Etat de grâce

Il aura fallu attendre le dixième anniversaire de sa mort, le 20 septembre 2006, pour qu’enfin un hommage discographique digne de ce nom, et surtout digne de sa personnalité, soit rendu à Armin Jordan

C’est dans la prestigieuse collection Icon de Warner que l’ami Jean-Charles Hoffelé a regroupé tout le legs symphonique français du grand chef suisse, publié jadis par Erato, 13 galettes généreusement remplies, avec plusieurs inédits en CD – notamment les références des deux chefs-d’oeuvre symphoniques de Guillaume Lekeu, cet  extraordinaire compositeur belge, prématurément disparu à 24 ans, son Adagio pour orchestre à cordes (qui préfigure la Nuit transfigurée de Schoenberg) et sa Fantaisie sur deux airs populaires angevins.

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J’ai souvent évoqué ici , et dans de précédentes éditions de ce blog, l’attachement presque filial qui me liait au chef suisse. Il était le patron de l’Orchestre de la Suisse Romande, lorsque, il y a exactement trente ans aujourd’hui, j’ai intégré la Radio suisse romande comme « producteur responsable de la musique symphonique » (ça ne s’invente pas un titre pareil), empruntant un nouveau  chemin professionnel – la radio, la musique – que je n’ai jamais regretté d’avoir choisi ! J’ai coutume de dire qu’Armin m’a tout appris d’un métier où l’expérience, la sensibilité, le sens des rapports humains, la perception des forces et des fragilités des artistes ne sont inscrits dans aucune règle. Puisque le 13ème CD de ce coffret nous restitue un enregistrement resté confidentiel de mélodies françaises avec Felicity Lott, ce souvenir de la première rencontre entre la cantatrice britannique et le chef suisse : Voisine.

Un autre souvenir lié à Disques en lice, l’émission de critique de disques créée fin 1987 par la chaîne culturelle (Espace 2) de la radio suisse, sous la houlette de François Hudry (Pierre Gorjat et moi formions avec lui le trio infernal de l’émission !). Lorsque, au printemps 1988, paraît l’enregistrement de la Symphonie de Franck réalisé par Armin Jordan à la tête de « son » OSR, François Hudry invite le chef à participer à l’émission. Pari risqué, même si l’écoute se fait à l’aveugle. Mais Armin est un bon client et joue le jeu (dommage que l’émission n’ait pas été filmée : ce qui s’est dit et montré hors micro valait le détour, comme toujours avec lui !). Six versions en lice, dont un « live » mythique de Furtwängler avec le Philharmonique de Vienne qui commence en catastrophe (Jordan est scandalisé « mais c’est pas possible » !), et parmi elles, les deux versions de l’Orchestre de la Suisse romande, celle d’Ansermet en 1961 et la sienne. Sans nous forcer (ni nous influencer) les uns les autres, nous reconnaissons immédiatement le son de l’OSR, même à 25 ans d’écart.

Ce coffret, à petit prix, est évidemment un indispensable de toute discothèque. Pour retrouver l’état de grâce dans lequel public et musiciens étaient placés chaque fois qu’Armin Jordan dirigeait cette musique française qu’il aimait tant. On espère maintenant la réédition de tout le reste, notamment le répertoire germanique, et les opéras !

Détail des 13 CD du coffret Icon : Armin Jordan, l’hommage

 

Disques d’été (IV) : éternels présents

Le disque est heureusement là pour préserver et entretenir la mémoire de ceux qui sont morts trop tôt, emportés par la maladie. Je citais Lipatti dans mon billet du 2 août. Je voudrais évoquer  les pianistes Daniel Varsano et Youri Egorovdisparus à 35 ans au printemps 1988 à quelques semaines d’intervalle

Le premier n’a guère eu le temps de construire une discographie digne de son talent. Le sesquicentenaire de la naissance d’Erik Satie a été l’occasion de rééditer l’un des plus beaux disques qui aient été consacrés au compositeur d’Arcueil.

