Que sont-ils ou elles devenu(e)s ?

J’ai toujours été intéressé, fasciné parfois, intrigué souvent, par le sort de ceux ou celles qui sont tôt devenus célèbres, qu’il s’agisse d’artistes, de musiciens, de responsables politiques ou autres personnalités. Pourquoi, à un moment donné, disparaissent-ils de nos radars, des réseaux d’information, des véhicules de la notoriété ?

C’est à cette fin que j’avais créé à France Musique la série « Mémoire retrouvée » à l’été 1994. Ma première idée de titre était d’ailleurs… le titre de cet article : Que sont-ils devenus ? Comme me l’avaient fait alors remarquer des collaborateurs de la chaîne, cela risquait d’être vexant, au moins discourtois, pour quelques unes des personnalités que nous allions interroger, qui s’étaient certes retirées de la carrière active, mais qui n’avaient pas forcément disparu de nos mémoires. C’est ainsi que ma chère Mildred Clary avait réalisé en 1997 trois émissions de Mémoire retrouvée avec Renata Scotto, que France Musique a rediffusées en août 2023 lors du décès de la cantatrice italienne (à réécouter ici)

Au gré de mes voyages dans ma discothèque, je retrouve finalement un grand nombre de musiciens, dont je me demande ce qu’ils sont devenus.

Le violoncelliste Julian Lloyd Webber

Il porte un patronyme très familier aux amateurs de comédie musicale, puisque c’est le frère d’Andrew Lloyd Webber, le compositeur entre autres de The Phantom of the Opera, Evita ou Cats. J’ai un seul disque de Julian, que je n’ai jamais entendu en concert.

Comment s’est-il, lui le Britannique, retrouvé à enregistrer à Prague avec l’orchestre philharmonique tchèque et son chef d’alors, Václav Neumann (1920-1995). Mystère ! Mais le disque est beau.. et généreux (avec les concertos de Dvorak et Elgar)

Le ténor Luca Canonici

Ce devait être en janvier 1989, un concert-événement filmé (pour une fois) par la télévision suisse romande, à Genève, avec l’Orchestre de la Suisse romande dirigé par Armin Jordan. La star de la soirée (la télévision avait fait spécialement confectionner une affiche dont elle tenait toute la place !) était Barbara Hendricks, mais je ne me rappelle plus qui a eu l’idée de lui adjoindre un jeune ténor qui avait remplacé José Carreras dans La Bohème le film que Luigi Comencini avait réalisé à partir de la bande-son enregistrée par James Conlon

Pour tout dire, je ne suis pas le seul, ce jour-là, à être tombé sous le charme de Luca Canonici, beaucoup plus convaincant en Rodolfo que B.H. en Mimi. Et dans tous les autres airs en solo ou en duo dont il nous régala.

Je revis le jeune ténor italien une seule fois, à l’été 1990, à Aix-en-Provence où il chantait dans L’élixir d’amour de Donizetti. J’avais passé une partie de l’après-midi à l’hôtel du Roi René à recueillir les confidences d’un ami que la maladie allait emporter trois ans plus tard… C’est dire si la rencontre inopinée de Luca Canonici dans le hall de l’hôtel fut une distraction bienvenue : nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre. Je le vis préoccupé – le stress d’avant représentation ? -, il me confia ne pas savoir mettre sa cravate. L’amitié tient parfois à bien peu de choses : je lui refis sa cravate dans un grand éclat de rire. Et depuis lors, je ne l’ai jamais revu. Je n’ai eu que ses rares disques pour garder la trace de ces fugaces souvenirs.

En allant sur sa chaîne YouTube, je découvre qu’un peu à la manière d’un Roberto Alagna, le sexagénaire Luca Canonici, ne dédaigne pas pousser la chanson

La mezzo-soprano Doris Soffel

A Genève, j’ai le souvenir de l’avoir vue et entendue plusieurs fois, dans Mahler, comme dans Rossini. Aussi belle qu’immédiatement sympathique, drôle, ne s’économisant jamais, l’anti-diva !

Je découvre cette mélodie de Massenet magnifiquement dite par Doris Soffel.

Suite à un prochain épisode.

