, le jargon des spécialistes auto-proclamés, ce n’est pas son truc. Mais le sens de la formule, le récit palpitant d’un génie en mouvement perpétuel, toujours à court d’argent et de reconnaissance, la galerie de portraits qui ne s’embarrasse d’aucune prudence, oui !
« Cosmopolite tant dans son art et ses mœurs, Stravinsky, Russe d’origine, adopte la France pendant les Années folles, s’installe aux Etats-Unis à la fin de sa vie… Après les débuts scandaleuxc du Sacre du printemps, il entreprend un itinéraire musical en perpétuelle réinvention, il badine avec les styles, théâtralise sa création, en revendique l’insouciance. » 
Stravinsky compositeur lyrique ?
Le nom même de Stravinsky n’est pas spontanément associé à l’art lyrique ou vocal. Il est définitivement lié aux trois ballets qui firent sa gloire et fondèrent la modernité du XXe siècle : L’Oiseau de feu, Petrouchka et Le Sacre du printemps.
Pourtant son premier grand ouvrage, commencé avant l’Oiseau de feu, est un opéra, Le Rossignol, d’après le conte d’Andersen Le Rossignol et l’Empereur de Chine. Esquissé dès 1908, le Rossignol ne sera créé que le 26 mai 1914 à l’Opéra de Paris, sous la direction du fidèle Pierre Monteux, mais ne rencontre pas le succès attendu : Diaghilev, voulant surfer sur le succès des ballets précédents, avait imaginé de placer les chanteurs dans la fosse et de faire danser leurs rôles. Le public et la critique en sont décontenancés.
Au début des années 20, Stravinsky fait tout à la fois son deuil de la mère patrie (il a quitté la Russie en 1914 un mois avant le début de la Première Guerre mondiale et n’y retournera qu’en 1962 !) et s’engage, presque à contre-courant de la modernité qu’il incarne, dans une période « néo-classique » qui va durer trente ans. En 1922 il s’attèle à son deuxième ouvrage lyrique, Mavra, un opéra bouffe en un acte inspiré de La petite maison dans la forêt de Pouchkine. Succès d’estime lors de la création à l’Opéra de Paris le 3 juin 1922.
Un Don Giovanni petits bras
Il faudra attendre 1951 et la création du troisième opéra de Stravinsky – The Rake’s progress, pour que le compositeur renoue avec les triomphes des débuts. Installé aux Etats-Unis depuis 1940, c’est là que l’auteur du Sacre a rencontré le poète et dramaturge Wystan Hugh Auden (plus connu comme W.H. Auden), qui sera, avec son compagnon Chester Kallman, le librettiste de ce Rake’s progress, mais aussi celui de Britten ou Henze, pour ne citer que les plus connus. 
Le succès de l’ultime ouvrage lyrique de Stravinsky tient aussi aux circonstances et à la distribution de la création : celle-ci a lieu à la Fenice de Venise le 11 septembre 1951, avec Elisabeth Schwarzkopf dans le rôle d’Anne Trulove, Jennie Tourel, Hugues Cuénod entre autres. « Autant un résumé de deux siècles d’art lyrique qu’un adieu à sa période néo-classique » selon Lionel Esparza, « The Rake’s progressest donc un pur opéra à numéros, comme chez Mozart ou Rossini, avec cavatines et cabalettes, et le héros Tom Rakewell n’est rien de plus qu’un Don Giovanni à petits bras égaré dans une comédie de Broadway ».

https://www.youtube.com/watch?v=NB0Z9RKP3SI

La voix dans tous ses éclats
L’œuvre de Stravinsky consacrée à la voix, en dehors du genre lyrique, n’est pas mince, mais reste largement méconnue, sans doute parce qu’elle ne s’inscrit ni dans un projet déterminé (comme l’était la collaboration avec Diaghilev) ni dans une période donnée, ni surtout dans des catégories reconnues.
Ainsi Renard (1916), « histoire burlesque chantée et jouée », ou Les Noces (1917)  « scènes chorégraphiques russes avec chant et musique »(et 4 pianos!) témoignent d’abord d’une formidable nostalgie de la terre natale. A l’inverse, les deux oratorios, Oedipus Rex (1927) puis Perséphone (1934) épousent l’air du temps et s’inscrivent dans une lignée d’ouvrages inspirés de l’Antiquité, de la mythologie, où s’illustrent à peu près tous les contemporains de Stravinsky durant l’entre-deux-guerres. 
Pour ce qui est de l’art choral, la Symphonie de psaumes (1930) est l’arbre qui cache un bosquet de bouleaux. Au gré des commandes et des rencontres, suivront une Messe (1948) d’une aridité qui en rebutera plus d’un, le Canticum sacrum (1955) écrit pour Venise, les Threni de 1958, une cantate pour contralto, ténor et récitant (A Sermon, a Narrative and a Prayer), l’Introitus à la mémoire de T.S. Eliot (1965) et les Requiem canticles de 1966. Et ce Roi des Etoiles de 1904 d’une brièveté inversement proportionnelle à l’effectif orchestral et choral considérable qu’il requiert.
Moins important, quantitativement, encore est le répertoire que Stravinsky a consacré à la mélodie : en 1913 les Trois poésies de la lyrique japonaise, puis jusqu’en 1919 Trois petites chansonsQuatre chants russes, toujours la nostalgie et l’inspiration du pays perdu. Et puis plus rien jusqu’en 1953 et les Trois chants de Shakespeare, au début de la période dite « sérielle » du compositeur, qui orchestrera plusieurs de ses mélodies de jeunesse. 

