Waterloo ou la revanche de Beethoven

Certains s’étonnent que la France n’envoie pas de personnalité de haut rang aux commémorations du bicentenaire de la Bataille de Waterloo (https://fr.wikipedia.org/wiki/Bataille_de_Waterloo). Célébrer une défaite ? On n’y pense même pas ! Heureusement que De Gaulle a choisi un autre 18 Juin pour effacer l’affront…

Trève de plaisanterie, n’en déplaise aux amis belges, je ne vois pas l’intérêt de ce genre de célébration, surtout pour un événement qui marque moins la défaite de Napoléon que la faillite de l’Europe des Lumières.

Le Monde d’aujourd’hui consacre tout un dossier – à plusieurs voix et plusieurs points de vue – à Waterloo. J’ai retenu cette interview iconoclaste d’un historien anglais : http://www.lemonde.fr/bicentenaire-de-waterloo/article/2015/06/16/waterloo-aurait-pu-etre-evitee-napoleon-ne-menacait-plus-la-paix_4655502_4655337.html

Mais je viens de découvrir, à cette occasion, que j’ai vécu jusqu’ici sur un malentendu : j’avais toujours pensé que l’oeuvre de Beethoven La Victoire de Wellington célébrait le vainqueur de Waterloo. Serai-je pardonné par les musicologues et les historiens patentés ? J’aurais dû d’abord prêter attention au sous-titre (La Victoire de Wellington ou la Bataille de Vitoriamais, à ma décharge, il s’agit bien déjà d’une confrontation décisive de Wellington et Napoléon, mais en 1813 ! (https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Victoire_de_Wellington)

L’oeuvre, pour être spectaculaire, est du mauvais Beethoven. Pourtant il ne s’est pas longtemps fait prier pour répondre à la commande de Maelzel et choisir lui-même le sujet de cette fausse symphonie.

(Une version plutôt exotique de cette Victoire de Wellington !)

Beethoven a la rancune tenace : en 1804 il écrit sa 3eme symphonie, dite Eroica, qu’il dédie à Napoléon Bonaparte. Dédicace qu’il retire rageusement quand il apprend que le général révolutionnaire, le Premier Consul, se fait sacrer Empereur le 2 décembre 1804, et qu’il remplace par « à la mémoire d’un grand homme » !

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La discographie de l’oeuvre n’est pas surabondante, et c’est tant mieux. Curieusement, une autre « oeuvre » – tout aussi reniée par son auteur, Tchaikovski – continue de faire son effet, même lors de concerts du 14 Juillet ! Et pourtant l’Ouverture solennelle 1812 célèbre aussi la défaite de Napoléon en Russie (https://fr.wikipedia.org/wiki/Ouverture_solennelle_1812)

Luxe, fougue et volupté

Hier soir au Théâtre des Champs-Elysées, tout semblait n’être, pour paraphraser Baudelaire, qu’ordre et beauté, luxe, fougue et volupté.  10629754_10152877901613202_306024264946485697_n On n’a pas le souvenir de longtemps d’un concert aussi pleinement et continûment réussi. L’affiche ne pouvait décevoir, mais il est arrivé que les plus belles promesses ne soient pas tenues. C’était, de surcroît, la première fois que j’entendais l’orchestre de Philadelphie « live », dirigé évidemment par son directeur musical, le pas encore quadragénaire Yannick Nézet-Seguin. Un soliste excellent, mais qui est si souvent à Paris, qu’on finirait par l’écouter distraitement : Emanuel Ax était au contraire à l’unisson de cette soirée, exceptionnel !

D’abord cet orchestre, ce son légendaire – le Philadelphia Sound – celui forgé par Stokowski, surtout Eugene Ormandy pendant près de 50 ans, soigneusement cultivé par leurs successeurs Riccardo Muti et Wolfgang Sawallisch… et aujourd’hui le jeune chef canadien Yannick Nézet-Seguin. Des cordes parmi les plus denses, onctueuses, sensuelles du monde, un hautbois si caractéristique, doux, rond, fruité, comme on le dirait d’un grand bordeaux – des vents et des cuivres qui ne claquent ni ne clinquent pas.