Suivez le chef

Débuts parisiens

Devais-je y aller en tant qu’ami ou comme critique ? J’ai hésité un moment avant d’accepter de « couvrir »‘ pour Bachtrack le Rigoletto donné à l’Opéra Bastille ce dimanche. C’était une première pour le chef vénézuélien Domingo Hindoyan. Une première parfaitement réussie pour lui, même si la mise en scène et certains chanteurs laissent à désirer (Bachtrack: « la direction musicale et le rôle-titre sont autant d’atouts qui magnifient le chef-d’oeuvre de Verdi« )

Il y a une bonne quinzaine d’années que je connais l’actuel chef de l’orchestre de Liverpool, que je l’avais invité à plusieurs reprises (à l’instigation d’un impresario – Pedro Kranz – aujourd’hui disparu en qui j’avais grande confiance) à diriger l’Orchestre philharmonique royal de Liège (lire Hindoyan dirige à Liège). Pour ma première édition en 2015 comme directeur du Festival Radio France à Montpellier, c’est tout de suite à lui que j’avais pensé pour le concert d’ouverture avec un programme particulièrement festif avec l’orchestre de Montpellier. Les musiciens comme le public se rappellent encore un fameux Boléro !

Et puis il y eut en 2016 Iris de Mascagni, en 2017 Siberia de Giordano, avec Sonya Yoncheva, et en 2021 une glorieuse soirée de clôture avec ce couple aussi heureux sur la scène que dans la vie.

Ecoutez ce que disait Christian Merlin, mon cher confère du Figaro, à propos du travail du chef et de la chanteuse, alors qu’on prévoyait de donner avec eux, en juillet 2020, Fedora de Giordano. Projet évidemment abandonné pour cause de pandémie…

Ici à Bordeaux, après une superbe représentation du Démon de Rubinstein dirigée par un autre ami cher, Paul Daniel (à droite) et avant un concert que devait diriger Domingo Hindoyan (à gauche) en janvier 2020.

Soirée de clôture du festival Radio France 2021 : la fête retrouvée après la longue parenthèse de la pandémie, avec Sonya Yoncheva et Domingo Hindoyan.

Oui ou non

Je me pose toujours la question de la pertinence pour un chef d’orchestre d’aller au bout de ses limites. Pour un Bernard Haitink qui, à 90 ans, un an avant sa mort, a mis fin à sa carrière, après quelques concerts où il n’était déjà plus que l’ombre de ce qu’il avait été, on a le contre-exemple éloquent de Charles Dutoit, 88 ans depuis le 7 octobre, qui ne ralentit ni ses voyages (on se demande quels pays il lui reste à visiter dans le monde !), ni ses concerts. Dans le nouveau numéro de Classica, Olivier Bellamy livre une interview-fleuve, qui aurait mérité un meilleur découpage et un vrai travail de décryptage d’un entretien où tout se mêle et s’emmêle parfois : Charles Dutoit est bavard et il a tant à dire d’une vie foisonnante. A lire tout de même !

En revanche, quel intérêt y a-t-il pour le public, ses admirateurs, et le grand musicien qu’il a été, de documenter l’inexorable décrépitude de Daniel Barenboim ? Je trouve presque indécent d’assister à cette déchéance. La critique n’ose pas écrire ce qui pourtant saute aux oreilles des derniers disques de Barenboim chef : qu’on ne devrait même pas les publier. Dernier triste exemple en date : la Symphonie de Franck avec l’orchestre philharmonique de Berlin ! Emouvant diront certains, infiniment triste diront tous les autres…

Barenboim avait gravé il y a presque cinquante ans une magnifique version de la dite symphonie avec l’Orchestre de Paris au tout début de son mandat. En rester à ce souvenir lumineux !

Spectaculaire

Je crois bien que la dernière fois que j’avais pénétré dans le Cirque d’hiver à Paris, c’était il y a…30 ans, pour un concert estival de l’orchestre des jeunes Gustav Mahler dirigé par Claudio Abbado !

Pourtant je passe devant cet admirable bâtiment presque quotidiennement quand je suis à Paris.

