Retour de Liège

Je n’aurais pas imaginé soirées plus contrastées que celles que j’ai vécues successivement mercredi à Paris et jeudi à Liège. Le 16 septembre c’était à l’Auditorium de Radio France l’Orchestre national de France dirigé par Gianandrea Noseda et en soliste, malheureusement pas Daniil Trifonov (critique à lire sur Bachtrack). Le 17 c’était à la Salle philharmonique le concert d’ouverture de saison de l’Orchestre philharmonique royal de Liège dirigé par son directeur musical Lionel Bringuier (lire Le choix d’un chef)

Un peu d’histoire

Quand j’ai été nommé à la direction générale de l’orchestre, le 1er octobre 1999 (lire Liège à l’unanimité), la grande salle du conservatoire, comme elle s’appelait depuis son inauguration en 1887 sur le boulevard Piercot, était en pleins travaux de rénovation/restauration. Les bureaux de l’orchestre étaient situés dans la rue Forgeur, parallèle, et l’orchestre donnait ses concerts dans l’église Saint Martin. J’eus donc pour première mission de veiller à la bonne fin des travaux, à l’aménagement des espaces de travail, pour le personnel, les musiciens, les équipes techniques (dans les premiers plans, on avait oublié beaucoup de monde…). Et le 8 septembre 2000 on rouvrit les portes de l’édifice, provoquant une ruée indescriptible des Liégeois, et une panne immédiate de tous les nouveaux ascenseurs ! Comme l’orchestre en devenait le seul et unique gestionnaire, on proposa de donner à la salle un nom qui s’imposait : Salle Philharmonique de Liège. Il ne fallut pas moins de vingt bonnes années pour que la nouvelle appellation entre dans les moeurs et supplante le « Conservatoire ».

Il fallut aussi se battre, au début avec trois ministères différents, pour que l’orchestre soit doté en conséquence de ses devoirs de gestion et d’entretien de cette salle qui continue à faire mon admiration et celle de nombre d’artistes qui s’y produisent et la choisissent pour leurs enregistrements. Pendant presque quinze ans, j’eus souvent le sentiment d’être bien seul à me coltiner avec les pouvoirs subsidiants, pour obtenir les financements nécessaires, signer des contrats-programmes à chaque fois en hausse. En discutant avec une partie de l’équipe avant-hier, j’ai constaté avec bonheur que l’OPRL est en excellente santé financière et culturelle. Il bénéficie depuis plusieurs années du système de tax Shelter que Didier Reynders, alors ministre des finances, avait instauré pour le cinéma au mitan des années 2000. Et de me rappeler un rendez-vous que j’avais pris avec le ministre liégeois dans ses vastes bureaux de la rue de la Loi à Bruxelles, pour lui suggérer d’élargir le système du tax Shelter au spectacle vivant, et évidemment en particulier à l’orchestre de Liège qui entamait un partenariat avec Walimages pour enregistrer des musiques de film. L’idée a fait son chemin… et de quelle belle manière !

Behzod et Lionel

Quel formidable concert ce jeudi soir ! Le 1er concerto de Tchaikovski et la 6e symphonie de Chostakovitch. Un pianiste admirable, la vraie virtuosité transcendante qui se la joue modeste, et un personnage si sympathique que cet Ouzbek de 36 ans – Behzod Abduraimov – qui nous donne en bis une Campanella de Liszt à tomber, comme si c’était la partition la plus facile à jouer après le déferlement tchaikovskien…

Et puis quelle idée géniale de choisir la « petite » 6e symphonie de Chostakovitch – plutôt que la 5e, la 8e ou la 10e qu’on nous sert régulièrement. J’ai déjà raconté ici (Pour Chostakovitch) la place très particulière qu’occupe cette symphonie dans mon coeur et mes souvenirs. J’étais impatient d’entendre et de voir ce que Lionel Bringuier et « son » orchestre allaient en donner. Ils m’ont fait, comme au public comble, le plus beau des cadeaux qui se puisse imaginer. Absolument admirable. La dernière fois que j’avais éprouvé pareille satisfaction ,c’était il y a trois ans à Radio France avec l’ami Santtu-Matias Rouvali

Quel bonheur surtout de retrouver un orchestre dans la plénitude de son énergie, de sa sonorité d’ensemble qui s’inscrit si bien dans l’acoustique exceptionnelle de la Salle Philharmonique !

Lors de la petite réception qui a suivi – où j’ai retrouvé nombre de visages amis – Lionel a eu la gentillesse de rappeler que je l’avais invité dès 2010 à venir diriger à Liège… et que pour de bonnes ou moins bonnes raisons, il avait dû attendre 2024 pour que ce projet aboutisse. Longue vie à cette magnifique équipe !

Je veux encore saluer la mémoire de Paul-Emile Mottard, dont je n’ai appris qu’avant-hier la disparition en juin dernier. Nous avions travaillé ensemble quelques mois à l’Orchestre, dont il fut l’un des responsables jusqu’à son élection en 2000 comme député provincial. Il avait été victime en 2013 d’un accident de santé qui l’avait laissé paraplégique mais il n’avait rien lâché de ses responsabilités politiques. J’ai pu dire ma compassion à son épouse Brigitte, elle aussi fidèle entre les fidèles de l’OPRL.

