L’an dernier, c’était Stockholm(voir Stockholm en majesté). Cette fin d’année, j’ai choisi Dresde, son orchestre légendaire, le plus ancien du monde (?) – la Staatskapelle qui, comme à Vienne, joue sur la scène et dans la fosse du Semperoper.
Le faible soleil d’hiver se couche tôt. On a à peine aperçu la vieille ville reconstruite.
J’adore cet ouvrage, et le poème éponyme de Pouchkine. Idéal pour une « première fois ».
L’acoustique d’abord de l’opéra de Dresde : parfait équilibre fosse/scène, du 16ème rang du parterre, de face, on entendait tout sans effort. Et quel orchestre ! Ce son unique, à la fois rond, chaud et transparent (je reviendrai sur quelques enregistrements légendaires de la formation). Mise en scène astucieuse de Marcus Bothe – décor unique et mobile, belle direction d’acteurs. Mais côté distribution, on reste sur sa faim, à l’exception du Lenski puissant et sensible de Tomislav Musek. Une Tatiana sans charme, trop mûre pour le rôle, et surtout un Onéguine manquant autant de prestance que de séduction physique et vocale. Dans la fosse, une direction tout en énergie, sans beaucoup de poésie.
Il y a trente ans, le 22 décembre 1987, la Radio suisse romande, sa chaîne culturelle et musicale Espace 2, lançait une émission de critique comparée de disques, sur le modèle de la défunte Tribune des critiques de disques de France Musique version Panigel, Bourgeois et Goléa. Pierre-Yves Tribolet, alors responsable musical de la chaîne, en avait confié la mission à François Hudry et m’avait demandé, sans que je puisse refuser (!), de former avec François et Pierre Gorjat le trio obligato qui serait le pilier de la nouvelle émission, Disques en Lice, toujours vivante trente ans après !
François Hudry tenait à innover par rapport au modèle : l’écoute des différentes versions se ferait à l’aveugle, et pour préparer l’émission, il nous avait réunis deux ou trois fois, dans son appartement proche du Victoria Hall de Genève, pour qu’évidemment nous apprenions, Pierre, lui et moi, à mieux nous connaître mais surtout pour tester avec nous ce principe de l’écoute anonyme. Que de surprises et de fous rires, de prises de bec parfois, nous allions vivre au fil des ans !
Parmi cent souvenirs, trois me reviennent : une émission sur Pelléas et Mélisande de Debussy avec autour de la table Hugues Cuénod, Jacques jansen et Irène Joachim, les partenaires de la légendaire version Désormière, une autre où nous comparions des versions de la Symphonie de Franck et où j’affirmai avec certitude entendre une sonorité typique d’orchestre américain – c’était Plasson avec son orchestre du Capitole ! -, ou encore la présence – il était assis à côté de moi – du mythique Armand Panigelpour une confrontation sur le 2ème concerto pour piano de Brahms.
Où je m’aperçus que le créateur de La Tribune était devenu nettement moins admirable à mes yeux : à vrai dire il redoutait l’exercice de l’écoute à l’aveugle, et ne voulant pas tomber de son piédestal, il pérorait volontiers tandis que nous écoutions les versions en lice. Tel pianiste était évidemment reconnaissable, « un Américain de toute évidence »…Je lui glissai qu’à mon avis nous écoutions Richter, je vis dans son regard qu’il me prenait pour un amateur. Lorsque François Hudry lui donna la parole, en premier évidemment, il affirma, de sa voix inimitable, que « bien sûr, il avait tout de suite reconnu la patte d’un célèbre pianiste….russe ». Mes voisins de table d’écoute furent estomaqués par tant de clairvoyance, jusqu’à ce que je leur raconte le fin mot de l’histoire.
Mais revenons à cette première émission de Disques en Lice en décembre 1987. J’étais non seulement intimidé par la présence de deux célébrités du répertoire baroque, mais je me sentais surtout totalement hors sujet : à la différence de mes compères François et Pierre, je ne m’étais jamais exercé à la critique musicale, et j’avais une connaissance très limitée de pans entiers du répertoire, comme cet Oratorio de Noël de Bach, opportunément choisi pour la circonstance.