Cela doit faire à peu près autant de temps que je n’avais pas vu un spectacle de cirque. J’ai saisi l’occasion d’un nouveau spectacle proposé par le Cirque d’hiver Bouglione – Spectaculaire – pour y emmener mes petites-filles et leur oncle. Je ne sais pas qui de nous quatre a été le plus impressionné…

La première chose que je relève quand je me rends à un spectacle c’est la qualité de l’organisation et de l’accueil (vieux réflexe professionnel !). Tout ici, depuis la réservation sur le site du cirque d’hiver, jusqu’à l’entrée, le contrôle, le placement, est parfaitement réglé. Le personnel est nombreux, disponible, souriant, pas non plus intrusif – on n’a pas l’impression qu’on cherche à tout prix à vous vendre le programme… ou du pop corn ! – A l’entracte, dans le vaste foyer, on apercevra , sur les différents stands, nombre d’artistes – pour beaucoup membres de la famille Bouglione – sans leurs habits et leur maquillage de lumière.

Mais c’est bien le contenu du spectacle qui fait honneur à la grande tradition du cirque, même si depuis une loi de 2021, les cirques ne présentent plus d’animaux dits sauvages.

Et, last but not least, c’est un véritable orchestre d’une dizaine de musiciens, une excellente violoniste, une chanteuse bien en voix, qui rythme, accompagne, l’ensemble du spectacle.

Il faut soutenir, encourager, applaudir ces troupes d’artistes magnifiques : en l’occurrence la publicité faite pour ce spectacle est tout sauf mensongère, elle ne donne qu’une petite idée de la multiplicité des talents exceptionnels qui s’y produisent.

Le requiem d’Abbado

Puisque j’évoque le souvenir d’Abbado dans cette même enceinte du Cirque d’hiver et qu’en ce 2 novembre, nous célébrons les morts, un extrait d’un Requiem de Verdi, donné en janvier 2001 à Berlin qui avait bouleversé les spectateurs/auditeurs et tout le monde de la musique : le grand chef italien y paraissait très amaigri, émacié, et épuisé à la fin du concert. Il avait interrompu son activité plusieurs semaines pour soigner le cancer de l’estomac qui finirait par l’emporter treize ans plus tard.

Je me rappelle encore Roberto Alagna confiant à France Musique l’émotion qui l’avait étreint lors des répétitions et du concert face au courage de Claudio Abbado

En scènes : Alagna, Sawallisch et le Domino noir

Roberto le sexygénaire

Comme souvent, les publications ont un métro/train/avion de retard. Roberto Alagna, notre ténor/trésor national a fêté ses 60 ans le 7 juin… 2023, mais ce n’est que maintenant que sortent disques et coffrets qui célèbrent son passage dans la catégorie des sexygénaires !

J’invite à relire ce précédent article : Un miracle qui dure et le long portrait que Sylvain Fort avait consacré à Roberto Alagna dans Forumopera, comme le texte qu’il avait signé pour ce premier coffret paru en 2018

Aujourd’hui Warner réédite l’intégrale des opéras auxquels Alagna a prêté sa voix et son talent, souvent en compagnie de son ex-épouse Angela Gheorghiu.

Que du connu et du reconnu ! Mais quel bonheur de retrouver intact ce timbre de lumière, cette fougue juvénile, et cette diction si parfaite !

Aparté publie, de son côté, un disque au titre explicite : Roberto Alagna y révèle le secret de son éternelle jeunesse.

Sawallisch suite et fin

En mai dernier, comme pour les 60 ans d’Alagna, je regrettais le retard mis à célébrer le centenaire de l’un des grands chefs du XXe siècle, Wolfgang Sawallisch (1923-2013). Lire : Les retards d’un centenaire.

Heureusement, Decca et Warner se sont bien rattrapés et on n’attendait plus que le complément annoncé : l’intégrale – ou presque – des opéras enregistrés par Sawallisch, pour l’essentiel à Munich dont il fut le Generalmusikdirektor incontesté de 1971 à 1992. Mais Warner précise – et c’est bien de le faire – que, même parus jadis sous étiquette EMI, Arabella et Friedenstag, ne sont pas inclus dans ce coffret pour des questions de droits.

