L’or des Liégeois

Dans un récent billet (C’était mieux avant ? ) je regrettais que les discophiles, surtout les plus jeunes, ne disposent plus d’ouvrages de référence, de « dictionnaire » : Je ne suis pas le seul à être en manque d’ouvrages récapitulatifs, qui sont aujourd’hui trop coûteux à réaliser (même Gramophone et Penguin ont abandonné la partie). 

Le mensuel Diapason vient d’apporter une réponse, partielle certes, mais très bienvenue, à une demande que je n’étais pas le seul à formuler, en éditant un copieux hors-série de 300 pages reprenant la quasi-totalité des chroniques consacrées aux enregistrements récompensés d’un Diapason d’Or (dommage qu’on n’ait pas retenu les rééditions, notamment les coffrets, nombreux ces dernières saisons, récapitulatifs de l’art d’un grand chef d’orchestre ou soliste).

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Comme le tout dernier disque de l’Orchestre philharmonique royal de Liège vient de bénéficier de l’or de Diapason (le quatrième d’une série Respighi que j’avais eu la chance d’initier avec le label BIS il y a une dizaine d’années),

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j’ai eu la curiosité de feuilleter le hors-série Diapason pour rafraîchir ma mémoire et retrouver les Diapason d’Or attribués, cette dernière décennie, à la formation liégeoise chère à mon coeur.

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« Kantorow dirige comme s’il jouait lui-même la partie soliste, avec un engagement qui est pour beaucoup dans la réussite de l’enregistrement… Plus que la perfection immaculée, c’est la prise de risque, la signature qui comptent pour Laurent Korcia… » (Jean-Michel Molkhou, 2011)

Les équipes de l’OPRL et de Naïve se rappellent encore les très chaudes journées de juillet 2010, la patience infinie de Jean-Jacques Kantorow à l’égard d’un soliste imprévisible et fantasque. Mais le résultat est là…

On relèvera – pure coïncidence – que les deux concertos, de Tchaikovski et Korngold – sont dans la même tonalité – ré majeur – et portent le même numéro d’opus – 35 !

Un an après cette session, c’est le tout nouveau chef des Liégeois – Christian Arming – nommé en mai 2011 – qui s’attelait au monument, que dis-je, à l’hymne national liégeois  – la Symphonie de Franck et deux inédits de taille du compositeur né en 1822 à Liège (qui n’était pas encore belge, puisque le royaume de Belgique a été fondé en…1830 !). J’avais un peu forcé la main à l’éditeur, sachant qu’un tel disque serait une indispensable carte de visite pour les futures tournées de l’orchestre. Et alors que l’OPRL avait déjà donné deux très beaux disques, sous les baguettes de Pierre Bartholomée et Louis Langrée (régulièrement cités comme références par la plupart des guides et autres tribunes)

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Paul de Louit, qui n’avait pas été très tendre pour un précédent disque de l’OPRL – la symphonie n°3 de Saint-Saëns et la symphonie concertante de Jongen – ne fut pas avare de louanges lorsque parut, en 2012, ce premier-né de la collaboration du chef autrichien et de la phalange liégeoise : « Christian Arming contourne le poids de clichés (qui s’attache à l’oeuvre). Ce Viennois l’assume comme musique « pure » qui n’a d’histoire et de suspens qu’en elle-même….Loin de l’apollinisme dépassionné que certains y entendront, nous trouvons cet ensemble au contraire passionnant, incroyablement poétique. L’un des plus beaux Franck, et sans conteste le plus inattendu, de la discographie. »

Il faut écouter cet étonnant poème symphonique, Ce qu’on entend sur la montagne, inspiré d’un poème de Victor Hugo, écrit en 1846 – Franck n’a que 24 ans ! -, deux ans avant le même ouvrage éponyme dû à la plume de Liszt. César Franck précurseur…

Avec Musique en Wallonie, l’orchestre de Liège a engrangé une discographie remarquable et remarquée, avec nombre d’inédits de Jongen, Dupuis, et depuis quelques années la redécouverte de tout un pan de l’oeuvre concertante et symphonique d’Eugène Ysaye, qui n’est pas que l’auteur de six sonates pour violon seul

Le premier volume de cette série, paru en 2014, est distingué à son tour d’un Diapason d’Or.

