J’ai plusieurs fois cité ici les bonnes affaires que je fais sur le site allemand jpc.de. L’une des dernières en date est ce DVD :
La fille de Martha Argerich et Charles Dutoit, Annie Dutoit, a conçu ces deux documentaires comme des concerts privés, au domicile de Daniel Barenboïm à Berlin, chez sa mère Martha Argerich à Genève. Quelle belle manière d’entrer au coeur de la musique, dans l’intimité des artistes. On aime quand ces immenses musiciens sont ainsi filmés, interviewés, aimés…
44 ans les séparent
C’est l’un des plus grands pianistes russes, c’est parfois un chef inspiré, c’est un immense musicien en tout cas, Mikhail Pletnev (67 ans), qui s’est associé à un violoniste miraculeux de 23 ans, Daniel Lozakovich que, concert après concert (notamment depuis mon invitation à Montpellier en 2019) je ne cesse d’admirer
Cette nouveauté, ce duo, ce dialogue entre le vieux maître et le jeune artiste, sont tout simplement admirables.
Lekeu éternel
Le numéro d’octobre de Classica propose une écoute comparée de la sonate pour violon et piano de Guillaume Lekeu (1870-1894). C’est une excellente idée pour ce qui est un chef-d’oeuvre de la musique de chambre.
Je ne suis pas surpris que le résultat de cette écoute à l’aveugle mette l’inaltérable version de Christian Ferras et Pierre Barbizet en tête de liste.
Comme souvent, les publications ont un métro/train/avion de retard. Roberto Alagna, notre ténor/trésor national a fêté ses 60 ans le 7 juin… 2023, mais ce n’est que maintenant que sortent disques et coffrets qui célèbrent son passage dans la catégorie des sexygénaires !
J’invite à relire ce précédent article : Un miracle qui dure et le long portrait que Sylvain Fort avait consacré à Roberto Alagna dans Forumopera, comme le texte qu’il avait signé pour ce premier coffret paru en 2018
Aujourd’hui Warner réédite l’intégrale des opéras auxquels Alagna a prêté sa voix et son talent, souvent en compagnie de son ex-épouse Angela Gheorghiu.
Que du connu et du reconnu ! Mais quel bonheur de retrouver intact ce timbre de lumière, cette fougue juvénile, et cette diction si parfaite !
Aparté publie, de son côté, un disque au titre explicite : Roberto Alagna y révèle le secret de son éternelle jeunesse.
Sawallisch suite et fin
En mai dernier, comme pour les 60 ans d’Alagna, je regrettais le retard mis à célébrer le centenaire de l’un des grands chefs du XXe siècle, Wolfgang Sawallisch (1923-2013). Lire : Les retards d’un centenaire.
Heureusement, Decca et Warner se sont bien rattrapés et on n’attendait plus que le complément annoncé : l’intégrale – ou presque – des opéras enregistrés par Sawallisch, pour l’essentiel à Munich dont il fut le Generalmusikdirektor incontesté de 1971 à 1992. Mais Warner précise – et c’est bien de le faire – que, même parus jadis sous étiquette EMI, Arabella et Friedenstag, ne sont pas inclus dans ce coffret pour des questions de droits.
Wagner et Richard Strauss s’y taillent la part du lion, mais ce coffret contient de vraies raretés comme Weber, Schubert ou les deux brefs opéras de Carl Orff.
Mozart: La flûte enchantée Weber: Abu Hassan Schubert: Die Zwillingsbrüder Wagner: Der Ring des Nibelungen, Les Maîtres-Chanteurs de Nuremberg Richard Strauss: Capriccio, Intermezzo, Die Frau ohne Schatten, Elektra Carl Orff: Die Kluge, Der Mond
Mais je conserve une affection toute particulière pour ma toute première version de La flûte enchantée, le premier coffret d’opéra que j’ai acheté à sa sortie en 1973, avec celle qui est à jamais la plus extraordinaire Reine de la nuit, l’immense Edda Moser.
On avait adoré Le Domino noir donné au printemps 2018 à l’Opéra-Comique (voir L’esprit Auber). Ce fut pour moi la dernière occasion d’applaudir Patrick Davin, si brutalement arraché à notre affection il y a un peu plus de quatre ans déjà. Pour le compte de Bachtrack, j’ai eu la chance d’assister à la première de la reprise de cette formidable production, dirigée cette fois par le maître des lieux, Louis Langrée. Mon compte-rendu vient de paraître : La reprise triomphale du Domino noir à l’Opéra Comique.