Dès les premières notes de la Troisième symphonie de Brahms, ces deux accords ascendants donnés à pleine puissance et qui peuvent plomber tout le reste du mouvement si l’impulsion initiale n’est pas déterminée, on a su que le chef allait nous raconter un Brahms passionnant. 3527fb261fd3dd254bcf13a44e0209b5bd06ad8a Quatre mouvements enchaînés, comme Brahms l’avait imaginé, une incroyable souplesse des phrasés, ces fameuses doublures, qu’on a tant reprochées au natif de Hambourg, et qui ne sont qu’alliages précieux de timbres. Une sorte de perfection, pour une symphonie si difficile à réussir en concert (et rare aussi, pour une autre raison que peu de chefs osent avouer : à la différence de ses trois soeurs, la 3e symphonie de Brahms s’achève dans la pénombre, presque le silence, comme si elle se refusait aux vivats de l’assistance !).

On comprend tout lorsqu’on écoute Yannick Nézet-Seguin parler de ce « jardin secret » de Brahms :

Après l’entracte, Beethoven et son 3e concerto pour piano – mon préféré depuis toujours, j’expliquerai une autre fois ! – On aime le musicien et l’homme Emanuel Ax, mais le hasard des tournées et des engagements  a fait qu’on l’a beaucoup entendu ces derniers mois (Brahms avec Haitink et l’orchestre de chambre d’Europe à Pleyel en novembre dernier). On craint la routine, on est heureusement détrompé, même si les débuts du concerto sont un peu laborieux du côté des doigts. Le reste ne sera que fougue et poésie, et quelle présence de l’orchestre et du chef qui sont tout sauf de simples accompagnateurs. On attend un bis, on aura droit à un pur moment de musique : Yannick revient avec Emanuel Ax se mettre au piano. Il explique : « Au moins vous allez pouvoir entendre mon accent canadien…Entre Beethoven et Richard Strauss, saturé de valses, nous nous sommes dits qu’une valse de Brahms serait une transition idéale. ». La salle exulte après la 15e valse de l’opus 39 comme chuchotée, émue sous les quatre mains du chef et du soliste.

Bouquet final avec la grande suite du Chevalier à la rose de Richard Strauss. Là où tant d’autres en rajoutent dans l’orgie orchestrale, YNZ éclaire la partition de tendresse, de nostalgie et de ce chic viennois si subtil qu’on le croit d’ordinaire réservé aux natifs des bords du Danube. À dire vrai on ne se rappelle pas avoir entendu cette suite aussi parfaitement jusqu’à hier soir… En plus d’être un grand musicien, on soupçonne Yannick Nézet-Seguin d’être un fin gourmet : à la salle qui l’ovationnait, il expliqua qu’après avoir servi (pour l’orchestre) et dégusté (pour l’auditoire) un saint-honoré, il n’y avait plus de place pour une sucrerie supplémentaire… You’re right Maestro ! 11393179_10153326270448194_1734085869129199994_n

Sir Roger et Papa Joseph

Ce n’était pas la foule des grands soirs mais le programme autant que les interprètes justifiaient qu’on soit présent au Théâtre des Champs Elysées ce mardi soir. Très british indeed !

Roger Norrington, Ian Bostridge, Purcell (la suite Abdelazer or the Moor’s Revenge, dont le rondeau a servi de thème à Britten pour son fameux Young person’s guide to the orchestra), Britten justement et son Nocturne, pour ténor et orchestre, d’un accès moins aisé que la Sérénade antérieure, la sublime Fantaisie de Vaughan Williams sur un thème de Thomas Tallis, et last but non least la 103eme symphonie de Haydn qui s’ouvre par un spectaculaire « roulement de timbales »

On est heureux de constater la grande forme de l’Orchestre de Chambre de Paris, qui se plie avec une souplesse confondante aux exigences stylistiques, aux facéties parfois de l’illustre chef britannique, qui comme son compatriote John Eliot Gardiner, comme chef de choeur d’abord, puis chef d’orchestre a tant fait pour nous faire redécouvrir tout le répertoire classique et pré-romantique.