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Sony serait bien inspiré de rééditer ses versions aussi originales que passionnantes des Variations Goldberg de Bach – jamais éditées en CD à ma connaissance – et des Variations Diabelli couplées à la sonate Waldstein de Beethoven fugitivement disponibles en CD.

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Quant à Youri Egorov, on doit à ses amis proches, sa famille d’adoption et de coeur qui l’a accompagné jusqu’au bout de ses souffrances aux Pays Bas, de nous avoir offert une magnifique collection, d’abord d’enregistrements de studio pour EMI ou la radio néerlandaise essentiellement, puis de « live » tous plus émouvants, prodigieux, radieux les uns que les autres.

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Et juste avant l’été à nouveau un double CD qui porte si tristement son titre de Chants d’automne.

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Quelques mois avant sa mort, Youri Egorov se confiait à Schubert. La tendresse avait ce soir-là un visage. Pour l’éternité.

 

Martha A.

Un vieux fond d’éducation m’empêcherait normalement de citer l’âge d’une dame, a fortiori de lui souhaiter son anniversaire. Mais comme elle défie les années et qu’à 75 ans aujourd’hui, elle reste d’une éternelle jeunesse, j’y vais aussi de mon compliment à Martha Argerich. 

Tout a été dit, écrit sur cette musicienne hors norme, cette pianiste phénoménale, cette personnalité singulière. J’ai eu la chance de la rencontrer à plusieurs reprises, de l’entendre plus souvent encore (La reine et le géant). Elle fait partie de ma vie. Je lui souhaite un bel anniversaire et lui exprime une infinie gratitude pour tout ce qu’elle nous apporte.

Ces jours-ci a lieu, à Lugano, la dernière édition d’un festival unique, conçu avec, pour et par Martha Argerich (La fin d’une belle aventure). On se consolera, un peu, en réécoutant les beaux échos de ce « projet », publiés année après année, et riches de formidables rencontres, moments inédits, découvertes musicales.

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Pompe et circonstances

Suite et fin (provisoire) d’une petite série royale (https://jeanpierrerousseaublog.com/2016/04/22/au-service-de-sa-majeste/). Retour sur l’étrange corporation des Masters of the Queens / Kings Music, les maîtres de musique de la Cour d’Angleterre. On s’était arrêté à Bax. En 1924, c’est un compositeur célèbre et déjà comblé d’honneurs qui accède à la royale fonction : Edward Elgar (1857-1934). Il a bien mérité cette distinction, c’est lui qui, pour le couronnement d’Edouard VII en 1902, a adapté la première de ses cinq marches intitulées Pomp and Circumstance : Land of Hope and Glory. Qui est quasiment devenue un second hymne national.

Land of Hope and Glory, Mother of the Free,
            How shall we extol thee, who are born of thee?
            Wider still and wider shall thy bounds be set;
            God, who made thee mighty, make thee mightier yet,
            God, who made thee mighty, make thee mightier yet.

Edward Elgar n’est bien sûr pas l’homme de ces seules marches. Ni celui de la modernité qui s’était emparée de l’Europe centrale dès le début du XXème siècle. On a peine à croire que son très romantique concerto pour violoncelle date de.. 1919 !

Document émouvant que celui-ci, Jacqueline du Pré et son mari de l’époque, Daniel Barenboim, enregistrés en 1967 :

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Pas beaucoup plus révolutionnaire, l’autre chef-d’oeuvre célèbre d’Elgar, ses Enigma Variations (https://fr.wikipedia.org/wiki/Variations_Enigma)

Une version de référence :

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Le XIXème siècle voit défiler une série de Masters of Musick qui n’ont guère laissé de traces, à l’époque où l’Allemagne et l’Europe centrale menaient la danse…

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Quelque chose de Menuhin

Menuhin, comme Callas, Karajan, Rubinstein, c’est une marque universelle. Tout le monde – surtout les plus éloignés de la musique classique – connaît le nom et l’associe au violon. Vivant, c’était déjà une légende, une référence, un personnage éminent.