Ses amis furent heureux, à l’issue de cette première, d’assister à la remise de la Croix de Commandeur des Arts et Lettres à celui qui a bien mérité de la culture et de la musique française.
Gustav Holst, né il y a 150 ans le 21 septembre 1874, mort il y a 90 ans le 25 mars 1934, est un personnage qui mérite bien mieux que cette célébrité univoque.
« Holst naît à Cheltenham le 21 septembre 1874 de parents musiciens, un père suédois et une mère anglaise. Il étudie le piano et le violon, mais une névrite au bras droit lui a rend la pratique du piano difficile (c’est la raison pour laquelle il dirigeait de la main gauche). Il avait une mauvaise vue et fut plus tard déclaré inapte au service militaire pendant la Grande Guerre. Le jeune Gustav commence à jouer du trombone, son père pensant que cela pourrait l’aider à lutter contre son asthme. Gustav étudie la composition au Royal College of Music avec Charles Villiers Stanford. Holst se passionne pour la musique de Wagner et en insère des bribes dans sa musique ; Stanford désapprouve: « Ça ne va pas, mon garçon, ça ne va pas. »
Au Royal College of Music, Holst rencontre Ralph Vaughan Williams. Ils deviennent amis pour la vie, partageant une fascination pour la chanson folklorique. Les deux partent en vacances pour collecter des chansons populaires, qu’ils utilisent chacun dans leur musique. En 1949, Vaughan Williams écrira que « Holst déclarait que sa musique était influencée par celle de son ami : l’inverse est certainement vrai. »
On doute que le sesquicentenaire(*) de Holst, en dehors de sa terre natale, contribue à enrichir la connaissance de son oeuvre par les publics continentaux. Suivons donc le guide Mark Pullinger qui recommande les 10 oeuvres à connaître de Gustav Holst :
2. Egdon Heath (1927) est sans doute la pièce symphonique la plus achevée et la plus « moderne » de son auteur, celle dont en tout cas il était le plus fier, après le « fardeau » que représentait le succès planétaire des Planètes
3. Beni Mora (1912) est une pièce pour grand orchestre – qui précède donc Les Planètes – tout à fait étonnante; Holst l’écrit après un voyage en Algérie en 1908, où il a recueilli nombre de rythmes et de mélodies dans les rues d’Alger. Il en tire une musique qui évite l’orientalisme facile et qui, notamment dans le 3e mouvement, annonce le mouvement minimaliste par la répétition 163 fois d’un motif de huit notes joué à la flûte.
4. St.Paul’s suite (1913)
Charmante pièce pour cordes, composée pour l’orchestre d’étudiants de la St.Paul’s Girl School de Londres, elle fait le bonheur des orchestres de chambre.
Un compositeur anglais qui n’écrit pas pour le choeur, ça n’existe pas. Non seulement Gustav Holst n’a pas échappé à la règle, mais c’est avec cette grande oeuvre de 1920 The Hymn of Jesus qu’il a connu son plus grand succès public (en dehors des Planètes).
Dans le même registre, on peut citer une autre fresque chorale The Cloud Messenger
7. Savitri (1908) est un opéra de chambre qui reflète la passion nourrie par le compositeur pour l’hindouisme, le sanskrit (qu’il apprend) et les légendes indiennes.
Mais toute l’oeuvre de Holst, qui est relativement peu abondante en regard de ses contemporains, mérite une écoute attentive. C’est une figure profondément originale dans un univers largement dominé par Elgar.
On y est, on l’avait annoncé : Les anniversaires 2024 : Bruckner. Le compositeur autrichien est né le 4 septembre 1824 à Ansfelden près de Linz.
Honnêtement, on n’a rien attendu, ni rien à attendre de ce bicentenaire. Rien à découvrir de caché, aucune nouvelle édition « originale », certes quelques nouveautés discographiques plutôt marginales. Mais une « première » au festival de Salzbourg le 15 août dernier : Riccardo Muti dirigeant la 8e symphonie à la tête des Wiener Philharmoniker ! Peut-être pas indispensable…
Alors pour marquer le coup, indépendamment de mes « références » Jochum, Schuricht (relire mon billet de janvier), quelques versions que je chéris particulièrement des symphonies et de quelques grandes oeuvres chorales de Bruckner :
1ere symphonie (1868) : pourquoi pas l’une des premières gravures du jeune Claudio Abbado avec l’Orchestre philharmonique de Vienne (1970) pour Decca… et la toute dernière à Lucerne en août 2012
C’est par Carlo-Maria Giulini et sa version enregistrée, en 1974, avec l’orchestre symphonique de Vienne que j’ai naguère découvert cette 2e symphonie. Je lui garde toutes mes faveurs.