Jubilation particulière pour moi à l’écoute de l’une des symphonies les plus parfaites de Haydn – mais pourquoi les entend-t-on si rarement au concert?  ! Deux souvenirs personnels liés à cette oeuvre et ce chef.

Je ne me rappelle plus pourquoi un 33 tours Mercury, comportant les symphonies 94 et 103, par Dorati et le Philharmonia Hungarica, était présent dans cette bergerie glaciale que mes parents avaient louée dans les Pyrénées non loin de La Mongie en cet hiver 1970. On avait apporté l’électrophone pour passer quelques disques de Noël, et ce Haydn m’était-il destiné pour mon anniversaire ? Je me rappelle l’avoir passé en boucle et n’avoir jamais faibli depuis dans l’affection que je porte à ces deux symphonies.

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En cherchant sur Youtube, je suis tombé sur cette version plutôt inattendue de … Pierre Boulez (à Chicago en 2006)

L’autre souvenir est lié à l’émission Disques en lice, fondée en décembre 1987 sur Espace 2, la chaîne musicale et culturelle de la Radio suisse romande, par François Hudry, à laquelle j’ai participé sans interruption jusqu’à mon départ de la Suisse pour France Musique (à l’été 1993).

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(Roger Norrington et François Hudry / Photo F.H.)

La grande affaire de ces années-là avait été l’intégrale très admirée et très controversée des symphonies de Beethoven que Roger Norrington avait réalisée pour EMI avec les London Classical Players. Norrington avait devancé Harnoncourt et Gardiner dans cette entreprise, il prétendait se fier strictement aux indications métronomiques de Beethoven lui-même. Quel décrassage, quel dégraissage pour nos oreilles ! Et voici qu’un jour (pour la centième de l’émission ?) François Hudry avait invité Norrington à venir lui-même parler de ses interprétations, en l’occurrence de la 6e symphonie « Pastorale » de Beethoven.

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Et l’émission et le repas qui suivit furent bien trop courts… Sir Roger étant un formidable personnage, savant, gourmand, jouissant de la musique comme des farces qu’il fait aux musiciens et au public.

Je me rappelle alors lui avoir demandé s’il comptait graver Haydn. Il se tâtait encore, connaissant la difficulté de l’entreprise. La réponse vint quelques années plus tard, pour ce qui est des symphonies « londoniennes » et tout récemment pour le cycle des « parisiennes« . Evidemment indispensable !

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Notes d’Arménie

Les commémorations du centenaire du premier génocide du XXème siècle, celui qui a décimé une grande part du peuple arménien, ont au moins permis de rappeler à nos mémoires bien oublieuses que l’extermination de masse n’a pas commencé – et ne n’est pas terminée – avec Hitler et le nazisme.

Le plus étonnant, le plus navrant, est qu’on n’ose pas encore, dans certains pays, et pas des moindres, reconnaître cette monstruosité, au motif qu’on ne doit pas mécontenter la Turquie, dont chacun peut observer l’intense respect de la démocratie qui anime ses dirigeants actuels.

Qu’en est-il de la musique arménienne, de ses créateurs, compositeurs, interprètes ?

On a lu le beau papier consacré par Le Monde à l’ami Alain Altinoglu (http://www.lemonde.fr/culture/article/2015/04/18/alain-altinoglu-revient-sur-son-passe-armenien_4618467_3246.html?xtmc=altinoglu&xtcr=1). On se rappelle l’émotion partagée avec un autre chef d’orchestre, George Pehlivanian, lauréat du Concours de Besançon en 1991, qui se vit aussitôt invité et reçu en héros à Erevan, capitale d’une Arménie à peine sortie de l’Union Soviétique, où tout manquait, nourriture, électricité, et où, pour fêter le premier Arménien à avoir gagné un aussi prestigieux concours, on illumina la salle de concert, on rameuta tous les musiciens présents. George de retour me montra la vidéo d’une Symphonie fantastique qui n’avait jamais si bien porté son nom. Le même George Pehlivanian dirige ce dimanche à Bruxelles un concert-fleuve d’hommage à la mère-patrie de ses ancêtres

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On ne va pas dresser ici la liste prestigieuse de ces musiciens qui n’ont jamais oublié leur histoire, l’histoire de leur peuple, et qui l’ont au contraire honorée.

