La rencontre

On n’est pas tous les jours confronté à une légende. Même si je me laisse difficilement impressionner, j’étais, je dois bien l’avouer, assez excité à l’idée d’accueillir et de rencontrer Valery Gergiev, que j’avais souvent vu diriger, mais jamais approché jusqu’à hier midi.

Le grand chef russe arrivait d’Amsterdam avec toute la troupe multicolore du National Youth Orchestra USA, plus de 120 musiciens américains âgés de 16 à 19 ans, qui sous l’égide d’une fondation du Carnegie Hall de New York, donnent quatre concerts en Europe, Amsterdam, Montpellier, Copenhague et Prague.

La première surprise, contredisant la légende de l’homme pressé, vivant entre deux jets privés, c’était déjà qu’il prenne le même charter – tout comme le soliste Denis Matsuev – que l’orchestre, et que, comme tous les musiciens, il attende tranquillement ses bagages en me rappelant, avec une précision qui n’allait pas manquer de me surprendre plus tard, sa dernière venue à Montpellier et au Corum. Une grande amabilité, quelques appels téléphoniques, mais rien du multi-manager hyperstressé qu’on nous décrit volontiers.

Dans la voiture qui nous emmène vers le centre de Montpellier, il me montre une photo d’une ancienne église protestante devenue salle de concert, dans la ville où il a grandi, Vladikavkaz, la capitale de l’Ossétie du Nord dans le Caucase, m’explique que c’est là qu’il a entendu son premier concert, dirigé pour la première fois, et qu’il apporte sa contribution à la restauration de cette salle, avec l’aide d’un grand architecte et d’un acousticien. Plus tard il me parlera de l’opéra de Vladivostok, auquel le Marinski et lui-même vont prêter main forte.. Quand on sait ce que Gergiev a fait du et pour le Marinski à Saint-Pétersbourg (la rénovation complète du théâtre historique, la construction d’une deuxième salle d’opéra ultra-moderne à l’acoustique idéale, ainsi que d’une salle de concert !), on imagine aisément l’énergie qu’il met à soutenir de nouveaux projets et à entraîner pouvoirs publics et privés à sa suite.

L’avion s’est posé avec une bonne heure et demie de retard, le chef et le soliste n’ont pas déjeuné, et me demandent s’ils peuvent – il est presque 14h30 – encore apprécier la gastronomie montpelliéraine. On finit par trouver une adresse, proche du Corum, qui accepte encore de nous servir, mais c’est presque comme si on demandait l’impossible. Je lisais dans un papier que Montpellier a encore des efforts à faire pour accueillir le touriste, je confirme !13767133_10153805925657602_8416049632345373550_oDenis Matsuev se souvient parfaitement du récital qu’il avait donné à Liège quelques mois avant ses débuts au Carnegie Hall en 2007, et quand je lui demande où il a sa résidence principale, il me répond d’un grand éclat de rire : « L’avion » ! Il ne semble pas se plaindre du rythme effréné de ses concerts (240 par an !!).

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Quant à Valery Gergiev, ce n’est que musique, projets, festivals. Il dévore le programme du Festival de Radio France, me demande des nouvelles de certains solistes, des informations sur de plus jeunes, qu’il ne connaît pas encore, me montre l’incroyable programme de son Festival pétersbourgeois White Nights, qui peut en remontrer aux plus prestigieux festivals occidentaux par la qualité, la richesse et la densité de sa programmation ! Tout l’intéresse, il paraît doté d’une mémoire sans limite. Matsuev me glisse : « Il connaît tout et tout le monde »! Je ne suis pas loin de le croire…

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Le temps passe, la conversation roule, comme si rien n’était planifié sur l’agenda des deux artistes (une répétition et un concert !). Comme nous sommes juste devant le Musée Fabre, que les sets de table évoquent la très belle exposition Bazille qui s’y déroule, Valery Gergiev me demande s’il pourrait y jeter un oeil. Je préviens le directeur du Musée de l’arrivée de ces hôtes illustres, la foule de visiteurs est dense, plusieurs reconnaissent le chef russe, l’applaudissent, le saluent ou lui demandent un autographe.