Carl Schuricht bien sûr avec les Wiener Philharmoniker, mais aussi le grand Kurt Sanderling et le formidable Gewandhaus de Leipzig ou un « live » de 1978 aux Prom’s.
Version 1.0.0
Signalons aussi un « live » prodigieux à Amsterdam, qu’on trouve désormais dans un coffret issu de la monumentale (et très coûteuse) édition de prises de concerts de l’orchestre amstellodamois.
La plus connue, la plus jouée (?) des neuf symphonies, peut-être à cause de son surnom « Romantique », est aussi la plus enregistrée. Il y a pléthore d’excellentes versions. Celle-ci est un peu passée sous les radars : Istvan Kertesz (1929-1973) l’enregistrait en 1966 avec l’orchestre symphonique de Londres.
Sans doute impressionné par sa longueur, son aspect monumental, c’est la symphonie de Bruckner que j’écoute le moins. Peut-être est-ce pour cela que j’aime la version du jeune Lorin Maazel à Vienne, parce qu’il ne la traite pas justement comme un monument, peut-être un peu trop « tchaikovskien » ?
On aura bientôt la chance de redécouvrir la somme enregistrée à Cleveland par Christoph von Dohnányi qui fête ses 95 ans (!) ce 8 septembre, en particulier les 6 symphonies de Bruckner qu’il a gravées et qui n’ont jamais été bien distribuées en France
A l’inverse de la Cinquième, c’est sans doute la symphonie de Bruckner que j’écoute le plus souvent. Je pourrais citer Klemperer, Rögner, Haitink, Sawallisch dans mes favoris, mais j’ai découvert récemment cette réédition d’un chef magnifique, qui n’a jamais bénéficié de la notoriété de ses contemporains, Ferdinand Leitner (1912-1996)
Je me rappelle avoir programmé cette 6e symphonie à Liège en 2008 avec le chef finlandais Petri Sakari. Grand souvenir !
Ici aussi pléthore de grandes versions. Pour l’émotion de ce concert de 2005 – avec en première partie Alfred Brendel dans Beethoven ! – Claudio Abbado au festival de Lucerne.
Comme Jochum pour la 8e, j’en reviens toujours à Carl Schuricht pour la 9e symphonie, magnifique gravure en stéréo (1961) avec l’Orchestre philharmonique de Vienne. Et un deuxième mouvement qui est véritablement un scherzo…
Pour les oeuvres chorales, en dépit de quelques réussites individuelles, la somme enregistrée par Eugen Jochum reste insurpassée.
PS Je préfère anticiper les commentaires/reproches que la publication de ce billet va inévitablement susciter. Ce sont ici quelques choix très subjectifs, qui ne prétendent aucunement constituer une sorte de « discothèque idéale » de Bruckner encore moins résumer ma propre discothèque en la matière. Inutile donc de me rappeler les mérites de Blomstedt, Celibidache, Karajan, Klemperer, Jochum/Dresde, Masur, Skrowaczewski, Wand et tant d’autres… !
Mon voyage en Asie centrale m’a tenu éloigné quelque temps de la musique classique – c’est une saine récréation pour l’esprit et les oreilles, et il y avait tant de merveilles à découvrir ! – même si ces derniers jours m’y ont ramené (lire Sur la trace de Tamerlan).
A mon retour, j’ai eu le bonheur de trouver dans ma boîte aux lettres des coffrets, commandés pour certains il y a plusieurs semaines.
La comèteCatherine Collard
Morte à 46 ans des suites d’un cancer, Catherine Collard (1947-1993) est tôt entrée dans la légende.
J’ai un souvenir d’elle, romantique en diable. C’était à Thonon-les-Bains. La soeur de Patrick Poivre d’Arvor, un temps mariée au petit-fils de Rachmaninov, Alexandre (1933-2012) – que j’avais rencontré lors d’un dîner à Chamonix – organisait un petit festival au Château de Ripaille (elle était bien évidemment venue me demander l’aide de la Ville – j’étais alors Maire-Adjoint chargé de la Culture !). Une scène sommaire avait été installée devant la façade du château, un Steinway de concert apporté de Genève, le temps était à l’orage, mais le public clairsemé était bien décidé à écouter le récital de Catherine Collard. Une première partie classique (des sonates de Haydn je crois), et Schumann en deuxième partie. A peine la pianiste française avait-elle entamé la 2e sonate que le vent se levait, emportant la partition, suivi d’une pluie battante. L’artiste et le public eurent tout juste le temps de se réfugier dans les communs du château, je ne sais plus ce qu’il advint du piano de concert…
Quelque temps auparavant, dans le cadre de l’émission Disques en lice sur Espace 2, nous avions sélectionné une version inattendue du concerto pour piano de Schumann, parmi les centaines disponibles, au terme d’une écoute comparée toujours à l’aveugle, celle de Catherine Collard accompagnée par Michel Tabachnik (qui n’avait pas encore défrayé la chronique du funeste Ordre du temple solaire !) et l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo
Cette version reste pour moi une référence, qui conforte le statut de Catherine Collard comme une interprète particulièrement inspirée de Schumann.
