Le violon d’avant guerre

Avant mon escapade vacancière, j’avais commencé à dérouler le fil des Mémoires non publiés (Autour du monde en 80 années) de Robert Soëtens : https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/08/03/il-venait-davoir-18-ans/. 

Dès son admission au Conservatoire de Paris en 1910, le jeune Robert court les concerts, dans le cadre d’une vie musicale d’une profusion exceptionnelle. Récit :

« Je fréquentais surtout les concerts des violonistes célèbres, nouveaux pour moi, le fascinant Kreisler, dont les « tziganeries » et les viennoiseries d’un répertoire personnel n’altéraient en rien la grandeur de l’artiste, incomparable dans la tendresse mozartienne, Bronislaw Hubermann, l’idéal interprète, rêveur et confidentiel, des Sonates de Brahms, qui nous racontent son amour pour Clara Schumann, l’enchanteur Jacques Thibaud dont j’avais reçu, avant octobre 1910, lors de ses passages à Paris entre deux tournées, ainsi que durant l’été à Saint-Lunaire, des leçons de charme violonistique, auxquelles s’ajoutèrent celles du tennis, dont Thibaud était très amateur avant de se consacrer au golf. J’ai vu, ensemble sur un court de championnat, l’équipe Cortot/Casals jouant contre Thibaud et je crois le pianiste Maurice Daumesnil. Aux concerts du célèbre trio (Cortot/Thibaud/Casals) qui faisait courir le Tout-Paris, j’étais souvent le tourneur de pages de confiance, c’est-à-dire assis à la meilleure place !

Je ne manquais pas non plus un récital d’Enesco, si musicalement enrichissant; avec lui, le compositeur était l’interprète des autres, le violon n’étant qu’un moyen. Il partageait rigoureusement sa vie en deux tranches très précises et régulières annuellement – celles du violoniste et du compositeur, faisant, en octobre, une tournée de récitals en Roumanie, en novembre et décembre des tournées en France, en janvier et février aux Etats-Unis, puis en mars et avril un séjour à Paris, rue de Clichy où j’eus le privilège plus tard de le visiter et de jouer, lui étant au piano, sa 2eme sonate. Enfin, de mai à septembre, retiré dans sa résidence de Bucarest, au palais de la princesse Cantacuzène, son épouse, et à Sinaia où il possédait une villa toute blanche dans les pins, il se consacrait à la composition. »

J’interromps ici le récit de Robert Soëtens pour évoquer un souvenir personnel. Pendant l’été 1973, lors d’un voyage en Roumanie déjà évoqué ici (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/08/12/et-la-callas/), j’ai visité cette maison de campagne d’Enesco (en réalité, Enescu, mais il faut croire que les Roumains qui fréquentaient Paris redoutaient une prononciation à la française de la fin de leur nom, et préféraient un « o » final plus raffiné et exotique, d’où Enesco, Bibesco, etc.), la Villa Luminis construite en 1926 à Sinaia.

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Il y a quarante et un ans, la maison n’était pas encore transformée en musée-mémorial, mais pouvait se visiter. Mon cousin et moi fûmes reçus par un gardien-concierge qui parlait quelques mots de français, et lorsque je lui dis que je jouais un peu de piano… il me fit cadeau de trois partitions d’Enesco pour piano, d’une difficulté telle que je ne suis jamais allé au -delà d’une tentative de déchiffrage ! Mais c’est sans doute le souvenir le plus émouvant que j’ai rapporté de cette première découverte de la Roumanie.

Suite du récit de Robert Soëtens :

« Parmi les pianistes, mon enthousiasme allait à Cortot, poète du piano, nourri d’une riche culture intellectuelle, qui s’exprimait dans son jeu; j’admirais aussi le beethovénien Risler, l’impétueux Sauer (l’un des derniers élèves de Liszt), mais restais bien déçu – par rapport à l’importance de sa renommée – des rubatos chavirants de Paderewski« 

Demain suite des souvenirs de R.Soëtens : Pelléas, Le Sacre, le Théâtre des Champs-Elysées…

Quelques disques indispensables pour relayer les souvenirs de notre violoniste centenaire :81fjRDgraLL._SL1500_

Mention toute particulière et affectueuse l’âme de ce très bel enregistrement de la musique de chambre d’Enesco, la violoniste Tatiana Samouil

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Et l’unique opéra d’Enesco en français, écrit en grande partie dans la Villa Luminis :

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La saison des saisons

Il y a un rituel dans ce qu’on appelle encore, improprement, les « institutions » culturelles : on présente plusieurs mois à l’avance la saison à venir de concerts, d’opéras, de représentations, de sa « maison ». Depuis quand, pourquoi, à quelles fins ? Je n’ai jamais obtenu de réponse convaincante à ces questions.