L’émission n’était heureusement pas en direct, je me disais que si je proférais de grosses bêtises, elles pourraient toujours être éliminées au montage. Mais je n’en menais pas large, même si François Hudry m’avait justement conseillé de rester naturel, de me mettre à la place de l’auditeur et de ne pas poser au spécialiste. C’est finalement la ligne de conduite que je garderai tout au long de ma présence dans l’émission (que je devrai quitter en juillet 1993, pour cause de départ de la RSR… et de nomination à la direction de France Musique). Je m’apercevrai finalement que dire parfois tout haut ou poser les questions que l’auditeur n’ose jamais poser de peur de passer pour un ignorant, me permettait souvent plus de pertinence et d’impertinence dans mon propos et un éclairage moins « codé » sur l’oeuvre écoutée. Malgré cela, je ne doute pas d’être plus d’une fois passé pour un cuistre.
Et puis, comme je l’écrivais récemment (C’était mieux avant ?), je ne me suis, au fond, jamais senti l’âme d’un critique, qui est un genre en soi. Je suis trop impliqué, depuis trente ans justement, dans la vie musicale, dans la proximité des musiciens, pour être à l’aise dans un exercice qui suppose de la distance. Critique je le suis tous les jours dans mon métier, tant vis-à-vis de moi que des artistes que je fréquente ou engage, mais je connais trop les servitudes de leur noble métier, les contraintes de leur art, les conditions parfois rocambolesques d’un enregistrement, pour me poser en juge. Je préfère exprimer, ici ou ailleurs, mes enthousiasmes et taire mes déceptions.
Je ne me rappelle plus quelle version de l’Oratorio de Noël nous avions choisie. Peut-être l’une de ces deux-là qui m’accompagnent depuis longtemps :
Une demande à Warner Classics: ne serait-il pas temps de rééditer l’extraordinaire discographie de Michel Corboz, qui, pour n’avoir pas eu l’aura ou le prestige de ses confrères Harnoncourt, Gardiner ou Herreweghe a considérablement oeuvré à la redécouverte d’un immense répertoire choral, de Monteverdi à Frank Martin.
Isabelle Georges (voir Isabelle au Bal) y reprenait le spectacle créé avec l’Orchestre philharmonique royal de Liège le 31 juillet 2014 au Concertgebouw d’Amsterdam et repris à Liège à la veille de Noël 2014. Avec les mêmes partenaires Frederik Steenbrink (chant), Guillaume Naud (piano), Gilles Barikosky (saxophone), Jérome Sarfati (contrebasse), David Grebil (batterie), et à la baguette Fayçal Karoui qui, ce jeudi soir, dirigeait l’Orchestre de chambre de Paris. Un triomphe, une fois de plus !
Juste avant le spectacle, j’avais fait un saut à l’exposition Gauguin au Grand Palais
Avec l’impression de me retrouver dans les salles du Metropolitan Museum of Art de New York (voir Les trésors du Met) où Gauguin et tous ses illustres camarades occupent presque tout un étage…
(Gauguin, Autoportrait au chapeau, 1893, Musée d’Orsay)
Déjeuner ce vendredi dans une excellente table du centre de Paris, pour évoquer le festival Radio France 2018 avec une complice de toujours. Assis par le hasard des réservations à côté d’un pianiste jadis célèbre, qui a toujours soigneusement cultivé son accent russe.
Et dans la soirée, alors que la concurrence était forte (Noël à Broadwayà Radio France), j’avais choisi l’anti-« spectacle de fête » par excellence : Patrick Timsit, à l’exact opposé de son personnage d’amuseur public, dans un beau monologue d’extraits du Livre de ma mèred’Albert Cohen, mis en scène par Dominique Pitoiset. Au théâtre de l’Atelier.
Les premières vingt minutes sont parfois laborieuses, comme si le comédien avait besoin de s’imprégner de la gravité du texte face à un public qui n’attend qu’une occasion de rire. Puis Timsit trouve son rythme, le ton juste, et c’est alors l’émotion qui gagne tous les spectateurs. Je n’ai personnellement jamais été un lecteur de Cohen, il faudrait peut-être que je m’y mette après ce spectacle, à conseiller à ceux qui veulent échapper à la fête obligatoire.
Je n’ai jamais rien autant aimé que les longues balades à pied dans Paris (Le coeur de Paris). Sans but précis, le nez en l’air, regardant devantures originales et plaques historiques.