Du côté des compositeurs, la figure de proue est évidemment Aram Khatchatourian (1903-1978), regardé le plus souvent en Occident avec ce dédain condescendant qu’on réserve aux compositeurs « folkloristes ». Sauf que son oeuvre ne se réduit pas à La danse du sabre ou à la valse de Mascarade. Les auditeurs de Liège ont pu s’en apercevoir en mars dernier lorsque George Pehlivanian précisément dirigea la monumentale 3e symphonie avec orgue de Khatchatourian, écrite en 1947, tout emplie des fureurs de la guerre. L’orchestre philharmonique de Vienne ne fut pas moins surpris de découvrir et d’enregistrer, en 1962, sous la direction du compositeur, sa 2e symphonie, datant de 1943, « Le tocsin » qui n’eut pas tout à fait la même célébrité que la 7e symphonie de son contemporain Chostakovitch

Les partitions les plus authentiques, celles qui rattachent Khatchatourian à ses racines arméniennes, sont sans aucun doute ses ballets, notamment Gayaneh. 

Petite collection personnelle d’enregistrements indispensables :

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Bien évidemment la musique arménienne ne se réduit pas à cette seule figure. Il faut citer celui qui en a été le héros autant que le héraut, Komitas (http://fr.wikipedia.org/wiki/Komitas), il faudrait rendre hommage à tous ceux, toutes celles  surtout qui ont assuré la transmission orale du patrimoine musical traditionnel millénaire de l’Arménie.

On aime aussi ce disque tout récent, qui montre de nouveaux visages de l’Arménie musicale.

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L’inconnu de Varengeville

Inconnu ? Le terme est peut-être excessif pour qualifier celui que ses amis et disciples portèrent dans la terre du cimetière marin de Varengeville le 27 août 1937 (Evocations de Roussel). En effet, le nom d’Albert Roussel n’est pas inconnu des mélomanes. En revanche, que connaît-on de son oeuvre, à part deux ou trois partitions symphoniques, comme sa 3eme Symphonie, le Festin de l’Araignée, la 2e suite de Bacchus et Ariane ? Les oeuvres qu’évoque Robert Soëtens dans ses souvenirs, la Suite en fa, la 2e sonate pour violon, les Evocations, sont absentes des salles de concert, et peu fréquentes dans les parutions discographiques récentes. L’intégrale des quatre symphonies a bénéficié d’une magnifique version toute récente due à Stéphane Denève :

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La précédente remonte à 1994 et à Marek Janowski et à l’Orchestre Philharmonique de Radio France dont il était alors le directeur musical (version rééditée en 2012 sous l’étiquette Newton Classics)

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En 1987, Charles Dutoit, qui n’en était pas encore le directeur musical, avait réalisé avec l’Orchestre National de France une intégrale d’autant plus remarquée que c’était une première pour un orchestre français… 50 ans après la mort du compositeur !

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Les mélomanes parisiens se rappellent une 3e symphonie survoltée de Leonard Bernstein dirigeant l’Orchestre National…

 

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Il faut remonter aux années 70 pour trouver deux très beaux disques de Jean Martinon avec l’Orchestre National (alors « de l’ORTF »), et des raretés à l’époque (la 2e symphonie, le ballet Aeneas, l’intégrale de Bacchus et Ariane et le Festin de l’Araignée)

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C’est en se tournant vers les grands anciens, Paul Paray, Charles Munch, André Cluytens qu’on trouve de belles références

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Mais dès qu’on sort du symphonique, on approche du désert. Le grand triptyque orchestral et choral, Evocations (1910-11), que Robert Soëtens fit découvrir au public norvégien en 1925 ? Deux versions seulement, et difficiles à trouver :

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Un jour, sur une scène parisienne ou dans un festival, entendra-t-on ces Evocations ? Des six ouvrages lyriques (dont trois inachevés) ne subsiste au disque que l’opéra Padmavâti. Une seule version, certes superlative, due à l’infatigable Michel Plasson, avec une distribution de haut rang :

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J’ai, quant à moi, une tendresse particulière pour la 1ere symphonie, vaste poème symphonique intitulé Le poème de la forêt, encore tout imprégné des effluves d’un romantisme finissant et se coulant dans le moule debussyste.