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« On admire la souplesse impressionnante de la répartie orchestrale, émaillée de nombreux solos, et galbée par la baguette de Jean-Jacques Kantorow » (François Laurent, 2014)

Les Liégeois se rappellent aussi la performance du pianiste Bernard Chamayou venu donner en deux concerts d’affilée l’intégrale des 2h30 des Années de pèlerinage de Liszt, en novembre 2011. Intégrale saluée par l’Or au disque.

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Le mal aimé de l’orchestre

C’est l’instrument qui a toujours suscité le plus d’ironie et de blagues dans l’orchestre, c’est l’instrument presque toujours dans l’ombre, dans l’entre-deux, et pourtant sans lui le quatuor – le coeur vibrant de l’orchestre – n’existe pas : l’alto. 

On trouve même plusieurs sites recensant tout ce que cet instrument a nourri comme petites et grandes histoires, comme cette Grande anthologie des blagues d’altiste.

C’est la première fois (!), sauf erreur de ma part, que tout un coffret est consacré à cet instrument et à l’un de ses serviteurs les plus emblématiques, le magnifique Gérard Caussé

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Le titre du coffret pourrait tromper sur la nature de ce musicien. Gérard Caussé c’est le contraire d’une star – à la différence par exemple du flamboyant Yuri Bashmet, c’est le parfait collègue, complice, ami, c’est la générosité faite musique. J’ai eu la chance de l’accueillir plusieurs fois à Liège, pour des concerts ou pour des enregistrements auxquels il venait prêter la voix si sensuelle et profonde de son alto.

Ce coffret Warner/Erato est d’autant mieux venu, qu’il nous permet de redécouvrir des versions et des artistes qu’on avait perdus de vue, je pense au pianiste François-René Duchâble ou au violoniste Pierre Amoyal. Quelle émotion aussi de retrouver ce beau disque, paru chez Mirare, de sonates russes avec la si regrettée Brigitte Engerer (lire Pour Brigitte) !

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Ce coffret-anthologie, pour généreux qu’il soit, est évidemment loin d’embrasser la carrière discographique de Gérard Caussé, mais il en donne un bel aperçu.

 

Le grand art de Claudio A.

Il portait le même prénom et la même initiale que le grand chef disparu il y a quatre ans déjà : Claudio A comme Abbado ou comme Arrau ! Mais je ne sache pas qu’ils aient collaboré au moins au disque…

J’avais commandé ce qui s’annonçait comme une magnifique entreprise discographique il y a déjà quelques semaines. Enfin reçue ce matin : l’intégrale du legs du pianiste chilien pour le label Philips, presque trente ans d’une aventure extraordinaire, à l’instar de la relation qui unit, à peu près simultanément, l’éditeur hollandais à Alfred Brendel (lire Tout Brendel)

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Travail somptueux de réédition, 80 CD (vendus à moins de 2 € le disque !), et en effet tout ce que Claudio Arrau a livré aux micros miraculeux de Philips (sans doute l’un des pianos les mieux enregistrés au disque !) de juin 1962 – les sonates 11 à 15 de Beethoven – à mars 1991 (deux mois avant la mort du pianiste) – Bach et Debussy. À quoi s’ajoutent 5 CD reprenant des Beethoven et des Chopin captés pour la branche américaine de Decca en 1952 et 1953 (et un incunable de 1928, Islamey de Balakirev !) Voir les détails du coffret  : Claudio Arrau les années de gloire

Je m’aperçois qu’étrangement je connais mal ce pianiste, alors qu’il a été l’un des premiers présents dans ma discothèque. Avec deux enregistrements que j’ai portés si haut que, paresse ou manque de temps, j’ai négligé les autres, au point, pour certains, de les avoir purement et simplement ignorés jusqu’à maintenant, malgré tout ce que j’en avais lu sous les plumes les plus autorisées…

D’abord le premier concerto de Brahms avec Giulini et le Philharmonia en 1960! Une version que seul l’anglais tremendous me parait pouvoir qualifier, tout y est, la puissance, la poésie, la virtuosité insolente d’un piano majestueux, en osmose avec un chef en état de grâce.