Wagner et Richard Strauss s’y taillent la part du lion, mais ce coffret contient de vraies raretés comme Weber, Schubert ou les deux brefs opéras de Carl Orff.

Mozart: La flûte enchantée
Weber: Abu Hassan
Schubert: Die Zwillingsbrüder
Wagner: Der Ring des Nibelungen, Les Maîtres-Chanteurs de Nuremberg
Richard Strauss: Capriccio, Intermezzo, Die Frau ohne Schatten, Elektra
Carl Orff: Die Kluge, Der Mond

Mais je conserve une affection toute particulière pour ma toute première version de La flûte enchantée, le premier coffret d’opéra que j’ai acheté à sa sortie en 1973, avec celle qui est à jamais la plus extraordinaire Reine de la nuit, l’immense Edda Moser.

Je recommande très vivement ce coffret :

Auber à l’Opéra-Comique

On avait adoré Le Domino noir donné au printemps 2018 à l’Opéra-Comique (voir L’esprit Auber). Ce fut pour moi la dernière occasion d’applaudir Patrick Davin, si brutalement arraché à notre affection il y a un peu plus de quatre ans déjà. Pour le compte de Bachtrack, j’ai eu la chance d’assister à la première de la reprise de cette formidable production, dirigée cette fois par le maître des lieux, Louis Langrée. Mon compte-rendu vient de paraître : La reprise triomphale du Domino noir à l’Opéra Comique.

Ses amis furent heureux, à l’issue de cette première, d’assister à la remise de la Croix de Commandeur des Arts et Lettres à celui qui a bien mérité de la culture et de la musique française.

Souvenirs (III) : Le Grand Echiquier de Karajan

C’est sans doute de tous les documents que j’ai enregistrés sur cassettes vidéo (Souvenirs), ceux que je suis le plus fier d’avoir retrouvés et fait numériser : le Grand Echiquier, légendaire émission de Jacques Chancel (lire La culture joyeuse) qui avait accueilli durant plus de trois heures en direct l’Orchestre philharmonique de Berlin et Herbert von Karajan ! C’était le 24 juin 1978. Jamais je n’oublierai la joie, l’enthousiasme qui furent les miens. Malheureusement, pour des raisons de droits (Jacques Chancel n’étant pas le seul « auteur » légal de cette émission), ce numéro du Grand Echiquier, pas plus que les autres, n’a jamais été rediffusé, ni a fortiori édité.

Je laisse chacun découvrir d’abord le grand chef s’exprimant dans un français parfait, dans une tenue décontractée qui a dû surprendre ceux qui ne voient les chefs qu’en queue-de-pie, et surtout bien sûr les solistes qui participent à cette émission…

Chicago à l’heure de la sieste

Impossible de manquer le seul concert parisien de l’orchestre symphonique de Chicago et de son actuel chef Riccardo Muti dans le cadre d’une tournée européenne considérable (pas moins de 23 concerts !).

C’était hier soir dans une Philharmonie de Paris comble.

Le programme lui-même comme une signature du chef : pas de soliste, la création française de la dernière pièce d’orchestre de Philip Glass, la symphonie « italienne » de Mendelssohn, et un poème symphonique de jeunesse de Richard Strauss, que j’avais découvert grâce au disque… de Riccardo Muti dirigeant le philharmonique de Berlin, Aus Italien.

Je ne vais pas tourner autour du pot: j’ai été déçu mais pas surpris.

Dans un article écrit pour Forumopera (Le requiem bavarois de Muti), je relevais déjà le contraste saisissant entre le fringant quadragénaire qui livrait en 1981 une fabuleuse version du Requiem de Verdi et le chef devenu octogénaire qui plombait la Missa Solemnis de Beethoven qu’il avait dirigée durant l’été 2021 à Salzbourg.