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Salles combles pour tous les concerts auxquels j’ai assisté depuis que je suis à Montpellier. Il doit bien y avoir une raison à ce succès public !

En réalité c’est un ensemble de facteurs, mais le premier est l’originalité de la programmation. La marque de fabrique du Festival de Radio France Montpellier Languedoc Roussillon depuis ses origines.

L’Orchestre National et Alain Altinoglu jeudi dernier, plusieurs Lieder de Schubert orchestrés par Reger, un jeune ténor qui promet, en troupe à l’opéra de Vienne, encore un peu vert dans ce répertoire. Salle Berlioz du Corum pleine.

Vendredi et samedi l’Orchestre Philharmonique de Radio-France sous la houlette tressautante du fantasque et tout jeune Santtu-Matias Rouvali. Du tout Ravel – un peu en déficit de sensualité – aux trop rares Cloches de Rachmaninov, un festival de sonorités, d’explosions orchestrales et chorales. Le Corum trépidant, ovations interminables.

Hier un programme proposé par l’Orchestre national de Lille et son chef historique, Jean-Claude Casadesus – en rapport direct avec le thème du festival – le centenaire de la Grande Guerre . Adam Laloum jouait pour la première fois le Concerto pour la main gauche de Ravel, des trésors de poésie jamais entendus jusqu’alors, une technique sublimée.

Au coeur de ce programme, la 4e symphonie de Nielsen, dite Inextinguible, composée entre 1914 et 1916. Un flux sonore impérieux, tourmenté, vétilleux même, que les Lillois et leur chef défendent avec ardeur. Une grande symphonie à connaître absolument.

Même si on redécouvre l’oeuvre du contemporain danois de Sibelius, Carl Nielsen, ses six symphonies sont encore trop rares au concert. Trois versions de référence à mes yeux de la 4e symphonie :

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Colin Davis dont ce fut l’une des dernières apparitions à la tête de « son » orchestre londonien

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Karajan qui signe avec cette somptueuse 4e symphonie l’un de ses plus beaux enregistrements

.51T1cbs-R1L._SY450_Et puis l’expert Herbert Blomstedt qui s’y est pris à deux fois (pour EMI et DECCA).

Belle interprétation de Paavo Järvi et de l’orchestre de la radio de Francfort

 

 

Vieux sages

Pas d’âge limite pour les chefs d’orchestre, ils ne jouent d’aucun instrument, ne chantent pas, et ne risquent donc pas l’usure, les atteintes de l’âge de ceux qu’ils dirigent ! La liste est plutôt longue de ces stars des podiums qui sont restées en activité jusqu’à près de 90 ans : Arturo Toscanini, Pierre Monteux, Paul Paray, et plus près de nous Carlo-Maria Giulini (1914-2005). Pour ne citer que ceux qui exercent encore, Pierre Boulez bien sûr (1925), Bernard Haitink (1929), Lorin Maazel (1930)…

Une certaine logique veut que, prenant de l’âge – de l’expérience aussi – ces chefs d’orchestre deviennent moins fougueux, plus retenus, plus lents. C’est particulièrement évident dans le cas de chefs qui ont fait une longue carrière discographique : Klemperer, Karajan, Bernstein, Maazel. Et on a des démonstrations exactement contraires, j’y reviendrai.

Les éditeurs successifs de Carlo-Maria Giulini commémorent le centenaire de la naissance du grand chef italien, il reste des lacunes, mais ne nous plaignons pas, l’effort mérite d’être salué. EMI/Warner a ouvert le bal (lire : http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2013/11/26/giulini-la-classe-7996953.html ), Deutsche Grammophon avait déjà publié deux coffrets

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Récidive avec un coffret Giulini/VienneImageRien d’inconnu dans ce coffret, à une non négligeable exception près : la cantate écrite par le compositeur autrichien Gottfried von Einem (1918-1996) pour célébrer les 30 ans de la fondation de l’ONU, créée à New York le 24 octobre 1975 par Julia Hamari, Dietrich Fischer-Dieskau, le choeur de Temple University…et l’orchestre symphonique de Vienne, dirigé par celui qui en était alors le directeur musical, Carlo-Maria Giulini. Titre de la cantate : An die Nachgeborenen, littéralement « À ceux qui sont nés après »… après les désastres de la Seconde Guerre mondiale, sur des textes de Brecht, Holderlin et…Sophocle !