On ne retrouve pas tout à fait ce feu d’artifice dans le remake de 1969 avec Bernard Haitink et le Concertgebouw (présent dans ce coffret).

Deuxième approche pour moi de l’art d’Arrau : les Nocturnes de Chopin. Avais-je entendu une Tribune des critiques de disques ou lu un papier d’André Tubeuf ? J’ai tôt acheté le double album et longtemps aimé presque exclusivement ce Chopin là.

Ensuite, mais jamais en premier choix, j’ai écouté des Beethoven (les concertos avec Haitink, certaines des sonates gravées dans les années 60), les sonates de Mozart, les autres Chopin. Mais – comme cela m’est parfois arrivé devant un monument intimidant – j’ai quasiment ignoré les Brahms en solo, les Schumann, les Schubert. Pourquoi ? Je n’ai pas la réponse, mais je rattrape le temps perdu depuis que j’ai reçu le coffret.

Comment ai-je pu ignorer les abîmes, la violence, les écorchures vives que dessine Arrau dans Schubert, alors que ses tempi, son art de muser, et de phraser, sont exactement ce que j’attends, ce que j’entends dans les dernières sonates…

Je vais aussi découvrir des Debussy et des Bach, enregistrés lors de ces fameuses « final sessions ». Il était temps…

Dictionnaire amoureux

On connaît cette collection déjà très fournie de pavés publiés par Plon, une vénérable maison d’édition naguère installée rue Garancière à Paris, à quelques mètres du Sénat et que j’ai un temps fréquentée pour préparer la sortie d’un ouvrage fondamental (!!) auquel j’avais contribué comme assistant parlementaire – je n’ai pas dit nègre ! – de l’auteur.

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La collection Dictionnaire amoureux (lancée en 2000) n’existait pas encore à l’époque…

L’idée qui a présidé à cette collection a donné quelques pépites.. et quelques ratés, la célébrité des auteurs n’étant pas toujours une garantie de qualité littéraire ou scientifique.

Ainsi le tout dernier paru m’enchante, d’abord par une qualité d’écriture qui transparaissait déjà dans ses précédents ouvrages, ensuite par la précision d’anecdotes et de souvenirs vécus au plus près de l’événement. Qui mieux que l’ancien tout-puissant Délégué général puis président Gilles Jacob pourrait nous faire aimer le festival de Cannes ?

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« Il y a les films, les évènements, les palmarès. Il y a l’air du temps.
Les stars que j’ai aimées et dont je tire le portrait – personnel, artistique, réel, rêvé.
Il y a les metteurs en scène venus de partout, et qui me sont proches. Les pays, les
écoles, les genres. La presse. Les photos.
Les jurys, les discussions, les rires. Les pleurs aussi.
Il y a la palme d’or.
Il y a les fêtes, les surprises, les polémiques, les excentricités.
Il y a les festivaliers, tout ce monde mystérieux du cinéma que le public envie et
auquel chacun voudrait appartenir.
Ce dictionnaire amoureux conte le roman vrai du plus grand festival de cinéma au
monde, et en révèle quelques secrets.
Tour à tour historien, romancier, diariste, commentateur, j’ai souhaité témoigner de
ces moments tragi-comiques qui forment la folle aventure du Festival.
J’aimerais que le lecteur se coule dans l’esprit d’un sélectionneur, d’un juré, d’un
critique, d’un cinéaste, et suive en coulisses le spectacle inouï de ces années éblouissantes. » (Gilles Jacob)

En revanche, on peut se demander qui a eu l’idée de confier un Dictionnaire amoureux de Mozart à une auteure qui, certes, a réussi à laisser accroire qu’elle était une spécialiste de musique classique, mais dont la compétence et la rigueur scientifique restent à démontrer. Une chose est de raconter des histoires dans le poste, une autre est de ne pas écrire n’importe quoi, formules à l’emporte-pièce, clichés en abondance, sur un compositeur qui a déjà été largement – et excellemment – vulgarisé.