Les leçons d’une vie
Impossible de faire tenir une vie aussi longue et riche que celle de Stravinsky en deux cents et quelques pages. Ce n’était pas assurément l’ambition de Lionel Esparza, mais celui-ci aura réussi son pari : donner envie à son lecteur, et en particulier à l’auteur de ces lignes, de revenir à ces « Chroniques de ma vie » de Stravinsky lui-même qui commençaient à prendre la poussière, et surtout de réécouter, voire de découvrir des pans entiers d’une oeuvre qui ne se résume pas à quelques « tubes ».
On aime, en particulier, le dernier chapitre de ce Stravinsky, « Les leçons d’une vie », où, en une dizaine de pages, Lionel Esparza fait une admirable synthèse des révolutions et évolutions stylistiques opérées par l’un des génies universels du XXème siècle. 

(Forumopera, 1er juin 2022)

De Nelson à Nelsons

Il y avait, cette semaine à Paris, une concentration de concerts qu’on n’aurait pas voulu manquer : rien qu’au Théâtre des Champs-Elysées l’hommage à Nicholas Angelich jeudi, le récital de Nelson Goerner vendredi, le Roméo et Juliette de Berlioz par les Strasbourgeois à la Philharmonie de Paris, Phryné de Saint-Saëns (et Hervé Niquet !) à l’Opéra-Comique hier soir, et d’autres à la Maison de la radio. Mais on a pu fêter l’Orchestre philharmonique de Vienne pour le dernier concert de sa tournée européenne hier soir Avenue Montaigne !

Le très admirable Nelson

Mon dernier billet (Ardeurs et pudeurs de la critique) était parti, entre autres, d’une chronique de Philippe Cassard dans L’Obs du 2 juin, où il ne disait pas que des gentillesses sur un récent coffret consacré à une pianiste française. Le débat s’est poursuivi en particulier sur Facebook, et Cassard, à qui l’on reprochait de perdre le peu de place qu’il a dans l’hebdomadaire pour amocher un disque, répliquait que l’essentiel de ses billets révélait ses enthousiasmes. À preuve, le dernier paru, le 9 juin, où le pianiste-producteur-critique n’a pas assez de mots pour tresser les louanges de Nelson Goerner et de son dernier disque.

Regrets d’autant plus vifs pour moi de n’avoir pu assister au récital de l’ami Nelson: vendredi soir au TCE il jouait un superbe programme, dont des extraits d’Iberia

Ceux qui me suivent savent que je connais, admire et aime Nelson Goerner depuis… 32 ans, lorsque j’eus l’honneur de faire partie du jury du Concours de Genève, qui lui décerna un Premier prix à l’unanimité en 1990.

Le chef Nelsons

Le temps passe vite. La dernière fois que j’avais vu le chef letton Andris Nelsons en concert à Paris, c’était en novembre 2015 à la Philharmonie (lire La reine et le géant). Ensuite, j’avais vu son concert de Nouvel an à Vienne, le 1er janvier 2020.

Hier soir, au Théâtre des Champs-Elysées, il dirigeait le même Orchestre philharmonique de Vienne (dernier d’une série de concerts en Europe) dans un programme pour le moins original : Gubaidulina, Chostakovitch, Dvorak !

De la compositrice russe Sofia Gubaidulina (90 ans), les Wiener Philharmoniker et Nelsons avaient retenu une oeuvre brève (12′) datant de 1971, Märchen-Poem, qui dans le contexte de l’époque, ne ressemble vraiment en rien à ce que l’avant-garde ouest-européenne produisait, et même assez peu à ce que ses aînés et contemporains comme Chostakovitch ou Schnittke écrivaient.

De la Neuvième symphonie de Chostakovitch, l’oeuvre géniale d’un compositeur qui, pour célébrer la fin de la Seconde guerre mondiale, fait un gigantesque pied de nez à Staline et à l’establishment soviétique, Andris Nelsons et les Viennois font une lecture classique, dense, mais dépourvue des aspérités, de l’ironie mordante, qu’y mettait un Kondrachine (qui demeure pour moi la référence pour cette symphonie). On admire le sublime solo de basson de la jeune Française Sophie Dervaux. Et on goûte à chaque instant le velours incomparable de cet orchestre qui n’a pas abdiqué de son identité sonore (les cordes, les cors !)

En deuxième partie, la Sixième symphonie de Dvorak, composée pour l’Orchestre philharmonique de Vienne… qui ne la créa pas ! L’oeuvre est rare au concert, elle était d’autant plus bienvenue hier. De nouveau, le chef letton opte pour une lecture dense, charnue, au détriment du rebond rythmique si important dans ce matériau thématique directement inspiré de la Bohème natale du compositeur. C’est même parfois pataud. Mais tout l’art du chef consiste à gommer les faiblesses d’un finale qui n’en finit pas de tourner sur lui-même, et, aidé par la formidable cohésion et virtuosité collective des Philharmoniker, conduit ses troupes au triomphe et à une longue ovation du public.

En bis, une valse de Strauss, mais pas la plus attendue ni la plus connue : Wo die Zitronen blühen. Que Nelsons avait dirigée le 1er janvier 2020.

Ardeurs et pudeurs de la critique

Sujet récurrent sur ce blog : la critique (cf. Le difficile art de la critique, L’art de la critique, etc.).

J’en reparle à propos de deux articles récents : la chronique d’Alain Lompech (Le coup de gueule de Tonton Piano !) dans le Classica de juin, et un billet de Philippe Cassard dans L’Obs du 2 juin dernier.

L’aveu d’Alain

Alain Lompech relate La Tribune des critiques de disques de France Musique à laquelle il a participé, à propos de la 3ème sonate pour piano de Brahms (lire : Ils aiment Brahms) : « J’adore quand elle (La Tribune) m’inflige des leçons de modestie, comme lors de cette émission d’avril…où j’ai éliminé deux de mes versions préférées. Je n’ai même pas eu de mots assez durs en réserve pour parler de celle de Jonathan Fournel que j’avais pourtant placée très haut quand elle est sortie et n’ai pas été accroché par celle d’Alexandre Kantorow« . Lompech raconte s’être refait La Tribune chez lui et en déduit : « Fournel comme Kantorow dont les interprétations exigent des écoutes au long cours pour être comprises… Voici ce qui explique aussi pourquoi Claudio Arrau ou Alfred Brendel se sortent souvent assez mal des confrontations d’extraits ».