Sinon les quatre symphonies de Brahms, plus puissantes, creusées que celles réalisées à Londres ou Chicago, lorgnant déjà vers Bruckner, des 7ème, 8ème et 9ème symphonies marmoréennes, comme déjà figées dans l’éternité. Les « live » des concertos 1, 3 et 5 de Beethoven avec Arturo Benedetti Michelangeli, toujours aussi impressionnants…

Restera à DGG à rassembler encore quelques enregistrements réalisés notamment à Berlin.

Plus intéressants encore pour mesurer l’art du vieux chef – et parfois les limites de l’âge ! – les 22 CD que SONY a rassemblés :

ImageSi on oublie un Gloria de Vivaldi complètement hors de propos, un Requiem de Mozart sans relief (préférer la version EMI), le reste doit être écouté, même si les tempi du chef désarçonnent plus d’une fois dans Mozart, Beethoven ou Schubert – c’est lent, trop lent souvent, mais toujours habité – Idem pour les trois dernières symphonies de Dvorak, qui bénéficient du son légendaire (et d’une prise de son exceptionnelle) du Concertgebouw d’Amsterdam, tout comme de prodigieux Ravel, Debussy et Stravinsky (L’oiseau de feu)

Je retiens, quant à moi, une sublime Messe n°6 de Schubert, une Messe en si, hiératique, hors du temps, de Bach, une Symphonie de Franck (avec Vienne !) presque brucknerienne…et une intégrale inachevée des Symphonies de Beethoven avec l’orchestre de la Scala.

Je reviendrai dans un autre billet sur ces vieux chefs, qui, à l’inverse de Giulini, retrouvent au soir de leur vie, une nouvelle jeunesse, une « urgence » – pour reprendre une expression en cours chez les critiques ! – assez étonnantes. Cf. les derniers enregistrements de Monteux, Dorati, Stokowski ou Paray...

 

Emprunts et empreintes ou Mozart et La Marseillaise

L’histoire de la musique regorge d’emprunts : les compositeurs se sont allègrement copiés – parfois sans le savoir -, piqué des thèmes, des mélodies, des formules rythmiques.

Puisque j’évoquais hier les Danses symphoniques de Rachmaninov, jetez une oreille à cette délicieuse et mélancolique Night Waltz, tirée de la comédie musicale A little night music de Stephen Sondheim.

Un petit air de famille avec la valse de la 2e des Danses symphoniques non ?

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J’ignore si, chez Sondheim, l’emprunt est conscient ou non…

Autre emprunt – volontaire ou non ? – de Mozart à Haydn : le finale de la 41e symphonie « Jupiter » de Wolfgang commence exactement par les mêmes quatre notes que le finale de la 13e symphonie – beaucoup moins connue – de Joseph.

ImageHaydn 13e symphonie, 4e mvt.

ImageMozart 41e symphonie, 4e mvt

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Toujours à propos de Mozart, on est frappé à l’écoute du 1er mouvement de son 25e concerto pour piano, par un thème secondaire en forme de marche. Ecoutez à partir de la 7e minute :

Et voilà comment Mozart est suspecté d’avoir copié La Marseillaise de Rouget de Lisle ! En l’occurrence, il suffit de regarder les dates de composition pour vérifier que s’il y a eu emprunt, c’est dans l’autre sens : le 25e concerto de Mozart date de 1786…. la Marseillaise de 1792 !