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Parmi les « dictionnaires » de ma bibliothèque, je voudrais en citer beaucoup, auxquels je reviens souvent. Ceux qui connaissent mon amour des langues ne seront pas surpris que je cite celui-ci :

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Personne n’est indifférent aux langues humaines, dont l’apparition, aux aurores de notre espèce, est ce qui a permis à ses membres de nouer des relations sociales qu’aucune autre espèce animale ne connaît. Ceux et celles qui n’aiment pas les langues, parce que la difficulté d’apprendre certaines d’entre elles les rebute, trouveront dans ce Dictionnaire, sinon des raisons de les aimer, du moins assez de matière pour rester étonnés devant tout ce que les langues nous permettent de faire, de dire, et de comprendre sur notre nature. Partout apparaît avec éclat l’ingéniosité infinie des populations humaines, confrontées au défi de dire le monde avec des moyens très limités.
 » Comme tout dictionnaire, celui-ci ne requiert pas de lecture d’un bout à l’autre : il est inspiré par l’amour des langues, qui est peut-être un des aspects de l’amour des gens. « (Claude Hagège)

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Le titre du « dictionnaire » d’André Tubeuf peut être trompeur pour qui n’est pas familier du style, du personnage, de l’érudition de l’auteur. Qui explique lui-même ce qu’il a entendu fixer dans ce Dictionnaire :

Cet ouvrage est le livre d’une vie. Une vie d’écoute et donc de passion. D’aussi loin que je me souvienne, la musique fut pour moi comme une évidence. Du coté de ma mère, tout le monde avait chanté, joué du piano, été à l’opéra. Du coté de mon père, il y avait eu deux très bons professionnels. Enfin, les Sœurs m’ont fait un don, entre tous inestimable : elles m’ont appris à poser ma voix sur mon oreille. L’enfant solitaire que j’ai été n’a pas eu de mal à apprendre du Chérubin de Mozart et, quand on n’a personne pour qui chanter (ou même à qui parler), eh bien, on chante aux brises. Enseignant je fus, ce qui oblige à mieux savoir ce qu’on sait et mieux aimer ce qu’on aime.
Rassure-toi donc, lecteur : de Glyndebourne à Salzbourg, de Bach à Dutilleux, tu trouveras ici tout ce qu’il faut pour te plaire tant le vagabondage de l’auteur est insatiable.

 

Les battements de l’amour

Il y a une semaine, j’assistais aux 25èmes VIctoires de la Musique classique (lire Victoires jubilaires). Hier j’ai suivi une partie de la 43ème cérémonie des César. Pas plus dans un cas que dans l’autre, je ne sais comment s’opèrent la sélection des « nommés », puis le vote pour les récompensés, mais j’ai trouvé les deux palmarès également intéressants, et plutôt justes. De belles personnalités ont été distinguées, c’est l’essentiel.

On avait lu partout que le film de Robin Campillo, 120 battements par minute était l’un des grands favoris. Pronostic confirmé.

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Je ne peux que répéter ce que j’écrivais en septembre 2017 :

« C’est une histoire, celle d’Act Up, que ma génération a vécue en direct, tout ici est juste, sobre, magnifiquement filmé, rien n’est de trop, pas de mélo ni de caricature. Les acteurs sont parfaits. Sortant du cinéma de quartier où j’ai vu le film hier soir, je repensais intensément au printemps 1993 – il y a 25 ans ! – ces allers-retours Haute-Savoie Paris pour rendre visite à B. à l’hôpital Rothschild. Le corps ne suivait plus, mais l’esprit était encore vif, malgré le visage et les yeux creusés par l’inexorable maladie : « Tu leur diras bien que je les embrasse, et que je viendrai vous voir bientôt ». Il savait, comme moi, que jamais il ne viendrait plus embrasser son filleul et son frère, mes enfants. Il n’avait pas 40 ans…Combien sont-ils, connus ou inconnus, artistes, musiciens, danseurs, que j’ai eu la chance de rencontrer, fréquenter, pendant des jours heureux et des soirs de fête, qui ne sont plus qu’un long cortège de souvenirs… »

Je suis retourné au cinéma cet après-midi voir un autre film qui parle d’amour, de l’éveil, de la naissance, des battements de l’amour,  Call me by your name du cinéaste italien Luca Guadagnino.