C’est ainsi qu’un jour au bas de la rue de la Roquette, dans le XIème arrondissement, je lis ce qu’était La Descente de la Courtille, l’un des cortèges du Carnaval de Paris. Cette descente n’aurait pas duré plus de quarante ans, mais suffisamment pour que Wagner, dans ses années parisiennes, lui consacre une page chorale certes anecdotique, mais qui a immortalisé musicalement cette éphémère tradition populaire.
Et puis, rue du Sentier, au milieu des entrepôts et des grossistes, on tombe sur une Maison Mozart, celle où Wolfgang logea lors de son second séjour parisien et où mourut sa mère le 3 juillet 1778. Une plaque rappelle ce séjour, mais il n’y a rien à voir.
C’est lors de ce séjour que Mozart écrit plusieurs oeuvres dans le goût français de l’époque (la 31ème symphonie, le concerto pour flûte et harpe, et la symphonie concertante pour vents, entre autres)
Le premier séjour, en 1763, du Mozart enfant prodige (il a 7 ans !) a lieu dans un cadre plus somptueux, celui de l’hôtel de Beauvais, rue François Miron (4ème arrt) , alors propriété du comte Van Eyck, aujourd’hui siège de la Cour administrative d’appel de Paris.
Mais, aussi étrange que cela paraisse, je n’avais jamais trouvé d’ouvrage grand public qui évoque la présence de la musique et des musiciens dans la capitale ! Je m’en étais même étonné auprès de la Maire de Paris il y a trois ans.
Quand un Franz Liszt écrivait : « On ne saurait le nier, Paris est aujourd’hui le centre intellectuel du monde », on ne peut pas dire que Paris ait beaucoup honoré la mémoire de ces dizaines de compositeurs, français ou étrangers, qui y ont vécu, travaillé, aimé. On se rappelle la bien médiocre polémique, qui est devenue l’affaire Dutilleux, survenue lorsqu’un élu s’est avisé d’honorer la mémoire du compositeur français, disparu en 2013, après avoir vécu toute sa vie rue Saint-Louis en l’Île.
Voici qu’enfin paraît ce livre tant attendu, qui, sans prétendre à l’exhaustivité, évoque la présence d’une cinquantaine d’illustres compositeurs*, avec une belle documentation photographique et musicologique.
Vous y verrez Mozart enfant s’installant 68 rue François-Miron, Chopin causant avec Liszt au 23 rue Laffitte, Berlioz se disant plaisamment » fatigué » par les rossignols qui chantent dans son jardin de Montmartre, Debussy vivant une aventure 22 rue de Londres avec » Gaby aux yeux verts « … Sans compter des noms méconnus à tort, tels Auber, Cherubini ou Vierne. En tout, vous suivrez à la trace 50 musiciens ayant vécu à Paris et vous retrouverez, classés par arrondissement, les lieux où ils ont composé et fait jouer leurs partitions. Des photos de ces lieux, prises en exclusivité pour ce livre, et un choix de documents d’archives illustrent ici un texte vivant et précis. Chacun des 50 compositeurs est présenté au moyen d’une brève biographie et d’une liste de ses principales oeuvres. Dans ce monde peu ouvert aux femmes, celles-ci n’ont pas été oubliées. Vous découvrirez notamment Hélène de Montgeroult échappant à la guillotine grâce à son piano, Pauline Viardot régnant sur les compositeurs romantiques et Nadia Boulanger favorisant l’essor de la musique américaine du xxe siècle. Toutes et tous ont aimé Paris, s’en sont inspirés et ont contribué à son prestige artistique. Partons à leur rencontre en pensant à ce qu’écrivait Wagner (qui considérait Paris comme sa » seconde patrie » malgré les déboires qu’il y connut) : » La musique commence là où s’arréte le pouvoir des mots. » (Présentation de l’éditeur)
Je n’avais pas gardé un grand souvenir de l’ouvrage lorsqu’il avait été représenté au Festival d’Aix-en-Provence en juillet 1995, je n’étais pas le seul : Le Comte Ory, une sage mécanique. Les stars de l’époque, Sumi Jo, William Matteuzzi, n’étaient pas en forme, sans parler de leur diction du français…
Comme on n’a jamais été déçu par la programmation de l’Opéra Comique(lire Fantastique Fantasio), et qu’on n’a que de grands souvenirs des dernières présences de Louis Langréedans la Salle Favart, on arrivait hier soir à la première du Comte Orydans les meilleures dispositions.