Sur mon blog (La quarantaine rugissante et Ces vieux qui rajeunissent et inversement), je notais, à propos du concert de Nouvel an 2021 à Vienne (toutes les craintes sont permises quand on sait que Riccardo Muti dirigera à nouveau celui du 1er janvier 2025, année du bicentenaire de Johann Strauss !) : « En regardant le concert de Nouvel an hier, en direct de la salle dorée du Musikverein de Vienne, vide de tout public, j’avais la confirmation d’un phénomène si souvent observé : le fringant Riccardo Muti qui dirigeait son premier concert de l’An en 1993 a laissé la place à un bientôt octogénaire (le 28 juillet prochain) qui empèse, alentit, la moindre polka, wagnérise les ouvertures de Suppé, et surcharge d’intentions, de rubato, les grandes valses de Johann Strauss. » (2 janvier 2021)

Alors bien entendu, hier soir, on admirait d’abord l’une des plus belles phalanges du monde, le Chicago Symphony Orchestra (l’autre CSO américain !), que je n’avais entendu qu’une fois en concert à domicile. C’était à l’automne 2006 comme je l’ai raconté dans mon hommage au légendaire cor solo de l’orchestre, Dale Clevenger disparu il y deux ans (Le cor merveilleux de Dale C.).

On admirait aussi l’élégance, la prestance et la précision du chef napolitain, qui, à 83 ans, semble épargné par les douleurs du grand âge.

Mais après une bien fade création française de la dernière oeuvre symphonique de Philip Glass, qui permettait au moins d’entendre la perfection et la chaleur des cordes de Chicago, on eut droit à une Symphonie « italienne » de Mendelssohn, magnifiquement confectionnée – un travail de haute précision dans chaque pupitre – mais privée de tout élan romantique, de cette « italianita » jadis si réjouissante sous la houlette impérieuse du chef. Comme dans cette captation réalisée à Salzbourg, Muti avait alors 36 ans !

Quant à la suite symphonique en quatre tableaux, Aus Italien, on n’a guère de comparaison possible qu’avec le propre disque de Muti avec Berlin en 1988.

Il semblerait que Richard Strauss, croyant citer des chansons populaires napolitaines dans le dernier volet, ait eu maille à partir avec le véritable auteur de la chanson Funiculi, Funicula, composée en 1880 par Luigi Denza, qui ne manqua pas de réclamer des droits d’auteur à son illustre confrère !

De nouveau, dans cette oeuvre, souvent à court d’inspiration et d’originalité, mais formidablement écrite pour le grand orchestre, les pupitres du Chicago Symphony furent, hier soir, en tous points conformes à leur légende. Mais l’Italie décrite par Strauss, semblait faire la sieste, bien loin des atmosphères festives et populaires qu’Aus Italien est censée évoquer.

Muti et ses musiciens de Chicago offrirent un « bis » de rêve avec l’intermezzo de Manon Lescaut de Puccini. C’était ce qui s’appelle jouer sur du velours.

Bref extrait de Aus Italien :

L’été 23 (VIII) : premiers Verdi avec Renata Scotto

J’apprends la disparition de la cantatrice italienne Renata Scotto (1934-2023). Les hommages vont fleurir et c’est bien ainsi. Même si je me rappelle avoir jadis lu ici et là des commentaires pas toujours agréables sur la personnalité de la disparue.

Pour l’adolescent que j’étais et qui se constituait peu à peu une discothèque à petit prix, Renata Scotto ce fut ma première Traviata et, quelques années plus tard, ma première Abigail dans Nabucco de Verdi.

Je me fichais bien que les critiques des magazines spécialisés que je commençais à lire à l »époque ne trouvent pas cette version assez ceci ou cela, trouvant la direction d’Antonino Votto « routinière ». Ma première Traviata fut et reste pour toujours Renata Scotto. Quand en 1980 Riccardo Muti la sollicitera à nouveau dans sa pleine maturité, je craquerai encore…

C’est encore avec Riccardo Muti au disque que je vais découvrir l’intégralité de l’opéra Nabucco. Je ne trouverai jamais version plus convaincante que celle-ci, et une fois encore Abigail sera pour moi la voix de Renata Scotto.

Je vais passer en revue ma discothèque, du côté de Puccini en particulier. Et d’autres trésors sûrement.

Merci Madame ! Vous resterez la Traviata de mon coeur.

Les disparus de mai

J’essaie, autant que possible, d’éviter que ce blog se transforme en obituaire, Il y a des disparitions qui me touchent, d’autres qui m’indiffèrent, ou plus exactement qui ne m’inspirent aucun commentaire.