Cadeau

En 2010 pour les 50 ans de l’orchestre de Liège, nous avions imaginé ce coffret de 50 CD reprenant tous les enregistrements commerciaux faits depuis 1960. Comme l’un des premiers disques réalisés pour EMI par Paul Strauss, directeur musical de 1967 à 1977, qui reste la grande version de référence de Psyché de César Franck. (voir Ave César)

L’axe Rome-Rio

Vous cherchez un cadeau de Noël original ? Il est tout trouvé avec ce coffret magnifique qui regroupe tous les enregistrements de l’oeuvre symphonique de Respighi réalisés par le grand chef brésilien John Neschling. Coffret qui comprend aussi les livrets édités pour chacun des disques !

Pratiquement tous ces disques ont obtenu les plus hautes récompenses de la presse musicale internationale. Je ne peux donc être suspecté de parti pris !

Il n’est que d’écouter – pour ceux qui comprennent l’anglais – le célèbre critique américain, David Hurwitz, parler de ce coffret.

J’avoue ma fierté d’avoir lancé cette série il y a douze ans grâce à John Neschling et aux responsables du prestigieux label BIS, qui fête son cinquantenaire et qu’elle ait pu se poursuivre après mon départ de Liège, alors que le nombre et la qualité des enregistrements de l’Orchestre philharmonique royal de Liège se sont singulièrement raréfiés depuis dix ans. A entendre les compliments d’usage qui saluaient le départ de mon successeur en octobre dernier (Anniversaires etc.), on avait le sentiment que certains responsables avaient la mémoire bien courte…

John Neschling avait commencé cette série Respighi par la « trilogie » romaine avec l’Orchestre symphonique de Sao Paulo dont il a fait l’une des grandes phalanges internationales durant son mandat de directeur musical de 1997 à 2008. C’est en venant diriger, à ma demande, une mémorable 2e symphonie de Mahler, à Liège et à Maastricht, en octobre 2010, que le chef brésilien (apparenté à Schönberg !), impressionné par les qualités de la phalange liégeoise, évoqua le projet de poursuivre ce cycle Respighi. À la Boutique fantasque, qu’il envisageait comme première étape – l’oeuvre est populaire et valorisante pour l’orchestre, je lui suggérai d’ajouter une pièce que j’avais moi-même découverte et programmée en 1987 avec l’Orchestre de la Suisse romande, les Impressions brésiliennes, un triptyque composé par Respighi à la suite d’un voyage à Rio de Janeiro en 1927.

L’intérêt de ce coffret est de disposer de versions modernes, superbement captées, d’oeuvres plutôt rares dans le corpus symphonique de Respighi comme ses transcriptions d’oeuvres pianistiques de Rachmaninov !

Bravo à mon cher John Neschling et à un orchestre qui m’est plus cher encore et qui brille ici de tous ses feux !

La vie en rose

Titre provocateur en ces jours où la guerre et la terreur font l’actualité du Proche-Orient ?

Sans doute mais devrais-je, à mon tour, commenter, dans le confort de mon salon, l’horreur absolue qui frappe tant d’innocents ? Je sais que les réseaux sociaux se prêtent à ces mouvements automatiques de compassion. Raison de plus pour ne pas les alimenter.

Elie Barnavi a écrit dans Le Monde : « L’attaque du Hamas résulte de la conjonction d’une organisation islamiste fanatique et d’une politique israélienne imbécile » On doit lire son article. Pour comprendre ce qui se passe, condamner sans réserve le terrorisme à l’oeuvre, mais aussi entrevoir ce qui peut advenir.

Déception

Des amis liégeois se sont étonnés que je me sois montré si peu disert dans ma relation du concert de samedi dernier (Anniversaires etc.)

Quand on a passionnément aimé et servi un très bel orchestre comme celui de Liège, il vaut mieux se taire que d’exprimer sa déception et de dire des choses désagréables.

La vie en rose

Edith Piaf est morte il y a soixante ans, en réalité 60 ans et un jour. Tout le monde sait maintenant qu’elle a fini ses jours dans le sud de la France, mais qu’on l’a rapatriée en catimini à Paris, pour pouvoir annoncer sa mort le 10 octobre 1963.

L’une de ses chansons les plus célèbres, l’une de ses plus émouvantes aussi, est devenu un classique intemporel, que je ne me suis jamais laissé d’écouter. Et son succès planétaire reste étonnant…

J’ai eu le privilège il y a une trentaine d’années de dîner à côté de Grace Jones, dans un restaurant parisien aujourd’hui disparu…

J’ai côtoyé quelques années à Radio France Louis Bozon. Il me parlait toujours de Marlene Dietrich avec une émotion non feinte.

Je rêvais d’inviter Melody Gardot à Montpellier. Cela ne s’est jamais fait… reste une admiration intacte.

Pas sûr qu’elle comprenne grand chose à ce qu’elle chante…

Louis Armstrong

Même Véronique Gens s’y est abandonnée, en roulant les « r » !

Et bien sûr ce souvenir du Festival Radio France 2018 avec Isabelle Georges