Une belle occasion pour reparler de la dernière rencontre discographique de Martha Argerich et du très regretté Claudio Abbado :

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Plus subtiles, les empreintes que des compositeurs laissent sur leurs cadets, ombre intimidante (Beethoven sur Brahms) ou influence amicale (Brahms sur Dvořák)

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Voilà le thème principal du concerto pour violoncelle de Dvořák (1895). Ecoutez maintenant le début du 2e mouvement de la 4e symphonie de Brahms (1885) :

Bien sûr ce n’est pas la même tonalité, ni le même rythme, mais tout de même un fameux air de parenté ! Sachant combien Brahms a aidé Dvořák, et combien ce dernier admirait son aîné, il n’est pas interdit de penser que l’un s’est inspiré de l’autre…

Enfin, et le sujet est bien trop vaste pour être traité ici – et je n’en aurais pas la compétence – il faut évoquer l’empreinte – stimulante ou étouffante -, l’influence que de grands compositeurs ont exercées sur leurs contemporains et successeurs, Haydn bien sûr (on l’oublie trop souvent) sur Mozart et Beethoven par exemple, Beethoven sur tout le XIXème siècle, Wagner puis Debussy, etc. Je ne mets pas Mozart dans la liste, parce qu’il n’a pas d’épigone, de successeur, comme si son génie avait atteint une sorte de perfection… inimitable.

Mais Beethoven bien sûr ! On pourrait illustrer son empreinte, son ombre portée, par de multiples exemples. J’en retiens deux, symboliques.

La tonalité de ré mineur est la signature de sa 9e et dernière symphonie (même si le finale célébrissime de l’oeuvre, l’Ode à la joie, se clôt par un triomphal ré majeur) : ci-dessous les premières notes du début de chaque mouvement de la 9e.

ImagePremier exemple : Brahms, qui n’achèvera sa 1ere Symphonie qu’à l’âge de 43 ans, tant il était impressionné, intimidé par son ainé. Ce n’est évidemment pas un hasard si son 1er concerto pour piano – en réalité une symphonie avec piano – est… en ré mineur et paie un tribut évident à Beethoven (lire http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2014/03/20/brahms-concerto-pour-piano-n-1-8139038.html)

Hasard aussi – on en doute – que la 9e symphonie de Bruckner commence dans la tonalité sombre et dramatique de ré mineur ?

Suisse sans frontière

Je ne veux pas revenir sur la récente « votation » du peuple suisse qui a défrayé la chronique (mais je n’en pense pas moins !). J’observe simplement que la Suisse musicale et culturelle ne serait jamais devenue ce qu’elle est si elle n’avait, tout au long des siècles, accueilli, parfois recueilli, des artistes étrangers qui y trouvaient inspiration et sérénité. Et si les équipes du label britannique Decca n’avaient pas jeté leur dévolu sur Genève, son Victoria Hall et surtout le grand chef suisse Ernest Ansermet et « son » Orchestre de la Suisse Romande, ce sont des pans entiers – et indispensables – de l’histoire de l’interprétation et du disque qui n’auraient pas existé…

Ce n’est pas la première fois qu’on remarque et apprécie les initiatives de la branche italienne d’Universal (Deutsche Grammophon, Decca). Coup sur coup, paraissent deux imposants coffrets – à tout petit prix – consacrés à deux géants de la musique, le chef Ernest Ansermet et le pianiste Sviatoslav Richter (on y reviendra).

Mon ami et compagnon d’aventures radiophoniques de longue date, François Hudry, doit se réjouir de voir enfin réunis tous les enregistrements de musique française réalisés par le grand chef suisse pour Decca de la fin de la Seconde Guerre mondiale à sa mort en 1969.

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C’est la première fois à ma connaissance que sont regroupés en 32 CD tous ces enregistrements de musique française… et suisse (Honegger, Frank Martin).

Avec plusieurs doublons dont nul ne se plaindra, Decca ayant souvent demandé à Ansermet de refaire en stéréo  son coeur de répertoire, les Debussy et Ravel en particulier. Ainsi on dispose de deux versions du Pelléas et Mélisande de Debussy : la première – mythique ! – de 1952 avec Suzanne Danco, Pierre Mollet, Heinz Rehfuss, la seconde – tout aussi idéale – de 1964 avec Erna Spoorenberg, Camille Maurane, George London et toujours, faut-il le rappeler, l’Orchestre de la Suisse romande dont Ernest Ansermet fut le fondateur et inamovible directeur musical de 1918 à 1968 !.