Ayant été, de sa fondation fin 1987 à 1993, l’un des trois « permanents » de l’équivalent suisse de La Tribune, la défunte émission « Disques en Lice » (lire Une naissance) alors animée par François Hudry, j’aurais bien des exemples à donner à l’appui des dires d’Alain Lompech. Il faut rappeler que ces émissions fonctionnent avec des écoutes « à l’aveugle » ! Ainsi dans Disques en Lice, Clara Haskil, lorsqu’elle était.. en lice, ne franchissait, elle non plus, jamais le cap de la première écoute. Et des versions multi-référencées de parfois s’incliner devant des inconnus (comme pour Rhapsody in Blue la victoire haut la main de Siegfried Stöckigt, Kurt Masur et le Gewandhaus de Leipzig !!)

La critique impossible ?

Philippe Cassard a eu le courage, selon certains, le malheur selon d’autres, de publier ce billet dans L’Obs de la semaine dernière :

Que n’a-t-on lu, depuis, sur Facebook essentiellement, de « commentaires » sur cette prise de position émanant d’un pianiste et producteur de radio (éternel débat : peut-on être juge et partie ?).

Moi-même j’avais écrit à propos de ce coffret consacré à la pianiste française Cécile Ousset, retirée depuis bien des années : « Je suis pour le moins perplexe, après avoir écouté les enregistrements que je ne connaissais pas (Debussy, Chopin, Rachmaninov). Du piano solide, au fond du clavier, mais qui me semble bien court d’inspiration et de feu« .

Le plus cocasse, dans l’histoire, c’est que ceux qui ont reproché à Cassard la virulence de son propos ne semblent pas non plus toujours convaincus par le jeu et les interprétations de la pianiste. Diapason (Laurent Muraro) et Classica (Jean-Charles Hoffelé) mettent chacun 5 diapasons ou 5 étoiles à ce coffret – la note la plus haute avant le Diapason d’Or ou le Choc de Classica ». Et pourtant :

J.C.H : Dans Ravel « Son piano ample et un brin distant n’y charge rien mais éclaire le texte avec cette pudeur qui signe l’essence et aussi la limite de son art. Cécile Ousset ne se déboutonne jamais/…./ Des Chopin « impeccables » / « Debussy d’une évidence qui se passe de mystère mais aussi, hélas, de magie »

J’aime bien Jean-Charles Hoffelé (il faut lire son site Artamag), je suis souvent d’accord avec ce qu’il écrit, dans son style inimitable, mais ici je ne comprends pas les prudences qu’il a à l’égard de disques – on ne parle pas de la personne de Cécile Ousset, mais de ce qu’on entend ! – qui sont bien ennuyeux.

Laurent Muraro : « Côté concerto, on pourra rester sur sa faim devant quelques lectures sans folie et un peu empesées du 1er de Tchaikovski ou du Schumann (avec Masur) ainsi que par des Rachmaninov également un peu sages (2ème et Rhapsodie avec Rattle, 3ème avec Herbig)/…./ Pâles Tableaux d’une exposition/…./Pas d’esbroufe et quand Cécile Ousset prend son temps c’est pour mieux nuancer sa palette ».

De nouveau, l’enthousiasme du critique de Diapason est plutôt parcimonieux !

Puisque l’un et l’autre trouvent de l’intérêt à une version du concerto de Poulenc – que je ne connaissais pas – écoutons-la. La concurrence discographique est moins forte, il est vrai, et Poulenc s’accommode plutôt bien de cette vision charnue. Même si ma (p)référence reste un CD qui m’est cher, pour beaucoup de raisons (Eric Le Sage / Orchestre philharmonique de Liège / Stéphane Denève /Sony RCA)

Goût et dégoût

La différence entre l’Angleterre et la France ?

Tout ce qui s’est passé ces derniers jours.

Jubilé

Ils sont des millions à aimer leur vieille reine, à avoir attendu ses apparitions au balcon de Buckingham Palace. Ils sont fiers de leur chef de l’Etat, les Britanniques.

Quand on lit le message de remerciements de la reine, on comprend tout. La politique comme une noblesse du coeur.

Pourtant, la fête à peine terminée, le combat politique a repris ses droits : à l’heure où j’écris ces lignes, on ne connaît pas encore le résultat du vote de défiance demandé par les conservateurs envers leur Premier ministre Boris Johnson.

Les pauvres types

En France, l’insulte, l’invective, la spécialité du meilleur copain des dictateurs de la planète – Castro, Chavez, Poutine, il en faut d’autres ?), j’ai nommé le grand leader NUPESien, le sieur Mélenchon. Celui qui a largement et abondamment profité du système (élu sénateur à 35 ans et toujours payé par la politique depuis !) passe son temps à déverser son fiel. Il prétend devenir le prochain Premier ministre et appelle Emmanuel Macron « le gars ». Son séide Bompard apostrophe le président de la République d’un : « oh bonhomme tu feras ce qu’on te dira »…

Et ces types veulent réhabiliter la politique, inciter les citoyens à voter ?

Voilà l’image que JLM twitte hier soir en apprenant la défaite de Manuel Valls à l’élection anticipée des députés des Français de l’étranger.