Le coffret que publie Erato nous restitue, enfin, une grande part du legs schumannien de la pianiste, et c’est un bonheur sans mélange :
Dans ce coffret, de vraies raretés, plus disponibles depuis leur parution en 33 tours, les sonates pour violon et piano de Franck, Lekeu, Prokofiev et Schumann avec la violoniste française Catherine Courtois, née en 1939, lauréate de plusieurs concours (Genève, Long-Thibaud) dans les années 60, bien oubliée aujourd’hui.
On eût aimé, rêvé, que cet hommage à Catherine Collard regroupe tous les enregistrements de cette grande poétesse du piano. Ceux où elle accompagne Nathalie Stutzmann dans des disques de mélodies qui sont autant de trésors d’une discothèque…
Et bien sûr, tout ce que René Gambini lui a fait enregistrer pour Lyrinx, à un moment où la carrière de Catherine Collard connaissait le creux de la vague : encore des Schumann, de fantastiques sonates de Haydn, quasi-introuvables, des Mozart, etc…
Mais saluons le travail d’Erato/Warner ! Et remercions Anne Queffélec, Nathalie Stutzmann, Antoine Palloc et Marc Trautmann pour leurs beaux témoignages.
Georges Prêtre est né il y a cent ans, le 14 août 1924, à Waziers dans le Nord. A cette occasion, la SWR a édité un coffret qui documente – enfin – les années que le chef français a passées à la tête de l’orchestre de la radio de Stuttgart
On aime y retrouver ce qui nous a souvent séduit et/ou agacé chez Prêtre, un charme indéniable, une évidente accointance avec la musique française souvent parasitée par des coquetteries – ces fameux rubatos – qui faisaient sa marque. Rien de bouleversant dans ce coffret, les Beethoven et les Brahms complètent le tableau discographique du chef, les Berlioz et Ravel sont conformes aux autres témoignages qu’on a de Georges Prêtre dans ce répertoire. En revanche, on dispose à nouveau d’une petite merveille, la symphonie en ut de Bizet – oubliée du coffret RCA – et de très poétiques Respighi où le chef se fait coloriste.
Je ne connaissais pas cette vidéo d’un concert à la Scala :
Pour le reste, je renvoie aux articles que j’avais consacrés au chef français lors de sa disparition – Série noire – et des formidables rééditions de ses enregistrements pour RCA et EMI – Le grand Prêtre
Et puisque les Jeux Olympiques viennent de se refermer, cette Sport Polka de Josef Strauss donnée en bis par Georges Prêtre et les Wiener Philharmoniker lors du concert de Nouvel an 2008 est toute indiquée
Premier épisode d’une série d’été qui se déroulera selon mes humeurs, souvenirs, coups de coeur.
Quand Cleveland s’amuse
Pour les mélomanes, Cleveland est associé à l’austère figure de George Szell (1897-1970) qui fut le chef incontesté et incontestable de l’un des Big Five – comme on qualifiait le gratin des orchestres américains – de 1946 à sa mort. Mais on a oublié, ou tout simplement ignoré, que comme Boston avec ses Boston Pops et son légendaire Arthur Fiedler, Los Angeles avec le Hollywood Bowl Orchestra ou Cincinnati avec les Cincinnati Pops et Erich Kunzel, l’orchestre de Cleveland avait aussi sa formation « légère », parfois appelée Cleveland Pops, qui fut confiée au chef américain Louis Lane (1923-2016). Louis Lane fut d’abord dès 1947, à 24 ans, l’assistant de Szell, puis de 1955 à 1970 chef associé.