Son centenaire – Yehudi Menuhin est né le 22 avril 1916 à New York, mort le 12 mars 1999 à Berlin – est déjà célébré par son éditeur historique, qui avait déjà bien exploité le filon (https://fr.wikipedia.org/wiki/Yehudi_Menuhin).

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Je viens de passer quelques jours là où le grand violoniste fit un premier concert, en 1957, avec Benjamin Britten, Peter Pears et Maurice Gendron (https://jeanpierrerousseaublog.com/2016/03/20/vus-ou-pas-a-la-tele/). L’été prochain, ce sera la 60ème édition de ce qui est devenu un incontournable rendez-vous estival (http://www.gstaadmenuhinfestival.ch/site/fr/).

C’est dans la belle église de Saanen (chef-lieu de la commune dont Gstaad fait partie) que très longtemps les concerts du festival se sont déroulés.

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C’est dans le centre de Saanen qu’on trouve aussi cet étrange buste de Menuhin. Le sculpteur a manifesté travaillé sur une image inversée du violoniste…et le résultat n’est pas très flatteur.

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Des élus et associations locales ont voulu rendre hommage au grand homme, qui s’était fait une réputation et une image de sage, en proposant un parcours philosophique  sur les six kilomètres qui relient l’église de Saanen et la chapelle du centre de Gstaad.

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Initiative sympathique qui ne m’a pas convaincu de la profondeur de la pensée menuhinienne… Ou alors à considérer que tout étant dans tout et inversement, nous sommes tous des philosophes sans le savoir…

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De Menuhin, on a envie de retenir autre chose, notamment toutes ses initiatives pédagogiques. Ils sont nombreux aujourd’hui dans le monde musical à avoir grandi humainement et artistiquement grâce à Yehudi Menuhin.

Quant au violoniste, chef d’orchestre, on a des souvenirs mitigés, qui nous rendent parfois nostalgiques d’une époque où l’on pouvait reconnaître immédiatement le son, l’archet d’un violoniste. Menuhin, c’était l’irrégularité, une technique souvent défaillante (Michel Schwalbé, le légendaire Konzertmeister de Berlin sous Karajan, m’avait jadis expliqué les problèmes dont souffrait son confrère), et de cette faiblesse il tirait, parfois, des moments de grâce absolue.

Je me rappelle le festival de Lucerne en 1974, j’avais eu la chance d’y travailler – bénévolement – comme ouvreur et donc d’assister à tous les concerts (et même à certaines répétitions). Menuhin était programmé dans les concertos de Bach avec un orchestre de chambre (les Festival strings ?), ce fut un festival de dérapages incontrôlés, de crispations pénibles. Déception…d’autant plus vive que j’avais encore le souvenir lumineux d’une séance de sonates dans la grande salle des pas perdus du Palais de Justice de Poitiers deux ans auparavant, avec la partenaire de toujours, sa soeur Hephzibah. Le lendemain, au moment de prendre mon service, je lis une annonce sur les portes du Kunsthaus : Zvi Zeitlin qui devait jouer le concerto pour violon de Schoenberg n’ayant pas pu rejoindre Lucerne, il était remplacé par… Yehudi Menuhin et le concerto de Beethoven ! Ce soir-là, j’entendis l’immense, le légendaire violoniste, un mouvement lent d’une beauté intemporelle.

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Je ne revis Menuhin que bien des années plus tard, lorsqu’ayant remisé son archet, il entreprit de développer sa carrière de chef, avec des bonheurs inégaux. Mais il suppléait une technique de direction approximative par un tel rayonnement, une telle générosité, qu’il réussissait de petits miracles (avec le Sinfonia Varsovia notamment). Les auditeurs de France Musique et les spectateurs du Festival de Radio France et Montpellier de l’été 1996 s’en souviennent :

http://sites.ina.fr/festivalradiofrancemontpellier/tempo/!/media/CAB96042243

René Koering, pour les 80 ans du violoniste, l’avait invité à diriger les neuf symphonies de Beethoven à l’Opéra Berlioz…

Les voix aimées

J’ai le sentiment d’arriver après la cognée. Tout a été écrit, toutes les récompenses se sont déversées sur un formidable disque, que je n’avais pas encore eu le temps de déguster comme il convient, c’est-à-dire à pas comptés, mesurés, pour en apprécier toutes les textures et les saveurs.