J’avais beaucoup aimé Amore, sorti en 2010 à Liège. Très forte et durable impression, renforcée par une bande-son due à John Adams, qui avait toujours refusé jusqu’alors que sa musique soit utilisée au cinéma. Déjà une histoire d’amour contrariée, transgressive.

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Luca Guadagnino réédite l’exploit d’Amore avec Call me by your name. Certains critiques y ont vu un excès de sophistication, d’esthétisme, là où il n’y a que de superbes plans, captant la douceur d’un regard, l’affolement des sentiments, la beauté de l’été italien.

imagesLes deux acteurs principaux, Timothée Chalamet (Elio)– à qui on promet un Oscar – et Armie Hammer (Oliver) jouent tout en pudeur et en finesse. Un très beau film, inspiré du roman éponyme d’André Aciman, qui évite autant la caricature que le manichéisme. Parmi bien des scènes magnifiques, l’une m’a tout particulièrement touché, lorsque, vers la fin du film, le père d’Elio se confie à son fils et lui donne le plus beau des conseils qu’un père puisse donner à son fils… Je sais pourquoi cette séquence m’a bouleversé, c’est un dialogue que je n’ai jamais pu avoir avec le mien (Dernière demeure)

La bande-son de ce dernier film de Guadagnino est particulièrement soignée, elle est due à Gerry Gershman et Robin Urdang. Avec un emprunt à Ravel et son Jardin féérique (Ma Mère l’oye) dans l’un des derniers plans, le jardin de la propriété familiale sous la neige comme un adieu aux bonheurs fugaces de l’été.

L’Espagnol de Cincinnati

On a appris ce matin le décès, à l’âge de 78 ans, du chef d’orchestre Jesús López Cobos né à Toro (Espagne) en 1940, mort à Berlin des suites de ce qu’on appelle encore – pudeur déplacée – une « longue maladie ».

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J’ai un peu connu et travaillé avec Jesús López Cobos  pendant ma période suisse (entre 1986 et 1993) : après avoir été premier chef invité de l’Orchestre de la Suisse romande, il avait pris la direction de l’Orchestre de chambre de Lausanne (de 1990 à 2000).

L’homme était charmant. Je me rappelle en particulier une soirée avec son épouse qui était d’origine cubaine, et pour moi qui parle l’espagnol de manière plus qu’approximative, au milieu de fous rires généreux, ils se sont disputés sur la question de savoir qui des deux parlait le meilleur espagnol. Lui roulait les « r » et raclait les « j » (comme jota ou Guadalajara) avec juste ce qu’il faut d’exagération, elle trouvait cela extraordinairement vulgaire, et mettait en avant la pureté de l’espagnol parlé par les Centre- et Sud-Américains.

Le chef n’a jamais eu – ni cherché – la notoriété des grandes baguettes de sa génération. Et pourtant il est l’un des seuls chefs espagnols, avec Rafael Frühbeck de Burgos, à avoir refusé d’être cantonné au répertoire natal, et au contraire à avoir abordé, tant à l’opéra que dans la sphère symphonique, le grand répertoire germanique, classique et romantique, où il a laissé d’excellents enregistrements qui méritent d’être réécoutés et réévalués.

Je n’oublie pas que Jesús López Cobos a été l’un des brillants prédécesseurs de Louis Langrée à la tête de l’orchestre symphonique de Cincinnati de 1986 à 2000, qu’il a beaucoup donné à l’Orchestre français des jeunes. Qu’il avait dirigé à deux reprises dans les saisons récentes l’Opéra royal de Wallonie à Liège… et qu’il avait été annoncé dans la saison de l’Orchestre Philharmonique royal de Liège le 23 mars prochain !