Menahem ou l’art du chant

Mon cher Menahem Pressler est mort le jour où Charles III se faisait couronner, à quelques mois de son centième anniversaire. Je l’ai souvent évoqué sur ce blog. Souvenirs toujours vivaces de merveilleuses soirées à Liège, à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Berlin et à Montpellier. Je réécoute sans m’en lasser le précieux legs qu’il nous a laissé avec le Beaux-Arts Trio. Et je redécouvre des enregistrements plus récents, qui sont autant de témoignages d’un art du chant si éloquent.

Je découvre aussi ce documentaire si émouvant.

Me revient un souvenir très particulier, parmi tant d’autres. J’étais à Saint-Pétersbourg à la fin décembre 2013, pensant y célébrer le passage de l’an neuf sous la neige et dans le froid – il n’y eut ni neige ni froid ! –

mais j’avais pris des places pour trois opéras et un concert au Marinski, tous dirigés par Valery Gergiev (j’y vis Anna Netrebko y faire ses débuts dans Le Trouvère). Le concert, donné un après-midi, était entièrement voué à Mozart, avec notamment le 17ème concerto joué par…Menahem Pressler. Le jour dit, on nous prévint que le concert commencerait avec une heure de retard, les répétitions n’étant pas terminées. Mozart vu par Gergiev, c’était a priori exotique, ce fut plus que réussi (une Jupiter de haut vol !). Quelques mois plus tard, Menahem Pressler me rappela les circonstances de ce concert qui faillit avoir lieu sans lui. Les répétitions du concerto étaient laissées à l’initiative du premier violon et de l’orchestre qui, selon le pianiste, n’avaient aucune idée du phrasé, du style mozartien. Pressler fit savoir qu’il renonçait à jouer avec des partenaires aussi obtus et rentra à son hôtel. Coup de fil de Gergiev, qui s’excusa platement et lui promit une nouvelle répétition (avec lui bien sûr). C’est à cette répétition in extremis que nous dûmes le début différé du concert… et une exécution peut-être pas mémorable mais au moins convaincante du concerto de Mozart !

Ingrid Haebler ou l’ennui distingué

La pianiste autrichienne Ingrid Haebler, née le 20 juin 1929, est morte le 14 mai dernier. Je m’aperçois que je ne lui ai encore jamais consacré un billet. Alors que j’avais acquis il y a quelques années un coffret édité par la branche coréenne d’Universal, comportant toutes ses gravures de Schubert et Mozart, coffret republié il y a peu par Decca avec quelques ajouts.

Je me rappelle Armin Jordan qui aimait bien jouer avec elle, parce que, me disait-il, elle était toujours « juste » stylistiquement.

Mais Dieu que tout cela est propre et ennuyeux ! Désolé, je n’y arrive pas, j’ai écouté ses sonates de Schubert et de Mozart, ses concertos aussi. Il n’est que de comparer Pressler et Haebler dans le même 27ème concerto de Mozart,.. L’un chante (avec les moyens techniques de son âge), l’autre tricote aimablement.

Je peux comprendre que certains aiment ce jeu aussi ordonné que la coiffure de l’interprète. Tant dans Mozart que dans Schubert j’ai besoin de plus de vie, de sang, de rires et de larmes.

Grace pour l’éternité

Je n’ai jamais eu la chance d’entendre Grace Bumbry ni en concert ni sur scène. Née le 4 janvier 1937 à St Louis aux Etats-Unis, elle est morte le 7 mai dernier à Vienne où elle s’était retirée. Il y a heureusement nombre d’enregistrements audio et vidéo qui attestent de la flamboyance de son chant, de sa rigueur stylistique aussi.

Je n’évoquerai pas ici les disparitions de Philippe Sollers, qui porte son maoïsme militant comme une tache indélébile, quelles qu’aient été ses qualités littéraires ou mondaines. Je n’ai jamais lu Martin Amis – c’est sans doute un grand tort – et de celui qu’on a décrit comme le rival en beauté d’Alain Delon, Helmut Berger, je ne peux que répéter ce qui a été partout écrit – les rôles sur mesure que lui avait servis Visconti -. Je l’avais trouvé émouvant en Saint-Laurent décrépit dans le film de Bertrand Bonello, aussi parce que c’était le très regretté Gaspard Ulliel qui incarnait le couturier jeune.