Sony publie un coffret, à petit prix il faut le noter, de 14 CD dont la plupart m’étaient inconnus, parce que n’ayant jamais bénéficié d’une diffusion hors USA. Pur régal, à consommer sans aucune modération. D’abord parce que c’est Cleveland, l’un des plus beaux orchestres du monde, et que, dans la partie plus classique du coffret, la patte Szell est immédiatement reconnaissable. Et même dans les pièces plus « light » tout ça reste digne et tenu (cf.la Jamaican rumba ci-après)… on ne se laisse pas aller dans l’Ohio !
Wayenberg et Schumann
Dépêchez-vous d’acheter le numéro de juillet-août de CLASSICA, si vous voulez entendre un inédit magnifique, les sonates pour piano 1 et 2 de Schumann, enregistrées en 1962 pour Thomson-Ducretet par l’immense Daniel Wayenberg, disparu en 2019 dans l’indifférence générale (lire Journal 22/09/19). Aurons-nous un jour la chance de disposer des trésors entreposés dans le fonds EMI/Warner ?
Merci en tout cas à l’ami Thomas Deschamps qui, chaque mois pour Classica déniche des incunables, nous offre ce CD
Schumann: sonate n°2 4e mvt (Daniel Wayenberg)
Dialogue au sommet : Geza Anda – Karl Böhm
Autre merveille commandée et écoutée en boucle sitôt reçue, ce généreux CD écho de deux soirées exceptionnelles, l’une à Lucerne en 1963, l’autre à Salzbourg en 1974, où deux géants se retrouvaient pour faire simplement et magnifiquement de la musique : Geza Anda (1921-1976) et Karl Böhm.
Je n’y arrive pas, je n’y arrive plus. L’envie me taraude de fermer les écoutilles jusqu’à dimanche matin. Ce que je pense, dis ou écris, ne changera rien au chaos des esprits ni au choix des électeurs (relire éventuellement Tristes constats).
Comme si j’avais besoin de me conforter dans un pessimisme qui m’est d’ordinaire étranger, j’ai relu Les ingénieurs du chaos de Giuliano da Empoli, un essai qui date de 2019, tragiquement prémonitoire. Il faudrait le conseiller à tous les électeurs tentés d' »essayer » l’extrême droite :
« Un peu partout, en Europe et ailleurs, la montée des populismes se présente sous la forme d’une danse effrénée qui renverse toutes les règles établies et les transforme en leur contraire. Aux yeux de leurs électeurs, les défauts des leaders populistes se muent en qualités. Leur inexpérience est la preuve qu’ils n’appartiennent pas au cercle corrompu des élites et leur incompétence, le gage de leur authenticité. Les tensions qu’ils produisent au niveau international sont l’illustration de leur indépendance et les fake news, qui jalonnent leur propagande, la marque de leur liberté de penser. Dans le monde de Donald Trump, de Boris Johnson et de Matteo Salvini, chaque jour porte sa gaffe, sa polémique, son coup d’éclat. Pourtant, derrière les apparences débridées du carnaval populiste, se cache le travail acharné de dizaines de spin-doctors, d’idéologues et, de plus en plus souvent, de scientifiques et d’experts du Big Data, sans lesquels ces leaders populistes ne seraient jamais parvenus au pouvoir. Ce sont ces ingénieurs du chaos, dont Giuliano da Empoli brosse le portrait. Du récit incroyable de la petite entreprise de web-marketing devenue le premier parti italien, en passant par les physiciens qui ont assuré la victoire du Brexit et par les communicants qui ont changé le visage de l’Europe de l’Est, jusqu’aux théoriciens de la droite américaine qui ont propulsé Donald Trump à la Maison Blanche, cette enquête passionnante et inédite dévoile les coulisses du mouvement populiste global. Il en résulte une galerie de personnages hauts en couleur, presque tous inconnus du grand public, et qui sont pourtant en train de changer les règles du jeu politique et le visage de nos sociétés. » (Présentation de l’éditeur)
Privatisation ?
Juste un mot sur un sujet qui ne semble pas alarmer grand monde : la privatisation de France Télévisions et de Radio France annoncée par le Rassemblement national. Oh bien sûr il y a les protestations d’usage, les appels des syndicats, mais les journalistes, y compris du service public, n’y accordent qu’un intérêt très relatif. Je n’ai encore vu aucun reportage, aucune enquête, qui décrive les conséquences d’une telle opération, si tant est qu’elle soit tout simplement réalisable. Un des acolytes de l’auto-proclamé futur Premier ministre essayait bien de rassurer son interrogateur en rappelant que les lois de la concurrence (l’Europe n’a pas que du mauvais semble-t-il) empêcheraient M. Bolloré d’accroître son empire médiatique. Mouais…
En revanche, personne ne semble se soucier du devenir des deux orchestres, du Choeur et de la Maîtrise de Radio France. Entre nous, le projet du gouvernement de fusion des entités actuelles en un seul pôle de service public avait aussi de quoi nourrir les inquiétudes.