Petite revue de disques, non exhaustive, mais emblématique de l’art du chef disparu.

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Tombe la neige

C’est l’hiver et il neige, quelle surprise ! IMG_4600Il est vrai qu’à Montpellier et dans l’Hérault la neige est rarissime, et que la journée du 28 février 2018 restera dans les annales météorologiques.. et un mauvais souvenir pour quantité d’automobilistes piégés par l’abondance des chutes.

IMG_4602Le Musée Fabre et l’Esplanade habillés de blanc

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Je ne pensais pas retrouver si vite la neige rencontrée sur les sommets alpins (voir Le lac enchanté)

Musicalement, la neige est puissamment évocatrice (Musiques climatiques)

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Le jeune Michael Tilson Thomas dirige l’une des plus belles versions de cette 1ère symphonie de Tchaikovski justement intitulée « Rêves d’hiver »

L’opéra féerique de Rimski-Korsakov, Snegourotchka (La fille des neiges) est admirable de bout en bout, comme on l’a vu à l’Opéra Bastille il y a quelques mois

Un paysan et sa femme se désolent de ne pas avoir d’enfants. Un jour d’hiver, pour se distraire, ils décident de fabriquer un enfant de neige. Celui-ci prend vie : c’est une belle petite fille, qui grandira rapidement, tout en gardant un teint pâle comme la neige : on l’appelle Snégourotchka. Lorsque le printemps arrive, la jeune fille manifeste des signes de langueur. Les autres jeunes filles du village l’invitent à jouer avec elles, et sa mère adoptive la laisse partir à regret. Elles s’amusent et dansent, Snégourotchka restant toujours en arrière, puis l’entraînent à sauter par-dessus un feu de joie : à ce moment, elles entendent un cri, et en se retournant, elles découvrent que leur compagne a disparu. Elles la cherchent partout sans succès : Snégourotchka a fondu, et il n’en est resté qu’un flocon de brume flottant dans l’air.

Mais depuis que j’ai vu ce rare film d’Hans-Jürgen Syberberg, Ludwig, requiem pour un roi vierge (contemporain et très différent du Ludwig ou le Crépuscule des dieux de Visconti) cette scène de traversée de la forêt enneigée en traineau est à jamais associée à Wagner et au sublime duo de Tristan et Isolde « O sink hernieder » (ici dans la version mythique de Furtwängler avec Kirsten Flagstad et Ludwig Suthaus)

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Le goût de lire

Emmanuel Macron en avait fait un thème de sa campagne : l’ouverture des bibliothèques  publiques le soir et le dimanche. Une idée pas très « moderne », à rebours de l’air du temps tout numérique.

Le président de la République l’a redit l’autre jour aux Mureaux. Erik Orsenna conclut son rapport Voyage au pays des bibliothèques ainsi :

« Faisons un rêve. Il était une fois un pays de lecteurs […] où chacun, chacune, dispose d’un lieu, pas loin de chez lui, de chez elle […] où il, où elle puisse se rendre pour découvrir et se découvrir, apprendre, imaginer, échanger, voyager. Ce pays, c’est le nôtre, c’est la France. Il dépend de nous qu’il existe. »

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Moi je me rappelle, enfant, dans mon quartier excentré de Poitiers, le plaisir que j’éprouvais à aller chaque jeudi au bibliobus qui stationnait à quelques centaines de mètres de notre maison, plein de cette odeur irremplaçable des livres usagés, lus et relus. J’emportais toujours deux livres (c’était le maximum autorisé), des romans, de l’histoire, parfois des BD, je ne lisais pas tout, mais j’ai découvert le bonheur de lire, et appris le goût de la lecture.

Quand je vois la passion de mes petits-enfants (5 et 3 ans) pour l’objet livre – alors qu’ils sont environnés comme tous les gosses de leur âge de tablettes et autres objets connectés – qu’à chaque fois que je les vois, ils aiment feuilleter, lire, et m’entendre leur raconter précisément les histoires de ces livres, je pense que la cause de la lecture non seulement n’est pas perdue ni obsolète, mais plus noble et nécessaire que jamais.