Un legs discographique sans concurrence, pour savoir comment doit sonner la musique française, dirigée par quelqu’un qui a connu personnellement Debussy, Honegger, Frank Martin, Ravel…! INDISPENSABLE !

(Coffret disponible sur http://www.amazon.it)

Abbado, Karajan, les lignes parallèles

La mort de Claudio Abbado n’en finit pas de secouer le monde musical, et sur Facebook les souvenirs, les anecdotes, les témoignages se multiplient. Lorsque Sylvain Fort demande, avec son habituelle fausse naïveté, quels disques d’Abbado on préfère, il sait que les réponses ne vont pas être unanimes, et que la question même suscite le débat…

J’ai malheureusement peu de souvenirs personnels de concerts dirigés par Claudio Abbado. Deux ou trois seulement, à Paris, une fois à la Cité de la Musique, une autre.. au Cirque d’hiver (une chaleur étouffante, et le Gustav Mahler Jugendorchester si ma mémoire ne me fait pas défaut). Des symphonies de Haydn pétillantes, mais pas très creusées, un 3e concerto pour piano de Beethoven avec la toute menue mais épatante Maria Joao Pires… Maigre bilan donc, mais finalement pas étonnant pour quelqu’un comme moi qui n’a jamais cédé à une sorte d’Abbadomania !

Sur le legs discographique du chef italien j’en ai déjà beaucoup dit (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/01/20/lheritage-abbado/),

Mais, à bien y regarder, il y a plus d’un parallèle à faire entre Claudio Abbado et son prédécesseur légendaire à la tête des Berliner Philharmoniker, Herbert von Karajan. 

Morts au même âge – dans leur 81eme année – après des années de maladie et de souffrance, ils ont l’un et l’autre soigneusement construit et cultivé leur image, beaucoup enregistré (trop ?), Et l’un comme l’autre – c’est mon point de vue ! – ont laissé d’incontestables réussites là où on ne les attendait pas, et ne sont pas  toujours des références dans les répertoires qui leur étaient a priori les plus familiers.

Dans le symphonique, malgré plusieurs intégrales, ni Karajan ni Abbado ne sont mes « indispensables » dans Beethoven, Brahms ou Dvorak. En revanche, ils ont gravé d’admirables Tchaikovski, laissé d’inégales réussites dans Mahler et Bruckner, compris mieux que des natifs les sortilèges de Debussy et Ravel. Dans Mozart et Haydn, l’un et l’autre privilégiaient l’allure, la beauté plastique, et la manière de « retour aux sources » opérée par Abbado avec son orchestre Mozart cette dernière décennie ne m’a jamais vraiment convaincu.

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Dans la discographie de Karajan, ce sont les « hors piste » les plus intéressants : le coffret consacré au trio Schönberg/Berg/Webern, la 4e symphonie de Nielsen, la 5e symphonie de Prokofiev, la 10e symphonie de Chostakovitch (deux fois), et bien sûr les symphonies de SIbelius.

Chez Abbado, on doit rappeler la meilleure intégrale, la plus fiévreusement romantique, des symphonies et ouvertures de Mendelssohn :

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Mais ce qui, toujours dans le répertoire symphonique, rassemble les deux anciens « patrons » de l’orchestre philharmonique de Berlin, ce sont des Mahler et des Bruckner transfigurés par l’épreuve de la maladie, Abbado avec l’orchestre du festival de Lucerne qu’il avait ressuscité, Karajan avec les Viennois. Témoignages absolument admirables heureusement disponibles en DVD.

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Je reviendrai dans un prochain billet sur les parallèles entre Abbado et Karajan dans le domaine de l’opéra.

Pour l’heure, je retiens de Claudio Abbado un double enregistrement qui n’est sans doute pas ce qui viendrait immédiatement à l’esprit de qui voudrait citer une « référence » de ce chef : la 1ere symphonie de Bruckner. L’une de ses toutes premières gravures dans les années 60 avec Vienne, et l’une des dernières avec Lucerne – qu’on trouve l’une et l’autre séparément ou en coffret.

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