En espérant que ces lendemains n’adviendront pas, réécoutons ce que les formations du service public peuvent produire de meilleur.Ici l’Orchestre national de France et Cristian Macelaru à Bucarest en septembre dernier
Oublier le chaos
J’ai trouvé refuge dans ma discothèque pour échapper au chaos ambiant et à venir.
Alexandre Tharaud qui a raison de manifester son inquiétude nous offre ces jours-ci le meilleur remède à la morosité, avec cette formidable compilation :
Dans le coffret Warner des enregistrements de Wolfgang Sawallisch (lire Les retards d’un centenaire), il y a deux pépites que les mélomanes chérissent depuis longtemps, les deux seuls enregistrements officiels de concertos que Youri Egorov a réalisés (lire La nostalgie des météores) : le 5e concerto de Beethoven et les 17 et 20 de Mozart.
J’ai eu envie de me replonger dans ce fabuleux coffret édité aux Pays-Bas et composé de prises de concert. Tout y est admirable.
Dans un récent article que je consacrais, entre autres, aux Etudes de Chopin, j’avais oublié de mentionner l’enregistrement exceptionnel de Yuri Egorov :
J’avais tout autant oublié Lukas Geniušas que j’avais pourtant entendu donner les deux cahiers à la fondation Vuitton en 2016, et invité à trois reprises à Montpellier.
Je trouve sur YouTube cette magnifique captation réalisée au conservatoire de Bruxelles, apparemment sans public (Covid ?)
Salut à la France
Je ne peux pas clore ce billet sans cet air de circonstance :
Croyons avec notre chère Jodie Devos que c’est cette France que nous aimons qui sortira victorieuse.
Post scriptum : Une ode à la joie
Depuis que j’ai bouclé ce papier hier soir, j’ai écouté une nouveauté qui m’a remis en joie, et qui est vraiment ce dont nous avons besoin aujourd’hui :
Encore une version de ce triple concerto de Beethoven, qui, en dehors de son ‘aspect inhabituel, l’insertion d’un trio avec piano dans une pièce d’orchestre, n’est pas le plus grand chef-d’oeuvre de son auteur ? Oui mais joué comme ça par cette équipe, on oublie toutes les réserves, on se laisse porter par l’inépuisable tendresse et la formidable énergie que dégagent ces musiciens qu’on adore : Benjamin Grosvenor au piano (comment pourrais-je oublier les 3e et 4e concertos de Beethoven joués à ma demande à Montpellier en juillet 2022 ?), Sheku Kanneh-Mason au violoncelle, qui force mon admiration chaque fois que je l’entends en concert (lire sur Bachtrack : La jeunesse triomphante de Sheku Kanneh-Mason), Nicola Benedetti que je ne connais que par le disque, et un chef, Santtu-Matias Rouvali, à qui je dois bien avoir consacré une dizaine de billets sur ce blog !
Mais il n’y a pas que le triple concerto sur ce disque. Les « compléments » sont tout sauf secondaires, ils font partie de la partie la moins connue de ‘l’œuvre de Beethoven, toutes ces mélodies, ces Songs qu’il a collectés sur les îles britanniques, arrangés pour quelques-uns pour trio autour du magnifique Gerald Finley.
Décidément, l’obituaire se remplit sans désemparer ces jours-ci. Aux articles récents de ce blog (La douce compagnie de la mort, Jodie dans les étoiles), il me faut ajouter celui-ci, à propos de stars du cinéma, que nous n’avons pas de raisons personnelles de pleurer, mais dont la disparition peut toucher ceux qui voient leur jeunesse s’enfuir avec elles.
Anouk Aimée = Lola
J’avoue que je n’aurais peut-être pas consacré un article à Anouk Aimée, morte le 18 juin dernier, non pas que je ne l’admire pas, que je n’aie pas été troublé par sa beauté, mais simplement parce que je n’ai rien à dire de plus que toutes les louanges qui lui ont été tressées. Pour tout dire, je connais mal sa filmographie, en dehors bien sûr des Lelouch.
Et puis avant-hier soir, je suis tombé par hasard sur ARTE sur la rediffusion du film de Jacques Demy, Lola, que je n’avais jamais vu, piètre cinéphile que je suis ! Je me suis laissé embarquer jusqu’au bout par ce petit bijou.