Conseils de lecture du jour :

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(Un indispensable ce bouquin de Laurent Nunez : lire Petites phrases)

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Ce recueil inédit réunit plus de 150 lettres d’écrivains et de monarques, de simples soldats et d’anonymes, d’hommes et de femmes, parmi les plus belles de la langue française. Classées en sept parties (« Lettres d’amour », « Lettres de rupture », « Lettres politiques », « Lettres sur la mort », « Lettres de guerre », « Lettres d’artistes », « Lettres d’injures »), elles ont été écrites entre le XVe et le XXIe  siècle.
On y trouvera des extraits des plus fameuses correspondances, comme celles d’Henri IV à Gabrielle d’Estrées, de George Sand à Musset, de Chateaubriand à Mme  de Récamier, de Baudelaire à sa mère, d’Apollinaire à Lou ou encore de Verlaine à Rimbaud. Mais aussi des lettres d’artistes et d’écrivains rarement reproduites, La Rochefoucauld, La Fontaine, Poussin, Degas, Van Gogh, Cézanne… Lettres d’enthousiasme, lettres de rage, lettres nobles, lettres comiques, lettres insolentes, tous les types de missives se retrouvent dans ce Cahier rouge inédit. Celle où Racine tient tête à ses parents qui veulent lui faire arrêter le théâtre, par exemple, ou celle où Maurice Ravel s’insurge, pendant la Première Guerre mondiale, contre l’interdiction de jouer de la musique allemande. Lettres émouvantes aussi : Mme  de Sévigné appréhende sa mort ; Voltaire, effrayé par sa laideur en vieillissant, interdit à Pigalle de sculpter son visage  ; Lucile Desmoulins, la veille de son exécution, clame son innocence à sa mère.
Caustiques, mordantes, ironiques, enflammées, tendres, perspicaces, spirituelles, ces lettres nous feront-elles avoir des regrets quand nous enverrons des SMS ?

Triple gagnant

Il y a des disques qui pourraient passer inaperçus, ou qu’on écoute distraitement parce qu’on connaît tellement l’oeuvre qu’on n’y prête plus une oreille attentive.

Et voilà que j’ai trouvé sur mon bureau aujourd’hui une merveille, un disque qui rebat les cartes (signalé dans Le Monde du week-end) qui renouvelle complètement l’intérêt pour une partition qui, pour être spectaculaire, n’est pas la plus réussie de son auteur : le Triple concerto – ou plus exactement le Concerto pour piano, violon et violoncelle op.56 de Beethoven.

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L’affiche était prometteuse : une violoncelliste, Anne Gastinel, qu’on aime et qu’on admire depuis si longtemps, un pianiste, Nicholas Angelich, pour qui les superlatifs me manquent depuis que j’ai la chance de le connaître et de le suivre, un violoniste, Gil Shaham impérial, et un chef qui m’a si souvent séduit, notamment dans son intégrale des symphonies de Beethoven avec la Deutsche Kammerphilharmonie.

12647495_10153400915357602_3332203588577930624_nMais trois stars réunies auprès d’un grand chef n’ont pas toujours donné les résultats qu’on pouvait espérer. La plus célèbre des versions en est la preuve, Richter lui-même aurait dit, après l’enregistrement, que ce qui préoccupait le plus le chef d’orchestre était… la photo !

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Anne Gastinel, dans un texte qui pourrait (devrait !) servir de modèle à tous les musicographes, explique les difficultés d’une oeuvre qui ne ressortit vraiment à aucun genre connu avant Beethoven : de la musique de chambre – un trio – élargie à un orchestre qui n’est pas un simple accompagnateur. Difficultés aussi pour son instrument, le violoncelle, qui mène véritablement la danse, parce qu’il ouvre le concerto et qu’il joue très souvent dans le registre aigu, donc très exposé.

On a coutume de dire que la partie la plus facile, la moins exigeante techniquement, est le piano. Quand on entend ce qu’en fait Nicholas Angelich, on est vite convaincu que le piano est tout sauf secondaire !