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À la suite de petits labels pionniers en la matière (Ricercar, Palazzetto Bru Zane), les « majors » semblent vouloir se mettre à leur tour au disque « concept », au bel objet dont chaque détail a été pensé, organisé pour mettre en valeur un programme intelligent et des interprètes totalement impliqués.

La jeune célébrité, l’envol prodigieux de la carrière de Sabine Devieilhe auraient pu conduire le producteur du disque comme la soprano à graver un disque de grands airs de Mozart, un de plus. Succès de vente assuré…

La chanteuse et ses partenaires, les musiciens de l’ensemble Pygmalion et leur exceptionnel animateur (au premier sens du terme, celui qui en est l’âme), Raphaël Pichon, en ont décidé autrement, et l’expliquent avec une clarté, une simplicité d’évidence, dans le riche et remarquable livret de cet épais CD cartonné.Ils nous racontent une histoire, font de la musicologie enfin vivante : celle d’une relation amoureuse, de passions successives et inspiratrices de Mozart pour des soeurs nées musiciennes, les filles de Fridolin Weber de Mannheim (par ailleurs cousines du fondateur du romantisme musical allemand, le compositeur Carl Maria von Weber).

Comme le rappelle Raphaël Pichon, « il y avait Aloysia Weber. Mozart en fut amoureux et composa pour elle plusieurs pages bouleversantes. Il y avait aussi Konstanze, la petite sœur d’Aloysia, que Mozart épousa en 1782. Il y avait enfin Josepha, l’aînée de la famille, pour qui le compositeur écrivit le rôle de la Reine de la nuit dans La Flûte enchantée. Ce programme reconstitue l’ambiance dans laquelle évoluait Mozart entre ses passions amoureuses et ses passions musicales. Il nous rappelle qu’un concert, au XVIIIe siècle, n’avait rien à voir avec un concert d’aujourd’hui. Les soirées étaient longues, faites d’œuvres diverses rarement données intégralement, et on ponctuait les improvisations de collations et autres libations. Des concerts vécus comme des fêtes ! » (http://www.ensemblepygmalion.com/#!mozart-soeurs-weber/c1y09)

Un disque indispensable !

Et puisque j’évoque l’autre Weber, le compositeur du Freischütz, un hommage à une illustre devancière de Sabine Devieilhe, Elisabeth Grümmer (1911-1986).

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Retrait et retirage

Tandis que le microcosme politique* s’interrogeait – retrait ? pas retrait ? -, un preux chevalier de la musique, le comte Johann Nikolaus  von La Fontaine und Harnoncourt-Unverzagt, plus connu comme Nikolaus Harnoncourt, annonçait le 6 décembre, le jour de son 86ème anniversaire, son retrait de la vie musicale, scènes et studios. (https://fr.wikipedia.org/wiki/Nikolaus_Harnoncourt)

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Libre traduction : « Cher Public, l’état de mes forces physiques m’oblige à renoncer à mes projets. Me viennent immédiatement ces pensées : entre nous sur scène et vous dans la salle s’est nouée une relation inhabituellement profonde – nous sommes devenus une heureuse communauté de découvreurs ! Il nous restera beaucoup de cette aventure… Votre Nikolaus Harnoncourt. »

Au-delà de tous les hommages attendus, convenus, qu’a suscités ce retrait soudain et définitif, une appréciation personnelle, nuancée, celle d’un simple auditeur qui n’a pas toujours partagé les enthousiasmes de la critique.