Haro sur Manuel Valls, il faut s’acharner sur la bête à terre ! Le même soir, Ségolène Royal plastronne sur les plateaux de télévision en soutien à son nouvel ami NUPESien, et personne n’a le courage de rappeler à l’ex-finaliste battue de la présidentielle de 2007 (ça fait quinze ans tout de même !) qu’elle s’est aussi lamentablement ramassée comme candidate à l’élection des sénateurs représentant les Français de l’étranger.

Le pompon est détenu par les dames Simonet et Obono, des insoumises si soumises à leur chef, qui affichent le soutien du plus sulfureux des has been des travaillistes anglais, le bien peu respectable Jeremy Corbin.

Pauvre France !

Quand Liège n’était pas belge ou de César à Hulda

J’ai dû récemment corriger la fiche Wikipedia consacrée au compositeur César Franck. Il y était écrit, en effet, qu’il était né belge le 10 décembre 1822 – et qu’il avait été naturalisé français en 1870. Sauf que Liège, sa ville natale, n’était pas belge en 1822, puisque le royaume de Belgique n’a été fondé qu’en 1831. La famille quitte Liège en 1835 et s’installe à Paris, où le jeune et très doué César, entré au Conservatoire de Paris en 1837, aura tôt fait d’empocher toute une série de premiers prix. En 1845 il se libère du joug pesant de son père qui lui voyait une destinée à la Wolfgang Amadeus. La suite à lire dans les bons ouvrages comme la somme de Joël-Marie Fauquet (Fayard)

Hulda

On l’aura compris, Liège n’a pas fini de célébrer le bicentenaire de l’enfant du pays. C’est ainsi que, mercredi soir, au Théâtre des Champs-Élysées, l’Orchestre philharmonique royal de Liège, le choeur de chambre (?) de Namur et une belle brochette de solistes, donnaient à entendre la résurrection de l’opéra Hulda, dûment cornaqués par le Palazzetto Bru Zane qui assure avoir créé ici la première intégrale complète sans coupures de l’oeuvre.

Mais Fabrice Bollon qui a donné Hulda le 16 février 2019 à l’opéra de Fribourg-en-Brisgau (Allemagne) dit la même chose ! Y aurait-il donc des intégrales plus intégrales que d’autres ?

Quoi qu’il en soit la version des Liégeois – bientôt attendue en disque – a déjà une supériorité évidente sur la version allemande : tous les chanteurs sont de parfaits francophones, en particulier le rôle-titre tenu par l’Américaine Jennifer Holloway qui a été, pour moi, la révélation de la soirée de mercredi.

Pour le reste, autant je peux être convaincu de l’utilité de restituer et d’enregistrer dans leur intégralité des oeuvres oubliées – et Hulda le mérite à l’évidence – autant je reste dubitatif sur la nécessité d’infliger au public ce qui s’apparente à un pensum souvent indigeste. Je partage assez l’avis de François Laurent qui écrivait hier dans Diapason : Hulda de Franck peine à pleinement convaincre.

Si je reconnaissais avec plaisir les sonorités rondes et chaudes d’un Orchestre philharmonique royal de Liège (dont j’ai quitté la direction il y a déjà 8 ans (Merci), la clarinette suprême de Jean-Luc Votano, je me disais, mercredi soir, qu’il manquait une baguette plus expérimentée dans l’art de conduire ces vastes fresques – je n’ai pas cessé de penser à un Patrick Davin ou à un Louis Langrée -. Un opéra en version de concert, c’est souvent compliqué, surtout s’il est long – on en sait quelque chose au Festival Radio France, puisque c’est notre spécialité depuis bientôt quarante ans ! -. Raison de plus pour avoir un maître d’oeuvre qui entraîne, emporte, convainque, surmonte les faiblesses de la partition.

Souvenir d’une belle co-production dirigée par Patrick Davin.

Dans le beau disque – Diapason d’Or – enregistré en 2011 par Christian Arming avec l’OPRL, il y avait déjà les musiques de ballet de Hulda

Bicentenaire

On attend pas mal de nouveautés et/ou rééditions à l’automne comme cette César Franck Edition annoncée par Warner

Les Belges de Fuga Libera ont publié deux coffrets (pas très bon marché d’ailleurs), qui comportent certes des rééditions mais aussi pas mal de premières au disque.

Dans la musique de chambre, en dehors de la sonate pour violon et piano (avec les excellents Lorenzo Gatto et Julien Libeer) et du quintette avec piano (Jonathan Fournel, Augustin Dumay, Shuichi Okada, Miguel Da Silva et Gary Hoffman !), ce sont beaucoup de découvertes qui attendent l’amateur

Pour la musique symphonique, des rééditions bienvenues (mais pourquoi ne pas avoir retenu les versions de Pierre Bartholomée et Louis Langrée de la Symphonie ? la comparaison entre les trois versions enregistrées par l’Orchestre philharmonique royal de Liège eût été passionnante !) et des premières concertantes (sous les doigts virtuoses de Florian Noack).

On a confié à l’actuel directeur musical de l’OPRL l’enregistrement du splendide Psyché – un vaste poème symphonique avec choeur en trois parties composé en 1887).

Louable intention mais la comparaison avec le disque légendaire (devenu introuvable) de Paul Strauss (EMI, 1975) n’est pas à l’avantage de la nouveauté.

Avec un peu de chance, on retrouvera ce Psyché dans le coffret Warner ?.

Pour le plaisir, comment ne pas rappeler l’exceptionnel « franciste » qu’est Louis Langrée, et cette fois une vidéo captée avec l’Orchestre de Paris :

13 novembre 2015 / 1er juin 2022 : Croire au matin

France Inter publiait hier soir, sous la signature de Sophie Parmentier, un long compte-rendu des plaidoiries des parties civiles qui ont repris au procès des attentats du 13 novembre 2015.

