Rachel et Zémire

Rachel Yakar (1936-2023)

Je ne l’ai pas connue personnellement, je ne me souviens pas de l’avoir entendue en concert, et pourtant c’est l’une des musiciennes que j’admire depuis longtemps.

La chanteuse Rachel Yakar est morte ce 24 juin. Personne ne lui a rendu plus bel hommage qu’Ivan Alexandre dans Diapason :

ChĂ©rie des pionniers « baroques Â», mozartienne de style et de cĹ“ur, la soprano lyonnaise fut aussi la voix intime de Strauss, Debussy ou Messiaen. Carrière Ă©clatante d’une artiste sans fard.

La maturitĂ© venue, son aigu ardent quasi sans vibrato, son style direct et son profil altier lui ouvrirent le royaume des sorcières. MĂ©dĂ©e de ClĂ©rambault pour Reinhard Goebel, Armide de Lully pour Philippe Herreweghe, CircĂ© de Leclair pour John Eliot Gardiner, Melissa de Handel pour Roger Norrington : cris et chuchotements Ă  la demande gĂ©nĂ©rale. Quelle ironie ! Sorcière, Rachel ? La plus tendre, la plus maternelle des sopranos. La plus aimĂ©e des collègues. La plus courue des professeurs. Un ange sur la terre.

Née à Lyon mardi 3 mars 1936, tentée par le dessin et la peinture puis absorbée par la musique, Rachel Yakar étudie dans les années 1950 au Conservatoire de Paris et, comme Régine Crespin ou Nadine Denize, fréquente le 5, quai Voltaire, où Germaine Lubin rentrée d’exil forme une génération fastueuse. « Lubin n’était pas la femme à poigne qu’on prétendait. Exigeante, oui, mais généreuse et attentionnée. » Bonne école.

Presque aussitĂ´t après ses dĂ©buts Ă  Strasbourg, elle passe la frontière et intègre en 1964 – Ă  l’instant oĂą Carlos Kleiber s’en va ! – la troupe du Deutsche Oper am Rhein. Entre Duisbourg et DĂĽsseldorf elle sera deux dĂ©cennies durant Gilda de Rigoletto comme Antonia des Contes d’Hoffmann, LiĂą de Turandotcomme Mimi de La Bohème, la Comtesse de Figaro comme la MarĂ©chale du Chevalier Ă  la rose, Marguerite de Faust comme Anne du Rake’s Progress… rĂ´les qu’elle reprendra partout en Europe. Notamment Ă  Munich (Don Giovanni, titre de ses dĂ©buts Ă  Glyndebourne en 1977) ou au palais Garnier qui la dĂ©couvre en 1970 – Gilda de Verdi puis MicaĂ«la de Bizet.

Sculptrice du verbe, dessinatrice du chant, mĂ©lodiste et bĂŞte de scène, elle marque Ă  cette Ă©poque des rĂ´les dĂ©licats : la tragique Jenufa, la virtuose Celia de Lucio Silla, la malheureuse Elvira de Don Giovanni, la pĂ©rilleuse Fiordiligi (premier Mozart / Da Ponte enregistrĂ© avec « instruments historiques Â», au festival de Drottningholm), MĂ©lisande dont elle incarne l’idĂ©al Ă  la fin des annĂ©es 1970 et qu’elle immortalise sous la baguette d’Armin Jordan (Erato), Madame Lidoine des CarmĂ©lites… tout en se distinguant loin du théâtre avec Michel Corboz (Messe en si mineur de Bach en 1979 et Paulus de Mendelssohn sept ans plus tard, joyaux purs et simples) ou dans les mĂ©lodies de FaurĂ©, Duparc, Poulenc, Messiaen (Harawi absolu).