D’évidence, il y a un avant et un après Harnoncourt, qui semble symboliser à lui seul tout le mouvement de recherche historique qui s’est développé sur la musique ancienne et baroque (puis romantique) à partir des années 50. Mais à le statufier de son vivant, on ne l’a pas nécessairement servi. Car, comme tous les grands musiciens, le chef d’orchestre qu’il était avait ses bons et ses mauvais jours, ses grands et ses moins grands disques.

Commençons par le moins bon, le côté « je vais décortiquer la partition devant vous » au risque de passer complètement à côté de l’élan, de la vivacité du concert : la trilogie symphonique finale de Mozart au Victoria Hall – mon premier contact « live » avec Harnoncourt ! – mortelle d’ennui (j’ai des témoins… et non des moindres !), puis à Paris au Châtelet une 7ème symphonie de Bruckner interminable, et enfin des concerts de Nouvel An à Vienne philologiques sans doute mais manquant totalement de pétillement et d’entrain. Comme cette poussive Valse des Délires (!!) de Josef Strauss

Mais il y a tant de réussites à mettre au crédit du vieux chef qu’on ne va pas gâcher l’humeur unanime.

Comme des symphonies de Haydn, où NH fait courir la poste à tous les menuets – on doute très fort que l’on ait dansé le menuet à ce tempo d’enfer du temps de Haydn ou même Beethoven, avant l’apparition de la valse ! -, comme des symphonies de jeunesse de Mozart. 

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Dans les autres répertoires (Monteverdi, Bach, Handel, Beethoven et les romantiques) je ne mets pas Harnoncourt en tête de mes préférences, ce qui n’atténue en rien l’admiration que je lui porte. Il lui arrive même de surprendre, en bien, dans Dvorak ou Verdi (le Requiem), en mal quand il s’attaque à Bartok, Smetana ou… Gershwin (Porgy and Bess.. méconnaissable !)  Mais gratitude et reconnaissance pour tout ce qu’il nous a appris à mieux écouter, tout ce qu’il nous a révélé de compositeurs et de partitions que nous croyions connaître.

On n’oublie pas non plus qu’il y a cent ans exactement, le 9 décembre 1915, naissait Elisabeth Schwarzkopf, déjà évoquée (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/10/03/legerete/) lors de la sortie du coffret (entièrement remasterisé) que Warner ex-EMI lui consacre81szngqwkwl-_sl1500_

Sylvain Fort dit très bien les sentiments que la dame et ses enregistrements provoquent, et aussi l’emblème d’une époque révolue qu’ils constituent : http://www.forumopera.com/actu/elisabeth-schwarzkopf-100-ans-apres.

J’ai souvent raconté l’extraordinaire journée que France-Musique avait organisée pour les 80 ans de la cantatrice, qui était venue tout spécialement de Zurich le matin même de ce samedi 23 décembre 1995, et qui en guise de salutations nous avait d’entrée couverts de reproches pour avoir diffusé dans la nuit précédente une version « live » du Chevalier à la rose qu’elle pensait avoir fait interdire. Ce n’était pas digne d’une grande chaîne comme la nôtre qu’elle écoutait surtout pendant ses nuits d’insomnie…Lui expliquer que diffuser un enregistrement couramment disponible dans le commerce ne constituait pas une infraction, mais sans doute une faute de goût… La dame, se rendant compte qu’elle y était peut-être allée un peu fort, nous présenta des excuses que nous acceptâmes de bonne grâce, pensant surtout à réussir tout une après-midi en public confiée à Jean-Michel Damian. Le studio 104 était comble, Georges Prêtre (qui avait assuré la création française de Capriccio de Strauss à l’opéra de Paris en 1964 avec Elisabeth Schwarzkopf) était présent, d’autres collègues de l’invitée du jour avaient laissé des messages (Christa Ludwig, Iliana Cotrubas, etc.).