« Parmi les avocats remarqués au 131e jour de ce procès, celui qui a plaidé sur le voyage dans cette salle d’audience, et l’espoir » :

© / Valentin Pasquier

Et puis, c’est Me Pierre-François Rousseau qui s’est avancé vers la barre, pour une magnifique plaidoirie, tellement juste pour raconter ce procès, que nous avons choisi de la publier quasiment en intégralité.

“Monsieur le Président, Mesdames et Monsieur de la Cour,

« Le 8 septembre il faisait beau et avec nos badges autour du cou, en voyant l’enfilade de portiques de sécurité et les files d’attente, j’ai eu l’impression que le concepteur de ce système nous voyait partir en voyage. Après 9 mois d’audience, force est de constater qu’il avait raison. Comme des voyageurs, nous avons tous, parties civiles, avocats, magistrats, greffiers, laissé nos familles sur le quai, délaissé nos cabinets et formé une communauté particulière avec nos propres références que seuls nous pouvons comprendre. Jamais nous n’aurons autant voyagé qu’assis dans cette salle d’audience. Voyage dans le monde d’abord, de la Syrie à la Suède, du Maroc à l’Allemagne. Désormais nous connaissons les moindres recoins de Molenbeek, chaque détail de la salle de visio du parquet fédéral, nous savons prononcer de la bonne manière Scharbeek, Schiphol. Voyage ensuite dans cette nuit du 13 novembre 2015 que nous avons disséquée minute après minute. Voyage dans l’intime enfin, puisque nous sommes rentrés dans la vie privée de plus de 300 victimes, 300 familles, une version réelle et tragique de “La Vie Mode d’Emploi” de Georges Perec.

La cour a fait une œuvre de bénédictin elle a regardé au microscope chaque goutte de l’océan de douleur, de larmes et de sang que les attentats ont créés. Nous avons vu que chaque goutte de cet océan avait sa propre composition chimique, dosage intime de colère, de tristesse, d’amour et d’énergie voire d’humour. Alors quand s’est posée la question de plaider, mes clients qui n’ont pas voulu déposer eux-mêmes pour les raisons qui vous été exposées hier m’ont demandé de porter leur voix, leur histoire pour qu’ils ne soient pas juste un nom sur un verdict. Je vais donc essayer de vous parler de Léa, Christian et Nicolas, les trois petites gouttes qui m’ont accordé leur confiance. Ils ne se connaissaient pas avant. Leur point commun, c’est le Bataclan. Ils n’ont pas eu de blessures physiques. Pas perdu de proche. Ils souffrent seulement d’un stress post-traumatique, qu’ils arrivent à contrôler. Ils sont devenus des “intranquilles”. Comme l’a dit une partie civile, ils ont ouvert une porte qu’ils ne pourront jamais refermer. Une volonté : comprendre pas se venger. On ne soigne pas les plaies avec du vinaigre mais avec du miel.

Léa est une jeune femme d’une trentaine d’années, avocate. Ce soir du 13 novembre elle veut aller voir les Eagles of Death Metal. Elle a invité Sophie. Elles se placent près de l’estrade à gauche de la scène. Les coups de feu arrivent. Léa et Sophie se couchent à terre. Se serrent l’une contre l’autre. Léa sent que Sophie est touchée car elle sent “l’impact à travers son corps”. C’est dire la puissance du projectile. Léa répète alors comme un mantra “Je ne veux pas mourir, je veux pas mourir, je veux pas mourir”. Sophie lui dira de se taire car pendant ce temps le commando tire au coup par coup. Alors Léa s’est tue et sans doute que Sophie a sauvé Léa à ce moment-là. Juste à côté d’elles un homme tombe à terre, mort, touché par une balle. Léa et Sophie se sont abritées sous cet homme qui est devenu leur couverture de survie. Grâce à l’audience, Léa et Sophie ont découvert que cet homme s’appelait Pierre Innocenti, qu’il avait 40 ans, tenait un restaurant à Neuilly.

L’autopsie a révélé qu’il était mort instantanément, sans souffrir. Sans doute que Pierre a sauvé Léa et Sophie à ce moment-là. Enfin, Léa et Sophie ont couru au signal d’un inconnu qui a crié “maintenant on sort”. Léa et Sophie sont sorties, Sophie a pris conscience de ses blessures. Alors Léa s’est démenée pour trouver un taxi et emmener Sophie aux urgences. Sans doute que Léa a sauvé Sophie à ce moment-là. Puis, Léa a découvert qu’elle avait un lien particulier avec un des assaillants, Foued Mohamed-Aggad : il était de Strasbourg, comme elle.Puis, au fil des conversations avec un de ses frères, elle a découvert que Foued Mohamed-Aggad avait joué avec un ses amis à la Nintendo 64 à Mario Kart des années plus tôt. Alors Léa a voulu savoir comment le gamin de Wissembourg jouant à la Nintendo 64 avec un de ses amis s’était retrouvé à tirer froidement à la kalach sur celle avec qui il aurait pu partager un coca quelques années plus tôt. Mais elle n’aura pas ses réponses. La mère de Foued n’est pas venue.