(Le foyer de l’Opéra Comique, rouvert il y a six mois : Donner sa voix)
Autant le dire sans ambages, on a adoré ce spectacle, la mise en scène de Denis Podalydèscollant parfaitement au propos de Rossini(décors, lumières, costumes à l’unisson), une distribution qui réunit la crème du jeune chant français – impensable il y a encore vingt ans ! – Julie Fuchs en Comtesse, Philippe Talbot en Comte Ory, Gaelle Arquez en Isolier, Eve-Maud Hubeaux en Dame Ragonde, Patrick Bolleire en Gouverneur, Jean-Sébastien Bou en Raimbaud, Jodie Devos en Alice, l’excellent choeur Les Eléments préparé par Joël Suhubiette, et dans la fosse les timbres fruités de l’Orchestre des Champs-Elysées, et la direction alerte, précise, mozartienne presque, de Louis Langrée, qui, comme toujours, révèle les trésors d’une partition éblouissante à laquelle je n’avais, à vrai dire, jamais porté grande attention.
Le public de cette première a fait un long triomphe à cette belle équipe.
Avis aux amis belges, l’Opéra royal de Wallonie, dont le directeur était présent hier soir, est co-producteur de ce Comte Ory ! Et pour tout le monde, en direct sur CultureBox le 29 décembre 2017 et en différé sur France Musique le 21 janvier 2018.
Pour toute une génération, Nikitac’est le film de Luc Besson. Pour les amateurs d’histoire, c’est le prénom du successeur de Staline à la tête de l’Union Soviétique, au nom imprononçable (six lettres en russe : Хрущёв, deux fois plus en français : Khrouchtchov – relire Comment prononcer les noms étrangers ?)
Pour les mélomanes, Nikita c’est le prénom d’un très grand pianiste, né en 1912 à Saint-Pétersbourg, mort fin 1992 à Vevey, celui dont tant de musiciens d’aujourd’hui parlent encore avec tant de révérence et d’affection, Nikita Magaloff.
J’ai un souvenir encore très vif de sa dernière apparition sur la scène du petit théâtre de Vevey, quelques mois avant sa mort, à l’occasion d’une soirée surprise pour les 90 ans du ténor Hugues Cuénod :Magaloff déjà très affaibli nous avait livré un Impromptu de Fauré comme dans un rêve.
La discographie du pianiste russe n’a jamais été à la mesure de l’immensité de son répertoire, mais on ne peut que saluer le travail d’Universal Italie qui vient de rééditer non seulement la très belle intégrale Chopin gravée par Magaloff pour Philips dans les années 70 (reparue sous le label Newton Classics), mais aussi les quelques enregistrements réalisés pour Decca et Philips, et plus récemment pour la Radio suisse romande.
J’ai toujours beaucoup aimé les Chopin de Magaloff, un grand style droit et sobre, l’art de faire chanter le piano sans mièvrerie.
Magaloff, ce fut aussi le maître admiré, qui ne ménageait ni son temps ni son aide aux jeunes musiciens venus apprendre un peu de lui de la longue histoire du piano du coeur de l’Europe. Michel Dalberto (qui est au côté de Nikita Magaloff dans l’intégrale Chopin pour les pièces à 4 mains), et Philippe Cassard parlent encore aujourd’hui avec effusion de leurs rencontres avec lui.
Le coffret est pour le moment disponible sur amazon.it.
Suis-je en train de devenir fan sur le tard ? J’avais déjà avoué ma faiblesse pour les rééditions soignées du legs discographique studio et live de Maria Callas, et surtout pour le très beau livre que lui a consacré le jeune commissaire de l’exposition Maria by Callas : Callas intime
Je suis allé voir hier le film réalisé par Tom Volf, et sans y apprendre rien de neuf sur la vie et la légende de la chanteuse new-yorkaise (Maria Callas est née à Manhattan le 2 décembre 1923 et ne renoncera à sa nationalité américaine… qu’en 1966 !), on suit avec intérêt, et souvent émotion, le parcours chaotique d’une artiste qui a construit la légende dont la femme est restée prisonnière.