On déroula le fil de ses souvenirs et de ses enregistrements. Ayant lu que le disque qui lui paraissait le plus parfait était… une opérette, et pas la plus connue, de Johann Strauss, Wiener Blut, j’avais suggéré à Damian de lui faire la surprise de diffuser le duo le plus connu…Et c’est alors que tout le public présent et nous fûmes témoins de l’émotion qui submergea Elisabeth Schwarzkopf qui, les yeux soudain perdus dans le vague, revivait un moment de grâce rare en studio.

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Dix ans après ce disque, elle donnait cet air accompagnée par Willi Boskovsky. Cet extrait représente finalement assez bien ce que Sylvain Fort décrit dans son papier, tout ce qui chez Schwarzkopf peut fasciner autant qu’irriter, la sophistication, le contrôle, le maintien. Moi j’aime…

*Microcosme politique : l’expression favorite de l’ancien premier ministre Raymond Barre, en 1978, pour désigner les partis et les responsables politiques qu’il détestait cordialement.

Légèreté

Il y a des expressions consacrées, dont les inventeurs n’ont pas mesuré l’ineptie : ainsi « spectacle vivant » (il y aurait donc des spectacles « morts » ?), ou « musique légère » (il y aurait donc de la musique « lourde » ?). Evidemment, on a fini par comprendre ce qu’elles recouvrent, il n’empêche, elles sont source de confusion.

Qui dit musique légère, pense musique facile, futile, un peu désuète, l’opérette de nos grands-parents, les viennoiseries qu’on nous sert chaque 1er Janvier.

Demandez plutôt aux interprètes, aux musiciens, aux chanteurs ce qu’ils en pensent, ils vous répondront tous que c’est souvent la plus difficile, la plus exigeante des musiques.

Pour reprendre les fameux concerts télévisés de Nouvel an, on pourrait s’amuser à dresser le palmarès des plus mauvaises prestations : de grands chefs qui n’ont pas trouvé la clé, le style, la manière des insubmersibles valses, polkas et autres marches de la dynastie Strauss & Co. (Ozawa, Jansons, Welser-Moest, Barenboim par exemple). Pourquoi revient-on toujours à Carlos Kleiber – deux concerts seulement, mais quels concerts ! en 1989 et en 1992 – ? Parce que, plus que tout autre, d’abord il aimait cette musique, et exigeait de multiples répétitions avec un orchestre pourtant aguerri. Il n’est que d’écouter (et voir) l’ouverture du Baron Tzigane (et ses tournures all’ungarese) ou la délicate polka lente Die Libelle (La libellule), pour mesurer tout le travail du chef qui donne à ces oeuvres non pas plus de poids ou de sérieux, mais au contraire leur véritable légèreté, et leur inépuisable parfum de nostalgie…

On commémorera en décembre prochain le centenaire de la naissance d’Elisabeth Schwarzkopf – je raconterai alors dans quelles circonstances nous avions organisé à France Musique une journée spéciale pour son 80ème anniversaire – Son éditeur historique EMI, même maquillé en Warner, prévoit un coffret-hommage :

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Pourquoi évoquer cette personnalité contestée, contestable, à propos de musique légère ? D’abord parce qu’elle-même, interrogée par Jean-Michel Damian lors de cette journée spéciale de décembre 1995, avait répondu que son enregistrement préféré, avant les Mozart, Richard Strauss où elle avait triomphé sur scène et au disque, était Wiener Blut (Sang viennois), et singulièrement le duo qu’elle forme avec Nicolai Gedda. On se rappelle une dame qui ne cherchait pas à cacher son âge, émue aux larmes de se réentendre dans cet enregistrement de 1953. En effet, il y a une manière de perfection dans ce que font les deux chanteurs et surtout le merveilleux chef suisse Otto Ackermann. Ensuite, parce que, dans les opérettes qu’elle a enregistrées (La Chauve-souris, Sang viennois, Le Baron tzigane, Une nuit à Venise de Johann Strauss et les Lehar – La Veuve joyeuse, le Pays du sourire), elle est tout simplement idéale, parce qu’elle met à chanter ces rôles le même soin, la même sophistication – qu’on lui a souvent reprochée, mais en quoi est-ce un défaut ? – que dans Mozart ou Richard Strauss. Et puis il y a un petit bijou, un disque d’extraits d’opérettes moins connues (Millöcker, Zeller, Suppé, Heuberger..) qui me quitte rarement. Comme un baume, une bouffée d’ailleurs, un bienfait.