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Denis Matsuev et Valery Gergiev sont fascinés par Bazille, et s’attardent dans chacune des  salles. C’est à regret que je dois leur rappeler qu’ils ont quelques obligations musicales…

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La répétition commencera effectivement avec quelques minutes de retard, mais quel privilège pour moi d’entendre et de voir Gergiev modeler en quelques simples gestes et précisions les phrasés sensuels du Prélude à l’après-midi d’un faune, d’une bienveillance qui n’exclut pas l’exigence à l’égard de ses tout jeunes formidables musiciens. Tout aussi passionnant le travail sur l’accompagnement du 3ème concerto de Rachmaninov. Je n’ai pas le temps d’entendre la partie consacrée à la rare 4ème symphonie de Prokofiev. Je n’en serai que plus bouleversé au concert.

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Le concert lui-même atteint des sommets. Cet orchestre juvénile sonne comme on aimerait tant que sonnent bien des phalanges aînées. Valery Gergiev est comme régénéré par ce travail avec les jeunes musiciens, il nous offre l’un des plus beaux concerts que j’aie jamais entendus sous sa conduite (je n’écris pas baguette, puisqu’il dirige sans !).

A la fin il me demande de le suivre dans sa loge, il appelle son assistante, lui dit – en russe, mais je comprends tout !- qu’il veut revenir à Montpellier l’année prochaine, qu’on doit absolument organiser cela…Il me le répète quelques minutes plus tard avant de monter dans la voiture qui le ramène. Il a aimé la salle, le public, le programme du Festival. Tiendra-t-il sa promesse ? Je veux le croire. Il arrive que les hommes vaillent mieux que leur légende.

Carnegie Hall

L’anecdote est connue de tous ceux qui ont côtoyé le chef suisse Armin Jordan (1932-2006)   : lors de la première tournée américaine de l’Orchestre de chambre de Lausanne, dont Jordan a été le directeur musical de 1973 à 1985, un journaliste interroge le chef : « N’est-ce pas un risque pour vous et pour l’orchestre de vous produire dans la plus prestigieuse salle de New York, le Carnegie Hall ? – C’est la salle qui était la plus proche de notre hôtel ! » Apocryphe ou pas, l’anecdote traduit à la fois l’humour d’Armin Jordan et la fascination qu’exerce un complexe unique en son genre (Le Carnegie Hall).

Je me rappelle à mon tour le concert que le même Armin Jordan, cette fois à la tête de l’Orchestre de la Suisse romande, avait donné en octobre 1989. Et ma propre émotion en découvrant, en répétition, puis en concert, l’acoustique unique, chaleureuse et précise, de la salle mythique. La soliste était Julia Varady, qui y faisait aussi ses débuts, avec les Vier letzte Lieder de Richard Strauss. Le lendemain, le critique du New York Times saluait la performance de la cantatrice, dont la voix lui semblait idéalement sertie dans l’écrin orchestral que Jordan lui avait dessiné. Julia n’avait pas du tout lu le papier dans ce sens. Catastrophée, elle se lamentait auprès du secrétaire général de l’orchestre, Ron Golan, et moi, attablés au petit déjeuner – « vous vous rendez compte, le public ne m’entendait pas, ma voix ne ressortait pas ! ». Nous lisions plutôt dans cet article un compliment. Une heure plus tard, je retrouve par hasard Julia Varady dans l’ascenseur de l’hôtel, tout sourire. Elle m’embrasse et me confie : « Je viens de parler à Dietrich (Fischer-Dieskau, son mari !), je lui ai lu l’article, il m’a dit exactement la même chose que vous et m’a félicitée ».

Je rappelle ces souvenirs en découvrant, en dégustant lentement, un magnifique objet, qui fait honneur à son éditeur, d’abord un livre très richement illustré, et surtout un coffret exceptionnel.

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Peu d’inédits sans doute, mais la joie de retrouver des moments véritablement exceptionnels (la dénomination Great Moments n’est pas usurpée), des récitals légendaires (Rubinstein, Horowitz, Serkin, Bolet, Kissin, Berman…) ou cette incroyable soirée pour célébrer le 85ème anniversaire de Carnegie Hall qui réunit le 18 mai 1976 une affiche inédite : Vladimir Horowitz, Leonard Bernstein, Dietrich Fischer-Dieskau, Yehudi Menuhin, Mstislav Rostropovitch, Isaac Stern…

Détails du coffret sur : Bestofclassic