Je ne connaissais pas ce Demy là, cette manière si tendre, si empathique, de filmer des personnages qui semblent ignorer les noirceurs de la vie. Les tourments de l’âme, les amours impossibles, les réminiscences du passé ne semblent jamais départir ces derniers d’une sorte de résignation douce à leur sort. Anouk Aimée illumine, c’est peu de le dire, son rôle de danseuse de cabaret qui prend l’amour comme il vient. Les personnages masculins qui l’entourent n’ont rien de brutes épaisses. Tout le film est porté par une grâce qui fait un bien fou.
Eternel Casanova
Lorsque j’ai appris hier soir le décès de Donald Sutherland, une image a immédiatement surgi dans ma mémoire: celle du Casanova de Fellini
Pourquoi ce film en particulier, alors que Sutherland a marqué de son empreinte tant de rôles différents au cinéma comme à la télévision ? J’emprunte à un ami, lui cinéphile absolu, Michel Stockhem, sur Facebook ces quelques lignes :
« Les premiers obituaires paraissent, et déjà me font peur quant à la vraie mesure de la perte.
Oui, oui, il y a Hunger Games, mais dans les années 70, outre l’incontournable M.A.S.H., il y a des chefs-d’œuvre qui expliquent totalement le triomphe d’un jeune Canadien à Hollywood et à Londres, et non la valeur d’un beau grand vieillard classieux.
Jetez-vous sur « Klute », d’Alan J. Pakula (1971, avec Jane Fonda) et surtout sur « Don’t Look Now » (Ne vous retournez pas) de Nicholas Roeg (1973, avec Julie Christie – argh, la plus belle scène d’amour de toute l’histoire du cinéma), et vous comprendrez l’impact qu’a eu ce grand échalas sur le cinéma anglo-saxon.
Ses mémoires paraîtront en novembre. »
Je note que Michel Stockhem ne met dans sa liste – très provisoire – le film de Fellini. Mais je vais suivre ses conseils et revoir Klute et découvrir Don’t look now.
Le Requiem de Fauré
La dernière fois que j’ai entendu le Requiem de Fauré en concert, je crois bien que cela remonte à presque dix ans, lors de l’inauguration de la Philharmonie de Paris (lire Philharmonie), quelques jours après les attentats de janvier 2015. J’avais repéré le programme, plutôt original, que donnait hier soir l’Orchestre national de France à la Maison de la radio et de la musique : une création de Martin Matalon, le 2e concerto de Liszt et le requiem de Fauré. La pianiste Alice Sara Ott ayant déclaré forfait lors de la générale – on veut saluer ici le courage de cette jeune artiste qui affronte, comme d’autres avant elle, une terrible maladie – le concert a été raccourci d’autant, ce dont on ne s’est pas plaint.
Pour le concerto pour orchestre de Martin Matalon, il y avait dans le public quelques figures parisiennes de la musique contemporaine, l’ancien (Laurent Bayle) et l’actuel (Frank Madlener) directeurs de l’IRCAM, quelques artistes amis du compositeur. Comme je n’ai pas à faire de papier pour Bachtrack (c’est bien agréable parfois d’être un « auditeur libre » !), je n’en ferai pas plus ici, sauf à dire que l’oeuvre de Matalon est aussi accessible d’écoute que facile à oublier. Au moins il sait écrire pour grand orchestre et valoriser les solistes du National. Pour se faire une idée, rien de mieux que réécouter le concert diffusé hier en direct sur France Musique.
On conseillera de même pour le Requiem de Fauré.
Dans ma discothèque, les versions de ce requiem ne manquent pas. J’ai déjà évoqué ici celles d’Armin Jordan et de Michel Corboz. Mais jamais, je crois, deux versions, rarement citées, dont la première est celle avec laquelle j’ai découvert l’oeuvre au disque.
Daniel Barenboim et l’Orchestre de Paris
Je profite de cette allusion à l’Orchestre de Paris pour saluer un musicien que j’avais eu la chance de recruter à Liège, puis retrouvé à l’Orchestre national de France, aujourd’hui alto solo de l’Orchestre de Paris, Corentin Bordelot.