Il est libre John

Il y a une quinzaine j’évoquais la parution récente, et pour beaucoup inutile, d’un double CD des concertos de Brahms (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/09/09/le-difficile-art-de-la-critique/).

Je rappelais qu’à la fin des années 60 le même Daniel Barenboim avait gravé les mêmes oeuvres avec un très grand chef, John Barbirolli. 

Du coup, j’ai ressorti cette version de ma discothèque, et plusieurs autres disques de ce chef vraiment méconnu (https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Barbirolli). Et j’ai redécouvert une vertu qui semble avoir échappé à la génération montante : la liberté, la fantaisie, l’art d’interpréter (ce qui ne veut pas dire trahir le texte).

Brahms justement, outre les deux concertos pour piano avec Barenboim, Barbirolli a gravé une version incroyable de tension, d’ampleur, de souplesse aussi, des symphonies avec le Philharmonique de Vienne. Malheureusement, comme la plupart des enregistrements de Sir John, difficilement trouvables en dehors d’un coffret-compilation naguère paru chez EMI.

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La musique anglaise bien sûr – comme si les chefs britanniques devaient être cantonnés au répertoire britannique ! – mais des merveilles dans la musique française (l’atavisme ? la mère du chef était française).

Des Sibelius, heureusement reparus, qui sont, à juste titre, considérés depuis belle lurette comme des références :

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Mahler, Schoenberg, Richard Strauss, tout ce que Barbirolli a gravé de ces compositeurs est indispensable : bien avant Karajan et Bernstein, le chef avait fait un travail phénoménal avec les Berliner Philharmoniker sur la 9ème symphonie de Mahler, en 1964. Et cela donne une version d’une infinie grandeur.

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Mais là où éclate avec le plus de force la personnalité exceptionnelle de ce chef, c’est dans les « live » qu’heureusement on nous restitue peu à peu. Barbirolli ose tout, parfois au détriment de la précision d’ensemble, mais le souffle, la respiration, qu’il imprime à ce qu’il dirige balaie toutes les réticences et soulève l’enthousiasme. C’est spectaculaire dans la musique viennoise, qu’il affectionnait tout particulièrement. On regrette que les Wiener Philharmoniker ne l’aient jamais invité pour leur concert du Nouvel an, cela nous aurait épargné tant de concerts ratés et sans relief (comme ceux de la dernière décennie…).

Ecoutez ce « live » – c’était lors des Prom’s – de la valse L’or et l’argent de Lehar : la foule murmure ce thème si célèbre, tandis que le chef se permet toutes les libertés, les respirations, et que l’émotion nous gagne.

Même sentiment quand on écoute l’ouverture – si difficile – de La Chauve-souris de Johann Strauss… et c’était un orchestre anglais, qui ne fréquentait pas cette musique si souvent.

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Bref, rien à jeter dans le legs discographique de John Barbirolli, et surtout le souhait qu’EMI devenu Warner ne se contente pas du coffret cité plus haut, mais rende à nouveau disponibles les Mahler, Tchaikovski, Dvorak, Grieg, et surtout Brahms, idiomatiques, inspirés, éperdus de liberté.

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P.S. Le sujet d’actualité de ce mardi, à Paris, c’était la pose d’une plaque commémorative dans l’île Saint-Louis, là où vécurent jusqu’à leur mort la pianiste Geneviève Joy, et son mari le compositeur Henri Dutilleux (1916-2013). Inutile polémique, cérémonie ratée.