Le couplage est tout aussi original, un trio de jeunesse de Beethoven, son opus 11 pour clarinette, piano et violoncelle, parfois surnommé Gassenhauer : le troisième mouvement est une suite de variations sur un air – « Pria ch’io l’impegno » –de l’opéra L’amor marinaro ossia il corsaro de Joseph Weigl – air tellement populaire à l’époque qu’il était sifflé ou chanté dans les ruelles (les Gassen) de Vienne…

Anne Gastinel et Nicholas Angelich se sont adjoint les services du magnifique Andreas Ottensamer, clarinette solo de l’orchestre philharmonique de Berlin… Le même esprit fusionnel et juvénile, qui fait la force du Triple concerto, se retrouve dans ce trio op.11

img_0319Andreas (à gauche) ici aux côtés de son père Ernst, tragiquement mort d’une crise cardiaque à 62 ans l’été dernier, et de son frère Daniel qui a succédé à son père comme clarinette solo de l’orchestre philharmonique de Vienne !

PS Salut respectueux à Didier Lockwood, disparu brutalement ce dimanche, comme le père d’Andreas Ottensamer, et au même âge. Affection pour sa famille et pour sa dernière compagne.

Les sans-grade (VIII) : Joseph Keilberth

Il est mort il y a cinquante ans, à l’âge de 60 ans : le chef d’orchestre Joseph Keilberth est né en 1908, la même année que Karajan, mort prématurément d’une crise cardiaque le 20 juillet 1968, tandis qu’il dirigeait Tristan et Isolde à l’opéra de Munich.

Je me rappelle une série d’émissions que nous avions commises avec mon complice de Disques en lice, Pierre Gorjat (lire Une naissance), pour la chaîne culturelle de la Radio suisse romande, Espace 2, série intitulée : Les cinq K. Mon ami Pierre trouvait qu’on faisait bien trop de cas (!) du seul K qui occupait alors – au mitan des années 80 – le devant de la scène musicale, Herbert von Karajan. Moins violemment critique que lui, je pensais qu’on devait, sinon réhabiliter, du moins remettre en lumière quatre autres illustres baguettes, contemporaines de Karajan, qui ne méritaient aucunement de rester dans l’ombre du patron des  Berliner Philharmoniker : Rudolf Kempe (1910-1976),  Hans Knappertsbusch  (1888-1965), Otto Klemperer (1885-1973)… et Joseph Keilberth (1908-1968).

De ces cinq chefs (inutile de dire qu’il ne reste rien de ces émissions, qui furent effacées à peine diffusées… et qui manquèrent cruellement lorsque survint la mort de Karajan le 16 juillet 1989 !), le seul qui ait été oublié des rééditions discographiques est Keilberth. Même si je me suis laissé dire que Warner pourrait reprendre les enregistrements parus pour l’essentiel sous l’étiquette Telefunken.

J’ai longtemps délaissé les quelques disques de Keilberth que j’ai dans ma discothèque, à l’exception de son légendaire Freischütz. J’ai eu tort.

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Je redécouvre des Beethoven magnifiquement chantants, mobiles, superbement articulés.

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Richard Strauss s’accorde particulièrement à l’art de Keilberth. Comme une lumière et une sensualité méridionales qui éclairent l’écheveau de la trame orchestrale.

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Même lumière dans Brahms (une intégrale des symphonies à rééditer), bien perceptible dans ce « live » avec la radio bavaroise

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En attendant, on l’espère, de retrouver le legs symphonique de Keilberth chez Warner on retrouvera des bribes, vraiment trop chiches, de l’art de celui qui fut l’âme et le directeur musical de l’orchestre symphonique de Bamberg de 1950 à sa mort.

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Mais c’est en chef d’opéra que Joseph Keilberth est resté le mieux documenté au disque, en particulier avec la réédition spectaculaire de la toute première Tétralogie captée en stéréo… en 1955 à Bayreuth, que les spécialistes tiennent pour un must.

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Richard Strauss est aussi très bien servi.

 

J’ai une affection particulière pour ces versions d’Arabella (sublime Lisa della Casa) et de la Femme sans ombre.

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