Beaucoup de documents privés, souvent précaires, mais tellement justes humainement, une belle compilation d’interviews, et les lettres de Callas lues par une Fanny Ardant d’une sobriété inaccoutumée.
Je vais me risquer à revoir le film-hommage de Franco Zeffirelli, dans lequel Fanny Ardant joue Callas…
Et pour ceux qui n’ont ni les moyens ni l’envie d’acquérir les gros coffrets Warner « remasterisés », ce beau coffret bien présenté de 3 CD constitue un résumé très réussi de la carrière de Maria Callas « live »sur scène.
L’un et l’autre sont les géants de la deuxième moitié du XXème siècle : Karajan et Bernstein. Du second on fêtera le centenaire de la naissance en 2018, et on aura raison de célébrer une personnalité aussi incroyablement talentueuse : compositeur, pédagogue, pianiste, chef d’orchestre. On aura maintes occasions d’y revenir…
Pour les fêtes de fin d’année, les éditeurs ont vu très grand pour honorer leurs stars des podiums.
L’éditeur a raison d’insister sur la performance éditoriale : c’est le plus gros coffret de l’histoire du disque, 330 CD, 24 DVD, 2 Blu-Ray audio, la totalité des enregistrements de Karajan parus sous les étiquettes Deutsche Grammophon et Decca, déjà publiés en coffrets séparés. Tous les détails à voir ici : Karajan l’intégrale.
Et un conseil si vous voulez vous (faire) offrir ce coffret-valise (édité à 2500 exemplaires numérotés), il est vraiment beaucoup moins cher (150 € de différence !) sur amazon.it.
J’ai revu, en particulier, les 2 DVD « portraits » de Robert Dornheim et Eric Schulz qui éclairent, sans aucune complaisance, et parfois de manière crue, le personnage public et la personnalité profonde, le passionné d’enregistrement (savoureux et édifiants témoignages de ses anciens producteurs et directeurs artistiques chez Deutsche Grammophon, comme de Brigitte Fassbaender, Christa Ludwig ou Anne-Sophie Mutter)
Pour Bernstein, le même éditeur prépare, pour février, une édition comparable. On en reparlera.
Pour l’heure, c’est l’éditeur historique de Bernstein, Sony, qui, après avoir proposé deux forts coffrets en format 33 tours,
a regroupé en un luxueux coffret, complété par un magnifique ouvrage richement documenté, 100 CD illustrant toute la carrière discographique du chef-compositeur pour le label américain et ses divers avatars. Le remastering est impressionnant, à en juger par les quelques galettes qu’on a écoutées.
Je constate qu’il est régulièrement et souvent consulté, preuve qu’il doit être de quelque utilité à ceux dont le métier ou la fonction est d’annoncer ou d’énoncer des noms de musiciens aux consonances étrangères.
Je remets l’ouvrage sur le métier à la suite de l’une de ces discussions presque sans fin, née hier d’une remarque humoristique que j’avais « postée » sur ma page Facebook :
« Ce matin je suis gâté sur Radio Classique : après les explications emberlificotées d’Eèèève R. sur Betovêêne, l’ineffable Christian Morin nous gratifie du trio « Deumky » de Dvor-djak et de la valse Norsalbider (pour Nordseebilder) de Strauss…. C’est pas sur France Musique qu’on entendrait ça… »
Pour être tout à fait honnête, Christian Morin a rectifié le tir, sur le conseil de sa chargée de réalisation, et précisé qu’on devait prononcer : « Doum-ki« , malheureusement sans expliquer ce qu’est une dumka.
Dans le fil de discussion sur Facebook, sont intervenus tour à tour, et se répondant l’un à l’autre, un pianiste français polyglotte, Olivier Chauzu, une cantatrice française qui a beaucoup et bien chanté l’allemand, Françoise Pollet, un ancien responsable du Monde et de France Musique, toujours critique musical, Alain Lompech, et un ami cher avec qui j’ai partagé quelques années de radio en Suisse, Pierre Gorjat.