Colin Davis et la Staatskapelle de Dresde
Rien de ce que nous a légué Colin Davis (1927-2013) n’est négligeable. Quant à moi je n’en finis pas de redécouvrir et réécouter les disques du grand chef anglais, dont j’ai eu la chance d’applaudir le dernier concert à la tête du London Symphony quelques mois avant sa mort…
Félicitations à France 2, à la télévision publique en général, pour cette journée très réussie de commémoration des 80 ans du Débarquement. De Télématin à la cérémonie de fin d’après-midi, j’ai appris beaucoup de choses, de détails historiques, que j’ignorais, et cela sans le recours à d’incessants micro-trottoirs qui tiennent trop souvent lieu de reportages. Musicalement, la cérémonie internationale d’Omaha Beach avait l’allure et la carrure nécessaires : tout et tous étaient à leur place. Lambert Wilson, magnifique récitant, Alexandre Tharaud et son piano poétique, le choeur de l’Armée française préparé par sa cheffe Aurore Tillac, et peut-être surtout la Maîtrise populaire de l’Opéra Comique qui nous a profondément émus.
Chantilly sans crème
En septembre dernier, j’avais bien aimé le rendez-vous festif qu’Iddo Bar-Shai propose à Chantilly (Double crème). Je me réjouissais de retrouver le cadre imposant des anciennes écuries royales, en ce premier jour de juin, pour les Coups de coeur de Steven Isserlis.
Déception, frustration de ne pas plus et mieux entendre des musiciens que j’admire, comme je l’ai écrit pour Bachtrack : Frustrations à Chantilly
Oslo à Paris
Mardi dernier en revanche, l’affiche a tenu ses promesses. Un programme tout Brahms proposé par l’Orchestre philharmonique d’Oslo en tournée, dirigé par un chef qu’on connaît bien à Paris, Klaus Mäkelä, jouant aussi la partie de violoncelle du double concerto de Brahms. En compagnie d’un violoniste, Daniel Lozakovich, qui ne cesse de nous impressionner, concert après concert. Compte-rendu enthousiaste à lire sur Bachtrack : Klaus Mäkelä voit double avec l’Orchestre philharmonique d’Oslo
En marge du concert, deux brèves rencontres inattendues. Dans le métro de retour d’abord, une vieille dame un peu voûtée, le regard pétillant, s’adressant à deux jeunes hommes qui venaient manifestement d’assister au concert, et une voix que je n’ai reconnue qu’au dernier moment avant qu’elle ne sorte à la station Stalingrad, l’une des productrices emblématiques de France Musique, Martine Kauffmann, que je n’avais plus revue depuis près de trente ans.
En revanche, je savais d’avance que j’apercevrais au pupitre de clarinettes, Pierre Xhonneux (prononcer O-noeud), un musicien que j’avais engagé tout jeune – il avait 18 ans ! – à l’Orchestre philharmonique de Liège, et qui avait rejoint les rangs du philharmonique d’Oslo en 2015. Impossible de le retrouver dans le dédale de couloirs et de salles qui forme les coulisses de la Philharmonie, au milieu des « flightcases » de l’orchestre. Le lendemain matin, sortant du Café Charlot, rue de Bretagne où j’ai mes habitudes pour le petit déjeuner, je tombe sur Pierre et deux de ses collègues norvégiens. Ou comment le hasard fait bien les choses…
Sawallisch inconnu
Je l’ai longuement évoqué il y a un mois (Sawallisch ou les retards d’un centenaire) à propos de deux publications récentes. Je n’avais pas encore reçu le premier des deux coffrets que Warner consacre au chef allemand, né en 1923, disparu en 2013. Par rapport à un premier coffret EMI, acheté naguère au Japon, qui était limité au répertoire symphonique et concertant, il y a bien sûr l’œuvre chorale (Schubert) et de nombreux disques de Lieder où Sawallisch est au piano, mais aussi quelques pépites que je n’avais jamais vues en CD parmi les premiers enregistrements du jeune chef avec le Philharmonia.
ou encore une complète découverte pour moi que ces mélodies de Pfitzner avec Dietrich Fischer-Dieskau
Et puis, last but not least, l’excellent texte de Remy Louis, qui est une mine d’informations de première main sur l’art de ce chef.
Mon marché de printemps
J’ai une dilection particulière pour ces musiques qu’Armin Jordan qualifiait de « décadentes » avec une gourmandise non feinte, comme celles de Schreker ou Zemlinsky. Christoph Eschenbach nous offre une belle nouveauté avec ce double album enregistré à Berlin, et deux solistes splendides, Chen Reiss et Mathias Goerne.
Trouvé à petit prix sur jpc.de, je n’avais jamais repéré ce CD paru en 1998 de Stephen Hough (pour la prononciation, je renvoie à Comment prononcer les noms de musiciens ?) consacré à un compositeur singulier autant qu’admirable, Federico Mompou