Christian, c’est un colosse de 55 ans mais au cœur fissuré depuis ce 13 novembre. Comme dit Miossec dans sa chanson, Christian “il faut surtout pas le secouer, car il est plein de larmes”. Car ce 13 novembre, si Christian est sorti indemne physiquement, les terroristes lui ont volé sa vie et un peu de sa fierté. Un peu de sa fierté car Christian n’a pas été un héros ce soir-là. Il n’a sauvé personne. Il s’est sauvé, pour lui, pour sa femme, pour sa fille et pour ça il a écrasé des gens, il a marché sur des mollets, écrasé des bras. Alors il s’en veut, Christian. (…) Mais surtout les terroristes lui ont volé sa vie parce que la scène, la musique, pour Christian c’est toute sa vie. Dans les années 90, Il a été batteur en studio et sur scène. Et puis après avoir accompagné les chanteurs, il a fait tous les métiers de la scène : éclairagiste, poursuiteur pour devenir régisseur c’est-à-dire le chef d’orchestre technique d’un spectacle… Il connaît toutes les salles de France. Sa maison c’est la scène. Alors ça été très difficile pour lui de reprendre après le 13 novembre (…)

Nicolas il ne m’a pas choisi, c’est notre bâtonnier qui me l’a confié il y a un an environ. Je l’ai contacté, et silence pendant plusieurs semaines. Alors j’ai eu peur parce qu’on sait dans ce dossier que même plusieurs années après les faits, on peut mourir du 13-Novembre. J’ai insisté un peu, beaucoup et finalement il m’a répondu, nous avons pu échanger par téléphone car Nicolas habite loin de Paris. Nicolas a presque 30 ans. Avant les attentats, il était étudiant à Sciences Po, voulait devenir inspecteur du travail. Le 13 novembre, il est dans la fosse avec sa petite amie. Quand les tirs commencent, il est à terre sous d’autres gens. Et comme Léa, il sentira la vibration d’une balle touchant son voisin et aura la terrible sensation d’être le suivant. Il raconte qu’à côté de lui, il y avait deux amis et comme Léa et Sophie, l’un disait “Je veux pas mourir, Je veux pas mourir » et l’autre le rassurait. Mais contrairement à Léa et Sophie, Nicolas a entendu une détonation et comme il le dit dans sa déposition “l’individu n’a plus jamais parlé et son ami non plus”. J’ai proposé à Nicolas de retrouver qui étaient ses deux voisins pour mettre un nom sur eux. Mais Nicolas, il est absent de ce procès. Il veut y être mais ne rien savoir. Alors il a poliment écarté ma proposition.

Nicolas depuis le 13 novembre 2015 il fuit, il a fui la salle du Bataclan, puis au Canada, puis dans le cannabis. Et désormais il fuit dans la fiction. Il est libraire. Il se noie dans les livres avec une préférence pour les écrivains catholiques un peu mystiques. Il se noie dans les films. Nicolas, il est aussi très seul. L’attentat a brisé le couple qu’il formait et il n’a plus de nouvelle de sa copine qui était avec lui au Bataclan. Aux commémorations organisées dans sa ville de province pour les victimes d’attentats, il est seul, alors il est gêné. Du coup il n’y va plus. Nicolas n’est pas tout à fait seul, il a trouvé une voix, celle du Seigneur et celle du pardon. Une nuit, il m’a envoyé un SMS avec une citation de Bernanos qui plaira aux accusés car elle s’inspire des termes des condamnations des Tribunaux ecclésiastiques au moyen âge : “Tout est pardonné, toutefois nous te condamnons à demeurer en prison, au pain de tristesse et à l’eau de douleur, afin que tu pleures tes méfaits et obtiennes la miséricorde du Très Haut”.

Comme tout voyage nous connaissions le point de départ, nous savions la destination : votre verdict, mais ce 8 septembre nous ne savions pas comment se passerait la traversée. Et les premières minutes ont finalement indiqué la météo de cette audience : Salah Abdeslam s’est proclamé soldat de l’Etat islamique et nous avons eu des frissons, Monsieur le Président. Vous avez répondu calmement : “moi j’ai intérimaire sur ma fiche”, et nous avons ri. L’audience ça a été ça : l’effroi et le discours de l’Etat islamique, un président tenant son cap (un peu trop parfois peut-être) et des éclats de rires salutaires de temps en temps. On pourra s’interroger aussi sur l’aide précieuse qu’ont joué les accents bruxellois, marseillais, béarnais pour la sérénité des débats. Je retiens surtout qu’il n’y aura pas eu de haine durant cette longue audience (…)

Votre verdict marquera la fin de cette traversée dans la nuit du 13 novembre . Cette fin du procès angoisse beaucoup de parties civiles pour qui l’arrêt du procès marquera un grand vide. Alors vous devez, Monsieur le Président, Mesdames et Monsieur de la Cour, montrer que votre verdict n’est pas la fin mais un début, une promesse, la promesse de l’aube suivant cette nuit terrible. Notre confrère Henri Leclerc, sans doute le plus jeune d’entre nous, a conclu ses mémoires par cette phrase “Je crois au matin”. Si nous portons la robe, peu importe la couleur et que nous faisons le métier de défendre ou celui de juger c’est que nous croyons au matin et que la nuit, cette nuit du 13 novembre n’est pas définitive.

Alors votre verdict doit nous faire croire au matin pour celles et ceux qui sont encore englués dans cette nuit du 13 novembre, votre verdict doit nous faire croire au matin pour les enfants, ceux qui étaient dans la salle du Bataclan, les orphelins, ceux nés après avec des parents blessés au corps ou à l’âme, mais aussi ceux nés en Syrie, dans un camp qui subissent aussi une situation qu’ils n’ont pas choisie. Enfin, votre verdict doit nous faire croire au matin pour les accusés, ceux qui encourent les plus lourdes peines. Il faut espérer qu’en détention les accusés fassent le vrai djihad. Celui si bien décrit par Madame Mondeguer, le djihad qui veut dire Effort et pas Guerre. Le djihad intérieur. Cet effort est possible, Monsieur Zagury nous l’a dit et nous l’avons entrevu concernant Messieurs Abrini et Abdeslam. Cet effort qui pourrait leur faire admettre l’horreur des crimes commis et les faire s’incliner devant cet océan de malheur dont ils ont été les artisans. Alors quand enfin le matin se sera levé sur chacun, alors nous en aurons fini avec le 13 novembre 2015. »

Questions diverses

« Questions diverses » c’est la mention qu’on trouve en fin d’ordre du jour d’une assemblée, d’une réunion, quand on ne souhaite pas s’appesantir sur tel sujet, ou l’aborder rapidement sans creuser le raisonnement. C’est ce que je vais faire avec ce qui suit.