Il en résulte que les usages en matière de prononciation des noms étrangers, sur les chaînes classiques, varient considérablement d’un pays à l’autre : les Allemands mettent un point d’honneur à prononcer parfaitement les noms français, anglais, tchèques, russes et autres, les Grecs apparemment aussi, les Britanniques n’en parlons pas, tout est à la sauce anglaise (De-biou-cey, We-vêl, etc.). Les Suisses romands font un peu comme les Français, mais sous influence germanique : on n’entendra pas sur les ondes helvétiques prononcer Bak pour Bach.
Mais autre chose est apparu dans la discussion, et qui ne concerne plus seulement les interventions des producteurs sur les antennes de radio. Ce que j’ai moi-même – et beaucoup d’autres avec moi- subi pendant mes années scolaires, voire universitaires : le complexe de l’exactitude, qui passe pour un genre, ou du snobisme. Quand je lisais un texte en allemand, ou en russe (les deux langues que j’ai étudiées à l’école), et que je le faisais en respectant les accents, la prononciation, etc… je voyais bien que ça énervait mes petits camarades, je passais pour un fayot.
Que voulez-vous, les Français sont tellement réputés pour massacrer les langues étrangères, les Américains aimaient tellement l’accent si frenchy de Maurice Chevalier, Edith Piaf ou Yves Montand, que bien parler l’anglais ou l’allemand vous fait passer pour un cuistre, et que vous risquez même d’être incompris.
Extrait de mon billet de 2014 :
Par exemple ces quatre lettres ravageuses : ough ! Annoncez Stephen Hough, pianiste, et William Boughton, chef d’orchestre, se produisant à Edinborough, sympathique perspective : ça devrait donner à peu près Stephen Hâââf, William Bôôôton, Edinboro…. Ou si vous dites correctement la ville festivalière chère à Britten, Aldeburgh (Ôld-brâ), il y a des chances que vos auditeurs ne comprennent pas ce dont vous parlez ! Mais rien ne vous oblige à l’affreux et incorrect Yok-chaille pour Yorkshire, Yôôk-cheu fait nettement mieux l’affaire !
Dans ce billet, j’évitais de me prononcer sur les noms espagnols ou portugais, puisque je suis un piètre locuteur de ces idiomes. Au fil du temps, j’ai fini par dire correctement le prénom et le nom de la célèbre pianiste Maria Joao Pires= Maria-Jouan Pire-ch
Nous avons, nous Français, une autre difficulté, qui peut en partie expliquer pourquoi nous sommes si mal placés, et classés, dans notre pratique des langues étrangères : toutes les langues européennes, hors la nôtre, ont une « musique » propre qui tient à l’accentuation différenciée des syllabes à l’intérieur des mots (cf. ce que j’écrivais à propos des noms russes (...il est difficile de prononcer correctement les noms russes si on n’est pas un tant soit peu russophone, les voyelles ne se prononçant pas de la même manière suivant leur place dans le mot et/ou l’accentuation. Ainsi l’adverbe bien ou bon – хорошо, horocho, se dit : ha-ra-chó ! Si, dans un nom, le -ev final est accentué, il se prononce -off. Exemples célèbres : Gorbatchev ou Khrouchtchev se disent : Gorbatchoff ou Khrouchtchoff, mais Gergiev se dit bien Guer-gui-eff !).
Or le français a la particularité de faire toujours porter l’accent sur la dernière syllabe du mot : c’est finI, c’est terminé. Imaginons deux secondes qu’on dise : c’est fini, c’est terminé !
D’ailleurs qu’est-ce qui nous amuse, nous Français « de l’intérieur » si je puis dire, quand nous écoutons nos voisins ou cousins canadiens, suisses ou belges parler français ? On raille gentiment leur « accent », autrement dit le fait qu’ils accentuent différemment les mots, souvent sous l’influence des idiomes anglo-saxons, germaniques en particulier.
Et puis, faute de l’avoir vue au Centre Pompidou, on a pu se plonger dans la magnifique rétrospective consacrée à David Hockney, le peintre britannique, qui s’est longtemps partagé entre l’Amérique, Los Angeles en particulier, la France, Londres, et qui a fêté ses 80 ans. Le type même de personnalité, d’artiste, à l’exact opposé des « valeurs » défendues par l’actuel président américain.
On signale que le catalogue de cette rétrospective est disponible à tout petit prix :