Il y a même comme une concurrence, c’est à qui dégainera le plus tôt !

L’explication nous est donnée par les spécialistes du marketing : il s’agit pour chaque opérateur d’engranger un maximum d’abonnements, et comme les moyens du public ne sont pas illimités, on peut imaginer que celui qui fait l’offre la plus alléchante et qui la présente le premier aura les faveurs de ce public.

C’est sans doute encore en partie vrai, mais l’explication ne résiste pas à une analyse plus poussée des comportements des spectateurs/auditeurs/ »consommateurs » de culture.

La prise d’un abonnement suppose qu’on sait à l’avance comment on va organiser son agenda, le 2 mai 2014 je sais ce que je ferai le 15 mai 2015 ! Certes pour une partie non négligeable du public qui n’est plus dans la vie active, ce type d’organisation est encore envisageable. Mais pour tous les autres, le principe même de l’abonnement bloqué me semble obsolète.

Il faut aussi opérer une distinction entre un opéra et une salle de concert ou un théâtre. Un opéra – comme celui de Liège – affiche 8 à 10 titres par saison, un théâtre – comme le Théâtre de Liège – ou une salle de concert – comme la Salle Philharmonique de Liège – au moins dix fois plus. Ce n’est amoindrir en rien les mérites de l’Opéra royal de Wallonie que de dire cette évidence qu’il est plus facile de « vendre » et de communiquer sur 8 spectacles, que sur…80 !

http://www.rtc.be/reportages/262-general/1461063-theatre-de-liege-saison-2014-2015

http://www.rtc.be/reportages/262-general/1461079-la-nouvelle-saison-de-lopera-royal-de-wallonie

L’Orchestre Philharmonique Royal de Liège va se prêter au même exercice le 14 mai prochain, l’exercice est obligé tant à l’égard de la presse que d’un coeur de public fidèle. Tout a été fait pour que la saison 14/15 soit alléchante, attractive. Mais ce serait une erreur stratégique que de penser qu’une belle brochure, une belle soirée de présentation sont l’alpha et l’omega de la conquête du public. C’est une étape nécessaire, mais absolument pas suffisante, surtout pour convaincre de nouveaux publics, élargir et conforter ceux qu’on a réussi à capter. C’est pourquoi nous organisons une sorte de seconde salve, une journée « portes ouvertes » en septembre à destination de ceux qui hésitent encore, qui veulent bien se risquer à la musique classique, mais à pas comptés et guidés par des formules de concert plus adaptées aux modes de vie contemporains.

Le succès foudroyant de nouvelles séries comme « Les samedis en famille »  et « Music Factory » (voir http://www.oprl.be) prouve qu’il y a encore des gisements de publics intéressés par la musique classique, le concert symphonique, mais dans des conditions et des formats qui n’ont plus rien à voir avec le rituel du grand concert « d’abonnement ».

Autre bonne nouvelle à annoncer le 14 mai, une politique discographique qui se maintient au plus haut niveau, avec la sortie d’un disque auquel nous tenions beaucoup, puisqu’il met à l’honneur l’un des plus célèbres enfants de Liège, le violoniste et compositeur Eugène Ysaye, plusieurs brillants jeunes solistes de l’Orchestre, et un autre violoniste/chef d’orchestre très aimé à Liège, Jean-Jacques Kantorow. Musiq3 nous a grillé la politesse en en faisant son disque de la semaine : http://www.rtbf.be/musiq3/article_cd-de-la-semaine-harmonies-du-soir-eugene-ysaye-musique-de-wallonie?id=825700751rJNrAYxTL