Réac ?

Pasolini et son sulfureux Salo dans la Tosca que j’ai vue à Montpellier le 11 mai dernier ? Je n’avais rien compris au propos du metteur en scène Rafael Villalobos, et je n’étais visiblement pas le seul. Forumopera se fait l’écho du clash survenu du fait du refus de Roberto Alagna et Alexandra Kurzak de participer aux représentations du Liceu à Barcelone : Passe d’armes entre Peter de Caluwe et Roberto Alagna autour de la Tosca pasolinienne .

Forumopera toujours – une mine d’informations ! – n’y va pas de main morte pour dézinguer La Forza del destino présentée à Francfort : Déconstruction à marche forcée.

J’avoue que je me range sans vergogne du côté des réacs, si respecter une oeuvre, la servir plutôt que s’en servir, respecter un auteur, un compositeur – ce que je considère comme une valeur cardinale pour ceux qui prétendent faire oeuvre de culture – doit vous placer dans ce camp.

Un Tarfuffe à Montpellier

Toujours à Montpellier la semaine dernière, je ne voulais pas manquer le début du Printemps des comédiens, qui de l’avis général est devenu le grand frère du Festival d’Avignon sous la conduite de Jean Varela.

A Paris, je ne réussis pratiquement jamais à avoir des places à la Comédie française, soit à cause de la complexité du système de réservation, soit parce que certains spectacles sont vite complets. C’est bien sûr le cas des Molière programmés pour les 400 ans de la naissance de Jean-Baptiste Poquelin. C’est donc à l’Amphithéâtre du Domaine d’O que j’ai pu voir Tartuffe ou l’hypocrite mis en scène par Ivo Van Hove. La critique du Monde, Fabienne Darge, qui, elle, ne passe pas pour une réac, dit pourtant clair et net que : En ouverture de la saison Molière, le Belge Ivo van Hove s’empare de la version non censurée de la pièce dans une mise en scène efficace mais sans mystère à force d’effets faciles. « Un Tartuffe plus choc et chic que moderne ».

Je n’étais donc pas le seul, là encore, à ne pas bien comprendre pourquoi ce Tartuffe s’ouvre une scène d’effeuillage d’un joli garçon à qui l’on fait prendre un bain, pourquoi la superbe Dominique Blanc est distribuée en Dorine, accoutrée en surveillante générale d’un pensionnat de jeunes filles (le « cachez ce sein que je ne saurais voir » fait flop puisque de poitrine il n’y a pas, et qu’elle est soigneusement cachée !), pourquoi, à l’inverse, Marina Hands (Elmire) et Christophe Montenez (Tartuffe) nous font du porno soft, comme si nous n’avions pas compris le sujet de la pièce !

Je ne déteste pas Ivo Van Hove, loin de là. Mais Molière lui résiste. Il a résisté à tout, même au passage du temps. C’est pour cela qu’il se suffit à lui-même.

No foot

Je n’ai pas de honte à l’avouer : j’ai dû assister quatre ou cinq fois dans ma vie à un match de football dans un stade, parce que j’y étais invité. J’ai, un peu plus souvent, regardé quelques grands matchs à la télévision. Ce ne sont pas les incidents de samedi soir au Stade de France – dont on parle toujours trois jours après – ni tous ceux qu’on nous relate à longueur de journaux télévisés, ce ne sont pas les montants faramineux payés aux stars si bien pensantes (on l’aime bien Kylian Mbappé, mais à ce prix-là il peut l’aimer la France et le PSG !), rien de tout cela ne va me convaincre de changer d’avis. Encore moins la coupe du monde au Qatar, dans des stades climatisés au moment où la planète est en péril. Plus personne ne proteste, plus un seul politique pour dénoncer cette absurdité. C’est le foot…

L’archet et la baguette : le roi Heinrich

C’est un patronyme porté par plusieurs grands artistes : Schiff, comme Andras, le pianiste anglais d’origine hongroise, ou comme Heinrich, le violoncelliste et chef d’orchestre allemand, disparu en 2016 à 65 ans.

Un beau (et cher) coffret Universal est récemment paru, pour un hommage mérité mais univoque puisqu’il se concentre sur l’activité d’instrumentiste de Heinrich Schiff.

Je n’ai pas toujours prêté attention à ce violoncelle généreux, qui sonne comme un orgue, à cette personnalité extravertie, aventurière dans ses choix interprétatifs et ses partenaires.

Sur un site allemand (jpc.de), j’ai trouvé un coffret qui reflète beaucoup mieux le musicien qu’était Heinrich Schiff, violoncelliste certes, mais aussi chef d’orchestre inspiré ! Et à un prix qui défie toute concurrence (voir détails ici)

De J.S.Bach à Zimmermann ou Friedrich Gulda, Neos – qui reprend en partie des enregistrements du coffret Decca – propose plusieurs « live », des duos fascinants entre Schiff et Gulda ou Christian Zacharias. Et surtout Heinrich Schiff chef d’orchestre : Beethoven, Mozart, une phénoménale 2ème symphonie de Schumann captée à Oslo, une Quatrième de Bruckner qui vaut le détour…

Depuis que j’ai reçu ce coffret, je vais de surprise en émerveillement.

Ascension

Je ne suis pas sûr qu’à part son fameux « pont », synonyme de long week-end et d’éventuels congés, l’on sache encore ce qu’est l’Ascension et le pourquoi d’un jour férié un jeudi !