Seiji 80

On a à peine eu le temps de souffler les 70 bougies d’Itzhak Perlman qu’on doit fêter les quatre fois vingt ans d’un chef d’orchestre qui suscite une admiration unanime : Seiji Ozawa, né le 1er septembre 1935 dans une province chinoise sous domination japonaise (https://fr.wikipedia.org/wiki/Seiji_Ozawa)

D’abord on a envie de lui souhaiter un rétablissement durable, la maladie n’a pas épargné le vieux maître. Ensuite on veut lui dire combien on l’aime, pour son charisme, son rayonnement, sa manière unique d’inviter à la musique ceux qui jouent comme ceux qui écoutent. Les rééditions considérables qui paraissent à l’occasion de ce 80ème anniversaire démontrent l’immensité de son répertoire et de sa curiosité. On pourra toujours ergoter sur ses Bach, ses Beethoven ou même ses Mahler, où d’autres sont plus idiomatiques ou inspirés.

Mais dès ses premiers enregistrements (pour RCA), Seiji Ozawa est un maître de la couleur, des alliages de timbres, de la sensualité : ce n’est pas pour rien qu’il est resté 25 ans à la tête de l’orchestre symphonique de Boston, déjà forgé par Charles Munch, et qu’il y a excellé dans la musique française et russe.

J’ai découvert Shéhérazade de Rimski-Korsakov avec Seiji Ozawa et son premier enregistrement de l’oeuvre avec Chicago (à l’époque pour EMI).

Pas seulement parce qu’il avait gagné le Concours de jeunes chefs d’orchestre de Besançon en 1959, Seiji Ozawa a toujours aimé la France, la musique française, et heureusement l’Orchestre National de France l’a quelquefois invité. Cela ne met que mieux en évidence l’occasion manquée pour Paris de s’attacher durablement les services de ce grand chef : à la fin des années 90, les grands orchestres parisiens    et l’Opéra de Paris étaient tous en quête de directeurs musicaux. Au Philharmonique de Radio France, l’après-Janowski, à l’Orchestre National de France, la succession de Dutoit, à l’Orchestre de Paris après Bychkov. Le pire, et j’étais bien placé alors pour le savoir, c’est qu’on n’avait même pas posé la question à Seiji Ozawa, alors qu’il ne faisait pas mystère de son souhait de renforcer ce lien particulier avec la France et Paris.

Au lieu de quoi, il a pris en 2002 la direction de l’opéra de Vienne (jusqu’en 2010) où il n’avait rien à apporter et où il n’a guère laissé de trace. Il est vrai qu’en parallèle il s’était investi très fortement au Japon, avec le New Japan Philharmonic, le festival Saito Kinen à Matsumoto.

Il laisse donc une quantité impressionnante d’enregistrements, tout n’est pas de la même importance, mais outre la musique française et russe qu’il magnifie, on trouvera son bonheur dans des répertoires moins attendus, surtout quand il dirige Vienne et ses sonorités pulpeuses. Beaucoup de doublons bien sûr, puisque Ozawa a enregistré plusieurs fois certaines oeuvres un peu fétiches (comme cette Shéhérazade de Rimski). Mais EMI/Warner, Deutsche Grammophon, Philips/Decca ont bien fait les choses et l’éternel jeune homme bondissant le mérite bien (Tous ces coffrets ne sont pas tous disponibles en France actuellement, mais en jonglant entre les différents sites d’Amazon, on les trouve aisément à petit prix).

Il n’est pas anodin que l’un des tout premiers enregistrements d’Ozawa, qui avait fait sensation à l’époque, ait été consacré à la Turangalila de Messiaen en 1967 :

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Le coffret Warner comprend en réalité d’une part les enregistrements parus sous label EMI dans les années 70, et d’autre part les disques plus tardifs enregistrés pour Erato.

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Plus fort encore, le coffret des années Philips (50 CD)

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Et, chez Deutsche Grammophon, deux offres concurrentes, qui se recoupent en partie.

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Le détail de ces quatre coffrets est à découvrir sur le site : http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2015/09/01/ozawa-80-8493127.html