Quelques silhouettes de Wagner (Freia Ă  Bayreuth dans le Ring selon Boulez & ChĂ©reau) lui font vite comprendre que la clameur n’est pas son fort. C’est au contraire par les champs baroques qu’elle devient semeuse. PoppĂ©e pour l’éternitĂ© dans le cycle Monteverdi que le Dr Drese, alors patron de l’OpĂ©ra de Zurich, confie au duo Harnoncourt-Ponnelle. Ce 8 janvier 1977, la scène oĂą, quittant le lit de NĂ©ron (Eric Tappy), elle tisse fil Ă  fil une toile sans issue, comble d’érotisme et de puretĂ©, sonne la fin des Ă -peu-près. L’art des Anciens a trouvĂ© sa muse. Nikolaus Harnoncourt ne la lâche plus (lien rĂ©ciproque : elle adore ce maĂ®tre de l’infime dĂ©tail qui laisse au chant toute latitude) ; Gustav Leonhardt lui fait enregistrer Campra, GrĂ©try, Rameau (Pigmalion, autre bijou) ; elle est des premières Indes galantes au disque (Emilie avec Jean-Claude Malgoire), du premier opĂ©ra de Handel sur instruments d’époque (Admeto par Alan Curtis), d’Hippolyte & Aricie Ă  Aix (fière rivale de Jessye Norman), de Scylla & Glaucus Ă  Lyon… jusqu’aux adieux Ă  la scène dans sa ville natale : Clymène de PhaĂ«ton avec Marc Minkowski et Karine Saporta pour l’inauguration de l’OpĂ©ra Nouvel en 1993.

C’était il y a trente ans. Pour quelques saisons encore elle enseignait au Conservatoire de Paris. Peu à peu retirée à Loix dans l’Île de Ré, elle ne se voulait plus Mademoiselle Yakar mais Madame Lecocq, épouse qu’on dirait aujourd’hui fusionnelle du ténor Michel Lecocq. Joyeuse et intarissable quand il s’agissait de parler musique, elle souffrait depuis longtemps quand ses grands yeux noirs se sont fermés au matin du 24 juin. Condoléances muettes à Michel qui ne doit plus savoir où regarder, à leurs proches, et à vous qui savez quelle fontaine d’amour vient de disparaître. Un amour qui s’entend et qui – disques, bandes, DVD, mémoires (dûment consignés pour sa famille) – n’est pas près de finir. (Ivan A.Alexandre, Diapason)

J’ai heureusement nombre des enregistrements auxquels elle a participĂ©, dont ceux-ci que je chĂ©ris particulièrement, comme cet inoubliable PellĂ©as et MĂ©lisande dirigĂ© par Armin Jordan (lire Etat de grâce)

Ou ce Scylla et Glaucus de Leclair récemment réédité dans le coffret Warner de John Eliot Gardiner (lire Les Pâques de Gardiner)

Rachel Yakar a souvent chantĂ© – et enregistrĂ© – avec Michel Corboz, tous enregistrements heureusement rééditĂ©s (lire Ferveurs)

C’est peut-ĂŞtre dans l’art de la mĂ©lodie que Rachel Yakar me touche le plus. On espère que Warner lui consacrera l’hommage qui est lui dĂ»…

ZĂ©mire et Azor Ă  l’OpĂ©ra Comique

J’avais deux raisons d’ĂŞtre Ă  l’OpĂ©ra Comique ce lundi soir : le souvenir d’un bicentenaire qui m’avait coĂ»tĂ© pas mal d’efforts en 2013, Louis LangrĂ©e Ă  la manoeuvre. Je voulais vĂ©rifier ce que je pensais de GrĂ©try – dont on avait – plutĂ´t mal -cĂ©lĂ©brĂ© les 200 ans de la mort dans sa ville natale, Liège – et d’une oeuvre dont je ne connaissais que quelques extraits, ZĂ©mire et Azor.

A Paris, la rue GrĂ©try dĂ©bouche sur la place Boieldieu oĂą se dresse l’OpĂ©ra Comique.

Il est des soirs oĂą l’on se fĂ©licite en secret de ne pas devoir Ă©crire de critique. J’aurais sans doute Ă©crit – mais moins bien que lui – quelque chose comme le papier d’Emmanuel Dupuy dans Diapason : Ă€ l’OpĂ©ra Comique, un trop sage ZĂ©mire et Azor. Mais je n’aurais pas pu dire que GrĂ©try ne m’a jamais passionnĂ©, quelques efforts que j’aie faits en 2013, pour essayer de comprendre son succès.

Il a fallu toute la conviction, la subtilitĂ© de la direction de Louis LangrĂ©e, pour donner un peu de relief Ă  des airs et des situations bien conventionnels, Ă  quelques passages d’orchestre plus relevĂ©s. Et ce n’est pas l’absence de mise en scène de Michel Fau qui nous aura fait changer d’avis.

Le seul avantage est que le spectacle n’est pas long, et que Louis LangrĂ©e parvient Ă  nous faire croire qu’il s’agit d’un chef-d’oeuvre.