Le calendrier chrétien

Rappelons donc que l’Ascension est une fête chrétienne célébrée le quarantième jour à partir de Pâques. Elle marque la dernière rencontre de Jésus avec ses disciples après sa résurrection et son élévation au ciel. Elle exprime un nouveau mode de présence du Christ, qui n’est plus visible dans le monde terrestre, mais demeure présent dans les sacrements. Elle annonce également la venue du Saint-Esprit dix jours plus tard et la formation de l’Église à l’occasion de la fête de la Pentecôte. Elle préfigure enfin pour les chrétiens la vie éternelle.

L’Ascension est un élément essentiel de la foi chrétienne : elle est mentionnée explicitement, tant dans le Symbole des apôtres que dans le Symbole de Nicée-Constantinople et donc partagée par les catholiques, les orthodoxes (l’Ascension du Seigneur est une des Douze grandes fêtes), les protestants et les fidèles des Églises antéchalcédoniennes.

Le jeudi de l’Ascension est jour férié dans plusieurs pays et célébré chaque année entre le 30 avril et le 3 juin pour le calendrier grégorien. Pour les catholiques et les protestants, en 2022, l’Ascension est le jeudi 26 mai et en 2023 elle aura lieu le 18 mai. Pour les orthodoxes, c’est respectivement le 2 juin et le 25 mai. (Source Wikipedia).

L’Ascension en musique

De manière certes moins abondante ou spectaculaire que Noël ou la période pascale, l’Ascension a inspiré les compositeurs.

On pense en premier lieu à Jean-Sébastien Bach et à sa cantate BWV 11 Lobet Gott in seinen Reichen, souvent nommée Oratorio de l’Ascension (17 mai 1735)

L’un des fils Bach, Carl Philip Emanuel (1714-1788), écrit un oratorio qui réunit deux épisodes : la Résurrection (à Pâques) et l’Ascension du Christ (1774)

Le prolifique Telemann (1681-1767) avait fait de même en 1770, quelques années avant C.P.E.Bach, sur le même livret de Karl Wilhelm Ramler.

et écrit plusieurs cantates pour ces fêtes religieuses du printemps.

Incontournable Messiaen

Au XXème siècle, le plus religieux des compositeurs français, Olivier Messiaen (1908-1992) consacre à l’Ascension deux recueils, en 1932 pour orchestre symphonique, puis en 1933 pour orgue, composés de quatre mouvements :

  1. Majesté du Christ demandant sa gloire à son Père
  2. Alleluias sereins d’une âme qui désire le Ciel
  3. Transports de joie d’une âme devant la gloire du Christ qui est la sienne
  4. Prière du Christ montant vers son Père
Deutsche Grammophon a eu la bonne idée de réunir en un coffret anniversaire (Olivier Latry vient de fêter ses 60 ans) les enregistrements de l’organiste à la tribune de Notre Dame de Paris, en particulier une intégrale de l’oeuvre d’orgue de Messiaen qui fait référence.

J’en profite pour rappeler qu’Olivier Latry est l’un des invités prestigieux de l’édition 2022 du Festival Radio France pour un récital sur les orgues de la Cathédrale Saint-Pierre de Montpellier le 20 juillet prochain, qui rendra, entre autres, hommage à César Franck à l’occasion de son bicentenaire : lefestival.eu.

Bienveillance

Est-ce un effet de l’âge ou de l’expérience singulière traversée il y a six mois ? Plus les années passent, moins je ressens la nécessité de m’indigner, de m’insurger, de critiquer. Non pas que les motifs de le faire aient disparu, on serait plutôt sur une tendance exponentielle inverse.

Tenez prenez le nouveau gouvernement ! J’ironisais gentiment vendredi sur l’attente insupportable que nous faisaient subir le président de la République et la nouvelle Première ministre (En attendant Borne I). Depuis qu’il a été annoncé, c’est le déferlement. Pas un seul, journaliste, observateur, commentateur, pour dire que, peut-être, avant de leur tomber dessus, on pourrait juste attendre de voir ce que vont faire les nouveaux nommés ! Pas beaucoup plus pour creuser un peu plus les portraits de celles et ceux qui font figures de proue de ce gouvernement, à commencer par la Première ministre – une « techno » on vous dit !

Que c’est fatigant ces caricatures ! Dans un sens ou dans l’autre… Ainsi, à écouter la longue, très longue, litanie d’autojustification de la ministre de la Culture sortante, la si médiatique Roselyne Bachelot, on pouvait avoir le sentiment d’y perdre au change avec l’arrivée d’une conseillère de l’ombre, inconnue du grand public, dotée d’un patronyme qui signale la « diversité », Rama Abdul Malak. Ceux qui ont eu affaire au ministère de la Culture ces dernières années n’ont pas du tout la même perception du bilan de la rue de Valois pendant la pandémie…En revanche, la nouvelle ministre c’est moins de paillettes mais plus de sérieux. Le milieu culturel ne l’a pas encore dézinguée. De bon augure ?

Les belles bretelles

Envie de parler d’un disque qui a peu de chances de faire le gros des ventes : ce n’est pas la première fois que l’accordéon – affectueusement désigné comme « piano à bretelles – s’empare de la musique classique.

Bogdan Laketic est un musicien né en 1994 en Serbie, aujourd’hui installé à Vienne. Il publie ces jours-ci un disque absolument enthousiasmant, comportant notamment deux grandes sonates de Haydn :

Un artiste qu’on va suivre assurément !

23 mai 1927

Il y a cinq ans, nous n’étions pas sûrs de pouvoir fêter ses 90 ans. Aujourd’hui, elle fête son 95ème anniversaire. Elle aura dans quelques jours autour d’elle tous ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants ! Bon anniversaire Maman !

Cadeau pour elle.. et pour nous cet extrait d’un récital à Buenos Aires de Montserrat Caballé, une chanson populaire suisse Gsätzli. Je connaissais la version d’Elisabeth Schwarzkopf, je n’aurais jamais imaginé la cantatrice espagnole nous donner des frissons en suisse allemand !