Sous les pavés la musique (X) : Corboz la suite, Trevor Pinnock en 100 CD

Le slogan « Sous les pavés la plage  » est l’un des plus célèbres qui nous soient restés de Mai 68. Ce printemps 2023 semble, lui, particulièrement productif en pavés de disques.

C’était, à l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire, le pavé Gardiner chez Warner (lire Les Pâques de Gardiner), il y a quelques semaines le superbe hommage du Concertgebouw à son chef historique, Bernard Haitink (voir Bernard Haitink l’intégrale).

Voici qu’en peu de jours j’ai reçu deux coffrets commandés dès l’annonce de leur publication, la suite des enregistrements de Michel Corboz, et un fort coffret de 99 CD et 1 DVD consacré au claveciniste, chef et fondateur de l »English Concert, Trevor Pinnock.

Corboz la ferveur

J’avais salué, comme la critique à peu près unanime, l’oeuvre pionnière du chef de choeur suisse, et la parution chez Warner d’un premier coffret consacré à la période baroque. La suite avait été d’emblée annoncée, puisque Michel Corboz n’a jamais limité ses curiosités et a souvent révélé des répertoires romantiques ou modernes moins fréquents au disque.

C’est ce que nous restitue un second coffret très complet :

Comme dans le premier coffret, il y a quelques doublons, qu’il est passionnant de comparer : deux fois le requiem de Mozart, la Missa di gloria de Puccini, le requiem de Fauré ou le requiem allemand de Brahms. Noter que les derniers enregistrements réalisés pour Aria Music et/ou Virgin Classics ont été tous repris ici. Comme les étonnants requiems du Portugais João Domingos Bomtempo (1775-1842) ou du spécialiste de l’opérette viennoise Franz von Suppé (1819-1895)

Ce qui caractérise l’art de Michel Corboz, plus encore si c’est possible que dans le répertoire classique ou baroque, c’est la ferveur, l’ardeur, de sa direction. Ce sont souvent les troupes du Gulbenkian de Lisbonne qui sont sollicitées, dans des prises de son souvent très réverbérantes (comme les aimait Michel Garcin, le légendaire directeur artistique d’Erato). Un coffret tout aussi indispensable que le premier.

Trevor Pinnock ou la distinction

J’avoue n’avoir jamais prêté une grande attention à la carrière et aux disques du quasi-contemporain de John Eliot Gardiner, Trevor Pinnock, 77 ans. J’ai bien eu dans ma discothèque quelques Haendel, ses Haydn (quelques messes et les symphonies dites « Sturm und Drang ») sans jamais m’y attarder vraiment. Allez savoir pourquoi !

Je me suis finalement décidé à acheter, à un prix réduit, le coffret qui rassemble tout ce qu’il a enregistré pour Archiv Produktion entre 1977 et 2000.

Voici plusieurs jours que je redécouvre d’abord un magnifique ensemble, The English concert, fondé il y a cinquante ans, qui rayonne de couleurs plus méditerranéennes que britanniques, notamment dans Vivaldi. Mais aussi dans une intégrale des symphonies de Mozart, où l’élégance, la fluidité du trait n’excluent pas la profondeur. Les Haendel sont de premier ordre, moins raides que ceux de Gardiner.

Un beau dimanche à Paris

Mozart, Berlioz, Stravinsky à la Bibliothèque

Le site historique de la Bibliothèque Nationale de France, établi entre les rues Vivienne et de Richelieu dans le centre de Paris, a été fermé pendant des années – la dernière fois qu’on y était venu, Jean-PierreAngrémy (Pierre-Jean Rémy de son nom de plume) en était le président (entre 1997 et 2002). Il vient de rouvrir après une complète restauration, ou plutôt une métamorphose.

Redécouverte des lieux hier dimanche.

L’entrée se fait rue Vivienne (il est recommandé de réserver à l’avance, même si la file d’attente des visiteurs n’est pas dissuasive

La fameuse « salle ovale » surprend toujours par ses proportions… et par le silence qui y règne. Ce dimanche, la salle de lecture est comble. On entend à peine la rumeur des visiteurs qui en font le tour.

A l’étage, la galerie Mazarin, elle aussi restaurée dans sa splendeur originelle, expose quelques-uns des trésors de la BNF, et notamment quelques manuscrits de partitions célèbres, qu’on savait déposés ici mais qu’on n’avait jamais vus.

Au milieu le manuscrit du Sacre du Printemps d’Igor Strawinsky, à droite la Symphonie Fantastique de Berlioz !

De gauche à droite, la sonate Appassionata de Beethoven, le Te Deum de Marc-Antoine Charpentier, le Don Giovanni de Mozart.

Il faudra revenir, revenir souvent !

En relation avec le manuscrit de Stravinsky… et une récente visite de l’exposition consacrée à Pierre Boulez dans l’autre site de la BNF (lire Découvrir Boulez), la toute première version gravée par Pierre Boulez du Sacre du printemps.

Les amis de Karine

On ne pouvait imaginer terminer mieux ce dimanche pluvieux qu’avec ce concert célébrant les 25 ans de carrière de Karine Deshayes à l’Opéra Comique.

(Ci-dessus, le 15 juillet 2017 à Montpellier, après une représentation en concert des Puritains de Bellini, avec le chef Jader Bignamini)

Je ne sais par où commencer si je dois égrener mes souvenirs d’une chanteuse, d’une musicienne sur qui l’âge semble n’avoir aucune prise – elle a fêté ses 50 ans en début d’année -. Peut-être, comme je le rappelais hier soir à l’actuel directeur de la chaîne Marc Voinchet, l’opération que nous avions menée avec France Musique, toute une semaine de directs à l’Opéra de Lyon en septembre 1998 : Karine Deshayes, Stéphane Degout et quelques autres de leurs camarades, aujourd’hui au faîte de leur carrière, y avaient fait leurs débuts radiophoniques ! Noter que la soirée d’hier sera diffusée le 26 décembre sur France Musique !

Il y avait donc foule hier, place Boieldieu, dans la salle et sur la scène. Pour un programme peut-être trop copieux, qui n’a pas laissé s’installer le côté bande de copains qu’on eût aimé, et que Karine sans aucun doute avait souhaité. Mais on ne boudera pas son plaisir, et si tout ne fut pas de la même eau, on retiendra des presque deux heures ininterrompues que dura cet « instant lyrique », des séquences émouvantes et surtout la confirmation d’un talent, d’une personnalité que l’expérience et la maturité embellissent.

Philippe Jaroussky s’étant fait porter pâle – il devait chanter le célèbre « duo des fleurs » de Lakmé – c’est l’une des plus glorieuses Lakmé de l’histoire – entendue et applaudie sur cette même scène de l’Opéra Comique en 1998 – Natalie Dessay.. qui remplaça Jaroussky !

A la fin de ce concert, tout le monde rejoint Karine Deshayes pour le nostalgique Youkali de Kurt Weill.

Mais la soirée n’était pas tout à fait terminée, puisque, à peine sorti de l’Opéra Bastille où il chantait Don José dans Carmen, Michael Spyres se transformait en Pollione pour la Norma incandescente de Karine Deshayes !

Et tout le monde cette fois de venir saluer la « Reine des bulles » comme l’a si justement surnommée Natalie Dessay, le goût pour le champagne et les bulles de Karine Deshayes n’étant pas une légende !

Générique de cette soirée :

Catégorie chanteurs : Karine Deshayes, Natalie Dessay, Delphine Haidan, Cyrille Dubois, Michael Spyres, Paul Gay

Catégorie pianistes : Antoine Palloc, Mathieu Pordoy, Bruno Fontaine, Johan Farjot

Catégorie instrumentistes : Geneviève Laurenceau (violon) , Christian-Pierre La Marca (violoncelle), Arnaud Thorette (alto), Pierre Génisson (clarinette), André Cazalet (cor)

Catégorie compositeurs : Meyerbeer, Mozart, Rossini, Massenet, Richard Strauss, Poulenc, Schubert, Verdi, Godard, Bizet, Delibes, Burwell, Gounod, Weill, Bellini.